Dashiell Hammett, Nick Charles et l’homme mince

En 1934 paraît le dernier roman de Dashiell Hammett, L’introuvable. Il est publié trois ans après le précédent et marque la fin de l’œuvre romanesque de l’auteur partant exercer son talent sous d’autres cieux créatifs, Hollywood et les scénarii. Intitulé The thin man, il nous parvient la même année, d’abord traduit par Edmond Michel-Thyl, il le sera ensuite par Henri Robillot, en 1950, pour la “série noire” puis de nouveau et intégralement en 2009 par Nathalie Beunat et Pierre Bondil.

Nick Charles, de retour à New York pour les fêtes de fin d’année, croise une ancienne connaissance, Dorothy Wynant, dans un speakeasy. La jeune femme n’est plus l’enfant qu’il a connu quelques années plus tôt quand il était encore détective privé et un ami de son père, quand il lui racontait des L'introuvable (Gallimard, 1934)histoires qui la captivaient. Dorothy lui avoue qu’elle n’a plus vu son père depuis quelques années, depuis le divorce de ses parents, et qu’elle aimerait savoir ce qu’il devient… si Nick Charles voulait reprendre du service. Mais Nick, personnage central et narrateur, n’est plus détective, il vit à San Francisco et gère les affaires de Nora, sa femme. Ils sont là juste pour quelques jours, fuyant comme chaque année la côte ouest pendant la période des fêtes.

Le lendemain, Julia Wolf, l’assistante de Clyde Wynant, est retrouvée par Mimi, la mère de Dorothy, assassinée chez elle. Mimi n’ayant pas réussi à la sauver. Dès lors, l’affaire va coller aux basques de Nick bien malgré lui. Nora, quant à elle, est curieuse de le voir exercer son ancienne profession et la police, en la personne de Guild, toute heureuse de pouvoir compter sur son expertise… Il se laisse emporter, sous les yeux de sa femme et avec sa complicité, entre l’ex-femme, Mimi, sa fille, Dorothy, et Gilbert, le fils. Il se laisse emporter tout en continuant à mener la vie qu’ils s’étaient fixée pour les fêtes, allant de soirée en soirée, de salon en salon, se reposant de temps à autre dans leur luxueuse suite du Normandy, entre deux verres, deux cocktails.

L’enquête et ses rebondissements semblent échapper à tous, à la police, à Nick. Clyde Wynant, invisible, est celui qui mène le bal, orchestrant les nouvelles découvertes, orientant les recherches par ses seules lettres envoyées aux uns et aux autres. Nous ne le voyons pas mais il finit par occuper la place centrale, un homme qui échappe à toute description, qui réussit à rester dans l’ombre… Un homme décrit comme fou mais riche, un homme passionné par ses recherches scientifiques. Son argent, géré par son homme de confiance, est l’objet de toutes les convoitises, notamment de sa famille. Une famille particulièrement bizarre, difficile à comprendre. Sa fille, Dorothy, peu farouche mais perdue, ne s’entendant plus avec sa mère ; son fils, Gilbert, passionné par les autres, lisant tous les bouquins possibles pour comprendre ses prochains mais ne les fréquentant que très peu, ou mal ; Mimi, enfin, son ex-femme, remariée à un jeune beau, tirant sur la corde et enchaînant les mensonges…

Après La clé de verre et l’impression d’impasse qu’il donnait, l’écrivain a cherché à se renouveler mais… C’est un roman policier plutôt léger qui clôt son œuvre romanesque. Un policier se déroulant dans le beau monde… Presque paradoxal de la part d’un auteur dont Chandler disait qu’il avait sorti le meurtre des “palais vénitiens” pour le mettre dans la rue. Comme un boomerang.

Le style d’Hammett privilégie toujours l’action, décrivant les personnages par leurs actes plutôt que par leurs pensées, Nick Charles lui-même évitant de trop livrer ses cogitations. Il privilégie toujours l’action pour un roman qui, de ce fait, entre autre, reste à la surface, un roman qui nécessitait peut-être un autre traitement. Ce n’est plus du roman noir mais du roman policier de salon, brillant mais un peu vain…

D’autres romanciers s’engouffreront par la suite dans la brèche ouverte par Hammett et dont il s’est bizarrement extirpé.

