Le chevalier Dupin sous mes yeux

Tout le monde (ou presque ?) a un exemplaire des Histoires extraordinaires d’Edgar Allan Poe chez soi. Dans son grenier, dans le carton contenant les livres kidnappés chez des proches alors qu’ils trainaient dans des endroits les condamnant irrémédiablement à l’oubli… parce qu’une nouvelle édition du recueil de nouvelles l’avait supplanté, remplacé sur les étagères.

On en a tous une édition mais, si “on” est tous comme moi, on ne l’a pas forcément ouvert à toutes les pages. Puisqu’il y a eu ensuite les Nouvelles histoires extraordinaires comprenant notamment La chute de la maison Usher puis les Histoires grotesques et sérieuses… et les romans de l’écrivain. Malgré tout, malgré sa présence sous mon toit, malgré mon envie de connaître cette histoire que l’on cite volontiers comme la première d’un genre, je n’avais jamais ouvert le recueil à la page du Double assassinat dans la rue Morgue.

Il aura fallu une évolution dans mes lectures pour en arriver jusqu’à cette nouvelle.

Et quand je parle d’évolution, je ne parle pas de genre ou de nouvel intérêt, non, je parle de nouveau support. Il y a déjà quelques mois, je me suis, en effet, trouvé en possession d’un de ces nouveaux livres imitant à merveille les anciens. Un livre pouvant en contenir tellement d’autres. Ce livre, ou ce e(i)-livre, a accentué une tendance que j’avais déjà… chercher à lire beaucoup, des références, et pour pas cher. En occasion bien souvent.

Avec ce nouvel objet, les œuvres tombées dans le domaine public peuvent être acquises pour des sommes modiques voire pour rien… J’ai donc multiplié les emplettes d’ouvrages anciens… Et parmi elles, se sont trouvées toutes ces histoires du romancier états-unien.

Ce qu’il y a de nouveaux avec ce nouveau support de lecture, c’est que l’on peut emporter une tripotée de bouquins partout sans que cela pèse… Et, du coup, j’emporte une tripotée de bouquins. Peu de récents puisqu’il arrive bien souvent que la version numérique soit plus chère que celle sur papier. Si je veux lire plus, je dois dépenser moins, je prends donc souvent le moins coûteux.

Nos forêts ne sont pas encore sauvées !

Voilà donc toute l’histoire, j’ai fini par lire les aventures du chevalier Dupin parce que je les avais avec moi un jour où elles me tentaient. Voilà donc comment j’ai lu ces lignes datant des années 1840, sur une e-page avec de l’e-encre.

Une chose est sûre, même en changeant de support, l’intérêt ne disparait pas.

Ceci n’est qu’un témoignage… le témoignage d’un lecteur qui continue, par ailleurs, à lire sur papier avec le plus grand plaisir.

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Le chevalier Dupin entoilé

Je m’attaque aujourd’hui à un personnage qui a marqué le roman policier. L’un des premiers à s’inscrire dans ce genre, l’un des premiers à être repéré et étiqueté… Il y en avait eu d’autres avant lui ou en même temps (Vidocq, D’Artagnan ou Hugo…) mais il est celui que l’on situe souvent à l’origine de ce “nouveau” genre, le roman policier, ancêtre du polar et l’un de ceux qui ont fait naître le roman noir.

Pour la raison évoquée ci-dessus, et sûrement parce que son auteur est Edgar Allan Poe, Dupin est présent sur la toile. Même si sa présence n’est pas si importante qu’on pourrait l’imaginer…

Ce personnage est étudié sous toutes les coutures, il fait, entre autre, l’objet de propositions de travail scolaire ou de corrections en ligne et payantes, comme il se doit. Mais il est né bien avant ça, a vécu au XIXème et apparaît dans trois aventures signées Poe.

Il est, par ailleurs, évoqué par Fabien Dabert dans un article d’une série consacrée aux détectives célèbres. De manière plus fouillée, il apparaît sur le site de l’encyclopédie des grands détectives d’Eric Honoré dans un texte qui retrace ses aventures, mentionne les personnages apparaissant dans celles-ci et qui recense également les différentes adaptations dont il a fait l’objet.

