Amila sur fond de Toile

Je m’attaque aujourd’hui à l’un des pères du roman noir… même s’il ne fut pas le premier, il y en eut quand même quelques uns avant lui, Vidocq et ses mémoires, Choderlos de Laclos puis Gaboriau, Zola, Céline, on pourrait aussi citer Gaston Leroux, Maurice Leblanc, Simenon, voire Léo Malet… et bien d’autres, bien sûr. Mais Amila arrive avec la “série noire” et marque une nouvelle étape dans la reconnaissance d’un genre issu autant du roman policier que du roman social…

Bien qu’étant arrivé bien avant Internet et ayant disparu alors que la Toile accrochait ses fils aux quatre coins du monde, Amila y est présent. Je vais essayer de faire un tri et de vous dire ce qui paraît le plus intéressant.

Pour commencer et confirmer l’intérêt que peut représenter Jean Amila, il y a cet article de 2007 écrit sur Casaploum et dont le paragraphe évoquant l’auteur se termine par :

il faut faire parler de Jean Meckert / Jean Amila autour de soi, les amoureux de la littérature y trouveront leur compte !

ça n’est pas moi qui le dis. Continuons donc à en parler.

Amila a les honneurs des encyclopédies… Presque un classique ! Ça commence avec l’encyclopédie Larousse qui consacre quelques lignes au romancier. Ça se poursuit avec l’incontournable encyclopédie collaborative qui fait la joie de nos chères têtes blondes et du copier-coller sauvage, je parle bien sûr de Wikipédia qui nous permet de découvrir rapidement l’auteur et nous offre une bibliographie assez exhaustive. Sur une autre encyclopédie en ligne, l’Universalis, se trouve un article de Michel P. Schmitt dont le début nous est gracieusement offert par cette encyclopédie payante. On passe allégrement de Meckert à Amila selon les articles puisqu’il le fit lui-même (quoi que je ne sais pas si le terme “allégrement” se prête à l’auteur…).

Pour souligner la reconnaissance dont il fait preuve, il est intéressant de souligner qu’on le croise également sur le forum consacré à la littérature populaire fort justement intitulé A propos de littérature populaire et qui permet de se rappeler qu’Amila a donné son nom (son double nom puisqu’il s’appelle Meckert/Amila) à un prix de littérature populaire justement, décerné chaque année à Arras.

Enfin, Amila est aussi et évidemment présent sur les sites plus particulièrement consacrés à la lecture et la littérature policière. Polars pourpres en cause, Calou, l’ivre de lecture également, In girum imus nocte et consumimur igni l’a évoqué en 2006 et 2007. Il est présent sur Rue des livres où est d’ailleurs citée la dernière parution en date, Les dieux aux yeux morts. Pour terminer ce tour d’horizon, vous pouvez aller voir sur Pol’art Noir, comme d’habitude, où sont en outre proposées en lien différentes chroniques de ses œuvres ; A l’ombre du polar en parle aussi, bien évidemment.

Pour conclure ce tour d’horizon, je vous invite à aller voir l’hommage en trois romans que lui consacre Claude Le Nocher, qui permet d’aborder son œuvre. Pour souligner son influence, je termine par ce qu’en dit Patrick Pécherot dont l’évocation vaut toutes les introductions… un choc…

Je vous parle bientôt de ma rencontre avec cet auteur avant de vous proposer de parcourir son œuvre… je parle bien de l’œuvre de Jean Amila (voir la bibliographie) dans un premier temps, peut-être que celle de Meckert viendra ensuite.

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Lehane retrouve Kenzie et Gennaro

Après une escapade longue de trois romans, Dennis Lehane a décidé de venir voir où en étaient ses deux héros, ceux avec qui il avait passé plusieurs années. Ceux avec qui il avait traversé les années quatre-vingt-dix.

Douze ans depuis que les deux héros sont passés à autre chose, depuis qu’ils ont disparu de notre paysage. Douze années, ça fait un bail. En douze ans, bien des choses ont changé. A commencer par leur créateur. Il a exploré d’autres contrées, s’est penché sur d’autres aspects de son art, a décortiqué la mécanique qui fait les histoires réussies. Il l’a décortiquée au travers de ses explorations et l’a remontée de bien des manières différentes. C’est un Lehane différent qui revient vers ses premières amours. Un Lehane enrichi.

