Où l’on parle de Jean-Hugues Oppel

Jean-Hugues Oppel est un auteur confirmé dans le milieu du polar. Un auteur qui a roulé sa bosse et qui la roule encore. Parcourant les festivals, se déplaçant dans les collèges ou autres lieux d’enseignement, il a diversifié sa palette en passant dans les années 90 au roman pour la jeunesse… Un écrivain complet sur lequel je vais me pencher à présent. Parce qu’outre être complet, il a un certain talent, un talent qui en fait l’un des écrivains que j’aime retrouver régulièrement…

Sur la Toile, Jean-Hugues Oppel a également sa place. Une place qui va du généraliste au spécialiste…

Il a les honneurs de quelques sites généralistes très peu (voire pas du tout) évoqués ici. Rue des livres nous propose une courte biographie agrémentée de sa bibliographie quasiment complète… On y apprend l’essentiel et son œuvre apparaît. Sur un site jeunesse, Ricochet, sa bibliographie destinée aux chères têtes blondes est mise en exergue. L’inévitable article de Wikipédia existe en ce qui le concerne, courte biographie accompagnée une nouvelle fois par une bibliographie exhaustive, en supplément un entretien succinct sur la littérature jeunesse…

A la lecture de ces différents textes, il est aisé de comprendre qu’Oppel est un auteur prisé pour ce qui est de la jeunesse… mais il l’est également dans le domaine du polar.

Il est ainsi présent sur le site de l’ours Polar à travers une interview, sur l’incontournable Pol’Art Noir (j’y reviens toujours) avec un autoportrait venu d’un site disparu dans les limbes numériques, et sur le non moins incontournable k-libre, une biographie accompagnée d’une rubrique recensant ses présences dans les différents festivals qui confirme qu’il s’y consacre assidument…

Je terminerai ce rapide tour d’horizon avec les deux sites les plus intéressants, sûrement, pour faire connaissance avec le bonhomme. Il y a d’abord un site qui lui est consacré et qui semble pas mal informé… Et, cerise sur le gâteau, son éditeur actuel lui a consacré une série de vidéos accessibles sur son site… A voir et écouter.

Avec tout ça, si vous ne connaissez pas déjà ce romancier, vous en saurez plus sur lui et j’espère que vous n’aurez alors qu’une envie, celle de parcourir son œuvre… Je ne vais pas tarder à ajouter mon grain de sel dans l’histoire pour vous convaincre si c’est encore nécessaire. Et puis aussi pour souligner à mon tour tout le bien que je pense de lui.

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Jean Amila, années 60

Il faut attendre 1962 pour que paraisse le premier roman de la décennie signé Amila. Un roman qui remet Amila en scène, en selle, proche de ce qu’il a toujours aimé raconter, la vie et les préoccupations des gens ordinaires.

Avec Jusqu’à plus soif, il déplace le lieu de la plupart de ses intrigues, il délocalise. Nous trouvons, une nouvelle fois, ne femme au centre de l’intrigue, l’étrangère qui arrive, qui Jusqu'à plus soif (1962)débarque en terre inconnue, pleine d’idées, voire d’idéaux, lointaine cousine d’Irène, celle des Loups dans la bergerie. Nous ne sommes pas dans le sud mais en Normandie, dans la campagne, celle des alambiques et de l’alcool, celle du trafique de gnole. Une fois de plus, Amila nous place juste à la lisière du monde des truands, celle qui touche le reste de la société, celle qui l’y relie.

Les idéaux de Marie-Anne, jeune institutrice, vont être confrontés à une réalité qu’elle n’imaginait pas, elle va se trouver embarquée dans une histoire dont elle ne maîtrise pas tout mais où les truands ne sont pas non plus maître de tout…

Amila revient au roman après un passage par le cinéma avec une intrigue proche d’une réalité qui n’est peut-être plus tout à fait d’actualité, au cœur d’un monde qui n’existe plus tout à fait non plus… La campagne n’est plus aussi peuplée, les trafiquants n’y sont sûrement plus aussi nombreux. Ce livre apparaît comme un témoignage sur une époque en passe d’évoluer de manière radicale. Les romans noirs, baignés dans l’actualité du moment, peuvent devenir des livres à connotation historique, témoignage d’une époque révolue.

