Jean-Patrick Manchette, fuite et dézinguage

Après Eugène Tarpon, Manchette revient au roman sans suite, d’un seul tenant, “one shot” comme disent les anglo-saxons.

Nous sommes en 1976 et le nouveau roman de l’année, pour Manchette, s’appelle Le petit bleu de la côte Ouest. C’est à nouveau en série noire. C’est à nouveau une fuite, à la manière de Julie Ballanger, dans Ô dingos, ô châteaux.

Georges Gerfaut est cadre dans une entreprise. Un cadre comme il y en a tant dans la France des années 70, Le petit bleu de la côte Ouest (Gallimard, 1976)conquérant, sûr de lui, vivant bien. Un cadre avec femme et enfants, deux filles, qu’il rentre retrouver quand il aperçoit une voiture sur le bas-côté. Le conducteur accidenté est plutôt amoché et il l’emmène aux urgences de la ville la plus proche… Nous sommes à la veille des congés d’été et Gerfaut quitte son domicile quelques jours plus tard avec bagages et famille pour aller bronzer en bord de mer. Seulement, il est victime alors d’une tentative de noyade et préfère fuir. Abandonner ses filles et son épouse. Une réaction qui a peut-être également à voir avec une certaine lassitude. Sa fuite va le mener au hasard des routes, des stations essence, jusque dans la montagne, comme Julie Ballanger avant lui. La violence jalonne son parcours. Seul un certain instinct de survie le fait avancer et échapper à ses poursuivants.

La violence jalonne son parcours alors qu’il menait une vie bien rangée, modèle. Caricaturale. Une vie faussement rythmée par le jazz west-coast.

Fini de rêver pour Georges Gerfaut. Son retour à la réalité est brutal, comme a pu l’être pour certains cadres la crise pétrolière des mêmes années 70.

Manchette consigne, constate, décrit les réactions de Gerfaut comme observée au microscope. Seule l’action est détaillée, nous permettant au final d’avoir connu un personnage. Et, même, des personnages. Des êtres humains tels qu’ils existaient à l’époque, pris dans la toile de la société, peu à même de recul, ce recul que va se voir offrir Gerfaut, contraint et forcé.

Un roman marquant de Manchette, un roman au regard acéré sur la société. Le style de l’écrivain colle parfaitement au sujet, lui insufflant une violence plus insidieuse que celle décrite.

L’année suivante, Manchette s’échappe, le temps d’un roman, de la série noire. Fatale n’a pas été jugé conforme à la collection, il paraît donc… hors collection, toujours chez Gallimard.

Nous emboitons le pas d’un nouveau personnage, un personnage sans nom au départ et qui va s’en choisir un ensuite, Aimée Joubert. Un personnage à l’occupation sans équivoque dès les premières pages, il s’agit d’une tueuse à gage. Une tueuse dont nous allons observer la manière de procéder au cours du bouquin. Une tueuse sensible, fragile, un peu Fatale (Gallimard, 1977)paumée.

Après quelques pages, nous la voyons débarquer à Bléville. Nom particulièrement adapté à ce que nous en percevons à travers son regard et le microcosme qu’elle aborde. Aimée fréquente le beau monde, celui qui détient l’argent et le pouvoir. Elle s’en fait adopter, cocktails et parties de bridge…

A la périphérie des notables, elle croise également un journaliste, un flic et le baron, un être étrange, qui dérange. Qui dérange d’autant plus qu’il connaît chaque personnalité et ses travers…

Aimée attend, patiente, cherche un angle d’attaque, et quand il s’offre à elle, elle plonge.

Comme souvent chez Manchette, cela se finit en apothéose, avec une scène de violence.

Une fois de plus, c’est la société de son époque sur laquelle Manchette se penche. Celle qui veut paraître à l’aise dans ses baskets, celle qui s’enorgueillit d’un petit pouvoir et d’un statut d’intouchable. La bourgeoisie des régions, celle qui gère un certain patrimoine, industriel et immobilier. Celle qui se donne parfois à voir au sommet de l’Etat avec son assurance, son sans-gêne, son absence de scrupules, sa propension à la magouille pour en avoir toujours plus, persuadée qu’elle est de passer immanquablement entre les mailles du filet…

Manchette dézingue et se permet une intrigue moins portée par son rythme habituel, une intrigue inspirée d’une dégradation des idéaux qui avaient éclos au siècle précédent.

Après ce roman d’exploration, exploration notamment d’un nouveau champ littéraire auquel rendre hommage, Manchette revient au roman noir pour le dernier bouquin publié de son vivant. Il partira ensuite à la rencontre d’autres terrains d’écriture.

