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David Goodis, Chester Lawrence et la Rue

En 1952, la même année qu’Obsession, toujours directement en poche, paraît Street of the Lost. Ce roman fait parti de ceux qui ne nous parviennent qu’une trentaine d’années plus tard, lors du retour en grâce d’un auteur dont on dit pourtant qu’il est surtout reconnu chez nous… C’est en 1980 que Clancier-Guénaud en publie sa traduction par Michel Lebrun, sous le titre Epaves. Quatre ans plus tard, il sera adapté par Gilles Béhat, avec l’aide de Jean Herman pour le scénario, sous un titre qui sera adopté pour les publications suivantes, Rue barbare. Une adaptation musclée, libre, qui ne m’a pas laissé un souvenir impérissable, mais qui aura au moins eu le mérite (de mon point de vue) de donner à Bernard Giraudeau l’occasion de montrer qu’il pouvait être un acteur de film noir, ce qu’il confirmera assez remarquablement (toujours de mon point de vue) quelques années plus tard avec Poussière d’ange d’Edouard Niermans.

Chester Lawrence rentre chez lui après le travail. Il est soudeur, réparateur de rails. Il parcourt Ruxton Street, la Rue, comme chaque soir. Sauf que, cette fois, il est appelé par une femme, étendue sur la chaussée. Sauf que, cette fois, sans savoir pourquoi, il répond à cet appel, lui qui ne s’est jamais Rue barbare (Clancier-Guénaud, 1952)mêlé de ce genre d’affaire. Lui qui garde un profil bas, qui reste indifférent à tout ce que la Rue peut engendrer comme violence.

Il avait profondément imprimé dans son esprit que la Rue ne réussirait jamais à le corrompre. Mais tout aussi profondément, il avait conscience qu’il ne pourrait jamais s’en évader.

C’est une petite chinoise, en tenue d’infirmière, une nouvelle habitante de Ruxton Street qui l’interpelle et, après avoir hésité, il l’aide à se relever. Elle a été attaquée mais elle l’assure que tout ira bien et il poursuit son chemin. Jusqu’à chez lui, jusqu’à sa femme Edna et sa belle-famille qu’il entretient. Une famille de bons à rien, d’alcooliques. Plus tard, alors qu’il s’apprête à manger, assis chez Sam, en face d’Edna, il voit, à travers la vitrine du bar, la petite chinoise qui avance lentement, très lentement, et qui tombe à nouveau. Cette fois, c’est Sam qui court la relever. Sam, un autre exemple d’homme qui a appris à fermer les yeux, à ne rien voir, ne rien savoir de la violence qui règne dans la Rue. Leurs certitudes vont être mises à mal. Peut-on vraiment fermer les yeux sur tout, devenir invisible ?

Aucun homme n’est partout, chaque homme est quelque part.

Quelques minutes plus tard, Hagen pénètre dans le troquet et demande à Chester “Chet” Lawrence de ne pas se mêler de cette histoire. Qu’il a des vues sur la petite chinoise et que ce qu’il lui a fait subir ce soir n’est qu’un prélude…

Le passé de Chet lui revient alors, ce passé qu’il a enfoui bien au fond de sa mémoire, ce passé dont il ne veut plus se souvenir. Ce passé dont Hagen fait partie, un passé de petite délinquance, dont il s’est éloigné avant qu’elle ne devienne trop grave. Hagen, lui, a continué. Devenant petit à petit celui qui règne sur Ruxton Street. Celui qu’il faut redouter, celui dont on doit avoir peur… mais Chet n’a pas peur et il accepte de le retrouver plus tard chez Bertha. Bertha, un autre retour vers le passé.

C’est une intrigue ramassée, concentrée sur quelques heures, deux jours à peine, que nous propose Goodis avec ce huitième roman. Les retours en arrière sont peu nombreux, juste suffisants pour comprendre Chet Lawrence, le personnage central. Personnage qui est de chaque page, quasiment de chaque ligne. Un personnage qui semble happé malgré lui dans une histoire dont il ne veut pas, même si sa vie n’a rien d’enviable. Un personnage de la Rue, cette Ruxton Street dont David Goodis fait un des pivots de son roman. Cette rue qui modèle ceux qui y vivent…

A quoi ça sert, l’école ? Tout ce qu’on apprend, c’est dans la Rue. C’est la Rue le seul grand tableau noir que personne n’efface jamais, et qui donne toutes les leçons imaginables, tous les bons points et toutes les punitions.

Nous sommes d’emblée dans cette ambiance de misère, de survie au jour le jour, que Goodis avait déjà approchée, une fois directement, avec Cassidy’s Girl. A d’autres reprises, il y était arrivé, ou s’en était approché, pour en repartir comme avec Obsession ou La garce. Nous sommes de plein pied dans ce bas-quartier de Philadelphie, un bas-quartier où l’on nait, où l’on vit puis on meurt. Le quartier de Chester Lawrence. Chester qui, pour survivre, a choisi de raser les murs mais qui, comme d’autres personnages de Goodis, va tout à coup se réveiller et être tiraillé entre trois femmes, Edna, sa femme, Bertha, l’amie d’enfance oubliée et la petite chinoise, déclencheur de l’intrigue.

Le roman de Goodis monte en puissance mais, pour la première fois, il est habité dès le début par la violence. Une violence qui semble être dans les gènes de beaucoup d’habitants de la Rue, les ruxtoniens comme Goodis finit par les appeler.

C’est au final un roman prenant, résolument noir, qui s’inscrit parfaitement dans l’évolution du romancier, dans son œuvre. Une confirmation. Un roman qui fait parti de ceux qu’il faut lire. Un auteur qui fait parti de ceux qu’il faut lire, un de ceux qui ont marqué le roman noir de leur empreinte.

Toujours sur un rythme élevé, Goodis publie deux romans l’année suivante, en 1953, Le casse puis La lune dans le caniveau.

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4 réflexions sur “David Goodis, Chester Lawrence et la Rue

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