Amila sur fond de Toile

Je m’attaque aujourd’hui à l’un des pères du roman noir… même s’il ne fut pas le premier, il y en eut quand même quelques uns avant lui, Vidocq et ses mémoires, Choderlos de Laclos puis Gaboriau, Zola, Céline, on pourrait aussi citer Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Simenon, voire Léo Malet… et bien d’autres, bien sûr. Mais Amila arrive avec la “série noire” et marque une nouvelle étape dans la reconnaissance d’un genre issu autant du roman policier que du roman social…

Bien qu’étant arrivé bien avant Internet et ayant disparu alors que la Toile accrochait ses fils aux quatre coins du monde, Amila y est présent. Je vais essayer de faire un tri et de vous dire ce qui paraît le plus intéressant.

Pour commencer et confirmer l’intérêt que peut représenter Jean Amila, il y a cet article de 2007 écrit sur Casaploum et dont le paragraphe évoquant l’auteur se termine par :

il faut faire parler de Jean Meckert / Jean Amila autour de soi, les amoureux de la littérature y trouveront leur compte !

ça n’est pas moi qui le dis. Continuons donc à en parler.

Amila a les honneurs des encyclopédies… Presque un classique ! Ça commence avec l’encyclopédie Larousse qui consacre quelques lignes au romancier. Ça se poursuit avec l’incontournable encyclopédie collaborative qui fait la joie de nos chères têtes blondes et du copier-coller sauvage, je parle bien sûr de Wikipédia qui nous permet de découvrir rapidement l’auteur et nous offre une bibliographie assez exhaustive. Sur une autre encyclopédie en ligne, l’Universalis, se trouve un article de Michel P. Schmitt dont le début nous est gracieusement offert par cette encyclopédie payante. On passe allégrement de Meckert à Amila selon les articles puisqu’il le fit lui-même (quoi que je ne sais pas si le terme “allégrement” se prête à l’auteur…).

Pour souligner la reconnaissance dont il fait preuve, il est intéressant de souligner qu’on le croise également sur le forum consacré à la littérature populaire fort justement intitulé A propos de littérature populaire et qui permet de se rappeler qu’Amila a donné son nom (son double nom puisqu’il s’appelle Meckert/Amila) à un prix de littérature populaire justement, décerné chaque année à Arras.

Enfin, Amila est aussi et évidemment présent sur les sites plus particulièrement consacrés à la lecture et la littérature policière. Polars pourpres en cause, Calou, l’ivre de lecture également, In girum imus nocte et consumimur igni l’a évoqué en 2006 et 2007. Il est présent sur Rue des livres où est d’ailleurs citée la dernière parution en date, Les dieux aux yeux morts. Pour terminer ce tour d’horizon, vous pouvez aller voir sur Pol’art Noir, comme d’habitude, où sont en outre proposées en lien différentes chroniques de ses œuvres ; A l’ombre du polar en parle aussi, bien évidemment.

Pour conclure ce tour d’horizon, je vous invite à aller voir l’hommage en trois romans que lui consacre Claude Le Nocher, qui permet d’aborder son œuvre. Pour souligner son influence, je termine par ce qu’en dit Patrick Pécherot dont l’évocation vaut toutes les introductions… un choc…

Je vous parle bientôt de ma rencontre avec cet auteur avant de vous proposer de parcourir son œuvre… je parle bien de l’œuvre de Jean Amila (voir la bibliographie) dans un premier temps, peut-être que celle de Meckert viendra ensuite.

Lehane retrouve Kenzie et Gennaro

Après une escapade longue de trois romans, Dennis Lehane a décidé de venir voir où en étaient ses deux héros, ceux avec qui il avait passé plusieurs années. Ceux avec qui il avait traversé les années quatre-vingt-dix.

Douze ans depuis que les deux héros sont passés à autre chose, depuis qu’ils ont disparu de notre paysage. Douze années, ça fait un bail. En douze ans, bien des choses ont changé. A commencer par leur créateur. Il a exploré d’autres contrées, s’est penché sur d’autres aspects de son art, a décortiqué la mécanique qui fait les histoires réussies. Il l’a décortiquée au travers de ses explorations et l’a remontée de bien des manières différentes. C’est un Lehane différent qui revient vers ses premières amours. Un Lehane enrichi.

Pour ne pas nous perdre et pour ne pas se perdre lui-même peut-être, il revient sur une affaire marquante. Une affaire Moonlight Mile (2010)qui avait laissé un drôle de goût dans notre bouche. Quelque chose qui avait un peu détruit le duo…

Amanda a de nouveau disparu. Amanda McCready, celle de Gone, baby, gone. Les deux héros vont donc devoir affronter une histoire qui les avait particulièrement affectés, au point de presque les détruire. Détruire leur relation.

C’est de nouveau Kenzie qui prend la parole, qui nous raconte l’intrigue telle qu’elle va les reprendre. Tous les ingrédients sont donc réunis pour nous remuer encore, nous bouleverser, nous malmener. Ils sont tous là. Ou peut-être pas tout à fait.