Jean-Hugues Oppel, rivages marins et exploitation

Après quelques années sans publier, depuis 2007, Jean-Hugues Oppel revient avec un roman, Vostok, édité directement en poche dans la collection “rivages/noirs”. Après la politique et ses dessous peu reluisants, après le roman noir et le polar, l’écrivain commet un roman qui pose la question de l’exploitation des ressources naturelles. Une fable écologique en quelque sorte. Une fable grinçante et actuelle.

Tanya Lawrence, chargée par un service de l’ONU d’observer les conditions de travail à travers le monde, débarque à la Colonie. La Colonie est le nom donné aux bâtiments implantés par Metal-IK pour loger ses employés travaillant à la gestion de l’exploitation des mines de “terres rares” en territoire Awasati. Un territoire enclavé d’Afrique, non-rattaché à ses voisins et, de ce fait, pouvant être saigné, vidé, sans scrupule. Les terres rares, ces minéraux non-ferreux Vostock (Rivages, 2013)composants de nos téléphones, tablettes, éoliennes, et autre, constituent une production hautement stratégique et concurrentielle. Oppel imagine une concurrence à la Chine qui possède un quasi-monopole dans le domaine.

Lawrence débarque dans un microcosme constitué de personnes isolées, travaillant là en attendant des jours meilleurs ou en ayant déjà connu et ne pouvant plus que s’aigrir sous une certaine nostalgie. Lawrence débarque au milieu de cadres chargés de surveiller les conditions météorologiques et tout autre paramètre pouvant influer sur la production… Elle débarque dans une fournaise climatique tempérée par les climatisations, escortée dans chacun de ses déplacements par un employé de Metal-IK ayant pas mal roulé sa bosse, Tony Donizzi. Ces deux-là vont s’entendre pour ne pas la laisser être manipulée par la direction, pour lui permettre une certaine autonomie de déplacement, d’exploration… Elle va ainsi pouvoir approcher les awas, peuplade autochtone, observer des baleines échouées sur les plages environnantes.

Alors qu’elle est perçue comme une menace par ceux qui l’accueillent en raison du rapport qu’elle est chargée de rédiger à leur sujet, perçue comme une fouineuse et du même coup en danger, Lawrence va sentir petit à petit une autre menace planant sur ce coin de terre. Une autre menace pour les habitants que l’exploitation dans les mines de précieuses terres rares.

Le ton de Jean-Hugues Oppel est toujours aussi plaisant, ironique, épicé d’une certaine culture contemporaine. Ton plaisant qui rend la lecture agréable.

Ton plaisant pour une intrigue qui oscille entre deux sujets, tout aussi politiques. Les relations entre les instances internationales chargées de préserver un certain respect de l’homme et les multinationales mues uniquement par l’appât du gain d’un côté et de l’autre ce que la nature peut réserver à l’homme même le plus présomptueux.

Comme dans ses romans précédents, Oppel ne tente pas de débusquer un sujet brûlant, de faire un scoop. Il s’intéresse à un problème dont tout le monde a conscience, une conséquence de cette société que l’homme a façonnée et avance sur un terrain glissant, qui pourrait s’apparenter à un enfonçage de portes ouvertes. Ça n’est pas le cas puisqu’il y injecte de la fiction, des personnages aux prises avec leurs propres problèmes. On se prend pourtant à s’interroger, au long de la lecture du roman, ce qu’il aurait pu être si Oppel avait choisi entre les deux sujets évoqués plus haut, se donnant alors l’opportunité de l’approfondir…

Jean-Hugues Oppel nous est revenu après une longue absence, reprenant l’intrigue d’un roman de science-fiction jamais publié. On espère que ce retour n’a rien d’éphémère et qu’il arpentera rapidement de nouveaux terrains de fiction ou de plus anciens déjà foulés.

Paul Colize, vengeance et passé

Paul Colize nous revient avec un nouveau roman. Intitulé Un long moment de silence, il est publié, comme le précédent, par La Manufacture des Livres.

Ce roman arrive un an après  Back Up, le dernier ouvrage de l’écrivain, qui a rencontré un succès tant critique que public… On peut imaginer qu’il n’est pas évident d’envisager un roman après celui-là. Mais, pas besoin d’imaginer, il faut lire pour se rassurer, Colize ne s’est pas dissous dans le succès. Il ne s’est pas édulcoré, bien au contraire, cette reconnaissance semble l’avoir encouragé à aller plus loin, à nous offrir un roman encore plus exigeant. Plus dérangeant. Plus personnel.