Hammett tentera de nouveau de commettre des romans ou des nouvelles mais en vain. Nick Charles, dernier enquêteur qu’il a imaginé, dernier rejeton de papier, deviendra le personnage récurrent d’une série de films dont l’auteur contribuera à écrire les scénarii, un rejeton rentable…

Parallèlement à son activité d’écrivain, il s’engagera ensuite dans le militantisme communiste et pro-Etats-Unis, entre ses descentes aux enfers du fait de son alcoolisme…

Dashiell Hammett reste l’un des pères du roman noir, un romancier qui aura ouvert la voie à Chandler, Thompson, Goodis ou Malet, entre autres, qui approfondiront le sillon qu’il a tracé. Il restera également comme l’auteur de deux romans marquants : Moisson rouge et Le faucon maltais.

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David Goodis, Chester Lawrence et la Rue

En 1952, la même année qu’Obsession, toujours directement en poche, paraît Street of the Lost. Ce roman fait parti de ceux qui ne nous parviennent qu’une trentaine d’années plus tard, lors du retour en grâce d’un auteur dont on dit pourtant qu’il est surtout reconnu chez nous… C’est en 1980 que Clancier-Guénaud en publie sa traduction par Michel Lebrun, sous le titre Epaves. Quatre ans plus tard, il sera adapté par Gilles Béhat, avec l’aide de Jean Herman pour le scénario, sous un titre qui sera adopté pour les publications suivantes, Rue barbare. Une adaptation musclée, libre, qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, mais qui aura au moins eu le mérite (de mon point de vue) de donner à Bernard Giraudeau l’occasion de montrer qu’il pouvait être un acteur de film noir, ce qu’il confirmera assez remarquablement (toujours de mon point de vue) quelques années plus tard avec Poussière d’ange d’Edouard Niermans.

Chester Lawrence rentre chez lui après le travail. Il est soudeur, réparateur de rails. Il parcourt Ruxton Street, la Rue, comme chaque soir. Sauf que, cette fois, il est appelé par une femme, étendue sur la chaussée. Sauf que, cette fois, sans savoir pourquoi, il répond à cet appel, lui qui ne s’est jamais Rue barbare (Clancier-Guénaud, 1952)mêlé de ce genre d’affaire. Lui qui garde un profil bas, qui reste indifférent à tout ce que la Rue peut engendrer comme violence.

Il avait profondément imprimé dans son esprit que la Rue ne réussirait jamais à le corrompre. Mais tout aussi profondément, il avait conscience qu’il ne pourrait jamais s’en évader.

C’est une petite chinoise, en tenue d’infirmière, une nouvelle habitante de Ruxton Street qui l’interpelle et, après avoir hésité, il l’aide à se relever. Elle a été attaquée mais elle l’assure que tout ira bien et il poursuit son chemin. Jusqu’à chez lui, jusqu’à sa femme Edna et sa belle-famille qu’il entretient. Une famille de bons à rien, d’alcooliques. Plus tard, alors qu’il s’apprête à manger, assis chez Sam, en face d’Edna, il voit, à travers la vitrine du bar, la petite chinoise qui avance lentement, très lentement, et qui tombe à nouveau. Cette fois, c’est Sam qui court la relever. Sam, un autre exemple d’homme qui a appris à fermer les yeux, à ne rien voir, ne rien savoir de la violence qui règne dans la Rue. Leurs certitudes vont être mises à mal. Peut-on vraiment fermer les yeux sur tout, devenir invisible ?

Aucun homme n’est partout, chaque homme est quelque part.

Quelques minutes plus tard, Hagen pénètre dans le troquet et demande à Chester “Chet” Lawrence de ne pas se mêler de cette histoire. Qu’il a des vues sur la petite chinoise et que ce qu’il lui a fait subir ce soir n’est qu’un prélude…

Le passé de Chet lui revient alors, ce passé qu’il a enfoui bien au fond de sa mémoire, ce passé dont il ne veut plus se souvenir. Ce passé dont Hagen fait partie, un passé de petite délinquance, dont il s’est éloigné avant qu’elle ne devienne trop grave. Hagen, lui, a continué. Devenant petit à petit celui qui règne sur Ruxton Street. Celui qu’il faut redouter, celui dont on doit avoir peur… mais Chet n’a pas peur et il accepte de le retrouver plus tard chez Bertha. Bertha, un autre retour vers le passé.

C’est une intrigue ramassée, concentrée sur quelques heures, deux jours à peine, que nous propose Goodis avec ce huitième roman. Les retours en arrière sont peu nombreux, juste suffisants pour comprendre Chet Lawrence, le personnage central. Personnage qui est de chaque page, quasiment de chaque ligne. Un personnage qui semble happé malgré lui dans une histoire dont il ne veut pas, même si sa vie n’a rien d’enviable. Un personnage de la Rue, cette Ruxton Street dont David Goodis fait un des pivots de son roman. Cette rue qui modèle ceux qui y vivent…

A quoi ça sert, l’école ? Tout ce qu’on apprend, c’est dans la Rue. C’est la Rue le seul grand tableau noir que personne n’efface jamais, et qui donne toutes les leçons imaginables, tous les bons points et toutes les punitions.

