Don Winslow, Jack Wade, assurances et incendies californiens

En 1999, deux ans après Mort et vie de Bobby Z paraît California Fire and Life, nouveau roman de Don Winslow. Il nous parvient trois ans plus tard, traduit par Oristelle Bonis, sous le titre Du feu sous la cendre. Comme son titre l’indique, il confirme le nouveau territoire de prédilection de son auteur, cet état de l’ouest des Etats-Unis, paradis des surfeurs, des tremblements de terre et… des incendies.

Jack Wade est un ancien flic devenu expert pour les assurances La Californienne d’incendies. Il était déjà expert dans le Du feu sous la cendre (Belfond, 1999)domaine chez les flics mais une sale affaire l’a contraint à la démission douze ans plus tôt.

Jack Wade est un amateur de surf. Un amateur plutôt aguerri puisqu’il pratique sa passion à Dana Point, l’une des plages meurtrières pour les surfeurs présomptueux. Mais il n’est pas présomptueux même si une vague l’attrape et l’envoie par le fond lors d’un moment d’inattention… Jack vient d’apercevoir un panache de fumée et, de retour sur la plage, il est appelé pour se rendre sur le lieu du sinistre. C’est toute l’aile ouest d’une baraque valant son pesant de dollars qui vient de se consumer. La femme qui occupait la maison, Pamela Vale, y a laissé la vie et Brian Bentley, le flic chargé de l’affaire lui fait part de sa conclusion, incendie accidentel. La femme buvait, elle a laissé tomber sa cigarette en s’assoupissant et il n’a fallu que quelques minutes pour que tout flambe.

Bentley et Wade ont un arriéré qui date de l’affaire qui a valu à Jack de quitter la police. Mais ce n’est pas pour ça que Jack en vient à se poser des questions. Les interrogations lui viennent de sa propre enquête, son travail d’expertise sur les lieux-mêmes de l’incendie. Il découvre un ensemble d’éléments qui l’amène à requalifier la nature du sinistre. Le simple fait que le chien de la famille a été épargné, retrouvé dehors alors que la maison était toutes fenêtres et portes fermées, ayant suffi à le pousser à approfondir ses recherches. Il se pose des questions, et ce d’autant plus facilement que le mari récemment séparé, propriétaire de la maison, s’est empressé de contacter la compagnie d’assurances pour demander son indemnisation alors que le corps de sa femme n’était pas encore froid. Nicky Vale est un immigré de fraîche date. Il s’appelait Diazetnik Valeshin, ressortissant russe, en débarquant en terre californienne. Et il incarne un certain rêve, celui de l’homme qui s’est fait tout seul, ancien chauffeur de limousine devenu promoteur immobilier à la faveur du boum des années 80…

En Californie, les contraintes de temps et de lieu ne pèsent plus. On se libère de ce qui nous lie à l’histoire, à une nationalité, à une culture. On peut cesser d’être ce que l’on est pour devenir ce que l’on a toujours rêvé d’être. Tout ce que l’on a toujours rêvé d’être. Personne ne va vous en empêcher, vous traiter de haut, vous critiquer, puisque tout le monde est pareil.

Un bras de fer se déclenche entre les deux hommes. Entre l’expert reconnu qu’est Jack Wade et l’homme d’affaire, aux influences multiples, aux relations puissantes. Des sommes colossales sont en jeu et la vie d’une femme pèse également dans la balance. Elle pèse d’autant plus qu’elle s’avère être la demi-sœur de Letty Del Rio, le seul amour de Wade, à laquelle il avait pourtant tourné le dos lors de son départ de la police. Il faut dire qu’il était alors un homme fini, sans avenir. Il serait devenu une épave, un moins que rien, s’il n’avait été repêché par Billy Hayes, le chef du département indemnisation de la compagnie d’assurances l’ayant embauché.

Au fur et à mesure de l’enquête, la tension monte, la lutte s’intensifie, révélant des ramifications plus étendues que prévues, des implications plus élevées qu’imaginé. Jack Wade doit lutter, son intégrité, ses convictions sont ballottées et pourraient bien avoir des conséquences particulièrement désastreuses. La mafia, la justice, tout un pan de la société californienne s’avérant gangréné par les trafics et les collusions apparemment contradictoires.