Après Un long moment de silence (La manufacture des livres, 2013)avoir exploré le trafique de tableaux, les années soixante et leur musique, un fait divers, le romancier avance encore, il se coltine à un sujet plus délicat. Il l’affronte et le mêle à un autre tout aussi difficile.

C’est un roman fort, âpre, que ce long moment de silence. Un roman dérangeant.

Le personnage principal, celui qui est le moteur de l’intrigue, la raison d’être de l’histoire, est un cousin d’Antoine Lagarde. Un double de l’écrivain. Pas un double fidèle, mais un avatar, un personnage qu’il pourrait être si… Stanislas Kervyn est l’auteur d’un livre qui explore un attentat commis en 1954 au Caire. Un attentat connu sous le nom de “la tuerie du Caire”. Un attentat dont son père a été l’une des victimes.

Kervyn subit, dans les premières pages, les questions d’un journaliste lors d’une émission télévisée. Il les subit, encouragé en coulisse par son éditeur, Pierre… Toute ressemblance avec une certaine réalité n’est sans doute pas fortuite. Il subit cette émission qui va relancer sa recherche, la remettre en question. Un appel anonyme déclenche ce nouvel élan d’une enquête dans laquelle Kervyn s’est investi depuis des années. Un bouleversement. Kervyn en était arrivé à la conclusion que cette tuerie avait pour cible l’une des victimes mais l’identité de cette victime lui avait échappé.

Ce personnage principal est un chef d’entreprise, une entreprise de hackeurs qu’il dirige tyranniquement, le seul vrai management selon lui. Kervyn est plutôt antipathique, refusant tout affect, tout sentiment. Odieux la plupart du temps, en butte contre tous… Abîmé.

La perte d’un père, la recherche du pourquoi de sa disparition, nous sommes en terrain connu. Ce thème revient régulièrement dans l’œuvre de Colize et confirme la parenté entre Lagarde et Kervyn. Là où Lagarde exerçait une profession proche de celle de l’auteur, Kervyn pratique l’écriture…

En parallèle de cette quête de Kervyn, de nos jours, une autre histoire s’imbrique. Une construction qui rappelle celle du Baiser de l’ombre ou encore de Back up.

L’autre histoire court sur le vingtième siècle et plus particulièrement sur sa deuxième moitié, celle de l’après-guerre, de l’après solution finale. Période qui tente de se relever de ce crime effroyable. Cette autre histoire explore les conséquences sur les victimes et nous interroge sur la notion de mal. Il l’explore au travers de la trajectoire de Nathan Katz. Un sentiment de malaise règne dans ces pages. Pour répondre au mal organisé, programmé, une autre organisation se met en place. Une organisation radicale qui poursuit les nazis ayant échappés à la justice, ayant réussi à fuir les procès, et qui se cachent. Une organisation qui les pourchasse et exerce sa propre justice. Radicale. Comme dans d’autres livres de Colize, Le valet de cœur notamment, la notion de vengeance est interrogée. Et l’on n’est pas à l’aise dans son fauteuil en lisant ces pages, en accompagnant cette organisation de tueurs, pas à l’aise dans ses certitudes, questionnant une nouvelle fois nos convictions les plus profondes… Et si ça nous était arrivé ?

Comme le dit Jorge Viñuales, cité par l’auteur : “Au-delà de ce qui peut être pardonné par l’homme, s’étendent les plaines du mal radical, mal qui dépasse aussi tout châtiment humain. […] Que faire alors ? Peut-on envisager de punir ou de pardonner la volonté qui incarne le mal radical ? Peut-on véritablement rendre justice ?

Colize ne nous facilite pas la tâche. Il y a une exigence, il faut s’impliquer, s’interroger, il ne faut pas attendre de lui des réponses toutes faites, rassurantes.

Le style de l’écrivain est toujours là, précis. Ironique. La peinture, les voyages, ponctuent toujours l’action.

Les deux histoires imbriquées dans la construction vont bien sûr se révéler liées. Et, au travers de la perte du père, de la recherche du pourquoi de sa disparition, se dessine le portrait d’une mère… Une mère et les événements qui ont forgé son destin.

C’est un roman fort car intime. Un roman qui ménage son suspens mais qui, de mon point de vue, n’est pas le thriller annoncé sur la couverture, il s’agirait plutôt, de nouveau, d’un roman noir. Noir comme l’histoire qui donne sa couleur à notre société.

