Craig Johnson : Walter Longmire, son passé, sa fille

Un an après notre découverte des basques du Wyoming, l’opus suivant des aventures du shérif du comté d’Absaroka débarque. Nous sommes dans la continuité et le comté va subir sa première infidélité. Pour cette fois, ce sera Philadelphie. Kindness goes unpunished en est le titre (d’après une citation du Philadelphia Enquirer proposant une définition pour cette ville arrosée par le Delaware), L’indien blanc dans sa version française.

Quelle est cette gentillesse qui reste impunie ? Et qu’est-ce qu’un indien blanc ?

Pour le savoir, nous partons à la suite de Walt Longmire et d’Henry Standing Bear pour la principale ville de L'indien blanc (Gallmeister, 2007)Pennsylvanie. Un changement d’échelle, nous quittons le comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé pour une des plus grandes villes des Etats-Unis. Henry Standing Bear y va pour une conférence sur les photos mennonites qu’il réunissait depuis quelques temps déjà et qui vont faire l’objet d’une exposition. Le shérif en profite pour l’accompagner, voir sa fille, Cady, et, par la même occasion, faire la connaissance de l’avocat avec lequel elle partage plus que le même métier… Alors qu’il arrive en ville et se prépare à s’installer dans la maison de sa fille, celle-ci est agressée et laissée dans le coma. Longmire va faire la connaissance de la famille de Vic, son adjointe, dans ces circonstances. Les Moretti sont flics et vont lui ouvrir les portes de l’enquête. Entre l’hôpital où il veille sa fille et les rues de Philadelphie qu’il longe à la recherche du coupable de l’agression qui l’a laissée sur le carreau, notre shérif va avancer avec cette volonté, cette inertie qu’il est difficile d’arrêter une fois qu’il est lancé.

L’enquête progresse tandis que Cady donne des signes qui pourraient laisser penser qu’elle fait de même.

Drôles de circonstances pour découvrir la vie de sa fille… C’est pourtant ce qui arrive à Longmire. Drôles de circonstances pour faire connaissance avec la famille de cette adjointe qui le trouble tant… Pour mener une enquête, il faut fouiller dans la vie de la victime et Longmire se demande la place qu’il a dans celle de sa fille. C’est une enquête qui touche à l’intime, qui véhicule tellement d’émotions qu’il lui faut toutes ses capacités pour la mener à bien.

Les questions qui se posent en ouvrant le livre finissent par trouver une réponse ou les mots de Johnson nous aident à en trouver une, à cheminer vers ce qui pourrait en être une. Et, comme nous, Philadelphie sera un peu chamboulée après le passage du shérif et de la Nation Cheyenne.

Une nouvelle fois, Craig Johnson nous touche. Il nous apporte son lot d’émotions et nous prouve que son style, son rythme, s’adaptent également à un univers urbain. Les relations entre les personnages s’enrichissent et le personnage central s’affirme encore et toujours comme profondément humain, d’une sensibilité tout en nuance, pudique.

Toujours à une cadence annuelle arrive l’opus suivant. Nous sommes en 2008 dans le Wyoming et les états environnants, en 2012 par chez nous.

Cette fois, c’est le passé de notre shérif narrateur qui ressurgit. Another man’s mocassins devient, en France, Enfants de poussière. Le titre anglais fait allusion à une prière indienne qui supplie le Grand Esprit de nous garder de critiquer un autre homme tant qu’on n’a pas marché une heure dans ses chaussures. En français, il reprend l’un des éléments de l’intrigue, un élément important… Un élément qui rappelle des heures sombres à Longmire, des heures sombres pourEnfants de poussière (Gallmeister, 2008) son pays. Cette guerre du Viet Nam dans laquelle Henry et lui ont combattu.

La construction du livre est différente des précédents. Pour revenir dans le passé, nous lisons ce qui pourrait être le journal du soldat Longmire. De celui qui était déjà enquêteur dans les marines, on ne peut pas échapper à son destin. Et nous alternons entre le passé et le présent. Le passé autour d’une enquête que Walt Longmire a déjà évoquée dans un opus précédent, le présent autour d’une enquête qui voit revenir les souvenirs. Le présent qui voit, encore et toujours, l’entourage de Walt avancer, évoluer, changer avec le temps, à la manière de Cady qui retrouve petit à petit une autonomie…

C’est un sujet délicat qu’aborde Craig Johnson, un sujet politique, qui touche à un pan sensible de l’histoire de son pays. Un pan récent, dont les conséquences se font sentir maintenant encore. Un sujet qui lui permet de pointer du doigt les côtés pervers que peuvent avoir certaines lois, a priori pétries de bonnes intentions, et dont l’homme peut s’emparer pour en tirer profit… L’homme, cet animal égoïste, centré sur lui et sans scrupule.