Don Winslow, dans un style efficace, à un rythme soutenu, parfaitement maîtrisé, nous entraîne dans cette aventure au suspens prenant sans qu’il soit possible de résister. Les rebondissements arrivent à point nommé, empêchant le soufflé de retomber. Nous en apprenons par ailleurs pas mal sur le feu, les différentes phases qui caractérisent un incendie, dans cette intrigue fortement documentée.

Don Winslow retrouve, avec cette histoire, ce qui avait caractérisé les premières aventures de Neal Carey, cette sensation pour le lecteur d’en apprendre plus, au passage, sur un sujet. Il poursuit dans le même temps son évolution, imbriquant son travail de documentation à une intrigue rythmée, à la manière de son roman précédent. Le surf gagne en importance, juste évoqué comme le passe-temps de Bobby Z, il est cette fois décrit en passant. La Californie s’affirme comme le terrain idéal des intrigues de l’écrivain, en inspirant fortement le contenu.

Dans son roman suivant, Winslow va pousser encore ses tendances. Il lui faudra six ans pour l’achever, son investigation documentaire se révélant prenante et longue… La griffe du chien achèvera de confirmer tout l’intérêt et toute la qualité du travail de l’écrivain.

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Jack O’Connell, Quinsigamond et le Limbo

En 2008 paraît le cinquième roman de Jack O’Connell, The Resurrectionist. Il ne lui faut qu’une année pour nous parvenir, traduit par Gérard de Chergé, sous le titre Dans les limbes. En traversant l’Atlantique, il passe des éditions Simon and Schuster à Payot et Rivages, dans la collection “Rivages/Noir”.

C’est un roman singulier, dérangeant, prenant.

Un roman qui s’inscrit d’emblée dans la suite du précédent, Et le verbe s’est fait chair. On y trouve une clinique perchée sur une colline, Menlo, l’auteur de comics croisé dans BP 9 et dont l’origine, l’identité, est effleurée dans Et le verbe…, et l’impact d’une histoire sur son lecteur quand le précédent touchait à l’origine d’une fiction, ses racines dans la réalité. Fiction qui pourrait bien être celle qui était restée cachée, secrète, dans le précédent.

L’action se déroule de nouveau à Quinsigamond, double fictif, fantasmé, de Worcester, la ville de l’auteur. Une ville Dans les limbes (Rivages, 2008)postindustrielle, sinistrée.

Sweeney débarque dans la ville. Il est embauché comme pharmacien dans la clinique du Docteur Peck, pas vraiment une promotion, mais dans le même temps, la clinique a accepté son fils comme patient. Danny est dans le coma depuis un an et la clinique est spécialisée et réputée dans le domaine. Même si le docteur Peck paraît étrange, Sweeney ne voulait pas rater l’occasion. Il emménage dans un appartement au sous-sol de la bâtisse qui domine la ville. Quand Danny arrive, il se remet à lui lire les aventures de ses héros. Une série qui s’intitule Limbo et qui met en scène les pérégrinations d’une bande de monstres de cirque ayant fui cette Bohème, déjà présente dans Porno Palace et Et le verbe s’est fait chair, pour un autre pays imaginaire, Gehenna. Ils sont menés par Bruno, un hercule en rupture, et tentent d’échapper au docteur Fliess, tout en croisant la route de Lazarus Cole, le résurrectionniste. Ce monde imaginaire, cette fiction, au départ un comics, a pris de l’ampleur et est devenu l’objet de jeux de cartes, de figurines, de dessins animés, de films et autres produits dérivés. En outre, quand les personnages du monde réel, Peck, Sweeney, ou un des autres membres de la clinique, descendent en ville, ils plongent dans un monde en perdition, le quartier des usines désaffectées, en ruines, peuplé d’êtres bizarres, dont, entre autres, une bande de bikers se surnommant eux-mêmes les Abominations, menée par Buzz Cote assisté de l’Araignée. Une bande de bikers aux desseins peu clairs, installée dans une ancienne usine de prothèses. Désaffectée.