Pour ne pas nous perdre et pour ne pas se perdre lui-même peut-être, il revient sur une affaire marquante. Une affaire Moonlight Mile (2010)qui avait laissé un drôle de goût dans notre bouche. Quelque chose qui avait un peu détruit le duo…

Amanda a de nouveau disparu. Amanda McCready, celle de Gone, baby, gone. Les deux héros vont donc devoir affronter une histoire qui les avait particulièrement affectés, au point de presque les détruire. Détruire leur relation.

C’est de nouveau Kenzie qui prend la parole, qui nous raconte l’intrigue telle qu’elle va les reprendre. Tous les ingrédients sont donc réunis pour nous remuer encore, nous bouleverser, nous malmener. Ils sont tous là. Ou peut-être pas tout à fait.

Après tant d’années sans Kenzie et Gennaro, on les entendait, je les attendais avec impatience. J’avais hâte de les retrouver, de savoir ce qu’ils étaient devenus. J’avais une hâte peut-être un peu sadique de les voir se déchirer, douter, comme avant… J’avais hâte de ne pas toujours être d’accord avec eux et éprouver avec eux des sentiments proche de la discussion, la contradiction, d’éprouver combien faire des choix est difficile. Et faire le meilleur encore plus. J’avais hâte d’évoluer dans un univers où rien n’est franchement tranché, franchement noir ou franchement blanc… Et j’avais envie d’en rire ou d’en sourire quand il ne reste plus que ça.

Peut-être que je ne me souvenais plus très bien de ce que j’avais éprouvé en les rencontrant les premières fois, peut-être que j’avais fini par imaginer, fantasmer, les sentiments qu’ils m’avaient fait éprouver… Allez savoir.

Toujours est-il que je me suis trouvé un peu démuni, un peu déçu, de les voir moins casse-cou, moins belliqueux. De les voir un peu plus politiquement corrects, un peu plus rangés des camions. Et malgré tout moins désabusés. Moins désespérés… Le temps a dû passer sur eux comme sur moi. Ils m’ont semblé moins impliqués, comme cherchant juste à régler des comptes avec leurs regrets, cherchant à gommer ce qui les avait une fois séparés. Cherchant à effacer certains remords.

Je ne sais pas ce que Lehane a voulu en écrivant cette nouvelle aventure d’un de notre duo préféré. L’histoire si forte qu’il a reprise s’était tellement inscrite en moi que j’ai eu l’impression qu’il la trahissait un peu. Ce n’était pas seulement son histoire, plus seulement son histoire, mais un peu la mienne aussi… Un écrivain ne possède pas les histoires qu’il écrit, il les transmet et c’est ensuite au public, aux lecteurs qu’elles appartiennent.

Malgré ces sentiments de ne plus avoir à faire tout à fait aux mêmes personnages, j’ai lu Moonlight Mile sans difficulté, sans me forcer et avec un certain plaisir. Ce n’est pas le meilleur Lehane ; l’humanisme, l’humanité dont il faisait preuve jusque là ont disparu, l’humour de Kenzie n’est plus aussi désabusé, irrésistible. Mais Lehane s’y entend toujours pour raconter une histoire.

Je redoute un peu la suite, le prochain roman. Ce romancier qui a été si proche, qui a provoqué tant de choses en moi, s’éloigne peut-être… mais je le dis et le redis, je le relirai, même s’il fait preuve désormais de plus de délicatesse. Le monde est plus manichéen sous sa plume, le lecteur est moins bousculé. Il y a quelque chose de plus consensuel… de moins surprenant. Ces petits quelques choses qui me font dire qu’il a changé mais n’est-ce pas aussi ce qu’on espère d’un auteur, qu’il évolue au risque de ne plus nous toucher autant.

Ça reviendra. Il me bousculera encore, j’en suis sûr.

Dennis Lehane, d’une forme à l’autre

Après avoir fouillé ses obsessions, les noirs recoins de la société, ceux qui l’obsédaient ou le dégoûtaient le plus, Lehane se plonge dans une autre forme d’introspection. Et il le fait cette fois au travers de romans secs, n’appelant pas de suite ou n’en ayant pas encore…

En 2001 paraît Mystic River, roman qui confirme tout le talent de l’écrivain.