Il a droit à un traitement multiple de la part de la plus célèbre encyclopédie collaborative en ligne puisqu’il bénéficie d’un article sur son auteur, bien sûr, mais aussi d’un autre qui lui ait directement consacré et, en fouillant encore, on peut également lire un article sur l’homme qui aurait inspiré le personnage même si cela n’est pas confirmé ailleurs (notamment dans les articles en anglais consacrés à notre personnage)…

 

Pour finir ce tour d’horizon, citons une page à son sujet sur le site Holmes and co.

Jean Amila et Géronimo

Deux ans après Le grillon enragé, Amila amène dans son univers un héro qui deviendra récurrent, Edouard “Doudou” Magne, alias Géronimo. Ce flic à l’allure pas vraiment classique apparaît dans La nef des dingues (référence à Jérôme Bosch et sa nef des fous ?).

Nous sommes en 1972 et l’accoutrement des jeunes n’est plus tout à fait dans la droite lignée des ainés. La mode est à la peau de mouton, aux cheveux longs… Et, comme pour valider La nef des dingues (1972)cette tendance, Amila invente ce flic ayant adopté cette nouvelle ligne vestimentaire. Un flic aux idées non-violentes… dans certaines limites.

Nous ne croisons pas tout de suite l’officier de police Magne, l’histoire commence avec un couple se voulant bohème. Dorf, peintre tirant le diable par la queue et vivant au crochet de Brigitte, dite Bri. Ces deux-là ne savent plus trop où ils en sont, hippies dont les convictions non-violentes et anti-bourgeoises sont mises à mal. Ils nous entraînent dans un périple jalonné de personnages sur le fil, comme eux. Il y a Meyer, promoteur immobilier en passe de tomber pour un délit d’initié et aux convictions bibliques presque intégristes, sa compagne, Solange, amie de Bri. Il y aura aussi Bob et Pipou, deux jeunes sans foi ni loi, et certains services de l’Etat, plus ou moins secrets, aux méthodes radicales.

Doudou Magne est appelé à la rescousse par Bri et se naviguer en eaux troubles, parmi ces personnages peu recommandables, au final. Naviguer et essayer de ne pas perdre le fil…

Amila dézingue la société de son époque, une révolution qui aura fait long feu chez certains, des magouilles, une jeunesse à l’abandon et des barbouzes, cousins lointains de ceux croisés dans Le grillon enragé. Quand je dis qu’il dézingue joyeusement, ce n’est pas qu’une façon de parler puisque ça tombe comme à gravelotte et que nous assistons à tout ça en se demandant si ça s’arrêtera.

C’est un Amila désabusé et léger que l’on lit avec curiosité et dont le personnage de flic intrigue, coincé entre ses convictions et son métier et sous les ordres du commissaire Verdier déjà croisé avec Lentraille et que nous retrouverons de nouveau… Amila commence à exploiter l’univers qu’il s’est créé au fil des romans et nous accueille désormais dans celui-ci. Nous le retrouvons avec intérêt. Les bateaux (cette fameuse “nef” du titre), les compromissions et une absence de morale de plus en plus criante…

C’est un roman plus léger que les précédents, plus à l’emporte-pièce, partant dans tous les sens. Peut-être écrit plus vite… Une nouvelle ligne narrative qui déstabilise et se perd peut-être parfois. Se perd pour finalement se resserrer au moment du dénouement final et nous faire retrouver un sens au bazar ambiant…

Quelques mois plus tard, Doudou Magne reprend du service. L’officier de police revisite une affaire qui a fait grand bruit deux décennies plus tôt, l’affaire Dominici. En effet, dans Contest-flic, Amila se penche de nouveau sur ce fait divers qu’il avait déjà abordé dans La tragédie de Lurs, l’un de ses derniers bouquins signés Meckert.Contest-flic (1972)

J’en ai déjà parlé ailleurs, voici ce que j’en disais :

Jean Amila s’attaque à l’affaire Dominici. Et comme on pouvait s’y attendre, ça ne ressemble absolument pas à ce que l’on pourrait attendre.

Une famille allemande est sauvagement assassinée à proximité de la Grange-Rouge dans les Basses-Alpes et tout naturellement, les soupçons se portent sur les occupants de cette ferme isolée. La presse s’empare du sujet, l’affaire se répand, occupe le devant de la scène en ce mois d’août… Géronimo, surnom donné à l’O.P. Edouard Magne à cause de ses longs cheveux et de sa tenue vestimentaire, est envoyé là-bas, sur ses congés et non officiellement, pour appuyer la thèse de son chef, le commissaire Verdier.

