Harry Crews, Shereel Dupont et les Turnipseed au Blue Flamingo

En 1990, deux ans après Le roi du KO, paraît un nouveau roman de Harry Crews, Body. Il est traduit quatre ans plus tard par Philippe Rouard sous le même titre pour les éditions Gallimard et sa collection “La Noire”. Comme le précédent, il tourne autour de personnages ayant sué dans des salles à s’entraîner pour s’élever. Après Eugene Biggs, le boxeur, nous suivons cette fois Shereel Dupont, bodybuilder ou culturiste.

Au Blue Flamingo, hôtel de Miami sur le point d’accueillir le concours mondial Cosmos de culturisme, Shereel Dupont se prépare. Elle n’a plus eu ses règles depuis trois mois en raison du régime qu’elle suit, un régime à base de protéines en poudre et du minimum vital d’eau. Un régime imposé par son entraîneur Russel Morgan autrefois connu sous le nom de Russel Muscle, celui qui Body (Gallimard, 1990)arbitrait un match d’Eugene Biggs dans le roman précédent, celui qui s’entraînait et s’offrait en spectacle au côté de Marvin Molar dans La malédiction du Gitan. Il a pris sous sa coupe Shereel pour faire d’elle la championne du monde et ils sont sur le point d’aboutir. En entrant dans la chambre où Shereel se cloître et s’observe dans la glace, il trouve que son corps n’est pas assez sec, les muscles pas assez marqués et pour résoudre le problème, il lui propose un exercice inédit, un exercice éprouvant, en se déshabillant. La séance de copulation est intense, rageuse… Le décor, qu’ils ont fait voler en éclat, est planté, nous sommes à la veille du concours et tout ne peut se justifier que par rapport à celui-ci, même si un grand trouble rôde pour tous ces athlètes vivant des vies chastes, monacales. Un trouble imposé par ce corps, et ses hormones, qu’ils tentent de dominer, de sculpter.

La séance achevée, Shereel a la silhouette rêvée, quelques grammes de moins. Alors qu’elle se repose, les souvenirs remontent, ceux du chemin parcouru pour en arriver là. De ce boulot de secrétaire pour lequel elle avait postulé au gymnase de Russel et de ce vers quoi il l’a entraînée… un changement en profondeur, au point de se choisir un nouveau nom, celui qu’elle porte désormais, jetant derrière elle celui de ses origines géorgiennes, Dorothy Turnipseed…

Mais pour ce qui doit être son couronnement, sa famille débarque. Une famille issue de la Géorgie profonde, celle des paysans, des masses laborieuses. Les Turnipseed (en français, “graine de navet”) débarquent et bousculent tout…

Leur comportement et leurs tenues n’ont rien de conforme à l’événement. Alphonse, le père, porte son chapeau en toute circonstance, Earnestine, la mère trimballe et nourrit son obésité, Turner, le fils, a le corps entièrement couvert de poils, Moteur, l’autre fils, ne jure que par la mécanique, Earline, la fille, a hérité du physique de la mère, et le dernier de la bande, Harry Barnes, dit Tête de Clou ou Clou plus simplement, est un ancien du Viet Nam, revenu détruit par cette guerre, ayant recours à la violence presque systématiquement, et quasiment fiancé à Dorothy… Tout ce petit monde n’est pas préparé à côtoyer ceux qui gravitent dans le milieu du culturisme et la rencontre va provoquer quelques étincelles.

Harry Crews nous offre un roman singulier. Un roman qui, dans un premier temps, frôle le burlesque, le comique à la limite du grand guignol, rappelant presque Tim Dorsey, autre romancier centré sur la Floride. Les Turnipseed observent au bord de la piscine un candidat au concours qui prend une position pour impressionner ses futurs adversaires, dans la concentration, ses yeux se font vitreux, et la famille se précipite pour le sauver, croyant à un malaise… Ce comique glisse petit à petit, sans en avoir l’air, vers plus de sérieux, plus de profondeur. Deux mondes se scrutent et tentent de cohabiter. Pas simple. Deux mondes tentent de se comprendre à la manière de l’échange entre Shereel et Clou :

– Tu as quitté les tiens pour venir dans ce monde de pourris et perdre ton âme, tu le sais ?

– Ce n’est pas mon âme qu’on va juger demain. C’est mon corps. Ici, le corps est roi. Tu comprends ça, Clou ? Le corps.