Walt Longmire, avec ses doutes, sa difficulté à prendre en main sa vie personnelle, rassure et peut nous laisser penser que tout n’est pas pourri. Et tous ces gens qui l’entourent, qui le soutiennent, pour qu’il puisse avancer, mener à bien son combat. Cette lutte contre un mal qui peut elle-même entraîner des souffrances. Des dommages collatéraux.

Après ces européens immigrés en Amérique, voulant prendre la place des autochtones, après ces autres européens que l’on a fait venir pour leurs capacités à élever un bétail que les premiers immigrants ne connaissaient pas. Après ces communautés forcées de cohabiter après s’être combattues, une nouvelle vague arrive d’Asie, d’un endroit que les états-uniens n’ont pas épargné. Ces souffrances que nous décrit Craig Johnson avec tact, dont il nous décrit les conséquences, pourraient presque devenir les nôtres. Mais elles ne le seront jamais vraiment tant que nous n’aurons pas enfilé les chaussures des autres, tant que nous n’aurons pas marché avec pendant suffisamment longtemps.

Nous en sommes là, pour l’instant, des aventures de ce shérif dans son comté d’Absaroka. Nous en sommes là de ce côté-ci de l’Atlantique quand par delà l’océan, le nombre d’opus se monte à huit…

Que le suivant arrive vite ! Et si le délai d’un an entre chaque parution n’est pas respecté, s’il est réduit, nous ne nous en plaindrons pas.

Craig Johnson, Walt Longmire, les indiens et les basques

C’est en 2005 pour les états-uniens, en 2009 pour nous, de ce côté-ci de l’Atlantique et lisant dans la langue de Molière, que Craig Johnson nous lance à la suite de son sheriff récurrent, Walter Longmire. Le premier volet des aventures du policier s’intitule Little Bird en français et The Cold Dish dans la langue de Shakespeare. Le titre en version originale fait référence à une citation de Choderlos de Laclos disant que “la vengeance est un plat qui se mange froid”. Nous sommes déjà dans l’état d’esprit qui prime dans ce premier opus… Un état d’esprit au milieu d’un paysage grandiose. A couper le souffle et que la plume de Johnson rend palpable. Car c’est un roman noir au pays de ce qu’on appelle le “Nature Writing” que nous offre l’écrivain. Quant au titre “français”, il évoque le personnage central de l’histoire.

Mélissa Little Bird a été victime d’un viol quatre ans plus tôt. Un viol qui a débouché sur des condamnations légères Little Bird (Gallmeister, 2005)pour ses agresseurs, condamnations qui leur ont permis d’être libres très vite… Cela pèse dans l’esprit du sheriff du comté d’Absaroka au Wyoming. Un comté fictif mais si proche de la réalité. Le comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé des Etats-Unis. Cela pèse dans son esprit, le hante, et se rappelle à lui, si besoin en était, lorsque l’un des agresseurs est retrouvé mort. Une balle dans le dos qui ne pouvait qu’être tirée volontairement. Et voilà une affaire dont Walt Longmire se passerait bien. Il s’en passerait bien car il ne peut laisser faire… quand il a bien d’autres chats à fouetter, quand il a bien d’autres choses qui le préoccupent… Notamment cette mélancolie qui le tient au bord de la dépression.

La vérité n’est pas simple, plusieurs personnes pourraient endosser le titre de suspect idéal, numéro un. Découvrir la vérité prend du temps. Un temps qui épouse le rythme de la narration. Le rythme des pensées du policier. Quand un deuxième agresseur est trouvé dans le même état que le premier, le temps se fait pressant. Et Walt Longmire continue à se démener au milieu de ses femmes, Ruby, la standardiste et grande ordonnatrice de son emploi du temps, Dorothy, patronne du Busy Bee et Vic, son adjointe (celle de Walt). Au côté de son meilleur ami, Henry Standing Bear, qui pourrait avoir eu envie de venger Mélissa Little Bird…

C’est un roman singulier que ce premier opus de la série, ou plutôt un univers singulier qui entre chez nous. On connait les Bighorn Mountains grâce à d’autres écrivains, C.J. Box par exemple, mais c’est une musique particulière que nous fait entendre Craig Johnson. Une musique particulière pour un endroit particulier. Un endroit dont il nous décrit la vie, les membres, de manière si parlante, si touchante. Un univers emprunt d’une grande humanité et un sheriff d’une grande sensibilité, agissant, enquêtant presque malgré lui, presque à contre-chœur.

