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Emile Gaboriau, Mlle Henriette et Sarah Brandon

En 1870, la même année que celle de la parution de La vie infernale, le nouveau roman de Gaboriau est publié par les éditions le Dentu après être paru dans Le petit journal, il s’agit de La clique dorée. C’est une histoire dans la droite lignée de l’évolution marquée par la précédente, un roman social qui n’oublie pas pourtant de nous donner une vision plutôt sombre de la société dans laquelle il se déroule, le second empire finissant et ses intrigues de salon, mues par l’unique appât du gain.

Tout commence dans un immeuble d’habitation. Un immeuble à la réputation peu reluisante, 23 rue de la Grange-Batelière, sans que l’on sache très bien pourquoi. C’est le branle-bas, l’occupante d’une chambre de bonne est retrouvée à l’agonie après avoir tenté de se suicider. Mlle Henriette est La clique dorée (Dentu, 1871)secourue par les occupants de l’immeuble et plus particulièrement par le père Ravinet, qui prend la direction des opérations et décide même de prendre en main la jeune demoiselle après l’incident. Le père Ravinet est un brocanteur, un homme mystérieux arrivé quelques années plus tôt sans que l’on sache exactement d’où il venait. Il prend la jeune femme sous sa protection après avoir lu les deux lettres qu’elle avait écrites au moment de sa tentative de suicide, l’une destinée à M. de Brévan et l’autre au comte de la Ville-Haudry. Alors qu’elle a repris conscience et que le docteur est passé, Ravinet revient et Henriette se demande si elle peut lui faire confiance et ce qu’elle pourrait lui dire de son passé… vers lequel ses pensées reviennent…

Le passé d’Henriette débute avant sa naissance, l’auteur n’adopte pas son point de vue pour nous le raconter, il remonte plus loin que les souvenirs de la jeune femme. Ce retour dans le passé débute avec le comte de la Ville-Haudry, sa réputation et sa vie sur les bords de Loire, non loin des Rosières. Un comte qui vit en célibataire jusqu’à la mort de sa gouvernante… Il épouse ensuite une jeune femme modeste mais intelligente, Pauline de Rupert, une femme qui va savoir le soutenir sans qu’il en prenne conscience, une femme qui va savoir le manipuler pour en faire ce qu’il rêve d’être. Henriette est leur fille et elle est élevée à Paris, dans l’hôtel de la famille, par une mère aimante et un père qu’elle apprend à admirer. Malheureusement, la mort frappe et Pauline de la Ville-Haudry succombe à une rupture d’anévrisme. Elle qui n’a jamais été véritablement heureuse, sauf pour sa fille, elle qui a renoncé à son amour de jeunesse mais dont elle a introduit le jeune frère, Daniel Champcey, dans la famille, voyant avec joie sa fille Henriette et le jeune marin se rapprocher, tomber amoureux.

Après la mort de la comtesse, le comte se perd, fréquentant un tout autre monde que celui qu’il connaissait, un monde d’apparences, où même les identités de chacun s’avèrent trafiquées, fabriquées, où les origines sont falsifiées, l’exotisme permettant de cacher un passé douteux beaucoup plus proche.

tous ces brillants nomades à nationalité douteuse, dont les revenus semblent hypothéqués bien moins sur de bonnes terres au soleil, que sur la bêtise et la crédulité humaine…

Le comte finit par tomber dans les filets d’une jeune intrigante à la beauté parfaite, Sarah Brandon, qu’il choisit d’épouser malgré sa réputation sulfureuse et les réticences de sa fille… Champcey et Henriette ne parviennent pas à empêcher le mariage, on intrigue même pour qu’ils le soutiennent. Puis ils sont séparés et poussés vers les malheurs…

C’est un roman qui obéit aux lois du genre, avec moult rebondissements pour tenir en haleine ses lecteurs. Mais c’est également un roman qui s’attache à décrire certaines évolutions dangereuses de la société. Gaboriau nous offre des portraits hauts en couleur et une intrigue ou les passions sont exacerbées. On y trouve deux personnages aux idéaux élevés jusqu’à la naïveté, Henriette et Daniel, un vieux beaux sur le retour, des intrigants mus par le seul appât du gain, ces spéculateurs sans moral qui profitent de cette argent facile que la société spéculative produit. Des nouveaux venus dénoncés par l’un des personnages les plus marquants des romans de Gaboriau, André devenu duc de Champdoce.

