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Dennis Lehane, d’une forme à l’autre

Après avoir fouillé ses obsessions, les noirs recoins de la société, ceux qui l’obsédaient ou le dégoûtaient le plus, Lehane se plonge dans une autre forme d’introspection. Et il le fait cette fois au travers de romans secs, n’appelant pas de suite ou n’en ayant pas encore…

En 2001 paraît Mystic River, roman qui confirme tout le talent de l’écrivain.

Avec cette nouvelle étape, je parle de la fin de la série Kenzie-Gennaro et du début de la rédaction de romans “one-shot”, j’ai l’impression que Lehane se penche un peu plus sur la forme. Il a fait le tour de celle qui consistait à avoir pour narrateur le héro principal, le dur à cuire des polars, et à faire subir à un couple de héros tout ce qu’il était Mystic River (2001)possible et imaginable de leur faire tomber sur la tête sans pour autant les tuer. Il passe à autre chose et travaille désormais autant l’enveloppe que ce qu’il glisse à l’intérieur. Le style est toujours là, merci à Isabelle Maillet pour la traduction, mais les contours changent, évoluent.

Pour une première exploration de ces nouvelles questions, Lehane révèle une facette de son talent. Il excellait dans son genre ; en allant plus loin, il nous prouve qu’il est plus que l’auteur talentueux d’une série épatante. Bien plus.

On est de nouveau face aux obsessions de Lehane mais, cette fois, l’aventure est vécue par trois personnages que nous suivons alternativement. Trois amis d’enfance dont les vies ont évolué différemment mais qui se trouvent face à une affaire qui ravive d’anciens traumatismes, d’anciennes blessures pas complètement cicatrisées. Nous allons les voir chacun aux prises avec ces souvenirs qui remontent et avec cette affaire qui les bouleverse.

Lehane, en multipliant les points de vue, enrichit son questionnement, enrichit ses observations. Il nous parle de la souffrance, du traumatisme et de ses dommages collatéraux, de ses conséquences chez les uns et les autres.

Il nous offre un roman riche, prenant, et dont la forme donne de la profondeur à l’univers développé avec la série Kenzie et Gennaro. C’est un roman prenant, dérangeant… un roman qui nous fait dire que le roman noir renferme quelques pépites qui confirment sa place dans la littérature “tout-court”.

Mystic River est une pépite.

En enchaînant avec un autre roman “sec”, Lehane poursuit son exploration de formes différentes pour s’exprimer. Deux ans après Mystic River, Lehane s’évade de Boston, il s’en évade de quelques encablures. Sur une île au large. Une île imaginaire mais qui, sous sa plume, a tous les qualités d’un certain réalisme, c’est Shutter Island.Shutter Island (2003)

Roman que Lehane qualifie de “shoker”, comprenez effrayant, électrisant au sens de ce que l’on peu ressentir avec un électrochoc. C’est surtout un roman qui s’aventure dans la folie, la paranoïa et tout ce qu’elles peuvent inventer pour se protéger, se développer et ne pas dire leur nom.

La marshall Teddy Daniels, accompagné de son coéquipier Chuck Aule, débarque sur Shutter Island pour retrouver un patient disparu de la prison-hôpital qui s’y trouve. En fait de patient, il s’agit d’une patiente. Cette enquête va petit à petit bouleverser le policier, le faire sombrer, frôlant la folie à force de côtoyer des patients qui y ont succombé.

Avec ce roman, Lehane nous offre un brillant exercice de style, un exercice de manipulation de ses personnages autant que de ses lecteurs… Il abandonne cette fois toutes ses obsessions pour ne s’intéresser qu’à l’angoisse qu’il peut provoquer par l’intrigue et son style.

C’est un brillant exercice mais, de mon point de vue, c’est surtout un exercice. Même si les personnages acquièrent une profondeur remarquable, même si le suspens est prenant, nous ne sommes que dans le suspens. C’est un livre que l’on referme en se disant que décidément Lehane est un grand romancier, à l’aise dans tous les styles, avec toutes les histoires, mais une certaine implication de sa part semble avoir déserté…

Ce n’est que mon point de vue, j’ai aimé ce livre, entendons-nous, mais je ne l’ai pas trouvé aussi prenant, aussi profond, aussi bouleversant que les précédents… On aime être manipulé mais les ficelles finissent par apparaître et ce qui devrait nous tenir en haleine finit par être éventé.

Avec le roman suivant, Lehane se plonge dans un autre genre prisé par certains auteurs de roman noir, la fresque historique. Une fresque historique quasi-contemporaine. Il s’appuie sur des événements réels pour construire son roman, à l’image d’un David Peace ou d’un James Ellroy.

Il s’est plongé dans ce genre au point d’y passer cinq ans, cinq ans à écrire une nouvelle fois sur sa ville, Boston, et d’écrire sur un événement qui est, pour lui, fondateur. Un pays à l’aube (The given day) se penche sur la grande grève de Un pays à l'aube (The Given Day , 2008)la police de Boston en 1919. En se penchant sur cet événement, il décrit la naissance des Etats-Unis du vingtième siècle.

C’est une entreprise ambitieuse. Impressionnante. Comme pour Mystic River, Lehane multiplie les points de vue et les personnages. Il balaie large, du base-ball, sport national, en passant par les luttes raciales pour aller jusqu’à certaines autres luttes sociales.

C’est un roman énorme, une fresque historique comme seul un auteur de roman noir, un auteur disséquant la société telle qu’elle est, peut nous en offrir. Un roman appliqué, rigoureux, sérieux… Et c’est peut-être ce sérieux qui marque le plus l’évolution de Lehane. Avec Shutter Island puis avec celui-ci, il ne nous distille plus cet humour, cette humanité, qui étaient sa marque de fabrique avec Kenzie et Gennaro ou avec Mystic River.

Nous ne sommes plus dans une histoire mais dans plusieurs histoires, morceaux choisis, qui, assemblées, font l’Histoire…  C’est un roman impressionnant mais dans lequel je me suis bien moins plongé que les précédents, dans lequel je me suis moins perdu que les précédents… Un roman immense qui, paradoxalement, m’a moins happé, moins touché…

Lehane est un romancier au talent incontestable, un romancier qui sait nous procurer des frissons, d’angoisse ou de plaisir. Un romancier au style remarquable.

Un romancier qui se cherche, se remet en question. Son évolution est intéressante. Même si j’ai un peu l’impression que s’est perdue une facette de ce qui me le rendait si proche.

Lehane reste un romancier dont l’œuvre m’intéresse, me passionne. Que je lis encore.

Après s’être cherché, s’être renouvelé, nous avoir offert des romans aussi différents et riches que ceux que je viens d’évoquer, Lehane a voulu retrouver un univers qui était le sien, s’ébattre à nouveau dans le Boston de Kenzie et Gennaro. Je vous en recause dans pas longtemps.

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4 réflexions sur “Dennis Lehane, d’une forme à l’autre

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