Paul Colize nous offre une histoire où il s’implique, il se livre, tout en nous forçant à un effort… Un roman exigeant. Troublant et, en définitive, marquant. Un roman qui provoquera des réactions, un roman tout sauf tiède.

Jean-Patrick Manchette et Eugène Tarpon

Après avoir exploré sur deux années quelques intrigues offertes à l’auteur de roman noir, Manchette s’attaque à une figure du genre, le détective privé. Hommage à ses glorieux aînés d’outre-Atlantique ou même plus proches, Manchette, comme pour les intrigues précédentes, décide d’inscrire son personnage dans le présent.

En 1973 paraît le premier des deux romans narrant les aventures d’Eugène Tarpon. Il s’intitule Morgue pleine.

Tarpon est un ancien gendarme devenu enquêteur privé. Le décor est posé en quelques lignes, il vit dans un appartement qui lui sert également de bureau. Son lit, transformé en canapé dans la journée, est dans l’antichambre, Morgue pleine (Gallimard, 1973)son bureau juste à côté et une cuisine complètent le tout. Les w.c. sont sur le palier. Un lieu de vie simple, spartiate, qui est quand même parvenu à lui grignoter ses économies. Tarpon est au plus bas, financièrement, quand l’affaire commence… Nous sommes indiscutablement chez Manchette, les descriptions sont rapides et efficaces et l’intrigue est lancée immédiatement.

Une jeune femme frappe à la porte de l’enquêteur alors qu’il a décidé d’abandonner le métier, elle lui confie que la fille qui partage son appartement vient d’être assassinée. Toutes les preuves sont contre elle, voilà pourquoi elle s’adresse à lui. Mais Tarpon, ex-gendarme, n’exerce pas un métier qui s’occupe de meurtres, il tente de la convaincre de s’adresser à la police et en moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire, elle l’assomme et s’enfuit.

Après avoir constaté lui-même le meurtre, Tarpon est embringué dans une histoire qui le happe. Qui l’emporte de militants d’extrême-gauche en production de films “pour adultes”, de milieu louche en Milieu. Il est épaulé par un journaliste à la retraite, Haymann, et, par la force des choses, par Charlotte Schultz alias Memphis Charles. En quelques jours, sans beaucoup manger ni dormir, il est balloté, filé, en fuite, pris pour cible…

Le style de l’écrivain s’adapte à l’exercice, usant de l’adjectif décalé, de l’ironie désabusée. L’exercice est savoureux et l’intrigue dézingue une nouvelle fois un pan de notre société, les militants bas du front, les gangsters expéditifs et un certain cinéma interlope…

Trois ans plus tard, Manchette poursuit les aventures de son privé avec Que d’os !.

Tarpon plonge de nouveau dans une affaire qui ne sent pas bon, épaulé par Jean-Baptiste Haymann et Charlotte Schultz devenue Milrakis.

Sur les conseils de l’OP Coccioli, croisé lors de l’histoire précédente, Marthe Pigot s’adresse à Tarpon pour retrouver sa fille, Philippine, disparue depuis peu… Coccioli a conseillé fortement au privé d’encaisser l’argent et de ne pas chercher la jeune femme, majeure et aveugle. Alors qu’il piétine dans une histoire de détournement de caisse d’une pharmacie Que d'os ! (Gallimard, 1976)par un employé qui se révèle être un joueur, Tarpon s’intéresse malgré tout à l’histoire. Il s’y intéresse d’autant plus que Marthe Pigot est tuée sous ses yeux alors qu’elle a une révélation à lui faire. Nous voilà de nouveau entraînés à la suite de l’ex-gendarme dans une aventure rocambolesque, rythmée, et frayant du côté des bretons, des basques, d’une secte et de flics pourris. Le tout mâtiné de relents de la deuxième guerre mondiale quelques peu nauséabonds. Tout ce qu’il faut pour une histoire prenante quand elle est sous la plume de Manchette.

Nous sommes également ballotés, nous demandant ce qu’il adviendra à la prochaine page, au prochain chapitre, puisque tout est rebondissement. Nous sommes trimballés à la suite du trio dont deux protagonistes n’en finissent pas d’hésiter à former le couple qu’ils sont de toute évidence.

C’est une nouvelle fois savoureux, enlevé et plein d’une certaine vision de la société, cynique, uniquement régie par l’appât du gain. Immorale. C’est indiscutablement du roman noir. Du roman noir de qualité…

Après cette exploration d’un personnage incontournable du genre, Manchette va continuer son exploration et nous offrir des romans marquants avant de partir vers d’autres terrains d’écriture.