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James Sallis, Lew Griffin à la recherche de lui-même

En 1997, après une pause le temps d’un roman, James Sallis retrouve Lew Griffin et la Nouvelle Orléans. Le livre s’intitule L’œil du criquet (Eye of the cricket) et paraît en France en 2003, traduit par Isabelle Maillet et Patrick Raynal.

Le titre fait référence à une phrase de Enrique Anderson Imbert évoquant “la révolte des choses qui ne voulaient pas mourir”, et notamment, “l’angoisse dans les yeux du criquet”.

Comme à chaque début de roman mettant en scène le privé devenu enseignant et écrivain, la question est de savoir à quel moment nous nous trouvons dans la vie du narrateur. En quelques pages, Sallis nous dit tout. En quelques pages L'oeil du criquet (Gallimard, 1997)brassant les pensées et les dernières années de Griffin, nous savons l’essentiel. L’univers de l’écrivain et de son narrateur est là, revenu. On ne peut déjà plus s’en passer en se demandant comment on a tenu jusque là. Le style est, comme toujours, remarquable. Griffin est tellement humain, balloté, sans certitude, se demandant quelle est la vérité ou si elle existe. En quelques pages, le plaisir est là. Un plaisir que je ne saurai vous décrire. Quand je parcours les pages de Sallis, je me dis qu’il me faut prendre le temps, savourer, que les aventures de Griffin auront une fin. Il me faut résister à l’envie de dévorer le livre tellement le style est prenant. Un rythme, une musique, qui bercent, envoûtent… Il faut se retenir, tenter d’être gourmet plutôt que gourmand. Mais la gourmandise est si bonne.

Quelques pages et les clins d’œil, les allusions aux autres opus, nous remettent en selle. Nous croisons ainsi Bruce Robinson que Lew écoutait dans  Le frelon noir, Richard Garces et Don Walsh sont toujours là et les lectures sont évoquées au travers d’un cours donné, un cours de littérature européenne s’attardant sur Ulysses de James Joyce ou sur Beckett. Rimbaud viendra plus tard enrichir l’ensemble.

Un homme inconnu trouvé inconscient après un tabassage avait sur lui un roman de Griffin dédicacé pour son fils, David, dont la disparition constituait une des enquêtes de notre première rencontre avec le privé, dans Le faucheux. Tout cela se mêle dans une intrigue riche. Griffin va veiller un corps endommagé, abandonné, comme il l’avait déjà fait dans Papillon de nuit. Il va en même temps accepter de rechercher le frère disparu d’un étudiant, écouter ses voisins qui se plaignent d’une bande qui vole à l’arrachée les sacs des habitants… Il va faire des rencontres, retrouver une inspiration qu’il croyait irrémédiablement tarie… Il y aura Déborah…

La structure du roman est particulière. En adéquation avec le personnage principal et ce rapport au temps si souvent mis en avant au fil des pages. La mémoire ne se souvient pas des événements de manière chronologique, c’est pourquoi nous avançons pour mieux repartir en arrière, c’est pourquoi tel ou tel souvenir en rappel un autre ou une série d’autres… Et c’est pourquoi Griffin (et Sallis ?) écrit.

Si nous devons appendre à coder nos signaux de détresse, ce n’est peut-être pas parce que la communication réside dans un tel processus, mais peut-être simplement parce que les codes semblent tellement plus significatifs, tellement plus denses que ne l’est notre vie. Parce qu’il nous faut d’une certaine manière nous imaginer plus grands que l’empreinte du soleil.

L’écriture est un moyen d’ordonner la mémoire, de tenter d’en avoir une. De ne pas s’encombrer de trop de réminiscences.

En revenant sur ce que j’ai rédigé jusqu’à maintenant, sur ces nombreux tours et détours de la chronologie, je me demande si, d’une manière un peu étrange, l’oubli ne serait pas également ce que je cherche à atteindre ici. En couchant les choses par écrit pour les faire sortir. En travaillant pour mettre les souvenirs en lieu sûr, dans les plis et revers du temps.

Un moyen aussi, peut-être, de se comprendre. Pour Griffin aussi.

Laissez-moi vous dire en quelques mots qui je suis : un amoureux des femmes et du langage, terrorisé par l’histoire dont je porte la responsabilité, un homme solitaire, réveillé la nuit.

L’enseignement, tel que semble nous le livrer le narrateur, est aussi une tentative de sauver une certaine mémoire, de transmettre ses doutes et ses convictions. D’aider les futures générations à voir le monde perchés sur les épaules de leurs ancêtres…

Sallis nous livre un opus où Griffin part à la recherche de lui-même, de ce qui, jusque là, jusqu’à ce roman, a fait le personnage. A la recherche de ce que son passé pouvait avoir d’influence sur son présent. Un peu à la manière du héro du roman précédent, La mort aura tes yeux.

Ça paraît très théorique à me lire mais pas en lisant le grand romancier, le grand styliste, qu’est James Sallis. Un écrivain majeur de notre époque.

Un écrivain qui n’en a pas fini avec son personnage, ce Griffin, combinaison de Chester Himes… et de lui-même, sans doute.

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3 réflexions sur “James Sallis, Lew Griffin à la recherche de lui-même

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