Nous sommes d’emblée dans cette ambiance de misère, de survie au jour le jour, que Goodis avait déjà approchée, une fois directement, avec Cassidy’s Girl. A d’autres reprises, il y était arrivé, ou s’en était approché, pour en repartir comme avec Obsession ou La garce. Nous sommes de plein pied dans ce bas-quartier de Philadelphie, un bas-quartier où l’on nait, où l’on vit puis on meurt. Le quartier de Chester Lawrence. Chester qui, pour survivre, a choisi de raser les murs mais qui, comme d’autres personnages de Goodis, va tout à coup se réveiller et être tiraillé entre trois femmes, Edna, sa femme, Bertha, l’amie d’enfance oubliée et la petite chinoise, déclencheur de l’intrigue.

Le roman de Goodis monte en puissance mais, pour la première fois, il est habité dès le début par la violence. Une violence qui semble être dans les gènes de beaucoup d’habitants de la Rue, les ruxtoniens comme Goodis finit par les appeler.

C’est au final un roman prenant, résolument noir, qui s’inscrit parfaitement dans l’évolution du romancier, dans son œuvre. Une confirmation. Un roman qui fait parti de ceux qu’il faut lire. Un auteur qui fait parti de ceux qu’il faut lire, un de ceux qui ont marqué le roman noir de leur empreinte.

Toujours sur un rythme élevé, Goodis publie deux romans l’année suivante, en 1953, Le casse puis La lune dans le caniveau.

David Goodis, Alvin Darby et la blondeur platine

En 1952, Goodis publie son septième roman, le deuxième à paraître directement en poche après Cassidy’s Girl. Il s’intitule Of Tender Sin et, comme le précédent, il met du temps à nous parvenir puisqu’il n’est traduit qu’en 1982, par Gérard de Chergé pour les éditions Glancier-Guénaud, sous le titre Obsession.

Une nuit d’hiver, dans une banlieue de la petite bourgeoise de Philadelphie, Alvin Darby, employé dans une société d’assurance, est réveillé par un bruit. Un bruit dont il ne parvient pas à déterminer l’origine, un bruit inhabituel qui lui fait penser à la visite d’un voleur. Alors qu’il est encore dans Obsession (Clancier-Guénaud, 1952)les brumes d’un demi-sommeil, il observe sa femme, dans le lit voisin… Un étrange phénomène se produit, la chevelure de sa femme est changeante. Sa couleur habituellement brune prend des reflets plus clairs pour finalement devenir franchement blonde. Blonde platine. Alvin se réveille complètement et part à la recherche de l’origine des bruits qui l’ont réveillé… mais ce qui le trouble le plus, c’est cette chevelure blonde qu’il a imaginée pour sa femme. Sans qu’il comprenne véritablement pourquoi. Sa femme l’ayant entendu se lève à son tour, elle est belle, attirante, mais il ne parvient pas à surmonter des réticences dont il ne comprend la provenance. Décidément, Darby est dans le flou. Perdu… Il comprend mieux, peut-être, quelques minutes plus tard, quand de retour dans leur chambre, sa femme, constatant une nouvelle fois qu’elle ne l’attire plus, redescend pour téléphoner à la police et lui faire part des bruits entendus par son mari… Seulement, lorsqu’il l’espionne, il entend une conversation qui n’a pas la teneur de celle que l’on passerait aux forces de l’ordre.

Le lendemain matin, Darby est toujours dans le brouillard quand il se rend à son travail. Il ne comprend toujours pas pourquoi la chevelure bonde platine qu’il a imaginée pour sa femme lui fait tant d’effet. Au point qu’il a même imaginé sa sœur avec la même teinte de cheveux… La couleur de cheveux et la trahison de sa femme l’obnubilent. Son meilleur ami écoute ses confidences et lui avoue que, depuis quelques temps, Alvin n’est plus le même, souvent perdu dans ses rêveries, inaccessible… Pour comprendre, Darby fouille sa mémoire et s’exile dans les bas quartiers de la ville…

C’est dans un demi-sommeil que se passe l’intrigue d’Obsession, le parcours d’Alvin Darby se fait dans une hallucination permanente. Un songe éveillé ou un cauchemar. Habité par le passé, un passé qu’il tente de faire ressurgir pour mieux comprendre son obsession, ce tendre péché du titre original. Des souvenirs qu’il avait complètement oubliés, effacés, surgissent. Ses relations avec sa sœur, plutôt ambigües, sa première passion… tout lui revient. Et il s’enfonce, un peu plus à chaque pas, au milieu des blizzards et autres tempêtes de neige qui balaient Philadelphie, qui se succèdent.

