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David Goodis, James Cassidy et la poisse

En 1951 paraît le sixième roman de David Goodis, Cassidy’s girl. Ce roman marque une évolution chez Goodis puisqu’il est le premier à être publié directement en poche, chez Fawcett, dans la collection Goldmetal. Les suivants le seront également. Comme d’autres, il met du temps à traverser l’Atlantique et ne nous parvient qu’au début des années 80, en 1982 exactement, aux éditions Fayard, traduit par Jean-Paul Gratias. Il sera réédité en 2009 par les éditions Moisson Rouge, avec une préface de James Sallis, avant d’entrer dans le catalogue de Rivages.

James Cassidy est chauffeur de car. Il assure plusieurs fois par jour la liaison Philadelphie-Easton. Il finit justement sa journée et rentre à son appartement. Qu’il trouve dévasté, du sang par terre, et sa femme, Mildred, disparue. Mais elle ne tarde pas à réapparaître, l’affolement n’ayant pas encore gagné Cassidy puisqu’il s’est d’abord dit qu’elle avait de nouveau reçu ses Cassidy's Girl (Payot & Rivages, 1951)amis, que la beuverie habituelle avait dû dégénérer. Epuisé, Cassidy espérait surtout être accueilli par un bon repas… Les bouteilles vides traînent, la vaisselle sale s’entasse dans l’évier, l’appartement est un véritable capharnaüm, mais Cassidy n’a plus qu’une pensée en tête, celle d’affronter Mildred, d’échanger des invectives, sachant que leurs luttes se terminent invariablement au lit… Et qui peut résister au corps de Mildred ? Elle le sait. Mais bizarrement, elle ne veut pas d’affrontement, elle veut juste se changer et ressortir… Pour s’en remettre, Cassidy décide d’aller chez Lundy, l’endroit qu’il a adopté depuis son arrivée à Philadelphie, l’endroit où il a rencontré Mildred, où il sait qu’il la retrouvera, qu’il retrouvera également ses amis. Et où il trouvera à boire.

Cassidy est arrivé à Philadelphie après quelques errances. Pilote d’avion, il a connu une sortie de piste qui l’a envoyé se faire oublié aux quatre coins du pays. Ses pérégrinations, sa recherche de l’oubli, l’ont finalement conduit à Philadelphie et son quartier des docks. En chemin, il s’est mis à sérieusement boire… Alors, quand il entre ce soir-là chez Lundy, alors que sa femme et en grande conversation avec un autre homme, Haney Kenrick, il n’a en tête qu’une idée, celle d’étancher sa soif. Mais dans la salle, à la table de ses amis, une jeune femme est assise, une femme dont il sent que la résolution de boire est plus grande que la sienne. Cette jeune femme, Doris, a besoin d’aide et Cassidy finit la nuit chez elle, se réveillant au matin avec la ferme résolution de la sauver… Mais le passé se répète, on le sait, quoi qu’on face, on ne peut y échapper…

Devant Cassidy, la route s’incurvait. Le flanc d’une colline apparut brusquement et lui cacha le fleuve. La colline était couverte de pâquerettes et de pissenlits. C’était un paysage agréable à l’œil, mais lorsque Cassidy le parcourut du regard, il vit, au sommet de la côte, un grand panneau publicitaire qui conseillait à tout le monde de se mettre à la page et de boire une certaine marque de whisky.

La trajectoire de Cassidy n’est pas sans rappeler celle de James Vanning dans Nightfall ou de celui qui revient hanter les nuits de Clara Ervin dans La garce, voire même celle de Herbert Hervey dans Retour à la vie. Son envie de sauver cette femme est le signe que nous sommes chez Goodis, un invariant dans ses romans comme je l’évoquais pour le précédent, La police est accusée. Un Goodis qui n’hésite plus et plonge résolument dans le noir, reprenant cette trajectoire qu’il avait amorcée avec Cauchemar puis Nightfall. C’est un Goodis qui ne rachète pas, qui n’envisage que difficilement une porte de sortie, tout semble déjà inscrit et la lutte pourrait être vaine. Les femmes ne sont pas forcément ce qu’elles paraissent être, difficiles à cerner, surtout pour un homme aux abois, un homme dont on ne sait s’il se perd un peu plus à chaque instant. En y prenant plaisir…

On aime tous ça, nous, les paumés, les épaves. On en arrive tous à prendre du plaisir quand on descend la pente, pour arriver en bas, au fond, là où c’est doux, dans la boue.

Le style de Goodis est débarrassé de tout excès, de toute inutilité, comme toujours. La construction de son intrigue s’approche de celle du livre précédent avec une installation lente, qui monte et s’étoffe de nombreux retours en arrière avant le rebondissement, il y en a un qui prime, qui lance l’action et permet au suspens, à la tension, de prendre de l’ampleur. Moins fabriquée, moins incongrue, que dans La police est accusée, cette relance permet à l’histoire de prendre une autre profondeur et de redistribuer les cartes de manière intéressante. C’est un roman prenant et résolument noir.

Le choix du noir, un choix qui paraît définitif dans ce roman, l’est-il vraiment ? Le livre suivant de l’auteur, paru un an après, apportera un début de réponse, il sera titré en français Obsession.

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8 réflexions sur “David Goodis, James Cassidy et la poisse

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  2. Curieux destin que celui de l’oeuvre de Goodis: alors qu’il a accédé rapidement chez nous au statut de « classique », plusieurs de ses romans semblent avoir été traduits bien tardivement?

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    • Oui, c’est vrai curieux destin. Quand on regarde les dates des traductions des livres de Goodis, on se rend compte que les parutions se sont succédé à raison pratiquement d’un livre tous les ans de 1949 à 1951 puis de 1954 à 1958… Pas assez pour couvrir toute sa « production ». Il y a eu ensuite un long blanc avant les années 80, avec un regain d’intérêt pour l’auteur, et la publication du reste de ses bouquins, à l’exception de « La pêche aux avaros », sorti à la fin des années 60.
      Je ne sais pas comment l’expliquer, ni comment expliquer le choix opéré, pourquoi celui-ci a dû attendre plutôt que celui-là…
      Même un roman noir comme « Cassidy’s girl » a été oublié. Les mystères du monde de l’édition.

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