On savoure toujours le style d’Amila qui mène son intrigue avec rythme, s’intéresse à ses personnages et nous livre un roman réussi… C’est sûr, en cette année 1962, Amila est de retour et il va nous offrir quelques romans valant le détour dans les deux années à venir.

L’année suivante, la “série noire” se fend d’un nouveau livre de notre auteur. Langes radieux confirme l’intérêt d’Amila pour les sans-grades, les seconds couteaux, puisqu’il évoque les lendemains d’un braquage et la course au magot à la suite de la disparition de celui qui a commis le méfait…Langes radieux (1963)

Nous ne sommes pas si loin de La bonne tisane même si, cette fois, il n’a pas question de succession mais de mettre la main sur un trésor… Amila nous décrit les protagonistes, les différents intéressés et les fait s’affronter. La police s’en mêle.

C’est un roman qui pourrait paraître léger mais qui décrit sans fard des relations inhérentes à une certaine société, la nôtre. En s’intéressant aux personnages, à leur humanité, il signe un roman moins daté que le précédent.

C’est, une fois de plus, un roman qui se lit avec plaisir, avec fluidité, la faute, sans doute, au style d’Amila qui se fond de plus en plus dans la collection qui l’accueille, dans le genre qu’il a accepté d’adopter, tout en gardant une exigence qui l’en démarque. Je l’ai évoqué ailleurs

L’année suivante, l’année 1964, sera une année faste pour Amila. Pas moins de trois romans vont paraître accompagnés de son nom. Trois romans qui passent en revue les intérêts, voire les obsessions, de l’auteur et nous permettent de l’apprécier un peu plus…

C’est d’abord Pitié pour les rats, un roman que j’ai tout particulièrement aimé. Pourquoi ? Allez savoir. Peut-être parce qu’il s’attaque à un sujet tellement en phase avec son monde qu’il Pas de pitié pour les rats (1964)nous touche encore… le roman comme le sujet. Amila observe avec une acuité aiguisée les transformations de la société et l’importance de certains événements sur la société dans laquelle il vit. Il observe ces transformations et nous les ressert sous couvert de polar. Pitié pour les rats est un roman social, faisant preuve d’un certain engagement, d’une prise de position de l’auteur qui nous rappelle son dégoût de certaines choses et son penchant pour un certain anarchisme.

L’intrigue n’a l’air de rien, il s’agit des bouleversements subis par une famille à la suite de l’intrusion d’un homme dans leur quotidien. Intrusion plus ou moins acceptée, plus ou moins provoquée. Cette famille exerce une activité répréhensible, ce sont des artisans de la cambriole, des amoureux du travail bien fait, respectant leurs victimes et tout ce qui ne concerne pas leur gagne-pain. Ces amoureux du travail bien fait vont être confrontés à une évolution, celle qui, sous couvert d’efficacité, ne s’embarrasse pas de sentiments. On est dans la productivité, la quantité contre la qualité, une mutation qui ne concerne que ce petit monde en marge, mais toute une société… Le père, la mère et la fille vont se remettre en cause, se demander où se situe le bon chemin, sans toutefois trahir leurs convictions… mais justement, les convictions et l’évolution du travail ne font pas toujours bon ménage.

Sur fond de guerre d’Algérie et de ses conséquences, Amila nous livre un roman qui m’a particulièrement plu, vous l’aurez compris… J’en ai également parlé ici.

Après ce Pitié pour les rats paraît un autre roman important dans la bibliographie d’Amila,  La lune d’Omaha.