Comment vit tout ce monde-là, et de quoi ?… Mystère !… Mais ça vit et ça vit bien, ça a ou ça paraît avoir de l’argent, et ça brille, grouille, intrigue, tripote, ça pose et ça s’impose… Si bien que toute cette clique dorée s’aidant, se poussant, se faufilant, finira par tenir le haut du pavé… […] Vous me direz que je ne suis pas dans le mouvement… c’est vrai. Je tends volontiers la main aux ouvriers que j’emploie et qui gagnent rudement leur vie, je ne la donne pas aux louches personnages en gants paille sans autres titres que leur impudence et qui n’ont d’autre moyen d’existence que leurs ténébreuses intrigues.

C’est un roman prenant qui explore le passé de chaque personnage pour comprendre comment on peut en arriver là. Un roman qui nous offre des manipulations, un jeu sur les sentiments, qui nous dépayse, allant jusqu’en Cochinchine. Un roman prenant et haletant, comme le roman populaire en produisait au XIXème siècle. Mais c’est un roman également riche car profond, qui explore l’âme humaine et ses recoins sombres de même que ceux qui sont plus lumineux. L’amour peut en perdre certains quand il en élève d’autres.

C’est un roman haletant, un roman populaire, qui marque de nouveau une évolution après celle amorcée dans le précédent. Les alliances se font et se défont mais deviennent fortes quand elles unissent des personnages proches, honnêtes contre malhonnêtes. Les retours en arrière sont légions mais sont désormais inscrits dans l’intrigue et sa progression, destinés à éclairer le présent quand cela devient nécessaire. Le père Ravinet rappelle les justiciers des romans précédents dont Lecoq et Tabaret sont devenus les archétypes. L’intrigue mêle des sujets déjà brassés précédemment, les banques et les exactions de leurs employés comme dans Le dossier 113, les professionnels de la manipulation comme dans Les esclaves de Paris, les victimes au cœur pur et les femmes fortes formant presqu’un club tant elles sont abondantes dans l’œuvre du romancier. Ici, Mlle Henriette et Sarah Brandon en sont deux membres remarquables, fruits de leur éducation, du milieu dans lequel elles sont nées, elles n’en sont pas moins audacieuses, courageuses, portées par leurs sentiments… Quand les hommes sont plus d’un bloc, à l’exception peut-être du père Ravinet.

Ce roman marque la fin d’une période pour Gaboriau, une période de transition après la série des Lecoq, une période qui s’achève avec la fin du second empire. La société telle qu’elle existe va s’inviter dans l’œuvre de l’écrivain, il va se détacher de la noblesse dans laquelle il avait surtout inscrit ses intrigues, une microsociété ayant sûrement les mêmes défauts que l’autre, mais offrant la possibilité d’en parler sans le dire véritablement.

Après une pause jalonnée de nouvelles, deux romans vont succéder à La clique dorée, deux romans remarquables dans l’œuvre de l’auteur, car à part. Ce sera d’abord La dégringolade, un règlement de compte avec le second empire, puis La corde au cou, le roman peut-être le plus abouti de son auteur.

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8 réflexions sur “Emile Gaboriau, Mlle Henriette et Sarah Brandon

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    • Bonjour Oncle Paul,
      Meilleurs voeux également pour 2015.
      J’ai vu effectivement, sur un site particulièrement recommandable, un article concernant cette parution qui sera de mes acquisitions prochaines.
      Amitiés.

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