Marcus Malte à la marge

Avec ses deux romans suivants, entrecoupés par une récréation, Malte resserre la focale. Il resserre son histoire sur deux personnages et sa fiction se déroule sous leurs yeux.

Carnage, constellation poursuit l’œuvre de l’écrivain sur le même rythme qu’avant, un roman par an. Il paraît au Fleuve Noir en 1998.

Avec celui-ci, un cap est franchi. Ce que l’on avait entrevu, notamment avec le précédent, Le lac des singes, se confirme, Carnage, constellation (Fleuve Noir, 1998)Malte évolue à la marge. Il poursuit des personnages qui gravitent à la limite. A la limite de notre société. Comme nous le voudrions tous plus ou moins, mais ceux-ci en sont des archétypes. Malte les poursuit en les suivant au gré d’une intrigue resserrée sur eux. Contrairement à ses deux premiers livres, les personnages ne gravitent plus autour d’une intrigue comme dans la plupart des romans que nous ouvrons mais c’est bien une intrigue autour de personnages. Je ne sais pas si je me fais bien comprendre mais c’est la sensation que m’a donné la lecture de ce roman… Elle s’est confirmé ensuite. Nous suivons des personnages et leur trajectoire.

Cette évolution est marquée également par ce choix de prendre des individus en marge. Au risque de nous proposer des sujets sur le fil. A la limite du casse-gueule. Jugez plutôt.

Nous avons d’un côté Césaria. Orphelin à 14 ans, il a choisi (mais était-ce un choix ?) de vivre sa vie autrement. De changer, de devenir Césaria. Ça ne s’est pas fait en un jour. Elle a d’abord croisé Casper avant de réussir à vivre seule, à s’auto-suffire. Césaria se prostitue et en vit. De l’autre côté, il y a Clovis, qui sort tout juste de prison et a une revanche à prendre, une vengeance à assouvir…

Des personnages à la limite. En marge. A la limite de la caricature, aussi. Marcus malte les rend vivant, ne tombe jamais dans l’exagération, dans le bien pensant. Il veut voir vivre ses personnages et c’est ce qu’ils font, sous nos yeux.

La trajectoire de ces deux-là va se croiser, se confondre. Fusionner. Sans perdre d’élan… Tout en ne devenant qu’une et prenant la force que ça peut donner, elle fonce inéluctablement vers son explosion.

C’est un roman cru, un roman fort qu’a écrit Marcus Malte, même si la fin m’a moins emporté. Même si quelques à-côtés m’ont moins plu, comme cette araignée qui parasite parfois la progression de l’intrigue. Un roman tragique, heureux jusqu’au malheur ultime. Un roman qui embarque ses personnages et ceux qu’ils croisent vers une fin sombre, sanglante.

Un roman à l’univers plus personnel, moins convenu que les précédents. Si tant est qu’ils étaient convenus. Un roman au style plus affirmé, plus poétique.

Après ses années Fleuve Noir, Malte va voir ailleurs. Il s’offre une récréation en faisant étape chez Baleine. Le vrai con maltais paraît en 1999 et constitue une aventure de la série du Poulpe. C’est un roman clin d’œil à toute une imagerie du polar.

Un roman clin d’œil qui s’offre quelques invités prestigieux dans les seconds rôles, Hammett, Malet, Burma, Bogart et les chevaliers de l’ordre de… Malte ! C’est une respiration dans l’œuvre de l’écrivain, une respiration qui affirme son Le vrai con maltais (Baleine, 1999)humour, son amour des certains anciens, de certaines fictions devenues légendes pour les afficionados.

Ça commence chez un milliardaire ou au moins multimillionaire, ça continue à Paris en étant passé par Hollywood, et ça embarque le Poulpe au passage. Pourtant Gabriel Lecouvreur n’aspire qu’au repos, à un repos bien mérité dans les bras de sa Cheryl de coiffeuse. Mais, c’est sans compter sur sa manie d’attirer les histoires les plus rocambolesques.