Amila est de retour en Normandie, cette Normandie qu’il avait déjà évoquée deux ans plus tôt dans Juqu’à plus soif. Il est de retour dans le coin et va adopter une structure narrative (je sais, c’est un grand mot mais bon, je n’en ai pas trouvé d’autre) qui rappelle celle du Drakkar… Le point de vue n’est pas unique, il est multiple.La lune d'Omaha (1964)

Amila nous offre une ouverture qui le place clairement du côté des ennemis de la guerre, de cette saleté qui broie et tue les innocents. Car ce sont eux, les innocents, qui vont au front et qui tombent sous les balles d’autres innocents, d’autres victimes de la connerie humaine. C’est un roman dont on se souvient longtemps et qui marque malgré quelques choix qui ne me l’ont peut-être pas fait apprécié à sa juste valeur.

Il y a de nouveau une grande humanité chez l’auteur et une certaine lucidité sur l’âme humaine, une lucidité d’autant plus frappante qu’elle est écrite avec une grande simplicité, un style qui touche et qui fait mouche…

C’est un roman important, un roman qui marque mais dont j’avais, juste après sa lecture, avoué avoir ressenti certaines limites…

Le débarquement de Normandie le 6 juin 1944 et ses conséquences vingt ans après. Ses conséquences pour les habitants des environs et pour quelques soldat envoyés à une mort certaine.

Voilà un grand sujet, un sujet digne d’Amila ! La guerre le dégoûte et, comme dans Le Boucher des Hurlus, il va nous en dégoûter en soignant ses descriptions, le plus honnêtement possible. Il y a effectivement quelques pages, quelques scènes, particulièrement prenantes…

Mais comment se fait-il que je n’ai pas accroché autant que pour d’autres oeuvres d’Amila ?


J’ai eu le sentiment de lire des scènes sans forcément de liens entre elles. Les changements de points de vue, des personnages, pour lesquels j’ai eu beaucoup de mal à éprouver un minimum d’empathie, le minimum nécessaire pour entrer dans l’histoire, sont certainement des explications à ma déception.

J’ai été déçu, sûr que j’étais qu’un Amila ne peut décevoir. Alors, il reste évident que c’est un bon bouquin, avec des intentions, une histoire avec des gens simples, des victimes, des quidam qui ne maîtrisent pas tout ce qui leur arrive. C’est du Amila et je le répète quelques passages sont vraiment bons.

Mais je n’ai pas accroché. Difficile à expliquer, à comprendre.

On ne peut pas goûter tous les sujets, peut-être celui-ci fait-il partie de ceux que je ne prise pas particulièrement. Peut-être un peut trop sujet historique trop rebattu…

L’année 1964 confirme qu’elle est un grand cru avec le troisième roman sorti de la plume de notre auteur. Ce sont les Noces de souffre.

Contrairement aux deux précédents, l’actualité récente ou plus ancienne, celle qui devient de l’histoire, n’est pas présente dans ce roman. Il s’agit d’un drame intime, d’un drame Noces de soufre (1964)passionnel, auquel (quand même) la société dans laquelle nous vivons n’est pas étrangère.

Comme pour Langes radieux, nous arrivons après la bataille, après le vol et nous en suivons les conséquences. C’est un véritable roman noir que nous offre Amila pour en finir avec cette première moitié des années 60, un roman dans lequel nous suivons la lente descente d’un couple. C’est un roman fort qui nous propose une fois de plus un personnage féminin marquant… Un personnage féminin, Annette, assailli par le doute et perdant pied petit à petit. En fait, c’est la désagrégation d’un couple qu’écrit Amila, un couple aux prises avec une société qui lui impose des codes auxquels il ne peut plus se conformer. Un couple qui voudrait casser un carcan mais qui mène un combat que l’on comprend impossible.

Nous sommes face à l’incompréhension entre l’homme et la femme, l’impossibilité de communiquer simplement, impossibilité qui engendre le drame, la chute.

Les personnages secondaires s’effacent au fur et à mesure pour laisser toute la place aux deux principaux protagonistes. Zoom avant, resserrement du cadre, qui donne au roman une grande force.

Avec cette année 1964, Amila confirme tout son talent et s’affirme définitivement comme l’un des très grands auteurs du roman noir, qu’il soit français ou d’ailleurs.