Il ressasse sa vie, la mort de sa femme quelques années plus tôt, le départ de sa fille, et nous le suivons essayant d’avoir une vie sociale, une vie en dehors de son métier…

C’est un roman qui touche et qui nous présente une communauté sur les contreforts des Rocheuses, une communauté riche de cultures différentes et cohabitant au mieux. Un équilibre pas toujours simple pour les individus, pas toujours simple pour Longmire, dans cette communauté où les différentes cultures finissent par s’imbriquer, s’apprivoiser. Un livre qui nous rappelle que la violence faite aux femmes reste un fléau où que l’on soit.

Un an plus tard paraît le deuxième volet des aventures du sheriff du comté d’Absaroka. Du côté des Rocheuses, il s’intitule Death without company, de ce côté-ci, entre les Alpes et les Pyrénées, c’est Le camp des morts. Il est une nouvelle fois édité par Gallmeister et traduit par Sophie Aslanides. Ils méritent d’être cités.

Le titre anglais fait référence à un proverbe basque. Eh oui ! Un proverbe basque. De ces indiens des Pyrénées comme les appelle un personnage à un moment de l’histoire. Un proverbe basque qui vous prévient que si vous vivez sans ami,Le camps des morts (Gallmeister, 2006) votre mort sera solitaire. Un proverbe, basque comme l’un des postulants, le plus en vue, au nouveau poste d’adjoint pour lequel le sheriff recrute. Basque comme la victime d’un meurtre qui n’en est peut-être pas un. Un meurtre dénoncé par Lucian Connally, le prédécesseur de Longmire à la tête de la police du comté d’Absaroka et son partenaire hebdomadaire d’échec.

Nous sommes quelques jours après la fin du précédent roman. Walt Longmire ne s’est pas encore remis de l’issue de son enquête précédente… Mais il va bien devoir s’en remettre, ne serait-ce que pour tous ceux qui l’entourent, tous ceux qui le poussent à remonter la pente. Il va devoir s’en remettre pour mener une enquête sur une mort qui a toutes les apparences d’une mort naturelle… Et c’est la vie de l’ancien sheriff qui va remonter à la surface. L’exploration d’une communauté qui peuple le petit coin de terre où sévit Longmire nous est offerte.

L’univers de Craig Johnson s’enrichit. Rien n’y est facile et les apparences ne suffisent pas, il faut les démonter, s’en défaire. C’est ce à quoi va devoir s’astreindre notre narrateur et personnage central de la série. Tout en cherchant à retrouver un certain équilibre, à reprendre pied. A investir autant sa vie personnelle que sa vie professionnelle. Pas simple. Mais, encore une fois, ceux qui l’entourent vont l’aider… Parmi eux, une nouvelle venue, seulement entendue au téléphone jusque là, Cady, sa fille avocate à Philadelphie.

Les intérêts en jeu dans cette histoire sont également financiers, il faudra toute la volonté de Longmire pour garder les reines de l’histoire.

Craig Johnson confirme son talent et sa capacité à raconter, conter une histoire. Un rythme qui lui est propre, loin de l’emballement et du galop de certains thrillers, il mène sa barque, s’attarde et nous captive en décrivant toute l’humanité de ses personnages, leurs qualités et leurs défauts. Avec l’ampleur que prend la série, on est sûr (et pas seulement parce que l’on sait qu’à ce jour, elle compte huit opus de l’autre côté de l’Atlantique) qu’elle nous emmènera loin.

A suivre, donc, au plus près de ce sheriff récurrent.

Craig Johnson et moi

Je n’ai pas rencontré personnellement, en chair et en os, Craig Johnson. Etant donné ce que j’en ai dit précédemment, sur sa présence en France presqu’aussi importante que celle en ligne, cela pourrait ressembler à de la mauvaise volonté. Mais je ne désespère pas… et puis, ce sont avant tout ses livres que j’apprécie, même si je le soupçonne, quelque part, d’être un peu comme ses livres.

Je n’ai pas rencontré personnellement Craig Johnson mais comme nous l’avons constaté, il n’est pas difficile de le rencontrer virtuellement. Et de rencontrer ses œuvres. Comme pour d’autres (DOA, Murakami, Marcus Malte ou encore Edgar Allan Poe), il m’aura fallu du temps pour ouvrir un de ses bouquins…

Je savais pourtant pertinemment qu’ils me plairaient, les avis donnés m’en avaient persuadé. Je pense notamment à ceux des fondus dont j’ai évoqué l’association un peu plus haut. Mais j’ai attendu. Et malgré l’attente et la non-lecture, il m’est devenu familier et j’ai ouvert ses livres comme si c’était une évidence. Bien évidemment, ça m’a plu.