Après tant d’années sans Kenzie et Gennaro, on les entendait, je les attendais avec impatience. J’avais hâte de les retrouver, de savoir ce qu’ils étaient devenus. J’avais une hâte peut-être un peu sadique de les voir se déchirer, douter, comme avant… J’avais hâte de ne pas toujours être d’accord avec eux et éprouver avec eux des sentiments proche de la discussion, la contradiction, d’éprouver combien faire des choix est difficile. Et faire le meilleur encore plus. J’avais hâte d’évoluer dans un univers où rien n’est franchement tranché, franchement noir ou franchement blanc… Et j’avais envie d’en rire ou d’en sourire quand il ne reste plus que ça.

Peut-être que je ne me souvenais plus très bien de ce que j’avais éprouvé en les rencontrant les premières fois, peut-être que j’avais fini par imaginer, fantasmer, les sentiments qu’ils m’avaient fait éprouver… Allez savoir.

Toujours est-il que je me suis trouvé un peu démuni, un peu déçu, de les voir moins casse-cou, moins belliqueux. De les voir un peu plus politiquement corrects, un peu plus rangés des camions. Et malgré tout moins désabusés. Moins désespérés… Le temps a dû passer sur eux comme sur moi. Ils m’ont semblé moins impliqués, comme cherchant juste à régler des comptes avec leurs regrets, cherchant à gommer ce qui les avait une fois séparés. Cherchant à effacer certains remords.

Je ne sais pas ce que Lehane a voulu en écrivant cette nouvelle aventure d’un de notre duo préféré. L’histoire si forte qu’il a reprise s’était tellement inscrite en moi que j’ai eu l’impression qu’il la trahissait un peu. Ce n’était pas seulement son histoire, plus seulement son histoire, mais un peu la mienne aussi… Un écrivain ne possède pas les histoires qu’il écrit, il les transmet et c’est ensuite au public, aux lecteurs qu’elles appartiennent.

Malgré ces sentiments de ne plus avoir à faire tout à fait aux mêmes personnages, j’ai lu Moonlight Mile sans difficulté, sans me forcer et avec un certain plaisir. Ce n’est pas le meilleur Lehane ; l’humanisme, l’humanité dont il faisait preuve jusque là ont disparu, l’humour de Kenzie n’est plus aussi désabusé, irrésistible. Mais Lehane s’y entend toujours pour raconter une histoire.

Je redoute un peu la suite, le prochain roman. Ce romancier qui a été si proche, qui a provoqué tant de choses en moi, s’éloigne peut-être… mais je le dis et le redis, je le relirai, même s’il fait preuve désormais de plus de délicatesse. Le monde est plus manichéen sous sa plume, le lecteur est moins bousculé. Il y a quelque chose de plus consensuel… de moins surprenant. Ces petits quelques choses qui me font dire qu’il a changé mais n’est-ce pas aussi ce qu’on espère d’un auteur, qu’il évolue au risque de ne plus nous toucher autant.

Ça reviendra. Il me bousculera encore, j’en suis sûr.

Dennis Lehane, d’une forme à l’autre

Après avoir fouillé ses obsessions, les noirs recoins de la société, ceux qui l’obsédaient ou le dégoûtaient le plus, Lehane se plonge dans une autre forme d’introspection. Et il le fait cette fois au travers de romans secs, n’appelant pas de suite ou n’en ayant pas encore…

En 2001 paraît Mystic River, roman qui confirme tout le talent de l’écrivain.

Avec cette nouvelle étape, je parle de la fin de la série Kenzie-Gennaro et du début de la rédaction de romans “one-shot”, j’ai l’impression que Lehane se penche un peu plus sur la forme. Il a fait le tour de celle qui consistait à avoir pour narrateur le héro principal, le dur à cuire des polars, et à faire subir à un couple de héros tout ce qu’il était Mystic River (2001)possible et imaginable de leur faire tomber sur la tête sans pour autant les tuer. Il passe à autre chose et travaille désormais autant l’enveloppe que ce qu’il glisse à l’intérieur. Le style est toujours là, merci à Isabelle Maillet pour la traduction, mais les contours changent, évoluent.

Pour une première exploration de ces nouvelles questions, Lehane révèle une facette de son talent. Il excellait dans son genre ; en allant plus loin, il nous prouve qu’il est plus que l’auteur talentueux d’une série épatante. Bien plus.

On est de nouveau face aux obsessions de Lehane mais, cette fois, l’aventure est vécue par trois personnages que nous suivons alternativement. Trois amis d’enfance dont les vies ont évolué différemment mais qui se trouvent face à une affaire qui ravive d’anciens traumatismes, d’anciennes blessures pas complètement cicatrisées. Nous allons les voir chacun aux prises avec ces souvenirs qui remontent et avec cette affaire qui les bouleverse.

Lehane, en multipliant les points de vue, enrichit son questionnement, enrichit ses observations. Il nous parle de la souffrance, du traumatisme et de ses dommages collatéraux, de ses conséquences chez les uns et les autres.