Les enjeux sont multiples lors de cette compétition et au long de ces pages. Outre la question de la transformation du corps, il y a ces sacrifices consentis et puis, il y a l’issue du concours qui désignera la gagnante. Concours qui se joue principalement entre Shereel et Marvella. Shereel a une silhouette féminine préservée quand Marvella est un monstre de musculature qui pourrait en remontrer aux hommes et dont la différence corporelle avec ces derniers n’est plus si marquée. L’une nourrie de manière respectueuse quand l’autre a recours au dopage… Une philosophie en affronte une autre…

Mais Crews, quant à lui, s’intéresse aux doutes de chacun, ceux de Shereel pour ses sacrifices et son avenir, ceux de Billy Bateman, le bodybuilder sauvé sur le bord de la piscine et qui ne fantasme que sur les femmes bien en chaire, celles qui se nourrissent comme il aimerait pouvoir le faire, ceux des entraîneurs, et ceux de Clou, qui prend du recul et cherche à accepter un monde qui pourrait paraître fou… Un monde qui se cherche, comme souvent chez l’auteur, qui cherche une nouvelle croyance. Le culte du corps peut-il sauver les âmes ?

C’est un roman dans lequel il faut faire l’effort de rentrer, dont il faut accepter de suivre l’évolution, les circonvolutions, pour y progresser. Jusqu’à une fin, ce concours, qui apporte une joie indicible et dont le résultat peut être porteur de toutes les réactions…

Clou, rongé par la folie de la violence et de la guerre, apparaissant, au final, comme le personnage le plus proche du lecteur.

En attendant que les sept bouquins de Crews n’ayant pas bénéficié d’une traduction traversent l’Atlantique, à la manière des Portes de l’Enfer récemment, il ne nous en reste plus qu’un. Le dernier roman dans la bibliographie de l’écrivain qui nous est parvenu est publié cinq ans plus tard et s’intitule Des savons pour la vie

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Harry Crews, Eugene Talmadge Biggs, boxeur à La Nouvelle-Orléans

En 1988, dix ans après son récit autobiographique, Harry Crews publie un nouveau roman, The knockout artist. Ce n’est pas le premier depuis Des mules et des hommes mais les deux qui l’ont précédé ne sont toujours pas traduits en français. The knockout artist l’est en 1990 par Nicolas Richard pour la “série noire”, devenant Le roi du K.O. dans la langue de Léo Malet.

Eugene Talmadge Biggs patiente dans une chambre à La Nouvelle Orléans. Il patiente en comptant les costumes, plus d’une centaine, qui sont alignés dans le dressing qui lui fait face. C’est qu’il est dans une de ces immenses demeures du quartier chic de la Le roi du K.O. (Gallimard, 1988)ville. Il patiente en tenue de boxeur quand deux personnes entrent dans la pièce. Deux personnes qui se proposent de l’encadrer, deux personnes en tenue de coach ou de manager. Deux personnes dont même le sexe n’est pas clairement défini et importe peu, l’essentiel est qu’ils aient leur place dans le spectacle qui va commencer. Un spectacle organisé dans la vaste bâtisse de L’Huitre à l’occasion d’une soirée ayant pour thème la boxe, justement… Eugene en sera le clou. Lorsqu’il traverse la pièce où est installé le ring, Eugene constate que tout le monde est habillé soit en boxeur, soit en manager, soit en sparring-partner. Il monte sur le ring et est présenté par Russell Muscle, tout droit sorti de La malédiction du gitan. L’originalité d’Eugene et qu’il s’affronte lui-même et se met KO d’un crochet à la mâchoire. Un véritable KO. Car Eugene a la mâchoire particulièrement sensible.

En débarquant du comté de Bacon à Jacksonville en Floride, il n’avait pourtant pas ce défaut. Quand après plusieurs petits boulots, il est tombé entre les mains de Budd Jenkins, tout semblait normal. Budd, ancien boxeur, l’a pris sous sa coupe et entraîné, il est devenu alors un boxeur prometteur au déplacement rapide, encaissant les coups sans ciller, gagnant tous ses combats aux points… Jusqu’au jour où, pour remplacer un boxeur, Budd accepte qu’il boxe au Madison Square Garden de New York, dans une rencontre télévisée, face à un jeune espoir… Et c’est le KO. Le premier. Un KO qui le transforme, puisqu’à partir de ce moment le moindre coup au menton l’envoie au tapis, le voyant ne se réveiller qu’une fois transporté au vestiaire. Une transformation qui anéantit toutes les promesses qui étaient en lui et, après un nouveau KO, Budd l’abandonne à La Nouvelle Orléans, lieu de son dernier combat…

Difficile de deviner que La Nouvelle Orléans était en pleine crise, songea-t-il, que tous les voyants étaient au rouge, lorsque l’on regardait tous ces gens fêter Dieu sait quoi au beau milieu de la nuit. Mais il savait depuis longtemps que La Nouvelle Orléans était un cirque, un cirque non itinérant mais un cirque quand même. Et les gens allaient toujours au cirque, aussi bien en périodes fastes qu’en périodes néfastes.