Trois mondes cohabitent. Nous passons de l’un à l’autre au gré des chapitres. De la clinique à la ville, en passant par l’univers fictif du comics dans lequel s’ébattent Chick, le garçon-poulet, Kitty, la naine, Nadja, la fille-homard ou encore Milena, l’hermaphrodite. L’étrangeté d’un endroit déteint sur l’autre, l’étrangeté d’un de ces mondes fictifs s’invite dans les deux autres… Limbo, le titre de la BD, prend des significations différentes selon l’endroit où il est évoqué, des liens apparaissent, les mondes s’interpénètrent. Débordent, se fondent.

L’univers, le tissu de la réalité, se composait de particules de désir ardent, d’une sorte de besoin quantique de communication absolue.

La fiction devient dérangeante et fascinante au fur et à mesure que l’on y progresse. Nous sommes dans les limbes, celles du titre français, les limbes des patients dans le coma, celles de la fiction dessinée, imaginée par Menlo, auteur dont on a déjà croisé les œuvres auparavant, ou les limbes de la ville en voie d’extinction. Celles des couloirs et des chambres de la clinique tout aussi inquiétants que le reste.

Et Sweeney tente de progresser. Pris entre Nadia, l’infirmière, Alice Peck, la fille du patron de la clinique, elle-même médecin, et la bande des Abominations. Il doit faire des choix, doit choisir entre les uns et les autres… Renoncer à ce qu’il a toujours cru.

Néanmoins, susciter un nouveau mode de pensée était un processus précaire, comme d’invoquer les démons.

Jusqu’à ce que les différents mondes se confondent…

C’est un roman qui nous confirme ce que disait le précédent, que la frontière entre la fiction et la réalité est poreuse. Que la fiction influe sur la réalité, comme la réalité influe sur la fiction. Un roman qui nous offre un imaginaire captivant, dérangeant. Naviguant entre un certain gothique, une réalité noire, désespérée, et une bâtisse inquiétante, abritant des docteurs à la limite de la mégalomanie.

Un roman qui nous offre un nouvel aperçu de Quinsigamond, confirmant l’évolution de son auteur, déjà perçue dans le roman précédent, s’éloignant de Bangkok Park ou de la Zone du Canal, endroits jusqu’ici presque centraux, pour s’attarder dans le quartier des usines abandonnées croisé précédemment avec la “Reine des ondes”, le diner boite de nuit de La mort sur les ondes, ou encore l’ancienne usine de papier investie par les Tung puis les “Magiciens” et celle occupée par Kroger, la Bardo, dans Et le verbe s’est fait chair.

Un roman qui gagne en profondeur, à l’instar des précédents, au travers des noms choisis par le romancier. Quinsigamond désignant le nom indien de l’endroit où Worcester s’est construite ; Maisel, ville fictive de cette Bohème qui confirme son importance dans l’univers d’O’Connell, empruntant son nom à l’une des synagogues de Prague, capitale de cette même Bohème ; Gehenna évoquant un endroit biblique, proche de l’enfer ou du purgatoire… Un roman enrichit par cette trinité toujours présente chez O’Connell, les trois points de vue de BP 9, les trois jours de La mort sur les ondes, les trois bobines de Porno Palace, les trois personnages d’Et le verbe s’est fait chair et les trois mondes de celui-ci…

C’est le dernier roman en date d’O’Connell. Un roman marquant qui rend impatient, qui fait espérer que le prochain viendra bientôt. Un roman qui a enfin permis au romancier de toucher du bout des doigts la reconnaissance qu’il mérite.

Jack O’Connell, Quinsigamond et le livre

En 1999, Jack O’Connell nous convie une nouvelle fois dans les rues de Quinsigamond, la ville imaginaire, postindustrielle, qu’il a inventée, sœur presque jumelle de sa propre ville, Worcester.

Qui peut expliquer cette ville ? A qui pourrait bien incomber cette tâche, ce devoir ? Chacun dessine sa propre carte. Et c’est sans doute ainsi que ça doit être. Pensez à la physionomie des rues. Elles semblent exister uniquement pour le spectacle. Forme essentielle et fonction accessoire.