Il nous offre un roman riche, prenant, et dont la forme donne de la profondeur à l’univers développé avec la série Kenzie et Gennaro. C’est un roman prenant, dérangeant… un roman qui nous fait dire que le roman noir renferme quelques pépites qui confirment sa place dans la littérature “tout-court”.

Mystic River est une pépite.

En enchaînant avec un autre roman “sec”, Lehane poursuit son exploration de formes différentes pour s’exprimer. Deux ans après Mystic River, Lehane s’évade de Boston, il s’en évade de quelques encablures. Sur une île au large. Une île imaginaire mais qui, sous sa plume, a tous les qualités d’un certain réalisme, c’est Shutter Island.Shutter Island (2003)

Roman que Lehane qualifie de “shoker”, comprenez effrayant, électrisant au sens de ce que l’on peu ressentir avec un électrochoc. C’est surtout un roman qui s’aventure dans la folie, la paranoïa et tout ce qu’elles peuvent inventer pour se protéger, se développer et ne pas dire leur nom.

La marshall Teddy Daniels, accompagné de son coéquipier Chuck Aule, débarque sur Shutter Island pour retrouver un patient disparu de la prison-hôpital qui s’y trouve. En fait de patient, il s’agit d’une patiente. Cette enquête va petit à petit bouleverser le policier, le faire sombrer, frôlant la folie à force de côtoyer des patients qui y ont succombé.

Avec ce roman, Lehane nous offre un brillant exercice de style, un exercice de manipulation de ses personnages autant que de ses lecteurs… Il abandonne cette fois toutes ses obsessions pour ne s’intéresser qu’à l’angoisse qu’il peut provoquer par l’intrigue et son style.

C’est un brillant exercice mais, de mon point de vue, c’est surtout un exercice. Même si les personnages acquièrent une profondeur remarquable, même si le suspens est prenant, nous ne sommes que dans le suspens. C’est un livre que l’on referme en se disant que décidément Lehane est un grand romancier, à l’aise dans tous les styles, avec toutes les histoires, mais une certaine implication de sa part semble avoir déserté…

Ce n’est que mon point de vue, j’ai aimé ce livre, entendons-nous, mais je ne l’ai pas trouvé aussi prenant, aussi profond, aussi bouleversant que les précédents… On aime être manipulé mais les ficelles finissent par apparaître et ce qui devrait nous tenir en haleine finit par être éventé.

Avec le roman suivant, Lehane se plonge dans un autre genre prisé par certains auteurs de roman noir, la fresque historique. Une fresque historique quasi-contemporaine. Il s’appuie sur des événements réels pour construire son roman, à l’image d’un David Peace ou d’un James Ellroy.

Il s’est plongé dans ce genre au point d’y passer cinq ans, cinq ans à écrire une nouvelle fois sur sa ville, Boston, et d’écrire sur un événement qui est, pour lui, fondateur. Un pays à l’aube (The given day) se penche sur la grande grève de Un pays à l'aube (The Given Day , 2008)la police de Boston en 1919. En se penchant sur cet événement, il décrit la naissance des Etats-Unis du vingtième siècle.

C’est une entreprise ambitieuse. Impressionnante. Comme pour Mystic River, Lehane multiplie les points de vue et les personnages. Il balaie large, du base-ball, sport national, en passant par les luttes raciales pour aller jusqu’à certaines autres luttes sociales.

C’est un roman énorme, une fresque historique comme seul un auteur de roman noir, un auteur disséquant la société telle qu’elle est, peut nous en offrir. Un roman appliqué, rigoureux, sérieux… Et c’est peut-être ce sérieux qui marque le plus l’évolution de Lehane. Avec Shutter Island puis avec celui-ci, il ne nous distille plus cet humour, cette humanité, qui étaient sa marque de fabrique avec Kenzie et Gennaro ou avec Mystic River.

Nous ne sommes plus dans une histoire mais dans plusieurs histoires, morceaux choisis, qui, assemblées, font l’Histoire…  C’est un roman impressionnant mais dans lequel je me suis bien moins plongé que les précédents, dans lequel je me suis moins perdu que les précédents… Un roman immense qui, paradoxalement, m’a moins happé, moins touché…

Lehane est un romancier au talent incontestable, un romancier qui sait nous procurer des frissons, d’angoisse ou de plaisir. Un romancier au style remarquable.

Un romancier qui se cherche, se remet en question. Son évolution est intéressante. Même si j’ai un peu l’impression que s’est perdue une facette de ce qui me le rendait si proche.

Lehane reste un romancier dont l’œuvre m’intéresse, me passionne. Que je lis encore.

Après s’être cherché, s’être renouvelé, nous avoir offert des romans aussi différents et riches que ceux que je viens d’évoquer, Lehane a voulu retrouver un univers qui était le sien, s’ébattre à nouveau dans le Boston de Kenzie et Gennaro. Je vous en recause dans pas longtemps.

Lehane, Kenzie et Gennaro (2)

Nous sommes en 1998, quatre ans ont passé depuis l’arrivée de Patrick Kenzie et Angela Gennaro dans le roman noir. Quatre ans et ils continuent à morfler, encore et toujours.