Meckert devient Amila : Jean Amila

En 1959, Jean Amila apparaît, avec ce nouveau prénom, laissant tomber l’anglo-saxon si éloigné de son univers. Il apparaît sur la couverture de Les loups dans la bergerie.

Avec ce roman, il affirme une nouvelle fois ses préoccupations, son style et un certain point de vue.

Et justement, avec ces loups, se confirme l’une des constantes de l’auteur. Une constante qui, pour moi, le rend si particulier. Cette constante est la place faite aux femmes dans ses Les loups dans la bergerie (01-1959)intrigues. Dans Les loups, le personnage central en est, de mon point de vue, Irène, jeune fille pleine d’idéaux qui vont devoir affronter la réalité. Elle en est le personnage central ou au moins l’un d’entre eux, au même titre que les deux sœurs Amy et Jane de Y’a pas de bon Dieu !, que Jacqueline dans Motus !, que Maine et Thérèse dans La bonne tisane ou encore Colette avec Sans attendre Godot. Cette importance des femmes dans l’œuvre d’Amila va se confirmer de livre en livre.

Dans Les loups dans la bergerie, Irène est présente du début à la fin. Elle est d’abord surprise en pleine préparation de l’accueil d’enfants à la bergerie. Une bergerie abandonnée puis retapée pour des jeunes déjà délinquants, déjà repérés par la justice, et que Irène et son compagnon veulent prendre en main, loin de la ville, pour leur offrir une possibilité de changer, de ne pas suivre l’avenir que la société, la bonne, la bien pensante, leur prédit. Ils sont pleins d’idéaux mais on ne saura jamais si ils nageaient en pleine utopie ou non car, avant même que les adolescents ne soient là, trois personnages font irruption. Trois délinquants, des vrais, des durs, des voyous en fuite, évadés de prison. Ils cherchent un endroit où se cacher en attendant que les choses se tassent et croient avoir déniché le coin idéal, paumé, loin de tout, avec cette bergerie.

Nous assistons à une cohabitation tendue. Le couple voulant épargner les adolescents essaie de composer avec des malfrats préoccupés par leur survie… Rien ne se passera comme tous l’espèrent, mais en fait, aucun n’espère la même chose…

Jean Amila nous offre un affrontement presque à huis-clos, au milieu d’une campagne désertée et où les sentiments vont s’exacerber, la chaleur amplifiant les réactions. C’est un roman intéressant, moins ancré que les précédents dans une mode du moment, Amila s’affranchit des figures imposées de la collection dans laquelle il sévit pour s’intéresser plus à une société qui provoque des conflits parmi les gens simples, ceux qui n’ont pas d’ambition démesurées… Il y a peut-être dans ce roman un peu plus de l’auteur d’avant, de celui qui s’appelait Meckert et qui commettait, par exemple, Les coups.

La même année, à peine quelques mois plus tard, paraît le deuxième roman signé Jean Amila, le sixième si l’on oublie le prénom. Le drakkar est un roman de bord de mer. Un roman plus calme que le précédent mais où les luttes n’en sont pas moins violentes, juste plus feutrées, plus insidieuses.

Nous sommes, comme pour Motus !, au bord de l’eau. Une eau salée, cette fois. L’histoire bénéficie de deux points de vue ; en effet, à l’approche d’un procès, la patron d’un journal Le drakkar (04-1959)envoie deux hommes enquêter sur l’affaire qui y a mené, un journaliste et un romancier. Le journaliste narre l’enquête au jour le jour quand le romancier reprend l’histoire depuis le début et offre à la lecture son manuscrit en pleine progression. Les deux points de vue vont s’affronter, le journaliste ne voulant voir qu’une sombre intrigue de bandits alors que le romancier s’intéresse à toutes les personnes concernées, tachant de leur redonner une place dans le fil des événements. Fil des événements qui a conduit au meurtre d’une femme, une riche américaine dépensant son argent sur la côte bretonne, allant jusqu’à accepter de construire un drakkar, en plus petit, à l’image de celui d’Erik le Rouge pour que son jeune amant puisse rejouer la première découverte de l’Amérique. Des malfrats sont mêlés à l’histoire, lorgnant sur le restaurant de la rentière laissé à la gestion d’un couple pas vraiment sympathique.