C’est son quatrième roman et il s’intitule Word made flesh. Un an plus tard, il débarque chez nous, traduit par Gérard de Chergé, sous le titre Et le verbe s’est fait chair. En exergue, une citation d’un roman de Paul Auster, La cité de verre, évoquant ce qui préoccupe au plus haut point O’Connell, le langage. Inventé par Adam, d’après Auster, il connut le même sort que l’homme. La citation se conclut ainsi :

L’histoire du paradis terrestre ne relate donc pas seulement la chute de l’homme, mais celle du langage.

La scène d’ouverture est particulièrement marquante, choquante. Glaçante. Un homme est exécuté sous les yeux d’un autre, qui se cache. Une exécution barbare, impressionnante. Tel un animal que l’on aurait voulu torturer, Léo Tani dit Et le verbe s'est fait chair (Rivages, 1999)“le Jarret” est écorché vivant et pendu à un croc de boucher. Ça se passe dans la gare de Gompers, cet énorme bâtiment en ruine, image d’une société jadis prospère, et que nous avons déjà arpenté, notamment à la suite de Sylvia Krafft ou Jacob Kinsky dans le roman précédent, Porno Palace.

Immédiatement après cette scène d’ouverture à ne pas laisser sous tous les yeux, le chapitre suivant nous décrit un autre homme se faisant rosser par deux brutes. Dans une ruelle. Il se fait rosser pour un paquet qu’on le soupçonne d’avoir. Les deux sicaires sont des hommes de main d’August Kroger, l’un des lieutenants d’Hermann Kinsky, le truand originaire de Bohème, débarqué dans Porno Palace, à la tête d’une organisation criminelle. L’homme battu, Gilrein, est chauffeur de taxi et il doit son salut, pour cette fois, à un flic qui fait fuir ses agresseurs. Gilrein est un ancien collègue de Bobby Oster, son sauveur, et ce dernier l’emmène au quartier général de son étrange unité. Une ancienne usine de fabrication de papier, désaffectée comme la plupart des anciennes usines de la ville. Les hommes de l’unité d’Oster se font appeler les Magiciens et Gilrein s’échappe rapidement de cet endroit qui lui rappelle des souvenirs particulièrement tragiques, la mort de sa femme, Ceil, flic aussi. Mort qu’il pleure toujours et que les mots ne parviennent pas à expliquer. Toujours ce langage et ses limites.

Tout ce que nous avons pour communiquer entre nous, c’est le langage. Et ce n’est jamais suffisant. Jamais. Pas le plus petit instant. Et nous continuons quand même. Tout le temps. En faisant comme si ça suffisait.

Outre Gilrein, personnage central, nous suivons plus particulièrement deux autres protagonistes. Le premier est Emil Lacazze dit l’Inspecteur, un flic solitaire, français d’origine, en marge, installé dans un commissariat à l’abandon, ancien jésuite, ancien patron de Ceil et adepte d’une Méthode qui l’a abîmé. La seconde est Wilye Brown, ex-maîtresse de Gilrein, bibliothécaire de Kroger, spécialiste du livre et passionnée par l’histoire d’E.C. Brockden, le premier meurtrier célèbre de Quinsigamond, familicide rendu fou par son amour de l’écrit et des vers. Les bestioles pas ceux qui s’écrivent.

A ces personnages marqués, errants, s’ajoutent des histoires. Elles s’imbriquent pour constituer une fiction étrange, dérangeante, hors norme. Il y a celle de la Rafle de Juillet à Maisel, de cette jeune fille créant une bibliothèque dans son quartier, de ce meurtrier enterrant ses livres dans un dédale souterrain. Il y a cette réalité presque plus incroyable que les morceaux de fiction, le livre et ses trafics, la vente clandestine d’œuvres volées, la production de comics par des enfants enlevés et emprisonnés, des livres fabriqués artisanalement, en un seul exemplaire, une clinique où des expériences inhumaines sont menées…

Toutes ces réalités s’entrechoquent, s’entrelacent, pour créer un monde curieux, au bord de l’abîme. Comme les personnages. Ils s’enfoncent, voient leur passion les condamner, les faire tomber.