Après la récréation que pouvait représenter Sacré, l’opus précédent, Lehane nous replonge dans la noirceur la plus totale. Avec Gone, baby, gone, il nous montre un certain visage de notre monde pas vraiment reluisant et, encore une Gone, baby, gone (1998)fois, c’est l’enfance, l’innocence qui trinque… Elle trinque de bien des manières et Lehane s’attache à nous montrer, à nous décrire, ces différentes manières.

Une petite fille a disparu, Amanda, elle a disparu et Kenzie et Gennaro vont d’abord se pencher sur la mère et se trouver face à une dure réalité. Une mère absente, ailleurs, qui s’évade pour fuir la violence du monde, sans doute, mais une mère qui, du coup, renonce à son rôle. C’est un mur auquel se cognent nos héros.

Ils explorent ensuite un autre pan de la société, un remède proposé aux faibles pour s’évader, un remède et ses sombres trafics. Encore une fois, ça n’a rien de glorieux mais c’est le monde dans lequel nous vivons qui a accouché de telles réalités.

Lehane nous les donnent à voir, provoquant presque notre nausée, à nous qui nous réfugions derrière l’excuse qu’il s’agit d’une fiction pour la prendre d’un peu plus loin… mais rien n’est simple, les combats sont nombreux. Et celui de Lehane et de Kenzie et Gennaro se poursuit, plein de contradictions, d’hésitations, de doutes et de luttes… Le combat que constitue cette recherche d’une enfant disparue va les amener loin. Loin dans leurs questionnements personnels, loin dans leur lutte sans fin, loin dans leur parcours du monde et de ses horreurs car ce que nous venons d’évoquer n’est qu’un apéritif… Ils seront confrontés contre leur volonté au constat, dont ils avaient conscience mais qu’ils n’avaient pas vraiment affronté, qu’on ne peut pas sauver le monde. Qu’il n’y aura jamais de bonne solution. Jamais de solution. Et que cela peut détruire.

Kenzie et Gennaro ne sont pas indestructibles.

Dans le cinquième opus de la série, Kenzie et Gennaro paient encore les conséquences de leur aventure précédente. Nous sommes en 1999 et c’est Prières pour la pluie (Prayers for the rain). L’aventure sera plus légère (quoi que, tout est relatif), moins destructrice mais était-ce possible avec le sommet atteint par Gone, baby, gone ? Sommet s’élevant au niveau des deux premiers romans et au sujet tellement proche bien qu’abordé de manière radicalement différente… Prières pour la pluie (Prayers for rain, 1999)Lehane creuse le même sillon, mais il nous en offre une vision nouvelle à chaque fois, un angle d’attaque changeant qui donne toute sa richesse à son œuvre.

Kenzie se lance seul dans une enquête, il se lance seul parce qu’il éprouve des remords ou des regrets. Une ancienne cliente se suicide et il pense qu’il aurait pu en faire plus pour elle. L’un des personnages secondaires des intrigues précédentes, Bubba va prendre une autre dimension, Lehane l’amène presque au niveau de son duo toujours aussi indécis et jusqu’au-boutiste.

Comme une conclusion à la série des Kenzie-Gennaro, ce roman nous amène à comprendre pourquoi Lehane veut passer à autre chose, il a arpenté ses obsessions avec eux, il a fouillé ses doutes, son dégoût pour la violence subie par les enfants dans notre monde, dans notre société… dans notre civilisation. Il les a arpentés et nous offre dans un dernier souffle cette sorte de conclusion.

Conclusion d’une série d’un très haut niveau, stylistique et psychologique (je n’ai pas trouvé d’autre mot pour le dire). Des personnages d’une profondeur admirable. Cette série hisse haut le niveau du roman noir contemporain et nous est offerte par un écrivain remarquable…

Un écrivain qui ne pourra pas vraiment se détacher de ses deux héros, au point d’y revenir onze ans plus tard, tentant d’offrir une nouvelle étape à leur parcours… J’en reparlerais mais, pour l’heure, à l’aube d’un nouveau millénaire, il est temps pour Lehane de se frotter à autre chose, d’affronter d’autres aspects de la littérature, d’aller plus loin et de nous offrir encore d’autres romans savoureux.

Lehane, Kenzie et Gennaro (1)

Ça commence en 1994, Lehane déboule dans les meilleures crémeries puis les autres. Il n’en disparaîtra plus…

Il faut dire que pour un premier roman, ça démarre fort et même plus encore. Avec Un dernier verre avant la guerre (A drink before the war), nous sommes dans notre élément et dans un nouvel univers avant de l’avoir réalisé. Nous Un dernier verre avant la guerre (A drink beffore the war, 1994)sommes à Boston, Massachussetts. Et sans savoir si on aimerait y vivre, d’emblée, certains bostoniens nous deviennent familiers et infiniment proches… Sans y prendre garde, ils entrent dans notre monde et sont immédiatement impossibles à déloger. Au premier rang se trouve Patrick Kenzie, narrateur et membre d’un duo d’enquêteurs qu’il forme avec Angela Gennaro. Deux amis d’enfance qui n’ont pu se séparer à l’âge adulte.