Le journaliste ne voulant que traiter le côté fait divers et l’évidente culpabilité du milieu va petit à petit se rendre au point de vue du romancier y voyant une histoire plus compliquée, pas aussi simple que la justice l’a cru.

Jean Amila nous raconte l’histoire sous deux angles, le journaliste pas forcément à son avantage, va en apprendre du romancier, plus fin dans sa perception des humains… Je ne sais pas si il a cherché à régler des comptes mais Amila s’amuse à montrer certains égarements, il semble moins porter d’attention à une intrigue bizarre, peut-être un peu légère et particulièrement marquée par une époque… C’est un roman intéressant quand on s’intéresse à l’auteur, mais je ne suis pas sûr qu’il soit d’un grand intérêt pour un lecteur cherchant un roman réussi. C’est un roman qui semble dénoter dans l’œuvre d’Amila. Même si une fois encore, une femme, assassinée, et une autre, disparue, en sont le centre.

Les années 50 s’achèvent pour notre auteur sur ces deux romans étrangement dissemblables. Le style reste là mais Amila paraît toujours à la recherche d’un univers, univers qu’il a pourtant semblé toucher du doigt avec Les loups dans la bergerie… Il va continuer, dans les années 60, à évoluer, à construire une œuvre qui est une œuvre majeure dans le roman noir, une œuvre à explorer, avec ses hauts et ses bas.

Meckert devient Amila : John Amila

A la fin des années 40, une série voit le jour, une série qui puise dans le réservoir d’une certaine littérature nord-américaine mais qui va bientôt chercher à créer un vivier de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est à ce titre que Marcel Duhamel, fondateur de la collection, va s’adresser à un auteur de romans populaires de l’époque, romans ancrés dans une réalité sans tentative d’embellissement, sans édulcorant. Ce romancier s’appelle Jean Meckert, reconnu mais pas suffisamment lu, et l’offre va lui plaire… Un défi qu’il va relever, d’abord comme un carcan dans lequel entrer puis duquel s’échapper. Auteur Gallimard, il passe de la “blanche” à la “série noire” sans changer de maison.

Le premier roman signé Amila est un pur produit de la “série noire” de l’époque. Cadre et vocabulaire compris. Meckert, l’auteur Des coups, situe l’action de ce premier roman de commande aux Etats-Unis… si loin de ce qui constituait son univers jusque là. Y’a pas de bon Dieu ! se déroule sur les premières pentes des Montagnes Rocheuses, dans le parc de Y'a pas de bon Dieu ! (1950)Yellowstone. Le roman raconte l’histoire d’un village, une communauté presque fermée sur elle-même. Une communauté qui va affronter un ennemi venu de l’extérieur, un ennemi qui va s’infiltrer et diviser…

Paul Wiseman, le pasteur méthodiste, nous narre l’histoire. Cette lutte du pot de terre contre le pot de fer. Il nous la raconte tout en nous confiant ses doutes et autres sentiments.

Bien qu’ancrée dans le fin fond des Etats-Unis, l’intrigue n’est pas sans rappeler des événements survenus de ce côté-ci de l’Atlantique à la même époque. Nous sommes dans les années 50 et l’industrialisation reprend du poil de la bête, l’industrialisation et la consommation. Tout cela nécessite des ressources, nouvelles ou plus anciennes, qu’il faut développer. On va notamment chercher l’énergie un peu partout, quitte à défigurer certains paysages, à transformer certaines régions en les inondant pour profiter de ce que les centrales hydrauliques peuvent apporter. Il faut de l’énergie, quitte à déplacer des populations, à leur effacer leur lieu d’origine sous des tonnes d’eau.

Meckert, sous couvert de nous raconter une histoire états-unienne, touche à l’actualité de son pays…

Il nous raconte les tensions occasionnées par cette lutte pour la préservation d’une vallée, les tensions entre l’appât du gain et l’envie de ne pas oublier d’où l’on vient. La tension monte et l’on sait qu’elle atteindra un certain paroxysme, on le sent.