La question posée en filigrane de l’intrigue est l’origine d’une fiction. L’origine d’une fiction et son impact sur son auteur. La fiction, cette réalité qui, comme l’autre, n’existe que lorsqu’elle est mise en mots. La fiction qui implique tant de souffrances ou d’avoir souffert…

On se fie aux textes pour raconter une histoire. Souvent, il n’y a pas d’autre matériau disponible. Et, comme il n’y a aucune solution de rechange, aucun moyen de regarder en arrière pour capter notre propre perception de la vérité, nous élevons les textes à un niveau qu’ils ne méritent sans doute pas. Nous les vénérons par nos analyses. Nous les consacrons par le toucher incessant de notre pouce humecté de salive. Nous en arrivons, finalement, à voir en eux davantage qu’une simple représentation, qu’une version – unique – d’une réalité depuis longtemps révolue.

Avec Et le verbe s’est fait chair, Jack O’Connell signe l’un de ses meilleurs romans, un roman labyrinthique, un roman se posant la question du bienfondé de son existence. Un roman nous mettant en garde contre lui-même et préservant une part de mystère, nous donnant à exercer notre imagination, à nous impliquer. Aiguisant notre curiosité, la provoquant…

Le roman d’un grand écrivain, qui trouvera une prolongation dans le suivant, Dans les limbes, paru neuf ans plus tard et ayant, enfin, permis à son auteur d’accéder à une certaine notoriété.

Jack O’Connell, Quinsigamond, photo et cinéma

Trois ans après le précédent, en 1996, paraît un nouveau roman d’O’Connell, The Skin Palace. Il traverse l’Atlantique deux ans plus tard ; sous la plume de Gérard de Chergé, il devient, Porno Palace.

Quinsigamond constitue de nouveau le décor.

Un nouvel aspect de la communication est abordé, l’image. L’image et son pouvoir, après le langage parlé et sa transmission, son impact. L’image, autre forme de langage, autre forme de communication, autre terrain de lutte pour certains. Autre pouvoir.

L’image est ambigüe. C’est nous qui lui donnons tout son pouvoir, qui déterminons si elle nous apportera la plus grande vérité ou le mensonge le plus rassurant.

Mais Porno Palace est avant tout un roman, une fiction, qui nous emmène dans un univers une nouvelle fois décalé, si proche et si différent du nôtre. Un roman qui nous raconte l’étrange parcours d’une femme, sa bizarre épopée. Un apprentissage inattendu.

De Quinsigamond, nous connaissons déjà Bangkok Park, le quartier de tous les trafics, et son hôtel Penumbra, Porno Palace (Rivages, 1996)aménagé par Cortez dans le premier roman, BP 9. Nous connaissons le Wireless, “La reine des ondes” en français, diner ayant évolué en boite de nuit et quartier général des amateurs de radiodiffusion, décrit dans le deuxième roman d’O’Connell, La mort sur les ondes devenu quelques années plus tard Ondes de choc. Nous découvrons à présent le Palace Erotique Herzog, surnommé Porno Palace, propriété d’Hugo Schick. Un cinéma énorme, majestueux, à l’architecture remarquable, très années folles, art déco flamboyant, démesuré. Un cinéma qui s’est converti dans un genre, comme son nom l’indique, un genre dont son propriétaire est également un réalisateur.

C’est dans un autre cinéma que s’ouvre le livre, le Ballard, un cinéma accueillant seulement deux spectateurs lors de la séance décrite. Un adolescent et une jeune femme. Le film projeté est muet, la première version du Fantôme de l’opéra. L’adolescent est venu pour disséquer les plans, la jeune femme pour se changer les idées, tenter d’oublier la découverte de la maladie de sa mère. Deux pages, juste une introduction… La suite se déroule trois ans plus tard. En trois bobines.

Sylvia Krafft est photographe amateur, une amatrice passionnée. Jakob Kinsky est un passionné de cinéma, désireux de réaliser le film dont il est en train de peaufiner le scénario. Il est également le fils d’Hermann Kinsky, l’un des nouveaux maîtres de Bangkok Park, arrivé de Bohème quelques années plus tôt, juif et truand fuyant les pogroms. Jakob, par sa passion, n’est pas tout à fait dans la ligne de la famille, laissant le soin à son cousin de perpétuer une tradition de violence et d’extorsion.