Avec cette nouvelle étape, je parle de la fin de la série Kenzie-Gennaro et du début de la rédaction de romans “one-shot”, j’ai l’impression que Lehane se penche un peu plus sur la forme. Il a fait le tour de celle qui consistait à avoir pour narrateur le héro principal, le dur à cuire des polars, et à faire subir à un couple de héros tout ce qu’il était Mystic River (2001)possible et imaginable de leur faire tomber sur la tête sans pour autant les tuer. Il passe à autre chose et travaille désormais autant l’enveloppe que ce qu’il glisse à l’intérieur. Le style est toujours là, merci à Isabelle Maillet pour la traduction, mais les contours changent, évoluent.

Pour une première exploration de ces nouvelles questions, Lehane révèle une facette de son talent. Il excellait dans son genre ; en allant plus loin, il nous prouve qu’il est plus que l’auteur talentueux d’une série épatante. Bien plus.

On est de nouveau face aux obsessions de Lehane mais, cette fois, l’aventure est vécue par trois personnages que nous suivons alternativement. Trois amis d’enfance dont les vies ont évolué différemment mais qui se trouvent face à une affaire qui ravive d’anciens traumatismes, d’anciennes blessures pas complètement cicatrisées. Nous allons les voir chacun aux prises avec ces souvenirs qui remontent et avec cette affaire qui les bouleverse.

Lehane, en multipliant les points de vue, enrichit son questionnement, enrichit ses observations. Il nous parle de la souffrance, du traumatisme et de ses dommages collatéraux, de ses conséquences chez les uns et les autres.

Il nous offre un roman riche, prenant, et dont la forme donne de la profondeur à l’univers développé avec la série Kenzie et Gennaro. C’est un roman prenant, dérangeant… un roman qui nous fait dire que le roman noir renferme quelques pépites qui confirment sa place dans la littérature “tout-court”.

Mystic River est une pépite.

En enchaînant avec un autre roman “sec”, Lehane poursuit son exploration de formes différentes pour s’exprimer. Deux ans après Mystic River, Lehane s’évade de Boston, il s’en évade de quelques encablures. Sur une île au large. Une île imaginaire mais qui, sous sa plume, a tous les qualités d’un certain réalisme, c’est Shutter Island.Shutter Island (2003)

Roman que Lehane qualifie de “shoker”, comprenez effrayant, électrisant au sens de ce que l’on peu ressentir avec un électrochoc. C’est surtout un roman qui s’aventure dans la folie, la paranoïa et tout ce qu’elles peuvent inventer pour se protéger, se développer et ne pas dire leur nom.

La marshall Teddy Daniels, accompagné de son coéquipier Chuck Aule, débarque sur Shutter Island pour retrouver un patient disparu de la prison-hôpital qui s’y trouve. En fait de patient, il s’agit d’une patiente. Cette enquête va petit à petit bouleverser le policier, le faire sombrer, frôlant la folie à force de côtoyer des patients qui y ont succombé.

Avec ce roman, Lehane nous offre un brillant exercice de style, un exercice de manipulation de ses personnages autant que de ses lecteurs… Il abandonne cette fois toutes ses obsessions pour ne s’intéresser qu’à l’angoisse qu’il peut provoquer par l’intrigue et son style.

C’est un brillant exercice mais, de mon point de vue, c’est surtout un exercice. Même si les personnages acquièrent une profondeur remarquable, même si le suspens est prenant, nous ne sommes que dans le suspens. C’est un livre que l’on referme en se disant que décidément Lehane est un grand romancier, à l’aise dans tous les styles, avec toutes les histoires, mais une certaine implication de sa part semble avoir déserté…

Ce n’est que mon point de vue, j’ai aimé ce livre, entendons-nous, mais je ne l’ai pas trouvé aussi prenant, aussi profond, aussi bouleversant que les précédents… On aime être manipulé mais les ficelles finissent par apparaître et ce qui devrait nous tenir en haleine finit par être éventé.

Avec le roman suivant, Lehane se plonge dans un autre genre prisé par certains auteurs de roman noir, la fresque historique. Une fresque historique quasi-contemporaine. Il s’appuie sur des événements réels pour construire son roman, à l’image d’un David Peace ou d’un James Ellroy.