Pas de doute, nous sommes chez Goodis, chez un Goodis qui confirme son choix du roman noir amorcé de manière déjà radicale avec Cassidy’s Girl. Nous sommes chez Goodis car certains passages paraissent tout droit sortis des pages de ses précédentes intrigues. La fouille obsessionnelle de sa mémoire par Alvin Darby n’est pas sans rappeler celle de James Vanning dans Nightfall, Géraldine rappelle la Clara Ervin de La garce, et cet homme tiraillé entre deux femmes, voire trois cette fois-ci, rappelle tous les autres… Il y a de vrais morceaux de ses autres romans…

Goodis arpente les mêmes chemins, mais les voit sous un angle différent à chaque fois. Il raconte une histoire toujours semblable aux précédentes mais sans cesse renouvelée. Et le parcours de cet homme, qui se perd, s’enfonce, s’écroule et fuit ses obsessions pour s’en rapprocher ensuite, nous est familier. Un parcours familier qui nous prend, nous emmène sans que l’on sache pourquoi on y plonge avec ce qui pourrait passer pour de la curiosité malsaine. Goodis titille nos penchants de voyeurs, notre intérêt pour le sordide. Et nous en redemandons… Alvin Darby plonge, dominé par une force qu’il ne maîtrise pas, son destin l’oblige à se damner, à naviguer entre rêve et réalité et à accepter, en toute conscience, de se détruire, de boire le calice jusqu’à la lie, comme si on ne pouvait résister au passé. Que l’on ne pouvait l’empêcher de ressurgir. Une partie de nous, si profondément ancrée, à laquelle on ne peut échapper, à laquelle on succombe tôt ou tard…

C’est un roman puissant, prenant. Un roman qui, une nouvelle fois, nous pousse à reconnaître le talent de son auteur et nous pousse à aller ouvrir le suivant, en l’occurrence, Rue barbare.

David Goodis, James Cassidy et la poisse

En 1951 paraît le sixième roman de David Goodis, Cassidy’s girl. Ce roman marque une évolution chez Goodis puisqu’il est le premier à être publié directement en poche, chez Fawcett, dans la collection Goldmetal. Les suivants le seront également. Comme d’autres, il met du temps à traverser l’Atlantique et ne nous parvient qu’au début des années 80, en 1982 exactement, aux éditions Fayard, traduit par Jean-Paul Gratias. Il sera réédité en 2009 par les éditions Moisson Rouge, avec une préface de James Sallis, avant d’entrer dans le catalogue de Rivages.

James Cassidy est chauffeur de car. Il assure plusieurs fois par jour la liaison Philadelphie-Easton. Il finit justement sa journée et rentre à son appartement. Qu’il trouve dévasté, du sang par terre, et sa femme, Mildred, disparue. Mais elle ne tarde pas à réapparaître, l’affolement n’ayant pas encore gagné Cassidy puisqu’il s’est d’abord dit qu’elle avait de nouveau reçu ses Cassidy's Girl (Payot & Rivages, 1951)amis, que la beuverie habituelle avait dû dégénérer. Epuisé, Cassidy espérait surtout être accueilli par un bon repas… Les bouteilles vides traînent, la vaisselle sale s’entasse dans l’évier, l’appartement est un véritable capharnaüm, mais Cassidy n’a plus qu’une pensée en tête, celle d’affronter Mildred, d’échanger des invectives, sachant que leurs luttes se terminent invariablement au lit… Et qui peut résister au corps de Mildred ? Elle le sait. Mais bizarrement, elle ne veut pas d’affrontement, elle veut juste se changer et ressortir… Pour s’en remettre, Cassidy décide d’aller chez Lundy, l’endroit qu’il a adopté depuis son arrivée à Philadelphie, l’endroit où il a rencontré Mildred, où il sait qu’il la retrouvera, qu’il retrouvera également ses amis. Et où il trouvera à boire.