Il va s’intéresser à certains témoignages laissant penser que l’affaire n’est pas aussi simple qu’elle y parait. Cela va l’amener à croiser les services secrets, le grand banditisme… et une jeune journaliste teutonne sans scrupule, chasseuse de scoops.

Jean Amila n’est tendre avec personne. Les policiers, les journalistes, les services secrets et les collusions qui les unissent en prennent pour leur grade. Il prend plaisir à greffer sur ce sujet sérieux une aventure au ton rocambolesque.

Jean Amila nous offre là un bon moment de lecture, un vrai plaisir comme on en a à chaque fois que l’on ouvre l’un de ses romans !

Avec ce deuxième opus des aventures de l’OP Géronimo, Amila semble avoir adopté une démarche identique au premier. Une intrigue qui pourrait être sérieuse et qui prend un ton léger pour en dénoncer le plus possible. Les années soixante-dix n’ont décidément rien d’idylliques sous la plume du romancier… Il a toutefois donné un ton quelque peu journaliste à la narration avant de se laisser aller à une intrigue plus improbable. Plus extravagante.

Deux ans plus tard, la suite des aventures de Géronimo arrive. Il s’agit de Terminus Iéna. Ce troisième et dernier volet des enquêtes de l’O.P. Edouard Magne confirme une tendance entrevue lors des deux précédents, une tendance lorgnant parfois, de manière surprenante, du côté du grand guignol.

Terminus Iéna (1973)Après une référence à la peinture puis à l’un de ces faits divers marquant épisodiquement notre société, Amila va voir du côté du cinéma et de la littérature. Le terminus évoqué ici doit son nom à la bataille napoléonienne et au traitement que lui a fait subir Balzac dans Une ténébreuse affaire. Le roman du grand Honoré est en cours d’adaptation cinématographique et c’est au milieu du tournage que débarque Doudou Magne pour interroger un acteur de second rôle, de seconde zone, sur la disparition de sa femme… Acteur que l’officier de police avait d’abord cru mort noyé après la découverte d’un corps lui ressemblant quelque peu et la déclaration de son épouse le croyant disparu mais se refusant à le reconnaître dans ce cadavre. Jusqu’ici, tout est simple. Ou presque. Mais les choses vont se compliquer. Le film en cours est une coproduction franco-est-allemande et elle intéresse pas mal de personnes… à commencer par ces fameux services secrets qu’Amila poursuit depuis quelques bouquins déjà, depuis Les fous de Hong-Kong pour être exact. C’est une obsession commune au romancier et à son personnage récurrent. Alors que l’intrigue suit son cours, multipliant les individus louches, elle emprunte un chemin étonnant… Nous sommes tout à coup bringuebalés entre le passé et le présent, aux prises avec des personnages ne sachant plus s’ils sont encore dans les années soixante-dix ou l’année 1806, date de la fameuse bataille…

A noter, de manière anecdotique, que le roman marque le retour de Mad, l’amie de Géronimo, l’un des personnages de La nef des fous que le policier hippie avait délaissée lors de son enquête dans les Basses-Alpes.

Comme pour les deux opus précédents, on a parfois l’impression de sauter du coq à l’âne et de ne pas bien comprendre la progression de l’histoire. Impression que l’écrivain hésite entre deux façons d’aborder l’intrigue, deux façons de nous narrer les rebondissements qui lorgnent du côté de Ponson du Terrail ou de ce que l’on en imagine. C’est surprenant, déstabilisant. Perturbant.

Ça n’est, au final, pas déplaisant.

Avec cette “trilogie”, Amila a enfoncé le clou de sa vision peu reluisante de cette police parallèle que sont les services secrets. Il a privilégié des intrigues à rebondissements au détriment des personnages sur lesquels il se centrait jusque là pour étayer son propos. C’est plus ou moins réussi, pas désagréable. Curieux…

Une parenthèse ?