Il y rencontre Charity, riche héritière et étudiante en psychologie, qui l’héberge et en fait l’objet d’étude de sa thèse. Elle lui trouve par la même occasion un moyen de subsistance, celui de s’exhiber, de s’offrir en spectacle, de se mettre KO, satisfaisant ainsi la curiosité malsaine du public.

… la plupart des gens attendent de voir quelqu’un se mettre K.O. – pour ainsi dire. C’est la nature humaine. Ce n’est pas joli joli, mais c’est vrai. Tiens, est-ce que tu as déjà entendu parler de ce qui se passe quand quelqu’un est au septième étage d’un immeuble à New York ? Qu’y a-t-il en bas dans la rue ? Toute une foule. Et qu’est-ce qu’ils hurlent […] ? Ils crient Saute, saute, saute. Ils ont envie de voir le pauvre diable s’envoyer au tapis pour de bon.

Mais Eugene n’a pas complètement perdu ses esprits et les choses pourraient changer quand il se voit confier par M. Blasingame, alias l’Huitre, la responsabilité d’entraîner un boxeur, charge qu’il partage avec Pete, son dernier adversaire devenu son ami…

Harry Crews prend le temps d’installer son personnage, de nous en faire percevoir les questionnements, les doutes et le dégoût qu’il s’inspire lui-même. Il prend le temps de nous décrire une société dans laquelle la place d’Eugene semble être, une société décadente, abîmée, qui n’est pas ce qu’elle paraît. Une société où les plus fragiles ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

La rédemption possible d’Eugene, son retour à un statut estimable, un statut qui lui permettrait de se regarder en face, n’est pas simple. D’autant qu’il doit en même temps composer avec Charity et son étude déstabilisante, avec Pete qui se prend de passion pour Tulip, une prostituée fragile et Jake, call-girl lesbienne et plus paumée qu’il n’y paraît…

Rien n’est clair dans ce roman, les motivations des uns et des autres sont compliquées, cachées, incompréhensibles même par eux-mêmes. Et Eugene débarqué de sa Géorgie pourrait bien être au final le seul à ne pas encore être détruit, le seul à pouvoir encore avoir prise sur son destin, le seul à pouvoir faire de ses doutes un moteur…

C’est un roman singulier de l’auteur de Car, un roman qui n’est pas tout à fait ce qu’il paraît être, un roman plein d’incertitudes. Un roman incertain.

Une vie, un livre… c’est pareil. Un livre c’est toujours une vie. Parfois la vie de celui qui l’a écrit, parfois la vie de quelqu’un d’autre. Parfois les deux.

Le roman d’un auteur qu’il ne faut pas éviter, un auteur qui provoque le malaise tout en nous forçant à nous interroger. Un auteur à lire, décidément.

Le roman suivant d’Harry Crews reprend une autre composante de La malédiction du gitan, après la boxe, ce sera la musculation avec Body.

Harry Crews dans ses premières années

En 1978, Harry Crews commet un récit autobiographique. A la recherche de ses racines, celles qui seraient dans un lieu clairement délimité, il se penche sur ses premières années dans cette Géorgie qu’il a quittée par la suite pour aller d’un endroit à l’autre, renonçant à toute attache. A la recherche de ses origines, il retourne, par la pensée, vers ce coin de Géorgie, le comté de Bacon, où il est né, ce coin qui renferme ses premiers souvenirs et même ceux qui les ont précédés. Ceux de son père, parti travailler en Floride pour revenir ensuite… Ça s’intitule A childhood : The biography of a place et nous parvient, traduit par Philippe Garnier en 1997, sous le titre de Des mules et des hommes : une enfance, un lieu. Et c’est l’un de ses meilleurs livres, sinon le meilleur, peut-être parce qu’il s’y livre complètement, ou qu’il nous fait remonter à la source de ses talents de conteurs.

On vit dans un monde qu’il est possible de découvrir, sauf que la plupart de ce qu’on découvre reste un mystère complet qu’on peut certes identifier – même se défendre contre – mais jamais comprendre.