Sylvia vit avec Perry, un avocat en passe de devenir associé du cabinet pour lequel il travaille. Elle est sortie quelques mois plus tôt d’une période d’isolement, à la suite de la disparition de sa mère. Son temps se partage entre Perry, la photographie amateur, ayant aménagé une chambre noire à la cave, et la boutique de vente et de développement de photos pour laquelle elle travaille. Une vie plutôt rangée qui va prendre un tournant surprenant au cours des premières pages de l’histoire. Lors d’une séance de cinéma, dans un drive-in, Perry accepte d’offrir à Sylvia, plutôt que le bijou qu’il souhaitait, un appareil photo, le quatrième de la jeune femme… pas n’importe quel appareil photo, un Aquinas, le stradivarius de la photo, vendu pour rien, d’occasion, dans une annonce dont elle vient de prendre connaissance, au Rib Room, autre lieu connu de Quinsigamond. Dans l’appareil, une pellicule restait, et c’est le début d’une recherche qui va mener Sylvia d’une librairie de livres érotiques au cinéma mentionné plus haut, en passant par un restaurant itinérant, un défilé d’Halloween, les sous-sols et souterrains de la ville aux abords de la gare de Gompers, une séance photo de l’autre côté du viseur… La recherche d’un photographe mythique, invisible, Terrence Propp. Et c’est tout un monde qui la happe, un monde étrange, attirant, effrayant.

Il est pratiquement impossible aujourd’hui de banaliser quoi que ce soit. Cela suppose d’établir des hiérarchies, d’accorder plus d’importance à une chose qu’à une autre. Or […] nous sommes en train de perdre cette capacité-là. […]  On assiste à un nivellement complet. Nous sommes assaillis depuis trop longtemps. Les images nous agressent en permanence. Toujours plus d’images. Toujours plus rapides. Tout le temps. C’est une sorte de gavage médiatique. De toutes les drogues, c’est celle qui rend le plus dépendant. Nous sommes asphyxiés par les images. Notre vision est devenue toxique à force de surabondance. Ce flux constant annihile notre capacité de jugement. Et d’empathie.

Dans le même temps, nous suivons les démêlés du cinéma avec des puritains, ceux de Jakob avec sa famille tandis qu’il tente de donner le change tout en continuant à poursuivre son objectif de réalisation d’un film. Les extrêmes sont aussi effrayant les uns que les autres.

Le passé des personnages s’imbrique dans leur présent pour donner un ton, une atmosphère particulière à l’ensemble. Pour les hanter. Ce n’est pas une œuvre de plus, une œuvre anodine, en passant. C’est un roman fort, prenant, envoutant que nous propose Jack O’Connell, une œuvre dans la lignée des précédentes, brossant un tableau peu reluisant de la société postindustrielle. Une société violente, dominée par les trafics en tout genre, par les luttes de pouvoir et où les moyens de communication constituent un enjeu important. Une société où le langage et l’image priment… Où l’indépendance ou sa quête pourrait être suspecte, voire dangereuse. Et où toute personne lambda peut se perdre…

C’est un roman prenant, plein de références savoureuses qui ne gâtent en rien l’intrigue. Des références au cinéma notamment, à ces films maudits, à leurs histoires légendaires, ou au film noir, un festival Peter Lorre se déroulant à la télévision pendant le temps de l’histoire.

Plus c’est dépouillé, mieux c’est. Désorientation. Crasse citadine. Le plus d’ombres possibles, sans tomber dans le glauque. […] Les angles, les miroirs, les silhouettes.

Jack O’Connell se sert de ces références, utilise ce qui a déjà été fait, pour nous proposer un univers original, fait des univers que nous connaissons, agencé de telle manière que nous en découvrons un nouveau…

Un nouvel univers devenu familier, avec ses quelques repères, le Rib Room, Raymond Todd, le journaliste radio réactionnaire, la gare Gompers en ruine, ou l’appartement occupé par Sylvia et Perry, celui de Hannah Shaw dans le précédent.

Jack O’Connell est décidément un auteur qu’il faut lire. Un grand.

Son roman suivant paraît trois ans plus tard, à l’aube du millénaire, et apparait par son titre dans la lignée des précédents, Et le verbe s’est fait chair.