Le faucon de Malte, celui de Hammett, refait surface et va provoquer quelques morts violentes, quelques poursuites et luttes entre bons et méchants. Le poulpe n’en croit pas ses yeux quand il croise les personnages évoqués plus hauts et nous prenons plaisir à cette histoire invraisemblable et, au final, joyeuse.

Après son escale chez Baleine, Malte s’installe du côté des éditions Zulma. C’est en 2001 qu’est publié Et tous les autres crèveront. C’est de nouveau un roman noir mais d’une noirceur différente. Un roman qui s’attache à deux personnages aux trajectoires parallèles et sécantes.

Les points de vue alternent dans ce roman, point de vue de Tony et de Sylvie. Points de vue au présent et retour sur le Et tous les autres crèveront (Zulma, 2001passé, de chacun, alternativement aussi. On suit l’intrigue tout en comprenant petit à petit comment tout en est arrivé là.

Ça commence violemment et ça se poursuit au long de la trajectoire de chacun. Des histoires de vie qui pourraient paraître simples, classiques et qui se révèlent sordides par moment, heureuses à d’autres… Oui, finalement, des histoires classiques car pas si éloignés des nôtres, même si les deux individus choisis sont une nouvelle fois en marge. Par choix ou non. Ce sont des individus aux prises avec leur malaise, leur inadaptation à la société, à son évolution, à son inhumanité. Des personnages si humains…

Et tous les autres crèveront est un roman simple, sans fioritures. Un roman d’une grande profondeur, un roman qui prend, qui touche, sans que tout soit expliqué… Sans que les trajectoires qui avaient commencé avant ne s’achèvent avec la lecture. Ça peut être frustrant pour certains mais, pour d’autres, comme moi, se dire qu’on a suivi un temps le chemin des deux protagonistes, qu’on les a accompagnés, peut être suffisant.

Le style de Marcus Malte est une fois de plus à la hauteur, un style singulier, proche du réel. Précis, simple et poétique… Un style qui vous pousse à le lire encore

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Marcus Malte, Mister, Bob, Baptiste et les autres

Comme il le raconte dans le texte qui le présente sur le site des éditions Zulma que j’ai déjà évoqué, Marcus Malte s’est d’abord essayé au cinéma (“plutôt doué”) puis à la musique (“pas doué”) avant d’en venir aux romans… Il écrivait déjà depuis pas mal de temps mais le cap qui mène à l’œuvre éditée n’était pas encore franchi. Il le fut dans les années 1990.

En 1996, les éditions Fleuve Noir publient le premier roman de Marcus Malte, Le doigt d’Horace.

C’est un premier roman fidèle à ses aînés, une sorte d’hommage au roman noir. Au roman noir français tout particulièrement. Le style est enlevé, digne des anciens qui ont balisé la route jusque là. C’est en même temps un polar Le doigt d'Horace (Fleuve Noir, 1996)atypique, original, puisqu’il propose de suivre plusieurs personnages dont certains n’ont rien à voir avec l’événement qui ouvre le roman. Ces protagonistes sont aux prises avec leur propre histoire, leurs propres interrogations et tout ceci va se mêler à l’intrigue au fur et à mesure. Certains personnages apparaissent, disparaissent puis reviennent pour ponctuer certaines scènes, je pense notamment à cette femme effrayée par les deux acolytes en taxi et qui va croiser la route des autres personnages à un moment ou un autre…

C’est au départ une intrigue classique, ou qui pourrait l’être, un député est tué chez lui. Pour faire les choses en grand, il est tué dans l’explosion d’une bombe qui expédie également dans l’autre monde sa femme et sa secrétaire. Nous avons suivi les trois livreurs de bombe et compris petit à petit leur rôle dans l’attentat, le pourquoi de leur présence. Qu’eux-mêmes ne percevaient pas complètement. Sauf pour l’un d’entre eux. Ce dernier se lie au cours de la nuit suivante à un duo, Mister et Bob, un pianiste et un chauffeur de taxi qui ne prend plus de client. Ces deux-là, quand ils comprennent l’implication de leur nouvelle connaissance dans l’événement qui secoue la France entière, vont mener leur enquête…