Nous sommes donc en Géorgie, dans le comté de Bacon, le seul endroit sur terre que Crews peut considérer comme celui de ses origines même s’il a beaucoup voyagé depuis, même s’il n’y a pas passé une grande partie de son existence. Mais il y a passé les Des mules et des hommes (Gallimard, 1978)premières années de sa vie, celles qui restent en vous que vous le vouliez ou non, celles qui vous façonnent le plus profondément. Et ce qui l’a marqué, ce qui s’est inscrit dans sa chaire, commence avant même sa naissance. Cela commence avec ce père qu’il a très peu connu, ce père qui a d’abord cru qu’il ne pourrait pas avoir d’enfants. Parti en Floride comme nombre de Géorgiens avant lui, il est revenu au pays d’abord s’exhiber, exhiber sa réussite, puis épouser celle qui lui a tapé dans l’œil, la sœur de son meilleur ami. Pour elle, et les enfants qu’elle lui donne, contre toute attente, il se met à travailler du matin au soir dans les fermes qu’ils louent, en fermage ou en métayage. Ils finissent même par acheter la leur et c’est là que nait Harry Crews. Il côtoie son père très peu de temps, ce dernier finissant par se tuer à la tâche. C’est son oncle qu’il appellera daddy, le frère de son père ayant épousé sa mère, en secondes noces. Viennent alors les années qui vont marquer Crews de manière indélébile, dans son esprit et dans sa chaire. Les anecdotes s’enchaînent, des souvenirs d’une époque et d’un lieu, des souvenirs qui malgré leur apparente simplicité vont s’imprimer, dans l’esprit de Crews, sur le papier et dans notre mémoire, à nous lecteurs privilégiés de ce témoignage.

L’enfance de Crews, les années de ces cinq, six, sept ans, oscille entre deux pôles principaux, les histoires racontées et les histoires vécues. Deux pôles qui vont l’amener à vivre bien des péripéties. Les premiers faits saillants de son existence. Deux pôles qui constituent son apprentissage. Et ont certainement fait de lui l’homme qu’il est devenu.

Hommes et femmes racontaient des histoires pleines de violence, de maladie et de mort. Mais avec les femmes, les histoires n’étaient jamais allégées d’un peu d’humour, mais au contraire remplies de visions d’apocalypse. Les hommes ils pouvaient raconter les histoires les plus atroces, ils arrivaient toujours à vous faire rire. Les histoires des hommes étaient des histoires qui tournaient autour du caractère, pas des circonstances, et ils connaissaient toujours les gens dont ils causaient. Mais les femmes elles répétaient souvent des histoires sur des gens ne connaissaient ni n’avaient jamais vus, et en conséquences, comme le caractère comptaient pour des prunes, les histoires étaient aussi dépouillées et froides qu’un mythe ou qu’une légende.

Les premières années de Crews sont proches de la terre et surtout proches des animaux. Du chien Sam, premier compagnon, ou compagnon de son premier souvenir, avec lequel il a des conversations. Il y a ensuite les animaux croisés dans la ferme, les limaces sur les feuilles de tabac, les mules qui aident au champ, les opossums ou les cochons que l’on mange…

Crews ne croise que peu d’enfants avant d’aller à l’école, il y a d’abord son frère et surtout les enfants de la famille qui travaille pour la sienne, des noirs employés et logés à la ferme. Son premier compagnon de jeu, un garçon de son âge, s’appelle Willalee Bookatee, il donnera d’ailleurs son prénom à un personnage de son premier roman, Le chanteur de Gospel, personnage sur lequel s’ouvre le roman. Willalee a une petite sœur, Lotti Mae, qui donnera elle aussi son nom à un personnage de Crews, dans La foire aux serpents.

Avec Willalee, il invente des histoires à partir de catalogues de vente par correspondance, il en vit… Avec la grand-mère des deux enfants, Tatie, il en écoute, des histoires frôlant parfois le surnaturel, dotant certains animaux de pouvoirs impressionnants, notamment les serpents et les oiseaux, animaux qui prendront leur place dans deux de ses fictions, La foire aux serpents, citées plus haut, et Le faucon va mourir.

La seule façon de se colleter au monde réel c’était de le contrecarrer avec un de votre invention.

Des histoires, le petit Harry en entend aussi par la force des choses, cloué au lit pendant de longues semaines, il écoute les adultes raconter ce qui s’est passé ici ou là…

J’avais déjà appris – sans le savoir – que tout ce qu’il y avait dans le monde était plein de mystères et de pouvoirs incroyables. Et que ce n’était qu’en faisant les choses comme il fallait – de façon rituelle – que nous tous on pouvait s’en sortir. Inventer des histoires dessus ce n’était pas pour comprendre ces choses-là mais pour pouvoir vivre avec, s’en accommoder.

Il s’imprègne.