Il s’est plongé dans ce genre au point d’y passer cinq ans, cinq ans à écrire une nouvelle fois sur sa ville, Boston, et d’écrire sur un événement qui est, pour lui, fondateur. Un pays à l’aube (The given day) se penche sur la grande grève de Un pays à l'aube (The Given Day , 2008)la police de Boston en 1919. En se penchant sur cet événement, il décrit la naissance des Etats-Unis du vingtième siècle.

C’est une entreprise ambitieuse. Impressionnante. Comme pour Mystic River, Lehane multiplie les points de vue et les personnages. Il balaie large, du base-ball, sport national, en passant par les luttes raciales pour aller jusqu’à certaines autres luttes sociales.

C’est un roman énorme, une fresque historique comme seul un auteur de roman noir, un auteur disséquant la société telle qu’elle est, peut nous en offrir. Un roman appliqué, rigoureux, sérieux… Et c’est peut-être ce sérieux qui marque le plus l’évolution de Lehane. Avec Shutter Island puis avec celui-ci, il ne nous distille plus cet humour, cette humanité, qui étaient sa marque de fabrique avec Kenzie et Gennaro ou avec Mystic River.

Nous ne sommes plus dans une histoire mais dans plusieurs histoires, morceaux choisis, qui, assemblées, font l’Histoire…  C’est un roman impressionnant mais dans lequel je me suis bien moins plongé que les précédents, dans lequel je me suis moins perdu que les précédents… Un roman immense qui, paradoxalement, m’a moins happé, moins touché…

Lehane est un romancier au talent incontestable, un romancier qui sait nous procurer des frissons, d’angoisse ou de plaisir. Un romancier au style remarquable.

Un romancier qui se cherche, se remet en question. Son évolution est intéressante. Même si j’ai un peu l’impression que s’est perdue une facette de ce qui me le rendait si proche.

Lehane reste un romancier dont l’œuvre m’intéresse, me passionne. Que je lis encore.

Après s’être cherché, s’être renouvelé, nous avoir offert des romans aussi différents et riches que ceux que je viens d’évoquer, Lehane a voulu retrouver un univers qui était le sien, s’ébattre à nouveau dans le Boston de Kenzie et Gennaro. Je vous en recause dans pas longtemps.

Lehane, Kenzie et Gennaro (2)

Nous sommes en 1998, quatre ans ont passé depuis l’arrivée de Patrick Kenzie et Angela Gennaro dans le roman noir. Quatre ans et ils continuent à morfler, encore et toujours.

Après la récréation que pouvait représenter Sacré, l’opus précédent, Lehane nous replonge dans la noirceur la plus totale. Avec Gone, baby, gone, il nous montre un certain visage de notre monde pas vraiment reluisant et, encore une Gone, baby, gone (1998)fois, c’est l’enfance, l’innocence qui trinque… Elle trinque de bien des manières et Lehane s’attache à nous montrer, à nous décrire, ces différentes manières.

Une petite fille a disparu, Amanda, elle a disparu et Kenzie et Gennaro vont d’abord se pencher sur la mère et se trouver face à une dure réalité. Une mère absente, ailleurs, qui s’évade pour fuir la violence du monde, sans doute, mais une mère qui, du coup, renonce à son rôle. C’est un mur auquel se cognent nos héros.

Ils explorent ensuite un autre pan de la société, un remède proposé aux faibles pour s’évader, un remède et ses sombres trafics. Encore une fois, ça n’a rien de glorieux mais c’est le monde dans lequel nous vivons qui a accouché de telles réalités.

Lehane nous les donnent à voir, provoquant presque notre nausée, à nous qui nous réfugions derrière l’excuse qu’il s’agit d’une fiction pour la prendre d’un peu plus loin… mais rien n’est simple, les combats sont nombreux. Et celui de Lehane et de Kenzie et Gennaro se poursuit, plein de contradictions, d’hésitations, de doutes et de luttes… Le combat que constitue cette recherche d’une enfant disparue va les amener loin. Loin dans leurs questionnements personnels, loin dans leur lutte sans fin, loin dans leur parcours du monde et de ses horreurs car ce que nous venons d’évoquer n’est qu’un apéritif… Ils seront confrontés contre leur volonté au constat, dont ils avaient conscience mais qu’ils n’avaient pas vraiment affronté, qu’on ne peut pas sauver le monde. Qu’il n’y aura jamais de bonne solution. Jamais de solution. Et que cela peut détruire.