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (3)

Le troisième opus de la trilogie Underworld USA, qui reprend le nom de celle-ci, conclut la réécriture d’une partie de l’histoire des Etats-unis par l’un des écrivains les plus ambitieux, les plus egocentriques, de ce pays.

Pour en parler, j’ai repris de larges extraits (comme on dit) de la chronique que j’avais commise sur le site Pol’Art Noir en 2010, quelques mois après la sortie du roman.

Underworld USA (Blood's a rover, 2009)Après un prologue en 64, nous reprenons là où Ellroy nous avait laissés. 1968, Martin Luther King et Robert Kennedy viennent de rejoindre JFK. Certains sont toujours obsédés par Cuba (notamment un certain Mesplède, un français, peut-être le frère ou l’un des descendants de celui qui apparaissait chez Lehane dans Un pays à l’aube ; peut-être des cousins ou des oncles d’Amérique de notre Claude Mesplède national), d’autres sont obsédés par l’argent et la poule aux œufs d’or de l’époque, Howard Hugues. Le pouvoir est le moteur de bon nombre d’entre eux.

Une fois de plus, Ellroy nous propose de suivre l’intrigue à travers trois personnages dont les points de vue alternent, un agent fédéral, Dwight Holly, proche de ce Hoover que nous retrouvons aussi, bien évidemment (que seraient les Etats-Unis et la trilogie Underworld USA sans ce grand malade ?), un ancien flic, Wayne Tedrow, chimiste à ses heures et déjà croisé dans le précédent opus, American Death Trip, et, enfin, un détective, Don Crutchfield, jeune et obsédé, qui fait tellement penser à la description qu’Ellroy a fait de lui-même dans Ma part d’ombre, et qui se retrouve embringué dans toutes les histoires qui vont jalonner ce pavé qu’Ellroy nous offre.

Cette sainte trinité qu’Ellroy affectionne, rencontrée dans tous ses romans depuis  Le grand nulle part, trinité qu’il maîtrise particulièrement, Ellroy va en jouer, s’en démarquer, la triturer, pour mieux y revenir.

L’époque est pourrie, le président qui se fait élire, Nixon, est à l’avenant, il fera plus tard parler de lui, se fera prendre, on le sait tous. Les extrémistes sévissent partout, le terrorisme s’annonce, un terrorisme intérieur, de gauche comme de droite. Et la balance, l’histoire, le point de vue, va petit à petit pencher, s’incliner vers la gauche, Ellroy ayant déjà tellement exploré l’autre bord.

Les femmes deviennent des personnages importants, politisés et actifs… Les femmes et le vaudou.

Ellroy bouscule tout comme il avait déjà tellement bousculé son pays et son histoire dans les deux premiers opus de la trilogie, il bouscule même l’univers qu’il nous offrait jusque là.

Est-ce un jeu ? Ellroy joue-t-il avec nous ou est-ce qu’il ne lui restait plus que ça à dézinguer après avoir tellement dézinguer son pays ? Se dézinguer ?

Le roman noir d’une époque s’achève, l’avenir est loin d’être radieux. Nous avons suivi l’écroulement d’une nation, sa perdition et tout cela se finit en mai 1972, au lendemain de la mort de Hoover et à la veille d’une affaire politique qui va faire chuter un président, rien que ça. Ça s’arrête là et nous n’en pouvons plus. Ellroy nous laisse lessivés, épuisés…

C’est un livre exigeant, bien sûr, comme toujours, auquel il faut parfois s’accrocher, huit cent pages ça demande une certaine volonté, mais Ellroy nous donne tant en retour… Exige tant de lui, on le sent, on le sait…

Ellroy a trituré son univers, l’histoire de son pays. Il a affirmé une vision de sa nation et va continuer, on le sait désormais, à s’ébattre dans ce monde fictif qu’il s’est créé. Il va resserrer le plan, resserrer le cadre, pour revenir à Los Angeles. Los Angeles dans les années quarante, avec un nouvel éclairage sur ces personnages qu’il nous a offerts lors de ses deux dernières séries…

Il faudra juste être patient.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (2)

Après avoir démontré dans le premier opus de la trilogie sur les bas-fonds de son pays que ce dernier avait déjà perdu son innocence avant l’assassinat de Kennedy, Ellroy poursuit son entreprise de démythification. Il explore les années 60 de la fin d’un Kennedy à la fin d’un autre Kennedy.