J’avais aussi bien aimé, avec toute la relativité qu’il faut y mettre, l’émission de François Busnel dans laquelle il était apparu, ces carnets de route à travers les USA. On y rencontrait l’écrivain dans son environnement habituel… Taltan a compilé l’intégralité de cette émission sur son blog.

J’avais bien aimé cette émission (rien d’original dans les propos de l’écrivain si l’on a lu l’un des entretiens qu’il a accordés ici ou là) comme un écho, une confirmation de ce que l’on peut lire d’une des présentations du bonhomme les plus complètes que j’ai lu en préambule de l’une des nouvelles publiées gratuitement par les éditions Gallmeister.

Il a grandi dans une ville du Midwest, a fait une fugue à 8 ans, aux alentours des années 70, rappelant ainsi le jeune héro de Reif Larsen, T.S. Spivet. Il a pratiqué plusieurs métiers après ses études, un doctorat en études dramatiques, et a vadrouillé ainsi à travers son pays. Il est désormais installé dans le Wyoming, au pied des Bighorn Mountains, près de Ucross, 25 habitants.

Et c’est là qu’il a commis et commet encore les opus de la série narrée par Walt Longmire, sheriff du comté d’Absaroka.

Craig Johnson sur la Toile

On ne peut pas dire que le Wyoming soit la porte d’à côté… et pourtant, des écrivains comme Craig Johnson nous en rapprochent sérieusement. Et la Toile ne nous tient jamais vraiment éloignés de ces auteurs venus d’ailleurs. Craig Johnson n’échappe pas à la règle. Il en échappe d’autant moins que c’est un romancier qui aime venir dans notre coin de la planète. Et qu’il est édité par une maison d’édition qui semble au petit soin avec ses auteurs, non pas que les autres ne le soient pas mais celle-ci semble plaire à ceux qui ont eu l’heur d’être choisis.

Craig Johnson est venu dans notre bon pays plusieurs fois, et notamment à l’occasion d’une résidence, dans le bordelais. Stéphanie Benson l’a rencontré à cette occasion et l’entretien qui en a résulté est à lire sur écla, le portail aquitain des professionnels de l’écrit, de l’image et de la musique. Quand deux écrivains se rencontrent…

Johnson a également été l’invité de Quai du polar et, à ce titre, fait l’objet d’une courte fiche descriptive sur leur site.

Lors de ses périples, le romancier est également passé par Calvisson et sa célèbre librairie, Le soleil vert, sa journée nous est décrite en image sur le site de la librairie.

En 2010, Craig Johnson a obtenu le Prix du roman noir et a, à l’occasion, rencontré Grégoire Leménager. L’entretien, traduit par son éditeur himself, est en ligne sur Bibliobs et nous donne l’occasion d’en savoir toujours plus sur cet auteur.

Si votre curiosité n’est pas rassasiée, vous pouvez aller voir du côté des éditions Gallmeister où il fait l’objet d’une courte présentation sur la page consacrée aux auteurs de la maison. Vous pourrez également trouver la présentation de ses bouquins. Un site officiel existe également, si vous souhaitez des nouvelles des dernières publications en version originale, de la série télévisée tirée des aventures de Walt Longmire ou vous acheter une casquette ou une tasse du comté d’Absaroka…

Pour en finir avec ce tour d’horizon en ligne, il ne faut pas rater deux autres étapes de l’écrivain de ce côté-ci de l’Atlantique.

Il est passé par Nantes, et les fondus de l’association du même nom (ou presque) n’ont pas manqué l’occasion de le rencontrer, deux entretiens en sont sortis, l’un sur leur site, l’autre sur celui du DJ Duclock.

Il est également passé par Toulouse où il a eu les honneurs d’une rencontre avec Jean-Marc Laherrère (ou est-ce le contraire ?), comme d’autres avant lui, Ellroy par exemple, que la bibliothèque de la ville rose propose de revoir.

Pour en finir, pour l’instant, et si vous voulez vous familiariser avec la prose du monsieur, sachez que son éditeur a offert la traduction de deux nouvelles dont Craig Johnson a fait cadeau à ses lecteurs états-uniens. Actualitté nous propose le lien vers la première d’entre elles, Un vieux truc indien, et Livres connections vers la deuxième, L’incendiaire.