C’est raconté dans un style brut, proche du langage des gens du coin. Pour faire revivre une époque, l’écrivain travaille sa prose, une prose qui nous parvient quelque peu modifiée par la traduction, barrière inévitable mais aussi volontaire, car le style adopté par l’auteur, fait de répétitions et d’un vocabulaire qui nous est étranger, aurait pu rebuter, c’est ce que nous en dit son traducteur en introduction. Mais il a su garder cette impression de rugosité. Et cette façon de raconter qui était un moyen important pour transmettre la mémoire et acquérir une culture commune.

C’est un grand livre. Apre comme la vie de Crews et ses expériences particulièrement douloureuses, une immobilisation sans raison connue et un accident lors de l’ébouillantage des cochons qui en ont fait un homme si avide d’histoires racontées ou à raconter.

Après ce récit, deux romans suivent qui n’ont pas encore été traduits, mais l’œuvre est toujours en cours de traduction. Dix ans plus tard, il y aura Le roi du K.O.

David Goodis, Calvin Jander en eaux troubles

En 1967, quelques semaines après sa mort, est publié par Banner l’ultime roman de Goodis, Somebody’s done for. Il traverse l’Atlantique rapidement puisqu’il est traduit par Jean Rosenthal en 1968 pour la “série noire”, sous le titre de La pêche aux avaros. Un Goodis qui ne peut se renier.

Un homme est dans l’eau, sans une terre à l’horizon, il y est depuis tellement de temps qu’il sait qu’il ne pourra plus résister bien longtemps. Un orage l’a surpris alors qu’il partait pêcher et maintenant il n’a plus rien à quoi se raccrocher, quand il entend le bruit d’un moteur. Un moteur qui s’approche.

Ainsi débute l’intrigue. Calvin Jander n’est pas secouru par le canot à moteur qui lui tourne autour avant de repartir mais une La pêche aux avaros (Gallimard, 1967)bouée a été jetée là ou est tombée, peu importe toujours est-il qu’il peut regagner la terre ferme… Enfin ferme, c’est une zone de marais qu’il rejoint. Exténué, il s’endort sur la petite plage sur laquelle il a échoué. Une femme vient le chercher alors qu’il risque de nouveau la noyade, la marée étant montante. Une femme dont le visage lui semble familier, sans qu’il sache si cette impression n’est pas due à ce qu’il vient de vivre et aux émotions que cela a provoqué. Recueilli dans une cabane, elle s’occupe de lui mais ils sont bientôt découverts par un autre homme, l’un de ceux qui étaient dans le bateau et qui a refusé de le sauver.

Calvin Jander se trouve bientôt au milieu d’une bande de truands. Lui le publiciste, sa vie ne tient plus qu’à un fil parce qu’il a découvert bien malgré lui ce repère, cette planque. Mais, alors que la menace monte, une seule pensée trotte dans sa tête, celle de cette femme belle à couper le souffle et qu’il est de plus en plus sûr d’avoir déjà croisée.

Et cette pensée devient une obsession dont il ne peut se défaire.

Calvin Jander, publiciste, fait curieusement penser à un autre publiciste, un illustrateur alors que lui est dans la documentation. Il fait furieusement penser à James Vanning, celui de Nightfall. Il y fait penser pour plusieurs raisons, deux principalement, sa rencontre avec des truands et cette mémoire qui lui joue des tours et qu’il veut retrouver. Le rapprochement est intéressant car il s’agit d’un des meilleurs Goodis, de mon point de vue, et qu’il correspond à une période que le romancier avait abandonnée depuis longtemps. A ce premier aspect vient s’en ajouter un deuxième qui n’a pas toujours été un ingrédient de l’auteur, une femme fatale. Une beauté à laquelle on ne peut résister et sur laquelle il ne semble y avoir aucune prise, un peu comme Doris dans Cassidy’s Girl ou même Edna dans La blonde au coin de la rue, voire Dorothy dans Retour à la vie mais peut-être est-ce parce que je veux y voir une boucle se boucler.

Cet aspect de l’histoire qui en devient le centre apporte à l’intrigue une ambigüité qui en fait toute la richesse. Jander s’accroche à sa volonté de retrouver la mémoire même si cela devait le perdre. Il s’y accroche comme si il avait enfin trouvé un sens à sa vie et comme si le fait de se plonger pleinement dans cette recherche puis d’en accepter les conséquences allait de soi. On le sent gagner de la force, de la volonté, alors que son avenir devient plus incertain. Alors que cette partie de pêche initiale se transforme en une course aux ennuis, comme le titre français le suggère.

Quant au titre original, savoir qui est cette personne faite pour… et pour quoi ? C’est une ambigüité qui s’ajoute. Difficile de dire quelles sont les pensées réelles des personnages, Goodis ayant abandonné ce qu’il avait pourtant adopté depuis quelques livres, ces monologues intérieurs nous faisant pénétrer les pensées intimes d’un personnage.