American Death Trip (The cold six thousand) parait en 2001, six ans après le précédent. Un nouveau trio est à l’œuvre, nouveau trio composé en partie d’anciens. Le lien entre les deux opus se situe d’abord là. La création d’un univers, d’un American Death Trip (The cold six thousand, 2001)monde peuplé de personnages désormais incontournables dans l’œuvre du romancier, se retrouvant d’un livre à l’autre, enrichissant une galerie déjà particulièrement étoffée. L’univers d’Ellroy, si prenant, si particulier, s’affirme, prend forme dans l’esprit même de son créateur, comme s’il l’assumait, en faisait une nouvelle force.

Pete Bondurant et Ward J. Littell sont toujours là, poursuivant leurs basses besognes. Leur travail de désinformation, de manipulation et plus si nécessaire. Ils sont rejoints par un troisième personnage, Wayne Tedrow Junior. Ce dernier vole vers Vegas avec un contrat en poche… Un contrat et six mille dollars, les fameux six thousand du titre original…

Nous poursuivons notre parcours dans les Etats-Unis des années soixante. Nous reprenons l’histoire là où l’opus précédent s’était arrêté. Nous sommes au lendemain du 22 novembre 1963. Au lendemain de ce choc qui a révélé à toute une nation qu’elle avait perdu son innocence depuis longtemps et qu’il ne fallait plus se le cacher. Sauf que beaucoup ont intérêt à cacher la vérité, à se complaire dans une nouvelle légende. Une nouvelle fiction.

Après s’être inspiré de Don DeLillo et de son Libra pour nous raconter sa vision de son pays avant la fin prématurée de Kennedy, Ellroy poursuit son épopée jusqu’à d’autres coups de feu qui ont résonné longtemps dans la mémoire collective, ceux tirés contre un autre Kennedy en 1968. Bobby après John. Coups de feu qui ont résonné quelques semaines après ceux tirés contre une autre icône des années 60, Martin Luther King. Ellroy poursuit sa vision cauchemardesque d’un pays qui s’enfonce. Un roman noir à l’échelle d’un pays, un roman états-unien parce que paranoïaque, cinglé. Un roman qui vous prend et vous emporte, vous bouscule, vous donne une vision si différente des livres d’histoire ou des documentaires que l’on nous sert par pelletée sur cette époque désormais historique.

Les complots, les magouilles, se succèdent, les personnages réels et fictifs se croisent, correspondent. Certains se font de plus en plus présent, Howard Hugues, J. Edgar Hoover, notamment. Ils sont les représentants de leur époque, des figures résumant à elles seules un pays, une façon de voir le monde, de voir la société, ses individus… Des satellites indispensables au pouvoir, ou dont les représentants du pouvoir sont les indispensables satellites. Ils sont au cœur d’une reconstruction, d’une évolution de la structuration de l’économie souterraine, celle basée sur les trafics divers et qui veut s’acheter une devanture respectable lui permettant ultérieurement de s’étendre vers le sud, le centre du continent… Ça conspire, ça ne s’embarrasse pas de morale, ça trahit à tout va et cela sous les yeux et l’aval de ceux qui devraient représenter l’ordre… Mais où est l’ordre ?

Décidément, Ellroy veut remettre les choses à leur place, redonner aux événements leur véritable signification, donner son interprétation. Que sa mythologie, ses mensonges, remplacent ceux d’une nation, la sienne. Il le fait avec ce style qui emporte, qui force à se concentrer, qui pousse à ne pas perdre une miette de la fiction qu’il propose, de ce travail de réécriture en profondeur. C’est une nouvelle fois dense, captivant, effrayant, nauséabond, et pourtant on s’accroche, on ne veut pas lâcher… Ou certains lâchent peut-être rapidement, car il faut accepter la folie d’un romancier, son exigence.

En deux romans, Ellroy est allé très loin pour remettre en cause certains événements sur lesquels s’appuie encore son pays pour expliquer ce qu’il est devenu. Il est allé très loin pour les démonter. Il va aller encore plus loin dans le troisième volet de la trilogie en remettant même en cause son propre personnage, cet univers qu’il a créé, cette structure narrative dans laquelle il s’est complu… Mais c’est pour plus tard. Bientôt.