Cassidy est arrivé à Philadelphie après quelques errances. Pilote d’avion, il a connu une sortie de piste qui l’a envoyé se faire oublié aux quatre coins du pays. Ses pérégrinations, sa recherche de l’oubli, l’ont finalement conduit à Philadelphie et son quartier des docks. En chemin, il s’est mis à sérieusement boire… Alors, quand il entre ce soir-là chez Lundy, alors que sa femme et en grande conversation avec un autre homme, Haney Kenrick, il n’a en tête qu’une idée, celle d’étancher sa soif. Mais dans la salle, à la table de ses amis, une jeune femme est assise, une femme dont il sent que la résolution de boire est plus grande que la sienne. Cette jeune femme, Doris, a besoin d’aide et Cassidy finit la nuit chez elle, se réveillant au matin avec la ferme résolution de la sauver… Mais le passé se répète, on le sait, quoi qu’on face, on ne peut y échapper…

Devant Cassidy, la route s’incurvait. Le flanc d’une colline apparut brusquement et lui cacha le fleuve. La colline était couverte de pâquerettes et de pissenlits. C’était un paysage agréable à l’œil, mais lorsque Cassidy le parcourut du regard, il vit, au sommet de la côte, un grand panneau publicitaire qui conseillait à tout le monde de se mettre à la page et de boire une certaine marque de whisky.

La trajectoire de Cassidy n’est pas sans rappeler celle de James Vanning dans Nightfall ou de celui qui revient hanter les nuits de Clara Ervin dans La garce, voire même celle de Herbert Hervey dans Retour à la vie. Son envie de sauver cette femme est le signe que nous sommes chez Goodis, un invariant dans ses romans comme je l’évoquais pour le précédent, La police est accusée. Un Goodis qui n’hésite plus et plonge résolument dans le noir, reprenant cette trajectoire qu’il avait amorcée avec Cauchemar puis Nightfall. C’est un Goodis qui ne rachète pas, qui n’envisage que difficilement une porte de sortie, tout semble déjà inscrit et la lutte pourrait être vaine. Les femmes ne sont pas forcément ce qu’elles paraissent être, difficiles à cerner, surtout pour un homme aux abois, un homme dont on ne sait s’il se perd un peu plus à chaque instant. En y prenant plaisir…

On aime tous ça, nous, les paumés, les épaves. On en arrive tous à prendre du plaisir quand on descend la pente, pour arriver en bas, au fond, là où c’est doux, dans la boue.

Le style de Goodis est débarrassé de tout excès, de toute inutilité, comme toujours. La construction de son intrigue s’approche de celle du livre précédent avec une installation lente, qui monte et s’étoffe de nombreux retours en arrière avant le rebondissement, il y en a un qui prime, qui lance l’action et permet au suspens, à la tension, de prendre de l’ampleur. Moins fabriquée, moins incongrue, que dans La police est accusée, cette relance permet à l’histoire de prendre une autre profondeur et de redistribuer les cartes de manière intéressante. C’est un roman prenant et résolument noir.

Le choix du noir, un choix qui paraît définitif dans ce roman, l’est-il vraiment ? Le livre suivant de l’auteur, paru un an après, apportera un début de réponse, il sera titré en français Obsession.

David Goodis, le capitaine Ballard et Jean Landis

En 1950 paraît le cinquième roman de David Goodis, Of missing persons. Il est traduit dès l’année suivante par Jean Rosenthal et édité en Suisse dans la collection Détective-club, sous le titre La police est accusée. Ces deux titres résument bien l’intrigue du roman, un roman qui n’est autre que l’adaptation d’un traitement que le scénariste avait commis lors de sa période hollywoodienne. Ce traitement n’ayant pas abouti, à l’image de la plupart de ses travaux pour le cinéma, l’auteur le reprend et marque ainsi son retour à Philadelphie, sa ville, après son échec hollywoodien.

Le capitaine Jack Ballard boucle une affaire. En tant que chef du service des personnes disparus, il achève son enquête sur John Nichols par la présentation de son cadavre à sa veuve. Pas réellement une réussite. Cette dernière lui reproche la lenteur de ses services et, du même coup, la mort de La police est accusée (Ditis, 1950)son mari. Il parvient à la convaincre de ne pas mettre fin à ses jours en se jetant de la corniche juste de l’autre côté de la fenêtre de son bureau, mais l’opinion a désormais l’attention tournée vers son service.

Et l’opinion prend deux formes. La première d’entre elles est la plus familière à nos yeux, il s’agit d’un journal à scandale, le Graphic, dirigé par Jorgenson. Le journaliste lui rend visite en lui demandant des explications sur l’affaire Nichols et sur les affirmations de la veuve ; d’après elle, son mari est toujours en vie… revirement d’opinion auquel elle ne peut apporter de preuve. La deuxième forme est celle des services de l’attorney general ; l’un de leurs employés, Matthew Carvin, est envoyé pour mener une enquête sur le service et les plaintes dont il fait l’objet de la part des usagers.