Kenzie et Gennaro ne sont pas indestructibles.

Dans le cinquième opus de la série, Kenzie et Gennaro paient encore les conséquences de leur aventure précédente. Nous sommes en 1999 et c’est Prières pour la pluie (Prayers for the rain). L’aventure sera plus légère (quoi que, tout est relatif), moins destructrice mais était-ce possible avec le sommet atteint par Gone, baby, gone ? Sommet s’élevant au niveau des deux premiers romans et au sujet tellement proche bien qu’abordé de manière radicalement différente… Prières pour la pluie (Prayers for rain, 1999)Lehane creuse le même sillon, mais il nous en offre une vision nouvelle à chaque fois, un angle d’attaque changeant qui donne toute sa richesse à son œuvre.

Kenzie se lance seul dans une enquête, il se lance seul parce qu’il éprouve des remords ou des regrets. Une ancienne cliente se suicide et il pense qu’il aurait pu en faire plus pour elle. L’un des personnages secondaires des intrigues précédentes, Bubba va prendre une autre dimension, Lehane l’amène presque au niveau de son duo toujours aussi indécis et jusqu’au-boutiste.

Comme une conclusion à la série des Kenzie-Gennaro, ce roman nous amène à comprendre pourquoi Lehane veut passer à autre chose, il a arpenté ses obsessions avec eux, il a fouillé ses doutes, son dégoût pour la violence subie par les enfants dans notre monde, dans notre société… dans notre civilisation. Il les a arpentés et nous offre dans un dernier souffle cette sorte de conclusion.

Conclusion d’une série d’un très haut niveau, stylistique et psychologique (je n’ai pas trouvé d’autre mot pour le dire). Des personnages d’une profondeur admirable. Cette série hisse haut le niveau du roman noir contemporain et nous est offerte par un écrivain remarquable…

Un écrivain qui ne pourra pas vraiment se détacher de ses deux héros, au point d’y revenir onze ans plus tard, tentant d’offrir une nouvelle étape à leur parcours… J’en reparlerais mais, pour l’heure, à l’aube d’un nouveau millénaire, il est temps pour Lehane de se frotter à autre chose, d’affronter d’autres aspects de la littérature, d’aller plus loin et de nous offrir encore d’autres romans savoureux.

Lehane, Kenzie et Gennaro (1)

Ça commence en 1994, Lehane déboule dans les meilleures crémeries puis les autres. Il n’en disparaîtra plus…

Il faut dire que pour un premier roman, ça démarre fort et même plus encore. Avec Un dernier verre avant la guerre (A drink before the war), nous sommes dans notre élément et dans un nouvel univers avant de l’avoir réalisé. Nous Un dernier verre avant la guerre (A drink beffore the war, 1994)sommes à Boston, Massachussetts. Et sans savoir si on aimerait y vivre, d’emblée, certains bostoniens nous deviennent familiers et infiniment proches… Sans y prendre garde, ils entrent dans notre monde et sont immédiatement impossibles à déloger. Au premier rang se trouve Patrick Kenzie, narrateur et membre d’un duo d’enquêteurs qu’il forme avec Angela Gennaro. Deux amis d’enfance qui n’ont pu se séparer à l’âge adulte.

Le premier à entrer en scène est, bien sûr, Kenzie. Il porte un regard railleur sur ce qui l’entoure et plus encore sur lui-même. D’emblée il nous fait part de cette distance, nous la livre dans un demi-sourire moqueur. Revenu de pas mal de choses, comme tout privé qui se respecte. Son sourire se figera tant ce qu’il va vivre et nous raconter l’enfonce et nous enfonce dans les tréfonds de la société, société engendrée par une âme humaine d’une égale noirceur.

Ce sont deux héros cabossés, malmenés, et qui se serrent les coudes, que nous suivons. Que nous regardons explorer, affronter tout ce qu’une ville peu renfermer d’affligeant. De ce qui nous amène au bord de la nausée. Boston est à l’image d’un pays, de ces Etats-Unis qui veulent croire qu’ils sont une société multiraciale, un exemple. Un exemple qui nous est imposé chaque jour. Lehane démonte cette image, explore sa ville sans en taire la face obscure… L’appât du pouvoir ou le pouvoir lui-même qui corrompt et pourrit, les affrontements sans merci entre bandes rivales, et certaines âmes perverses qui se délectent de tout cela et de bien plus encore.