La place est faite aux seconds rôles. Ceux qui sont en marge de l’histoire, ceux que l’on ne ferait que croiser dans un polar se voulant efficace, se voulant thriller. Ici, nous nous attachons aux gens, à leur histoire et l’intrigue, celle du polar, est un prétexte pour les croiser, s’attarder sur eux… S’attarder sur quelques autres individus en marge qu’ils vont croiser à leur tour, s’attarder sur quelques situations à la lisière de l’intrigue…

Nous aurons quand même le droit à une conclusion en forme d’apothéose mais avec l’impression que ce n’est pas ce qui a le plus intéressé l’auteur quand il l’a imaginée.

Un an plus tard, Marcus Malte récidive. Le lac des singes est édité par Fleuve Noir, à nouveau.

Il récidive en écrivant une nouvelle aventure de Mister… sans Bob, cette fois.

Nous sommes au mois d’août, saison creuse à Paris pour les pianistes de boite de jazz. Mister est au chômage forcé, partiel. Un trompettiste, Baptiste, qui a monté son propre quartet le contacte pour suppléer à la défection de son Le lac des singes (Fleuve Noir, 1997)pianiste, défection due à un poignet cassé. Voilà donc Mister parti pour Evian, ville de cure au bord du lac Léman. Ville de cure et de casino où se produit le quartet.

Mister arrive avec la chaleur qui a jusque là fait défaut. Il arrive également au milieu d’une hécatombe, quatre clients ayant touché le pactole à la roulette sont passés de vie à trépas de manière soudaine et criminelle. Une balle, une seule, en plein front. La quatrième victime s’est écroulée sur les marches du casino la nuit précédant l’arrivée de Mister dans cette ville pas si tranquille.

Marcus Malte nous propose une galerie de personnages, de Mister au commissaire, en passant par un client chanceux, un magicien particulièrement doué de ses mains, un chauffeur de taxi… Mister navigue parmi eux en se posant de plus en plus de questions, questions qui finissent par l’obnubiler, à l’instar du commissaire.

C’est une nouvelle fois une intrigue qui pourrait paraître classique mais à laquelle Marcus Malte fait subir un léger décalage, qu’il bouscule suffisamment pour qu’un univers apparaisse. Un univers pas vraiment classique, un point de vue original… Le genre de point de vue que peut proposer un artiste, que l’on attend de lui.

Le style contribue à cette originalité, un style qui laisse les dialogues se développer, direct et poétique… Qui offre une profusion de personnages, une galerie.

Marcus Malte a fait ses gammes, cherché un style, avec ces deux premiers romans. Il a exploré un genre, s’est familiarisé avec ses codes. Il l’a respecté pour mieux s’en affranchir, s’en détacher tout en y restant attaché. Il va aller plus loin, continuer son exploration de la fiction et des méandres de l’âme humaine, les approfondir. Prendre une autre dimension.

Marcus Malte dans mes mains

Il faut bien le dire certains écrivains ne sont pas si simples à aborder. Il y en a dont on se méfie, que l’on évite pour diverses raisons, bonnes ou mauvaises. Marcus Malte a fait partie de ceux-là pour moi. Pourquoi ?