Jack Ballard aime son métier au point de ne pas être aussi disponible pour sa femme qu’il le souhaiterait, au point de ne pas compter ses heures et de compromettre sa santé. Les affaires se multiplient, la tension est sans cesse présente et Ballard tente de surnager… Mais il aime son métier et refuse même les propositions d’un ami pour rejoindre sa compagnie d’assurance, pour un poste aux émoluments autrement plus intéressants que ceux qu’il perçoit. Sa motivation semble inébranlable. Mais lorsque Carvin débarque, avec son regard extérieur, ses grands principes, son assurance, et précédé par les dégâts qu’il a fait dans les autres services de la police, s’en est trop pour Ballard. Plutôt que de subir la charge permanente de Carvin et l’issue inévitable de son passage dans ses bureaux, Ballard préfère démissionner et accepter enfin la proposition dont sa femme rêve…

Seulement, un rebondissement dans l’affaire Nichols le force à rester et à reprendre l’enquête. Myra Nichols a été assassinée et la principale suspecte est Jean Landis, l’ancienne infirmière de la victime, celle dont John Nichols était tombé amoureux… Les services de Ballard risquent de ne pas se relever d’un tel rebondissement et Ballard est convaincu de l’innocence de l’infirmière.

Nous assistons aux efforts de Ballard pour mener son enquête, pris entre deux feux, ceux de la presse et de l’envoyé des services du district attorney. Nous assistons à ses efforts et notre propre opinion vacille. N’a-t-on pas raison de le montrer du doigt, de douter de ses méthodes ? Mais il avance, sur la corde raide, prêt à sacrifier beaucoup…

Et on y trouve l’une des figures récurrentes de l’écrivain, l’un de ses thèmes de prédilection, un homme tentant de sauver une femme. Ici, il s’agit de Jack Ballard et de Jean Landis ; dans La garce, il y avait Barry et Evelyn ; dans Retour à la vie, c’était Herbert et Dorothy. Un homme tentant de sauver une femme, de se porter à son secours, pour se sauver lui-même… Cette figure s’inversant dans Cauchemar avec Irene et Vincent et dans Nightfall avec Martha et James…

Malgré tout, c’est un roman mineur de Goodis, un roman différent. Il nous offre une ode à la police, à l’abnégation de ceux qui mènent les enquêtes, qui croit dans un service publique. Un roman singulier qui s’attarde sur un homme, un policier qui plonge, s’enfonce, tente de remonter à la surface. Un homme qui en affronte d’autres tentant de lui maintenir la tête sous l’eau. C’est un roman mineur de Goodis car tout à coup la description psychologique perd en importance, le suspens prend le pas sur les personnages en semblant s’inviter de manière peut-être un peu forcée, détachée de l’intrigue. C’est malgré tout un roman que j’ai trouvé intéressant, un roman comme j’ai eu l’impression d’en avoir peu lu… Un roman qui flirte avec le roman noir, qui en est un par instant.

L’année suivant la publication de La police est accusée paraît un nouveau roman de Goodis, Cassidy’s Girl.

Haruki Murakami, Tsukuru Tazaki et sa jeunesse

L’année dernière, en 2013, est paru, au Japon, un roman de Murakami. Il nous est parvenu il y a quelques semaines, au milieu de la publication pléthorique des romans de la rentrée. Une nouvelle fois, la dernière histoire du romancier nous parvient précédée d’un succès énorme dans son pays. Les précommandes et les commandes ont de nouveau été exceptionnelles… mais, pourtant, l’auteur semble parcourir son chemin sans s’en préoccuper. Sans être atteint. Comme d’autres, il y voit peut-être l’assurance d’une liberté de création. Il parcourt donc ces chemins qui nous sont familiers… Hélène Morita en est la traductrice et le roman s’intitule L’incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pèlerinage.