D’entrée, je le disais, Lehane nous plonge dans ce qui sera son univers, dans ce que sont certaines de ses obsessions. Il nous décrit une humanité malade, en déliquescence, et où les victimes sont les plus innocentes, les plus faibles, les plus fragiles, celles qui devraient être protégées.

Les deux héros qui traversent cette histoire, qui y prennent une importante part, ne sont pas épargnés et Lehane tisse des relations entre eux qui ne peuvent qu’être développées, disséquées  plus encore qu’elles ne le sont dans ce premier roman. Premier roman récompensé outre-Atlantique du prix Shamus.

Nous savons que nous reviendrons à Boston sans être sûr d’avoir envie d’y vivre mais avec l’envie de retrouver Kenzie et Gennaro, de savoir comment ils survivent après une telle plongée en enfer et comment ils continuent à avancer ensemble…

Lehane accroche d’emblée.

C’est deux ans plus tard que Lehane prolonge les aventures de Kenzie et Gennaro. Pour notre plus grand plaisir mais pas forcément pour le leur. Pour notre plus grand plaisir car il confirme avec ce deuxième opus l’étendue de son talent, sa capacité à nous émouvoir, à nous ébranler. Pas forcément pour le leur car il va de nouveau les malmener au-delà du raisonnable… Mais nous sommes dans le roman noir et la réalité ne peut être édulcorée. Elle est là qui nous agresse chaque jour et le roman noir en est un reflet.

Après avoir proposé le verre du condamné, Lehane cite Shakespeare et se laisse entraîner à décrire la barbarie quasi Ténèbres, prenez-moi la main (Darkness, take my hand, 1996)ordinaire. Ténèbres, prenez-moi la main (Darkness, take my hand) va nous emmener loin, très loin. Va nous emmener dans une direction que le premier opus nous avait déjà fait explorer…

C’est particulièrement noir et, une fois de plus, ce sont les faibles et les innocents qui vont trinquer. Une fois de plus, Kenzie et Gennaro vont être confrontés à ce qu’ils auraient pu subir ou devenir. Une fois de plus, ils vont être confrontés à des choix entre le pire et le moins pire. Des choix impossibles.

Leur quartier va, une nouvelle fois, révélé sa capacité à engendrer le meilleur comme le pire…

Lehane creuse son sillon dans ce deuxième opus. Angie et Patrick nous sont familiers, nous apprécions de les retrouver et de lire une nouvelle étape de leur parcours. Ils traînent toujours leurs casseroles, leur côté sombre, ces réalités dont ils ne peuvent se débarrasser et auxquelles, au contraire, ils s’accrochent. Au-delà du raisonnable.

C’est désespérant et profondément humain. Avec ce livre, le talent de Lehane se confirme. Il creuse un peu plus son sillon.

En 1997 paraît le troisième volume des aventures de nos deux détectives.

C’est une manière de récréation que s’offre et nous offre Lehane. Leur nouvelle enquête va leur permettre de s’aérer quelque peu, de sortir de ce Boston qu’ils aiment mais où ce qu’ils vivent et ce qu’ils ont vécu les mine.

Sacré (Sacred, 1997)Lehane explore une nouvelle fois les tréfonds de l’âme humaine et ce qu’elle peut engendrer de moins reluisant tout en s’y attaquant de manière plus décalée. Kenzie et Gennaro prennent du recul et tout en partant sur les traces d’une disparue, ils mettent aussi leurs pas dans ceux de leur créateur, enseignant à ces heures en Floride.

Il y a du soleil, ça n’est pas franchement réjouissant mais on sourit, un peu comme si, cette fois-ci, le style de Lehane l’emportait sur l’intrigue ou s’il la faisait à son image. Jusqu’ici l’humour de Kenzie était celui d’un certain désespoir, une façon de ne pas sombrer, là, il prend une autre dimension… de la légèreté.

Nous sommes pourtant bien toujours chez Lehane, certaines de ses obsessions passent au second plan mais son duo de choc continue à enrichir sa relation, à la faire progresser, rebondir… Pour notre plaisir.

Ça reste noir mais un noir beaucoup plus clair que les deux épisodes précédents. Une bouffée d’air, une grande respiration avant de replonger avec le suivant.