Marcus Malte est un auteur reconnu, à travers mon parcours à sa suite sur la toile, nous l’avons vu. C’est un auteur en vue. Un auteur multirécompensé… Et c’est là que le bât blesse. Je me méfie souvent, c’est plus fort que moi, je ne peux pas m’en empêcher, de ceux que l’on encense. Je ne m’en méfie en me disant qu’ils ne le méritent pas mais que les avis existent, qu’il est impossible de les éviter, qu’il est difficile de ne pas tomber dessus, ne serait-ce que par inadvertance. J’ai du mal à lire un livre quand les avis sont si nombreux, du mal à me dire que je pourrais m’en détacher pour me faire le mien propre. C’est possible, juste une histoire de volonté. Mais dans ces cas-là, j’attends avant de me pencher sur cet auteur reconnu… à la limite du consensuel…

Entendons-nous bien, je n’ai rien contre le consensuel. J’y apporte ma pierre puisque je ne vous parle ici, sur ce blog, que des auteurs que j’apprécie, des auteurs qui me marquent. Je n’ai rien contre le consensuel, quoi que… Le consensus peut être mou, plaire au plus grand nombre peut nécessiter de savoir contenter tout le monde, même ceux qui s’opposent. De chercher le plus petit dénominateur commun et de ne pas aller bien loin, de ne pas oser trop, au final. Ce n’est en aucun cas vrai pour Marcus Malte. Il a vécu cet accident dont m’avait parlé Franz Bartelt quand il m’avait reçu pour un entretien lisible sur Pol’Art Noir.

Comment en suis-je arrivé à lire Marcus Malte ? Tout simplement parce que j’en avais envie et que les circonstances, certaines circonstances, m’y ont poussé.

J’en avais envie parce que les critiques que j’avais lues (la curiosité se maîtrise difficilement) insistaient sur le style, l’originalité, un univers si différent. Et puis… Et puis, peu d’écrivains se déplacent jusque dans ma ville et comme je suis casanier, ne voyageant que par mes lectures ou presque, quand il en vient un, j’essaie de ne pas le rater. Et, tant qu’à écouter parler un écrivain de ses romans, autant l’avoir lu avant ou les avoir lus…

J’ai donc lu Marcus Malte pour cela. Commençant par un autre roman que celui qui était récompensé sur le moment, enchainant avec un recueil de nouvelles, continuant finalement avec ce fameux roman, mais en ayant cette fois un avis sur le bonhomme, me l’étant forgé au travers d’œuvres moins connues.

Et franchement, Marcus Malte vaut le détour. Le lire vous emmènera ailleurs, son style travaillé est un plaisir…

Je n’essaierai pas forcément de vous convaincre, faites-vous votre avis par vous-mêmes. Ce que je vais maintenant faire, c’est évoquer mes lectures de ses romans, ceux pour adultes, en tentant de vous dire pourquoi ils m’ont plu, en quoi ils m’ont marqué.

Marcus Malte en ligne

Avant d’aborder l’œuvre de Marcus Malte et ma lecture de ses différents romans, penchons-nous sur sa présence sur la grande toile mondiale ou plus modestement sur son versant francophone.

Marcus Malte est un auteur encore jeune mais à l’œuvre déjà conséquente et commentée de la même façon (conséquente). De nos jours, on peut apprendre pas mal de choses sur un écrivain en parcourant les sites qui en parlent même si la meilleure manière de le découvrir reste d’ouvrir l’un de ses bouquins et de se plonger dans sa prose, de découvrir ce que son imagination veut bien nous conter.

Marcus Malte, dont vous apprendrez très vite qu’il ne s’agit pas de son vrai nom (il se nomme en réalité Marc Martiniani), est né en 1967 et à commis pas mal de romans. Je vous en reparlerai d’ici peu. Si, en attendant, vous voulez en apprendre plus sur le bonhomme, il ne vous reste plus qu’à parcourir la toile et à vous pencher, entre autres, sur les quelques sites ou pages que je vais énumérer maintenant.

En quelques romans, Marcus Malte a réussi à marquer, il est parvenu à intéresser, à captiver, un grand nombre de lecteurs. Ceci se vérifie au travers de tous les textes qui lui sont consacrés et que l’on peut parcourir. Je ne vais pas tous les passer en revue, ça serait particulièrement fastidieux. Je vais me contenter de ceux qui l’évoquent lui ou lui et son œuvre mais pas les articles évoquant l’un ou l’autre de ses livres. L’occasion de passer en revue quelques sites qui valent le détour.