Ce nouveau livre prend place après la trilogie 1Q84. Une succession pas évidente. Et, comme souvent chez Murakami, à une fiction totale, comme il les appelle lui-même, succède une œuvre plus modeste, ne serait-ce que par le nombre de pages. Une fiction plus modeste, au parfum familier…

Tsukuru Tazaki a connu quelques mois aux portes de la mort. Quelques mois où l’idée de la mort l’a hanté, au point de devenir une hypothèse envisageable, voire attirante. Quelques mois alors qu’il avait vingt ans et qu’il était étudiant. Une période d’errements qui fut déclenchée par un événement particulièrement traumatisant…

Il avait vingt ans, était en deuxième année à l’université technologique de Tokyo et faisait partie d’une bande de cinq, formée par des camarades de lycée. Il était le seul d’entre eux à L'incolore Tsukuru Tazaki et ses années de pélerinage (Belfond, 2013)avoir quitté Nagoya pour poursuivre ses études mais ils se retrouvaient dès que possible… Et puis, lors des congés d’été, alors qu’il était de retour, l’un d’entre eux lui a signifié, abruptement, sans explication, qu’ils ne voulaient plus le revoir. Le vide et la mort l’ont alors habité.

Que ç’aurait été bien s’il était mort alors, pensait fréquemment Tsukuru Tazaki. Du coup, ce monde-ci n’existerait pas. C’était pour lui quelque chose de fascinant : que le monde d’ici n’ait plus d’existence, que ce qui était considéré comme la réalité n’en soit finalement plus. Qu’il n’ait plus d’existence dans ce monde, et que, pour la même raison, ce monde n’ait plus d’existence pour lui.

Tsukuru raconte cette histoire vieille de seize ans à Sara, la femme qui depuis peu compte pour lui. Il raconte cette histoire vieille de seize ans pour la première fois. Cette histoire qui l’a profondément marqué, au point de le changer physiquement et mentalement… Cette histoire qui l’a empêché de s’attacher à qui que ce soit à une exception près.

Nous parcourons, dans un premier temps, les souvenirs de Tsukuru, devenu concepteur de gare, son rêve, puis nous le suivons ensuite dans sa recherche. Car Sara veut qu’il comprenne ce qu’il s’est passé, pourquoi il a été éjecté de la petite bande dont il faisait partie. Tsukuru part donc à la rencontre des autres membres du groupe… Il part à la rencontre de ceux qu’il n’a plus vu depuis ses vingt ans, comme pour savoir ce qu’ils sont devenus, ce qu’ils ont fait de cet avenir qu’ils portaient en eux.

Ces rencontres ne sont pas les années de pèlerinage de Tsukuru, celles du titre. Les années de pèlerinage dont il est question ont une toute autre origine. Il s’agit, comme souvent chez Murakami, d’un morceau de musique. Après Au sud de la frontière, à l’ouest du soleil ou encore La ballade de l’impossible dont le titre original était une chanson des Beatles (Norwegian Wood), c’est cette fois Franz Liszt que Murakami cite. Il s’attarde plus précisément sur un morceau de Ses années de pèlerinage, à savoir Le mal du pays (en français dans le texte) et sur une interprétation du morceau, celle de Lazar Berman. Paradoxalement, alors qu’il citait parfois un grand nombre de morceaux, il ne parle que de la composition de l’autrichien et de l’interprétation du russe… Et se pose la question du talent, de ce qui fait qu’un livre, qu’un homme, qu’une œuvre, qu’une interprétation, marquent plus que d’autres.

Le talent est sans doute quelque chose d’éphémère. Et certainement, peu d’hommes peuvent compter dessus jusqu’au bout. Pourtant, il permet parfois de donner naissance à des choses qui témoignent d’un magnifique bond spirituel. Qui transcendent l’individu, en tant que phénomène indépendant, universel.

Pour en terminer avec le titre et sa signification, l’adjectif qui qualifie le personnage central a, bien sûr, une explication. Une explication qui constitue l’un des objets de la déprime du personnage, de son sentiment de vacuité. Les quatre autres membres de la petite bande de sa jeunesse avaient un prénom comprenant une couleur, ils en avaient hérités un surnom, il y avait Rouge et Bleu, les deux autres garçons, et Blanche et Noire, les filles. Les personnes que croise ensuite Tsukuru semblent toutes obéir à cette logique, une logique qui les colorie, leur donne une teinte, quand lui doit se contenter de son absence de couleur…

Le talent est comme un récipient. Tu auras beau faire tous les efforts du monde, sa taille ne changera jamais. Et tu ne pourras pas y faire entrer plus d’eau que la quantité qu’il peut contenir.

Nous sommes bien chez Murakami, où des détails insignifiant, juste des observations en passant, deviennent des pivots centraux de l’intrigue. Où certaines choses s’expliquent par ces détail.