Le premier à entrer en scène est, bien sûr, Kenzie. Il porte un regard railleur sur ce qui l’entoure et plus encore sur lui-même. D’emblée il nous fait part de cette distance, nous la livre dans un demi-sourire moqueur. Revenu de pas mal de choses, comme tout privé qui se respecte. Son sourire se figera tant ce qu’il va vivre et nous raconter l’enfonce et nous enfonce dans les tréfonds de la société, société engendrée par une âme humaine d’une égale noirceur.

Ce sont deux héros cabossés, malmenés, et qui se serrent les coudes, que nous suivons. Que nous regardons explorer, affronter tout ce qu’une ville peu renfermer d’affligeant. De ce qui nous amène au bord de la nausée. Boston est à l’image d’un pays, de ces Etats-Unis qui veulent croire qu’ils sont une société multiraciale, un exemple. Un exemple qui nous est imposé chaque jour. Lehane démonte cette image, explore sa ville sans en taire la face obscure… L’appât du pouvoir ou le pouvoir lui-même qui corrompt et pourrit, les affrontements sans merci entre bandes rivales, et certaines âmes perverses qui se délectent de tout cela et de bien plus encore.

D’entrée, je le disais, Lehane nous plonge dans ce qui sera son univers, dans ce que sont certaines de ses obsessions. Il nous décrit une humanité malade, en déliquescence, et où les victimes sont les plus innocentes, les plus faibles, les plus fragiles, celles qui devraient être protégées.

Les deux héros qui traversent cette histoire, qui y prennent une importante part, ne sont pas épargnés et Lehane tisse des relations entre eux qui ne peuvent qu’être développées, disséquées  plus encore qu’elles ne le sont dans ce premier roman. Premier roman récompensé outre-Atlantique du prix Shamus.

Nous savons que nous reviendrons à Boston sans être sûr d’avoir envie d’y vivre mais avec l’envie de retrouver Kenzie et Gennaro, de savoir comment ils survivent après une telle plongée en enfer et comment ils continuent à avancer ensemble…

Lehane accroche d’emblée.

C’est deux ans plus tard que Lehane prolonge les aventures de Kenzie et Gennaro. Pour notre plus grand plaisir mais pas forcément pour le leur. Pour notre plus grand plaisir car il confirme avec ce deuxième opus l’étendue de son talent, sa capacité à nous émouvoir, à nous ébranler. Pas forcément pour le leur car il va de nouveau les malmener au-delà du raisonnable… Mais nous sommes dans le roman noir et la réalité ne peut être édulcorée. Elle est là qui nous agresse chaque jour et le roman noir en est un reflet.

Après avoir proposé le verre du condamné, Lehane cite Shakespeare et se laisse entraîner à décrire la barbarie quasi Ténèbres, prenez-moi la main (Darkness, take my hand, 1996)ordinaire. Ténèbres, prenez-moi la main (Darkness, take my hand) va nous emmener loin, très loin. Va nous emmener dans une direction que le premier opus nous avait déjà fait explorer…

C’est particulièrement noir et, une fois de plus, ce sont les faibles et les innocents qui vont trinquer. Une fois de plus, Kenzie et Gennaro vont être confrontés à ce qu’ils auraient pu subir ou devenir. Une fois de plus, ils vont être confrontés à des choix entre le pire et le moins pire. Des choix impossibles.

Leur quartier va, une nouvelle fois, révélé sa capacité à engendrer le meilleur comme le pire…

Lehane creuse son sillon dans ce deuxième opus. Angie et Patrick nous sont familiers, nous apprécions de les retrouver et de lire une nouvelle étape de leur parcours. Ils traînent toujours leurs casseroles, leur côté sombre, ces réalités dont ils ne peuvent se débarrasser et auxquelles, au contraire, ils s’accrochent. Au-delà du raisonnable.

C’est désespérant et profondément humain. Avec ce livre, le talent de Lehane se confirme. Il creuse un peu plus son sillon.

En 1997 paraît le troisième volume des aventures de nos deux détectives.

C’est une manière de récréation que s’offre et nous offre Lehane. Leur nouvelle enquête va leur permettre de s’aérer quelque peu, de sortir de ce Boston qu’ils aiment mais où ce qu’ils vivent et ce qu’ils ont vécu les mine.

Sacré (Sacred, 1997)Lehane explore une nouvelle fois les tréfonds de l’âme humaine et ce qu’elle peut engendrer de moins reluisant tout en s’y attaquant de manière plus décalée. Kenzie et Gennaro prennent du recul et tout en partant sur les traces d’une disparue, ils mettent aussi leurs pas dans ceux de leur créateur, enseignant à ces heures en Floride.

Il y a du soleil, ça n’est pas franchement réjouissant mais on sourit, un peu comme si, cette fois-ci, le style de Lehane l’emportait sur l’intrigue ou s’il la faisait à son image. Jusqu’ici l’humour de Kenzie était celui d’un certain désespoir, une façon de ne pas sombrer, là, il prend une autre dimension… de la légèreté.