Ce retour en arrière avec une intrigue ressemblant plutôt à celles qu’il explorait au début des années 50 et cette façon de traiter ses personnages datant de la même époque, on en vient à se demander si ce roman posthume ne serait pas plutôt de ces années-là, période prolifique de l’auteur. S’il ne s’agit pas d’un roman jamais publié sorti des tiroirs après sa mort et peut-être contre sa volonté…

C’est en tout cas une œuvre d’une grande qualité rappelant si c’était nécessaire l’écrivain remarquable qu’était David Goodis. Et dont il faut lire l’ensemble de l’œuvre !

David Goodis, Corey, flic et malfrat

En 1961, quatre ans après L’allumette facile, le dix-septième roman de Goodis est publié chez Gold Medal, il s’intitule Night Squad. C’est le dernier qui le sera du vivant de son auteur. Le précédent avait repris les thèmes récurrents du romancier, nous proposant un roman comme on en avait déjà lu d’autres sous sa plume. Cette fois, il lorgne du côté des tenants de la loi et de leurs opposants, environnement qu’il n’avait exploré qu’une fois dans La police est accusée. Traduit une première fois l’année suivante par Jean Debruz pour le compte de la “série noire”, sous le titre de Les pieds dans les nuages, il l’est de nouveau en 2010 par Christophe Mercier pour les éditions Rivages & Payot sous un nouveau titre, Ceux de la nuit.

A la sortie d’un bar, trois voyous molestent un ivrogne pour lui prendre son argent. De l’autre côté de la rue, un homme les observe. Un homme que l’un des trois connaît et dont les deux autres ont entendu le nom. Celui qui le connaît se sent obliger de traverser la rue, l’homme lui demande ce qu’ils ont pris et prélève une partie du butin. Fort de cette somme il se dirige vers un bar pour se désaltérer… et peut-être plus. Corey Bradford est un ancien flic, tout juste viré pour corruption lors d’une opération Ceux de la nuit (Payot & Rivages, 1961)destinée à redorer l’image de la police. Il n’a plus d’insigne, plus de moyen de corrompre. Plus de plaque de métal avec laquelle échanger, car il avait des conversations avec…

Dans le bar où il se rend, le Hangout, il croise Carp, un type qui ne boit qu’en volant les verres des autres consommateurs et qui est invariablement poursuivi par Nellie, la femme chargée de l’ordre dans le débit de boisson. Un peu plus loin, à une table dans un coin, Corey aperçoit son ex-femme, Lilian, qu’il n’avait pas croisée depuis des années. Elle lui apprend qu’elle s’est remariée et il la voit boire pour la première fois. Mais l’argent, le peu d’argent qu’il a dans les poches, l’attire vers l’arrière-salle, celle où on joue. Il y entre mais n’est pas autorisé à s’asseoir. Celui qui règne sur l’endroit, Grogan, lui donne toutefois le droit de regarder… Deux hommes cagoulés entrent alors et veulent emmener le caïd, celui-ci finit par céder mais Corey intervient et les descend… La cote de l’ex-flic remonte alors puisqu’il est engagé à la fois par Grogan pour retrouver le commanditaire de son enlèvement et par les Night Squad, unité de la police aux méthodes pas forcément orthodoxes. Corey Bradford accepte les deux propositions, décidant de jouer double-jeu parce qu’il ne sait que choisir de la loi ou de l’argent promis par Grogan s’il mène à bien sa mission.

L’action est ramassée sur quelques jours et le parcours de Corey a tout d’une dégringolade, allant de situation difficile en situation inextricable. Corey trinque et trinque encore, tiraillé par une ancienne morsure de rat, voyant son petit monde se réduire inexorablement, être détruit pièce par pièce. Il ne lutte pas seulement contre lui-même, pas seulement contre une organisation criminelle ou contre la police mais également contre un troisième groupe, une association de malfaiteurs prête à tout pour mettre à mal le rapport de force existant de ce quartier du Marais.

Corey dérive d’une conversation avec son nouveau patron à un échange avec le chef de l’unité qui l’a accueilli, en passant par ses rencontres avec les différents acteurs du quartier. Il démêle petit à petit l’écheveau qui pourrait le conduire à son but mais plus il s’approche de la vérité plus les attaques sont dangereuses, violentes et tendues.

Goodis, comme à son habitude, promène son personnage. Il lui impose un parcours du combattant, d’un règlement de compte dans un terrain vague à un autre dans une maison renfermant un magot en passant par une fusillade dans les marécages et un échange de coups dans un bureau du Night Squad, les affaires de Corey Bradford sont sur une pente savonneuse. Et Goodis nous le raconte sans fioritures, dans un style tout à l’économie, direct, nous donnant accès, comme il en a pris l’habitude, aux cogitations de son personnages.