Pour cette première incursion dans l’univers du polar, Meckert respecte les codes, allant jusqu’à adopter le vocabulaire en vogue dans la série noire de l’époque, se voulant proche du langage parlé et utilisé de gré ou de force… notamment dans les traductions pas toujours respectueuses des originaux nord-américains. On cherche à coller à l’époque.

Meckert vient d’entrer dans une nouvelle période et, pour l’occasion, il adopte un nouveau pseudonyme, John Amila… Son prénom anglicisé suivi d’un nom qu’il a négocié avec Duhamel. Et pour s’intégrer parfaitement dans la “série noire”, le roman est même annoncé comme traduit de l’anglais par Meckert.

Le deuxième roman signé John Amila paraît trois ans plus tard, en 1953. Avec Motus !, Amila semble accepter de basculer dans le polar. Celui qui était encore un auteur de roman social dans le précédent, roman social mâtiné d’une intrigue polardeuse, se lance cette fois dans le polar en jouant avec sa forme, une certaine légèreté.Motus ! (1953)

John Amila revient en France, il s’installe dans un paysage qu’il nous proposera dans d’autres romans, une écluse sur les bords de Marne. Il a visiblement accepté de se fondre complètement dans l’univers de la “série noire” en proposant une intrigue à rebondissements, une intrigue légère, filant au gré des courants et dont on peut parfois avoir l’impression qu’elle est inventée au fur et à mesure… pour notre plaisir, parce que son déroulement, son évolution sont, du même coup, difficile à deviner.

La tension qui monte cette fois est celle de voir l’étau se resserrer autour du narrateur, André Lenoir, travaillant à l’écluse et pour qui la découverte du corps d’un marinier va être le début d’aventures s’approchant du thriller contemporain. Alors que l’intrigue se déroule sous nos yeux, Amila, de retour au pays, adopte un ton qui était le sien quand il ne s’appelait pas encore ainsi et qu’il va développer au fil des années. Un ton sans concession, où tout le monde va en prendre pour son grade et où l’humain sera présenté tel qu’il est, se satisfaisant de petits arrangements, pas toujours reluisant… Le ton que l’on pouvait sentir dans les dernière pages de Y’a pas de bon Dieu s’affirme.

J’ai évoqué ce roman sur le site Pol’Art Noir, juste ici.

John Amila revient deux ans plus tard. Meckert ne le sait peut-être pas encore mais il est en train de basculer définitivement du côté de ce double, il vient de signer deux romans l’année précédente et il n’en signera pas d’autre avant quasiment trente ans… pas d’autres sous ce nom qui est pourtant le sien.

La bonne tisane inscrit un peu plus Amila dans l’univers du polar. Cette fois l’intrigue se penche sur des personnages parfaitement intégrés au petit monde que Duhamel contribue à La bonne tisane (1955)populariser. Nous sommes chez les truands, ceux que l’on croise si souvent dans les romans à la couverture jaune et noire… Nous sommes chez les truands mais nous restons chez Amila, qui continue à creuser son chemin, à se faire sa place, à s’affirmer comme auteur dans une collection qui n’a pourtant pas pour vocation d’en révéler, plutôt d’offrir des intrigues calibrées, entrant parfaitement dans l’ensemble qu’elle propose.

Amila y vient avec sa propre petite musique qui en fait un écrivain à part. Ses propres obsessions, son regard tout personnel sur la société. Il nous offre à voir des truands dans une guerre de succession, des intrigues pour reprendre un marché… Dans le même temps, il fait une place aux gens ordinaires, observateurs distanciés des règlements de compte, observateurs qui n’en sont plus à certains moments et viennent se mêler à l’histoire. Les infirmières de l’hôpital du quartier croisent nos malfrats dans un café avant de prendre leur service, les croisent à nouveau quand ils atterrissent dans leur service. Et nous les suivons elles aussi dans leur vie de tous les jours, nous les suivons découvrant leur métier pour celle qui sont élèves et débutent.