Nous sommes pourtant bien toujours chez Lehane, certaines de ses obsessions passent au second plan mais son duo de choc continue à enrichir sa relation, à la faire progresser, rebondir… Pour notre plaisir.

Ça reste noir mais un noir beaucoup plus clair que les deux épisodes précédents. Une bouffée d’air, une grande respiration avant de replonger avec le suivant.

Dennis Lehane et moi

Je crois bien être devenu un familier de Lehane de manière somme toute banale. C’était le début de ma période de coming out, je m’étais résolu à reconnaître mon attirance pour le roman noir et j’étais décidé à m’y intéresser sérieusement. J’avais jusque là picoré, lisant presque par hasard une œuvre du genre de temps en temps. Cette fois, je m’y mettais…

Cela ne changea pas foncièrement mes habitudes, je fréquentais toujours les mêmes endroits pas toujours surpeuplés, ces endroits regorgeant de pages, d’histoires, de cette odeur si particulière du papier et de la colle mélangés… Pour ma part, c’était également plutôt des endroits où le neuf avait toute sa place.

Et, donc, dans ma librairie préférée ou dans une autre, je n’hésitais plus à regarder, à longer lentement, les présentoirs de séries pas vraiment claires. Je feuilletais, je humais, je me disais qu’il ne fallait pas se tromper, qu’il fallait continuer à attiser mon intérêt naissant ou enfin reconnu.

Je connaissais déjà Manchette ou Ellroy mais je voulais en dévorer d’autres. Et, là, dans l’une de ces collections qui fait notre bonheur à tous, je vis quelques couvertures intéressantes, elles le sont toujours chez eux. Des couvertures et un titre qui me poussèrent à soulever le volume et à en parcourir la quatrième de couverture… Et, visiblement, il y avait tout, tout ce qu’on cherche dans un de ces bons vieux romans noirs mâtinés de hard-boiled. Un roman avec un privé qui parle à la première personne, un privé revenu de pas mal de choses, amoché et au bord de la déprime… J’avais quelque chose ressemblant à ce que je voulais lire.

Le tiroir caisse sonna et trébucha et j’emportai chez moi les pages collées et noircies… j’espérais en avoir pour un bout de temps avec l’auteur et je fus servi.

Dennis Lehane et ce qu’on en dit ici et là

Avant de m’attaquer à l’auteur incontournable qu’est Dennis Lehane dans le paysage du roman noir mondial, je vais d’abord aller voir avec vous ce que les autres en disent, ce que l’on peut lire sur lui sur l’immense toile planétaire… je privilégierai, bien sûr, les avis francophones…

Lehane fait parti de ces auteurs sur lesquels beaucoup ont un avis. Il fait parti de ces auteurs que beaucoup ont lus. Un auteur à succès, populaire et talentueux.

Pour commencer avec le monsieur, un article court, récapitulant les principales dates de sa carrière de romancier nous a été proposé en 2010 par 13ème rue. En un peu plus long, deux sites nous offrent une vision concise de l’auteur Lehane, tout d’abord, sur Bookreporter (en anglais) puis sur Babelio (dans la langue de Molière). Ces deux pages ont l’intérêt de comporter quelques liens vers des critiques ou des présentations de ses ouvrages.

C’est également le cas de Pol’Art Noir, dont je vous parle souvent, qui, en plus de sa biographie succincte, offre une approche bibliographique particulièrement fournie… à lire.

Après avoir approché l’auteur et son œuvre, il se peut que vous ayez envie de connaître mieux l’homme qui se cache derrière le romancier… Même si la curiosité est un vilain défaut, Internet est la caverne d’Ali Baba pour ce qui en souffre (je parle de la curiosité, pour peu qu’elle puisse faire mal). Il y a d’abord Wikipédia qui s’est fendu d’un article en français et d’un dans la langue de Shakespeare, preuve s’il en était besoin de la notoriété du bonhomme. Ils sont les plus faciles à trouver mais pas forcément les mieux fournis, les plus fouillés. Pour cela, il faut aller voir ailleurs, du côté des entretiens et des articles que lui a consacrés la presse écrite devenue informatisée.

Bruno Corty et Le Figaro nous ont proposé en 2010, un texte qui peut comporter quelque intérêt. C’est ensuite Le Soleil qui nous permet d’explorer les “zones grises” de l’auteur. Puis Entre deux noirs qui nous fait rencontrer l’auteur à l’occasion de la sortie d’Un jour à l’aube.

J’ai gardé le meilleur pour la fin. Il y a d’abord Alibi qui met en ligne un “profilage” du monsieur à lire. Puis un entretien accordé en 2009 à Emma Brockes du Guardian particulièrement intéressant…

Mais pour réellement savourer le monsieur et apprécier l’auteur, il faut faire comme moi et bien d’autres, se plonger dans ses romans.