Ce n’est peut-être pas le meilleur roman de Goodis mais c’est un roman intéressant car il transpose les figures habituelles de l’auteur, ses figures imposées, dans un contexte renouvelé, celui de la lutte entre police et grand banditisme. Il n’est pas au niveau des plus belles réussites du romancier, telles que Cauchemar, NightfallRue Barbare, La lune dans le caniveau ou Sans espoir de retour.

Il emprunte toutefois les figures habituelles de l’univers romanesque de Goodis et les agence d’une nouvelle manière. Carp est ainsi un avatar du Eddy de Tirez sur le pianiste, du Hart de Vendredi 13 ou du Whitey de Sans espoir de retour. Il fait parti de ces personnages rescapés de la première période de l’auteur, celle qui était plutôt centrée sur la classe moyenne. Mais contrairement aux précédents, Carp n’est qu’un personnage secondaire, le centre étant cette fois, et pleinement, comme pour la deuxième facette de l’œuvre du romancier, un quartier, un quartier peu fréquentable, un quartier que l’on ne quitte pas, un quartier ouvrier, miséreux. Un quartier où certains malfrats font régner leurs lois et où ceux qui s’y opposent sont promis à l’enfer.

C’est un roman noir comme on en lit peu, d’une grande qualité et dont le rythme, la montée en puissance, vous amènent sans effort à tourner les pages, à aller jusqu’à la conclusion de cette lente désagrégation d’un homme… ou de son rachat…

L’ultime roman de Goodis paraîtra six ans plus tard, quelques semaines après sa disparition, il s’agit de La pêche aux avaros.

Franz Bartelt, la mort de la mère

En septembre dernier est paru un texte de Franz Bartelt, Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux, aux éditions du Sonneur dans la collection Ce que la vie signifie pour moi dirigée par Martine Laval. Il s’agit d’un texte court, presqu’un témoignage, dans la lignée de Je ne sais pas parler, un texte nous racontant les deniers jours d’une mère vus par son fils… Comment il l’accompagne, comment il affronte cet événement inéluctable.

Le fils, narrateur de l’histoire, a pris l’habitude d’une visite quotidienne à sa mère. Elle vit à Charleville, ville proche de chez lui. Il lui rend visite chez elle pour lui préparer son repas du soir, discuter et voir si tout va bien. Il lui rend visite et, à travers les petits Depuis qu'elle est morte elle va beaucoup mieux (Sonneur, 2015)moments qu’il raconte, nous suivons l’évolution de cette femme se détachant petit à petit du monde. Mêlant son passé au présent, mêlant ses souvenirs au quotidien. S’emmêlant. Elle prépare ainsi le repas pour sa mère morte depuis quarante ans, se dit qu’elle doit écrire à sa sœur disparue depuis une quinzaine d’années. Elle s’accroche pour rester indépendante, rester chez elle. Son fils essaie de la confronter à la réalité, de mettre en contradiction ses souvenirs et ce qu’elle raconte de ses journées. Mais est-ce indispensable ?

Puis l’état de la vieille femme évoluant, elle se retrouve à l’hospice, “résidence pour personnes âgées” en langage politiquement correct. Son détachement se poursuit.

Finalement, rendre visite à ses parents âgés, c’est venir les regarder mourir et s’habituer à cette pensée atroce de leur dénouement et de notre vie sans eux, qui étaient notre dernier rempart. Une fois qu’ils sont morts, la vie travaille à nous presser de les rejoindre, évidemment. Notre tour est arrivé. Nos plus fidèles alliés ont lâché prise. Nous sommes en première ligne et nous savons qu’il n’y aura même pas de bataille.

C’est un superbe texte que Bartelt nous donne à lire. Un texte tout en délicatesse, un texte écrit à coups d’observation, de petits moments du quotidien, n’oubliant pas d’être drôle, suprême élégance. Un texte écrit dans un style concis, simple, ciselé.

Un livre très émouvant tout en restant léger et profond à la fois.

Car face à l’un de ses parents qui s’éloigne, nos perspectives évoluent.

Si j’avais un vœux à formuler en frottant la lampe, ce serait celui de ne jamais avoir à laisser à la mort le soin de faire tout le travail. Je tiens beaucoup à me détruire avec les égards que l’homme se doit à lui-même, en abusant de toutes les préméditations imaginables, le vin, le tabac, les repas entre copains dans les graillonneries crapuleuses de la zone frontière, les promenades dans les bois et le long des ruisseaux, la lecture, l’écriture, les plaisanteries de mauvais goût, la musique à fond les biscottes, la mauvaise foi, la contestation politique, l’effervescence antireligieuse et bien d’autres manigances de salubrité personnelle.