Pas de doute, nous sommes bien chez Murakami, pas de surprise… et pourtant, même sans être l’un de ses romans les plus marquants, les plus déstabilisants, L’incolore Tskuru Tazaki… nous charme, une nouvelle fois. Avec plus de légèreté. Avec ces petites musiques, ces refrains familiers, cette vision du monde qui nous paraît en être un autre sans que l’auteur, pour cette fois, n’invite le fantastique dans son intrigue…

Un roman plaisant, léger. Une bonne façon de patienter avant la prochaine fiction synthèse, totale, de l’auteur.

David Goodis, James Vanning, perte de mémoire

En 1947, année faste pour le romancier, paraît un deuxième roman de David Goodis, Nightfall, son quatrième. Il paraît un mois après le précédent, La garce. Il débarque en France en 1950 dans la série blême sous le titre, somme toute fidèle, de La nuit tombe. Une nouvelle traduction intégrale est publiée en 2009 par Rivages, sous la plume de Christophe Mercier, reprenant le titre original comme cela arrive de plus en plus souvent quand il ne peut être traduit sans perdre un de ses sens.

James Vanning est illustrateur. Il a une commande à finir, dans la chaleur de l’été New Yorkais. Une commande à finir, qui l’accapare, mais qui ne parvient pas complètement à lui faire Nightfall (Payot & Rivages, 1947)oublier les images qui le hantent. Des lieux, des couleurs, sans qu’il soit sûr que tout cela soit réel. Parmi ces souvenirs, ses cauchemars, un objet est plus inquiétant que les autres, un objet et sa couleur. Couleur que nous associons si souvent aux romans de Goodis et consorts.

… un grand nombre de ces couleurs étaient peut-être d’autres couleurs -, mais il y avait une couleur à propos de laquelle il n’existait aucun doute, c’était le noir. Parce que le noir était la couleur du pistolet, un noir mat, un noir absolu, et à travers la flaque des autres couleurs mêlées en un tourbillon de folie, le pistolet noir lui arriva entre les mains et il le tint pendant un temps impossible à mesurer, puis il pointa le pistolet noir sur la détente et il tua un homme.

En sortant prendre l’air, Vanning croise d’abord un homme, Fraser, qui lui demande du feu, avec lequel il échange des propos sur le mariage, puis il rencontre une femme dans un bar, Martha, et finalement se fait embarquer par trois hommes… trois hommes qui pourraient lui permettre de retrouver la mémoire. De savoir s’il imagine ou s’il a bien vécu ce qu’il revoit sans cesse.

Vanning a le profil de l’homme lambda, ancien combattant, ancien ingénieur devenu illustrateur par goût. Un homme qui n’aspire qu’à une vie rangée, avec femme et enfants. Seulement, les images qui le hantent et un épisode de sa vie, si extraordinaire, si inimaginable, l’empêchent de vivre tout cela. Il doit rechercher dans sa mémoire, savoir, démêler le vrai du faux…

Fraser, l’homme croisé par hasard dans la rue, peut l’y aider sans que Vanning s’en doute. Fraser est un flic collé à ses basques. Un flic dont le point de vue alterne avec celui de Vanning.

Pour retrouver la mémoire, Vanning est résigné à ce qui l’attend, la violence, l’impossibilité d’avoir confiance en qui que ce soit.

A-t-il réellement tué un homme ? Faisait-il réellement parti de la bande de malfrats qui le poursuit ? A-t-il participé à un braquage ?

Il faudra les coups, les conversations, les menaces, la peur, pour que la vérité fasse surface, petit à petit…

Ce quatrième roman de Goodis est, comme les deux premiers, un roman particulièrement prenant. Un roman qui passe de la violence à l’introspection, qui est avant tout cela d’ailleurs, une introspection. Un roman dont le personnage central, Vanning est comme les précédents, ceux de Retour à la vie ou de Cauchemar, un homme ordinaire confronté à certaines réalités de son époque… Un roman qui reprend cette série de personnages masculins centraux, après l’intermède de La garce et sa figure féminine peu recommandable. Un roman d’où les femmes restent à la périphérie, pour la première fois.

Les souvenirs vont revenir à Vanning et l’atmosphère n’en sera pas pour autant allégée… le fardeau à porter semble bien lourd et la violence l’unique porte de sortie. Goodis nous emmène encore, nous captive avec une histoire où la société semble étrangère à la vie des personnages, leur isolement ressemblant à une impasse. Où la frontière entre le rêve et la réalité paraît poreuse…

Le roman suivant de Goodis, La police est accusée, ne sort que trois ans plus tard, après la fin de l’intermède hollywoodien pas vraiment couronné de succès.