Murakami Haruki et sa trilogie parallèle

Je ne savais pas comment le dire, mon titre est peut-être un peu grandiloquent, improbable, mais voilà ce dont il s’agit quand on ouvre 1Q84, la dernière œuvre en date de l’écrivain japonais. Dernière œuvre en date au titre imprononçable. A l’intrigue singulière, comme toujours.

1Q84, donc, roman ayant connu un succès énorme à sa sortie au Japon en 2009 et qui nous arrive précédé de ce succès et de bien des commentaires. Pour le replacer dans le travail de l’auteur, il s’agit d’un de ces romans qu’il appelle roman synthèse, comparable à Kafka sur le rivage, Les chroniques de l’oiseau à ressort ou encore, peut-être, La fin des temps. Un roman tellement total qu’il sera publié en trois volumes, trois parties dont deux viennent de paraître de ce côté-ci de la planète.

Le livre 1 se déroule d’avril à juin. Nous suivons alternativement Tengo et Aomamé dans leurs pérégrinations, leurs 1Q84 Livre 1 Avril-Juin (2009)occupations personnelles, professionnelles ou autres. Chacun des deux a un métier et s’est engagé dans une activité en parallèle. Tout commence avec Aomamé bloquée dans un taxi au milieu d’un embouteillage, une musique passe à la radio et le chauffeur lui donne un conseil si elle est pressée. Après quelques hésitations, elle accepte la proposition et emprunte une échelle de sortie destinée aux services d’entretien… Tengo est professeur de mathématiques et écrivain à ses temps perdus, un écrivain n’ayant jamais été publié. Il va également accepter une proposition, celle de son éditeur. Il va accepter de réécrire le roman d’une jeune fille de dix-sept ans.

Sans qu’ils le sachent, leur monde va basculer. Et Murakami nous décrit ce changement qui se niche d’abord dans des petits riens, quelques détails…

Nous sommes, une fois encore avec cet auteur, à la limite. La limite entre le monde tel que nous le connaissons et un monde qui pourrait être. Cette limite, cette frontière, son franchissement, se manifestent dans des petits détails, des observations qui pourraient être insignifiantes mais vont se révéler pleines de sens.

Et Murakami nous entraîne à sa suite et à la suite de ses personnages dans ce monde qui pourrait être le nôtre.

Le livre 2 de 1Q84 se déroule de juillet à septembre. Et la dérive continue. Lente, à peine perceptible, ou inéluctable, accomplie.

Tengo et Aomamé poursuivent leur évolution, approfondissent leur questionnement et continuent à être entraînés dans ce monde dont ils ont à peine conscience. Dont ils doutent. Ils continuent à être entrainés dans cette histoire, 1Q84 Livre 2 Juillet-Septembre (2009)cette intrigue dont ils ne sont que des éléments.

Tengo revient sur son passé, Aomamé ne peut que se repencher dessus tant ce qu’elle vit le ravive. Leurs pensées se rapprochent, ils se souviennent l’un de l’autre de manière de plus en plus prégnante. Je n’en dirai pas plus pour ne pas déflorer l’intrigue à ceux qui n’ont pas ouvert le premier livre.

Murakami, sans en avoir l’air, comme à son habitude, avec un style tout à l’économie, tout en simplicité, nous emporte, nous force à tourner les pages sans que nous soyons dans un livre à suspens. Il y a peut-être, quand même, du thriller chez lui. Ou un certain pouvoir peu ordinaire. Toujours est-il qu’il fascine, qu’il nous fascine et nous fait avancer.

On ressort différent de la lecture d’un de ses livres. Notre vision du monde change grâce à lui. Petit à petit.

Il ne nous reste plus qu’à patienter quelques mois avant la conclusion de cette trilogie… pour nous qui ne lisons pas le japonais.

Murakami Haruki à l’œuvre (4)

Avant d’évoquer les deux premiers tomes de la trilogie en cours de Murakami, je vais m’attarder sur le roman qui l’a précédée et dont je n’ai pas encore parlé.

En 2004 paraît au Japon Le passage de la nuit. Un an après Kafka sur le rivage. Il faudra attendre 2007 pour pouvoir le lire dans la langue de Molière… Les routes menant du pays du soleil levant à l’hexagone sont particulièrement sinueuses.

Le passage de la nuit (2004)A la différence du précédent, et un peu sur le même rythme qu’avant, selon une certaine alternance, c’est un roman court. Un roman court au même titre que Les amants du Spoutnik ou Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil. Là où Kafka… nous emmenait dans la nature, Le passage… reste en ville et nous offre une peinture du passage d’un jour à l’autre dans une mégalopole. Les personnages de ce roman ne sont pas errants mais ils vivent à une heure ou d’autres dorment, ils traversent la nuit différemment de la plupart de leurs congénères.

Comme souvent chez Murakami les chapitres alternent les points de vue, nous passons de celui de Mari à celui de sa sœur, de Takahashi à Koaru. Mari a décidé de passer la nuit éveillée tandis que sa sœur dort, Koaru gère un hôtel actif par nature aux heures de repos des autres et Takahashi répète avec son groupe dans une cave, prenant des pauses régulières.

Tout ce petit monde va se croiser, échanger.