Pour témoigner de l’étendue des lecteurs qu’il touche, plusieurs salons ou festivals lui consacrent un texte parce qu’il les a visités à un moment ou un autre. Parmi eux, le salon du livre de jeunesse d’Agen et le festival Toulouse Polars du Sud. Marcus Malte écrit pour la jeunesse et est prisé par les polardeux. C’est un auteur abordable qui se rend disponible, on peut le vérifier au travers d’un entretien accordé au site Encres Vagabondes ou de comptes-rendus de visites, à la médiathèque du pays de Redon et au collège Stendhal de Besançon, par exemple.

Malte écrit donc pour la jeunesse et pour les adultes mais il écrit aussi pour la radio, en témoigne cette page recensant, sur le site de France Culture, les émissions dans lesquelles il apparaît d’une manière ou d’une autre.

Pour en terminer avec ce tour d’horizon qui, finalement, nous donne une idée de l’auteur, pourquoi ne pas évoquer ces sites qui valent le détour à bien des titres, tel que Ricochet qui se penche si bien sur la littérature jeunesse. Ou tel que l’Ours polar qui nous propose un portrait et un entretien. Enfin, Polar addict passe en revue une partie de l’œuvre de l’écrivain et c’est vraiment intéressant…

En guise de conclusion, Malte étant très disponible, on peut croiser ici ou là des endroits où il parle de lui de manière directe, comme sur le site d’un de ses éditeurs, Zulma. Et il y a même un site qui lui est consacré entièrement… à parcourir en attendant que j’y revienne.

Dupin, la rue Morgue, Marie Roget et la lettre volée

En 1841, paraît dans le Graham’s Magazine un conte, une nouvelle, signée d’Edgar Allan Poe, intitulée Double assassinat dans la rue Morgue (The murders in the rue Morgue). Elle sera plus tard traduite par Charles Baudelaire en 1856.

On y voit apparaître un chevalier, Auguste Dupin, féru de logique et d’observation de ses contemporains et de leurs pensées. Ce chevalier s’installe avec un ami états-unien, le narrateur, Double assassinat dans la rue Morgue dans un appartement parisien du faubourg Saint-Germain, ils adoptent un mode de vie qui leur permettra d’assouvir leur passion de la lecture. Un mode de vie qui les isole du reste du monde… Ne sortant qu’à la nuit tombée, fermant de lourds rideaux dans la journée pour ne pas être envahis par la lumière du jour… Mais cet isolement n’est pas complet puisque la lecture des journaux va faire entrer un fait divers dans leur cocon.

Un double meurtre fait la une de tous les journaux, la police se trouve rapidement dans une impasse, incapable de résoudre ce mystère. Deux femmes ont été découvertes chez elle, dans une pièce close, sauvagement assassinée. Les témoignages se contredisent, les suspects ne le restent pas longtemps.

Dupin fait alors appel à ses connaissances dans la police pour accéder aux lieux du crime… Nous avons auparavant pu approcher ses capacités à deviner les circonvolutions d’une pensée quand il explique au narrateur, lors d’une promenade, le cheminement qu’a suivi la pensée de celui-ci…

Dupin va réussir là où tout le monde se casse les dents grâce à ses grandes qualités d’observation et de déduction. Si Sherlock Holmes n’était pas arrivé plus tard, on pourrait croire à une sorte d’hommage. Les deux personnages ne sont pas absolument semblables mais leurs manières d’analyser les faits les rapprochent. Ils sont de plus accompagnés d’un acolyte qui va narrer leurs aventures, comme Poirot plus tard.

Ce que nous offre Poe avec ce premier duo, ce premier détective, ce sont les bases de ce que nous allons souvent rencontrer ensuite. Un détective qui gène la police aux entournures tout en lui étant d’un grand secours, qui mène son enquête comme en dilettante, juste pour confirmer son analyse de l’âme humaine.