A travers l’observation de moments a priori anodins, Bartelt fait remonter en nous, sans les provoquer, ces questions que l’on refoule parfois, que l’on tient à distance…

Un petit bijou qui nous rappelle que les livres sont là pour nous aider à vivre, nous rendre les choses plus légères et nous pousser à réfléchir, en provoquant quelques émotions, tant qu’à faire… Une œuvre de santé publique.

David Goodis, Rif et son odyssée

En 1957, David Goodis voit son seizième roman publié, Fire in the Flesh. Il paraît l’année suivante en France, traduit par Alain Glatigny pour la “série noire”, sous le titre de L’allumette facile. Une traduction rapide qui permet de maintenir chez nous le rythme des parutions de l’auteur.

Une femme court dans la nuit, tentant de garder son avance sur la police. D’une ruelle, elle débouche dans un terrain vague où gisent des carcasses de voiture. Elle se dirige vers l’une d’elle et y trouve celui qu’elle cherchait, Rif, de son vrai nom, Andrew Landon Rainey. Rif n’est pas en état, particulièrement imbibé, assommé au muscat, sa boisson de prédilection. Cora doit le traîner, L'allumette facile (Gallimard, 1957)le tirer, le soutenir, pour l’emmener à l’abri des forces de l’ordre qui ne tardent pas à débarquer dans le cimetière de voitures. Elle l’amène jusqu’à son appartement, un lieu qu’il connait pour y venir de temps à autre quand son cœur ou celui de Cora lui en dit. Mais ce soir, la situation est tout autre… Un incendie s’est déclaré dans le garage de Lew Dagget, cinq personnes y ont péri. Dont Lew Dagget. Rif est connu pour sa passion à allumer des feux un peu partout, il est également de notoriété publique qu’un différend l’a opposé récemment à Dagget, ce dernier lui a lancé un marteau au visage alors qu’il s’apprêtait à gratter une allumette pour incendier une poubelle du garage… Rif est d’autant plus dans de sales draps qu’il ne se souvient de rien. Impossible de se rappeler ce qu’il a fait de sa nuit.

Cora et Rif en sont là quand des coups sont frappés à la porte de l’appartement de la jeune femme. Rif s’échappe juste à temps mais il parvient à entendre celui qui s’invite chez Cora. C’est Clem’ Dagget, le frère de feu le garagiste. Il est également à la recherche du pyromane. Mais il n’est pas du même côté de la loi que ses autres poursuivants. L’affaire se corse.

Rif fuit d’un endroit à l’autre, d’un refuge à l’autre, cherchant à comprendre, à se remémorer. Les personnes qu’il croise au cours de son odyssée nocturne font remonter des souvenirs oubliés. Des souvenirs qui tissent des liens avec la victime… Clem’ Dagget luttant contre son frère, se battant avec lui, quand Cora avait tenté de les séparer. Lew Dagget emmenant Leila, la belle-fille de son pote de beuverie, Burt Pomfret, alors qu’elle n’avait que dix ans… Les souvenirs remontent mais la situation ne gagne pas en clarté.

Rif est un homme connaissant les mêmes doutes qu’un autre personnage de Goodis, James Vanning de Nightfall, des doutes sur sa culpabilité. Un homme hanté par une scène qui n’est pas sans rappeler l’ouverture de Rue barbare. Un homme qui doute, qui doit vivre avec un sentiment de culpabilité permanent, comme nombre de personnages du romancier, Hart de Vendredi 13, par exemple. Et, à l’instar de ses derniers romans, Goodis privilégie la voix intérieure du personnage, un monologue à la première personne, pour nous raconter les réflexions de Rif.

C’est une fuite permanente qui rapproche Rif du danger, un peu plus à chaque pas, à chaque étape. Et au fur et à mesure, Rif s’approche de ses propres difficultés, de quelques vérités… Les uns après les autres chacun vit un moment décisif qui va changer sa vie, lui faire prendre les rails auxquels elle semblait prédestinée.

Du roman noir, du Goodis, sans conteste, sans doute pas l’un de ses plus marquants, contrairement au précédent, Tirez sur le pianiste !, pas l’un des plus remarquables, mais un roman qui se lit avec plaisir, qui s’inscrit parfaitement dans une œuvre aux thèmes récurrents. L’intrigue et le style faisant bon ménage, un style simple, direct.

Il faudra attendre quatre ans pour lire le roman suivant, Ceux de la nuit.