Ce qui peut paraître sommaire, déjà lu, à partir de ces quelques lignes résumant l’intrigue, ne l’est pas, évidemment. Murakami nous entraîne dans une histoire simple mais déstabilisante. S’interroge sur ce que la nuit peut représenter, sur les liens qu’elle pourrait tisser avec un ou des ailleurs. Peut-être nous interroge-t-il aussi. Comment la nuit passe-t-elle ? Qu’y faisons-nous ?

Un roman court mais intrigant.

Derek Raymond, suite et fin (oeuvre 3ème partie)

Je vais finir mon parcours de l’œuvre de Robin Cook avec ses deux derniers romans. Finir mon parcours de l’œuvre romanesque du monsieur, j’y reviendrai sûrement par le biais de la biographie, celle qu’il a écrite notamment, Mémoire vive. J’y reviendrai aussi dès que le dernier de ses opus sera traduit en français… ce qui est en cours. Mais revenons à ces deux dernières histoires.

En 1993, arrive sur les étals Le mort à vif (Dead man upright). Il arrive chez les anglo-saxons avant de venir également échouer dans les meilleures de nos boucheries. Et puis dans les Le mort à vif (1993)autres. Il aura donc fallu trois ans à Robin Cook pour passer à autres choses, pour se défaire de Dora Suarez. Mais pas de ces préoccupations qui le hantaient, pas de ces questionnements qui se faisaient peut-être de plus en plus pressants, et qui hantent plus ou moins chacun d’entre nous.

Le mort à vif est le dernier volet de la série sur l’Usine, the Factory. Cinquième et dernier volet. Le sergent sans nom, celui du service A 14, les ­­­“décès non élucidés”, en reprend pour un tour. Cette fois, il a vent d’une affaire grâce à un ancien de la maison qui soupçonne son voisin de quelques exactions. Les exactions en question vont s’avérer particulièrement sérieuses. Et l’enquête va prendre un aspect inhabituel sous la plume de Cook. L’intérêt va se porter sur les victimes puis sur le coupable, et le biais utilisé par Cook pour s’attarder sur le coupable passe par une nouvelle figure chez lui, une nouvelle figure qui va se répandre dans les romans de ses collègues à une vitesse assez affolante. Nous voyons apparaître un profileur, un type qui s’intéresse aux circonvolutions du cerveau des tueurs en série… Cook innove encore.

Une fois de plus, comme je le disais plus haut, nous suivons un homme qui marche vers sa fin, un homme qui n’a rien trouvé d’autre pour exister que de tuer, qui n’existe pas en dehors de ça. Un homme qui marche vers sa fin, à l’image du personnage principal de Cauchemar dans la rue, à l’image de beaucoup d’autres personnages de Cook. Une fois de plus, Cook nous donne à voir, à lire, la lente agonie d’un humain, broyé et qui détruit avant de disparaître. Comme si c’était la seule voie.

Je dis une fois de plus mais ça n’a rien d’un décalque de ses romans précédents, nous avons une nouvelle approche, un nouvel angle d’attaque. Chaque roman de Cook enrichit son œuvre, et nous enrichit.

Un an plus tard paraît son dernier roman. Un roman hors de la série de l’Usine, même si le sergent sans nom apparaît, le sergent sans nom et le service A 14. Mais ils ne sont qu’une partie de l’histoire, des personnages importants mais périphériques.

Quand se lève le brouillard rouge (Not till the red fog rises) arrive donc en 1994. Cook nous y propose comme un retour sur sa période Derek Raymond. Y sont convoqués les servicesQuand se lève le brouillard rouge (1994) spéciaux que l’on avait croisés pour son retour à la littérature dans Le soleil qui s’éteint, ces services spéciaux vont croiser les malfrats paumés qui ont peuplé depuis toujours. Gus en est un, nous allons le suivre de sa sortie de prison à sa croisade, sa dernière rebuffade, résistance au rôle que d’autres veulent lui assigner. Le contre-espionnage anglais et l’ex-KGB ne vont pas se révéler plus reluisants que les tueurs que Cook a suivi tout au long de se série sur l’Usine. Nous sommes en pleine actualité, en pleine dégringolade à l’est, mais rien ne change vraiment. Le monde que nous décrivait Cook précédemment ne fait qu’avancer, réservant un sort voisin à chacun, une lente déchéance, une inéluctable chute. Ce qui intéresse Cook est certainement la manière dont chacun y résiste ou s’en accommode.

Avec Cook, ce ne sont pas seulement de grandes questions qui sont ressassées mais également des personnages qui sont fouillés, disséqués, leur raison d’être, leur manière de se coltiner avec l’existence, de parcourir leur propre histoire. Il y a une profondeur dans toute l’œuvre de Robin Cook car elle ne tombe jamais dans la facilité. Une œuvre d’une grande exigence de la part d’un auteur qui sera allé très loin dans le questionnement, l’étude de l’âme humaine. Il n’a pas hésité à pointer la noirceur inhérente à notre existence, inévitable.

Un auteur qui a donné au roman noir une importance, une ampleur rare.