En même temps qu’il nous offre une histoire de bandits, avec le chauffeur aux dents longues, la maîtresse qui veut sa part du gâteau et les concurrents, Amila nous décrit une tranche de vie ordinaire, avec des questionnements ordinaires mais plein de sel, si proche de nous, du monde du travail, de la vie de tous les jours avec ses hauts et ses bas… Amila est un auteur social, un auteur qui nous plonge dans la société grâce un esprit d’observation aiguisé, une sensibilité véritable. Un témoin de son époque, un témoin talentueux.

Le quatrième et dernier roman signé John Amila paraît un an plus tard. Il prend place de nouveau en France et annonce l’ancrage définitif de l’auteur par un changement de prénom qui le ramènera de ce côté-ci du monde. Le changement de prénom viendra pour le livre suivant.

Sans attendre Godot reprend les personnages rencontrés un an plus tôt, les truands et ceux qui tournent autour. Nous retrouvons la maîtresse du Comte, Maine, qui a changé de Sans attendre Godot (05-1956)protecteur et mène sa barque. Un protecteur affublé d’un nom déjà croisé en littérature, Godot.

Comme pour le roman précédent, Amila ne va pas se contenter de ce milieu fermé, il va l’ouvrir au reste de la société, cette fois par l’intermédiaire de la famille de Maine. Son ancien mari, le premier, un cheminot, leur fille, élevée loin de la vie de sa mère. Le père et la fille vont s’intégrer dans l’histoire, s’adapter à ce milieu qu’ils découvrent et tenter d’en sortir… Mais une fois qu’on s’est frotté à un endroit nouveau, il en reste quelque chose, ils ne pourront plus être les mêmes, toute expérience vous change.

Le milieu des truands tel qu’il l’avait décrit précédemment va s’enrichir d’un pan nouveau, la politique, les affaires, tout cela est lié et Amila ne se gène pour charger la barque.

L’intrigue est rondement menée, la tension monte jusqu’au final toujours aussi maîtrisé chez le romancier, toujours aussi prenant. Toujours aussi peu soucieux d’une quelconque morale mais au plus proche de la réalité…

Ce quatrième roman confirme l’importance d’Amila, confirme son intérêt.

Il faudra attendre deux ans pour le roman suivant, cette fois signé Jean Amila… Meckert retrouve son prénom et adopte presque définitivement son nouveau nom.

Amila chez moi

Amila est présent sur la Toile, auteur reconnu, prisé et cité abondamment.

Ce n’est paradoxalement pas pour sa notoriété, sa reconnaissance, que je me suis penché sur son cas. Non. C’est pour une raison plus anecdotique, plus personnelle.

Ses livres ont droit aux devantures, aux têtes de gondole, de temps à autre, quand l’actualité littéraire n’est pas brûlante et que les poches peuvent sortir de leurs recoins. L’un de ses livres les plus mis en avant l’est d’autant plus dans le coin où je vis. L’un de mes parcours habituels passe par des endroits qui ont vu les poilus se battre, tomber (les cimetières aux pierres blanches en témoignent), marquer les mémoires par leur courage (les monuments en témoignent) pour quelques mètres gagnés, des nuages mortels franchis…

Lors de ce parcours fait régulièrement, je franchis des villages au nom double, des villages ayant adopté le nom d’un de leur voisin rasé pendant la grande guerre, pour ne pas oublier… Parmi eux se trouve un nom se terminant par Hurlus. Comme pour le titre d’un célèbre roman de l’auteur que j’évoque en ce moment.

Il n’en pas fallu beaucoup plus pour que ma curiosité soit piquée et que j’entame la découverte de l’œuvre du bonhomme après avoir savouré son évocation toute personnelle des plaines que je sillonne parfois…

Il m’a également ouvert d’autres portes puisque pour en savoir plus sur le bonhomme, je me suis intéressé à une association qui avait publié un numéro spécial à son sujet dans sa revue… Vous connaissez sûrement 813. Et ce numéro spécial est à lire pour qui s’intéresse au monsieur.