En 1842, Dupin revient. Il revient et va nous offrir une aventure immobile. C’est Le mystère de Marie Roget (The mystery of Marie Roget).

Poe se sert de Dupin pour revenir sur un fait divers qui a passionné aux Etats-Unis. Comme bien d’autre après lui, il va revisiter une affaire qui n’a pas connu d’épilogue, qui est toujoursLe mystère de Maire Roget non résolue… Une manière d’exorciser, comme, bien plus tard, James Ellroy ou David Peace ?

Cette fois, Dupin ne se déplace pas, il résout l’énigme de chez lui, sans bouger de son fauteuil.

Marie Roget est une jeune femme dont le cadavre a été découvert flottant sur la Seine. Tout comme Mary Rogers l’avait été sur l’Hudson… Le parallèle avec l’affaire états-unienne ne nous est d’ailleurs pas caché, les notes nous éclairant sur les véritables protagonistes et les lieux du crime originel. Dupin résout l’énigme de chez lui en s’aidant uniquement de la lecture des journaux. Il les lit ou les fait lire par le narrateur et analyse ce qu’il y a à prendre ou à laisser dans les différents articles, nous offrant au passage une leçon d’esprit critique vis-à-vis de la presse en cherchant les raisons qui auraient pu pousser une journaliste ou un rédacteur à privilégier telle ou telle piste, raisons pas toujours mues par la recherche de la vérité.

C’est un autre pan de ce qui fait le sel de bien des romans policiers ou noirs, l’usage de la presse, de sa prose et de son envie de vendre en racolant parfois, que nous offre Poe. Un usage qu’il pousse bien loin puisqu’en prenant ses distances, Dupin finit par séparer le bon grain de l’ivraie et proposer une solution à l’énigme non résolue.

Quand il fouille l’esprit humain, Dupin fouille celui des témoins, comme dans le Double assassinat… ou celui d’autres personnages tout aussi importants, ces messieurs les journalistes. Pour compléter son exploration, il va, dans un troisième volet de ses aventures, s’intéresser à la police.

Le troisième et dernier opus voyant apparaître Dupin et son narrateur s’intitule La lettre volée (The purloined letter) et est publié en 1845.

Comme je l’ai dit plus haut, Dupin va, cette fois, s’attaquer à l’esprit des policiers. Dans chacune des nouvelles où il apparaît, le chevalier s’applique à atteindre la vérité en étudiant les La lettre voléeschémas de pensées humains. Après s’être joué de l’imagination qui peut fausser la perception de la réalité dans le Double assassinat dans la rue Morgue puis de l’esprit des journalistes à la recherche du sensationnel dans Le mystère de Marie Roget, il se méfie du cheminement mécanique du raisonnement dans les investigations policières.

C’est le préfet G. qui demande l’aide de Dupin dans une affaire délicate. Le voleur est connu mais il n’a pu être confondu au moment de son forfait parce que cela aurait mis en position délicate la victime. La lettre volée comporte, en effet, des informations qu’il vaut mieux ne pas divulguer pour le bien de certaines personnes. L’affaire est délicate et la lettre se révèle par la suite introuvable malgré les perquisitions en profondeur menées par la police.

Dupin va, un fois de plus, résoudre l’énigme en se jouant des apparences et en se méfiant des évidences. Il va également vaincre l’esprit retord du voleur, un esprit brillant. Outre la police, Dupin se mesure donc à un adversaire à sa taille… figure classique de bien des énigmes policières que nous avons pu lire depuis.

En trois nouvelles, Poe et son personnage de détective dans un Paris quelque peu imaginaire auront balayé un large éventail de situations possibles et de manières de résoudre une énigme. Le champ de l’énigme policière était défriché, il ne restait plus qu’à quelques illustres écrivains à approfondir et faire évoluer le genre vers différents horizons. Quand je dis “il ne restait plus”, la tâche n’était pas si simple et il fallut bien des talents encore pour enrichir cette littérature… et parvenir jusqu’à nous.