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Emile Gaboriau, Raymond Delorge et le second empire

En 1872, paraît un nouveau roman de Gaboriau, après publication en feuilleton dans Le Petit Journal. Il paraît alors que l’écrivain vient de marquer une pause, ne publiant que des écrits plus brefs, engagé qu’il a été dans la lutte armée, à la suite du siège de Paris par les Prussiens. Ce roman s’intitule La dégringolade et offre une nouvelle toile de fond à l’œuvre de l’écrivain. Quand je parle de nouvelle toile de fond, je veux dire qu’il s’appuie d’une manière nouvelle sur son époque. Jusqu’ici, le romancier s’était attaché à décrire celle-ci à travers ses contemporains et leurs relations, au travers surtout d’une partie de la société qui l’entourait, la noblesse et son inadaptation à l’évolution de la société. Il avait déjà touché à l’histoire récente dans la première enquête (chronologiquement) de Lecoq, Monsieur Lecoq, et sa description de la lutte entre deux noblesses, celle d’un empire déchu et celle d’une monarchie sur le retour… Nous n’étions plus alors dans l’actualité brûlante mais bien à une époque fraîchement historique. Cette fois, avec ce nouveau roman, Gaboriau s’attaque à une période venant juste de s’achever, le règne de Napoléon III.

Alors qu’ils prennent un dernier verre dans un café, Le Périclès, boulevard de Clichy, trois hommes entendent les bruits d’une agression de l’autre côté du rideau baissé pour se cacher de la marée-chaussée. Après avoir forcé le patron à leur ouvrir, ils ramènent la victime, un jeune homme. L’un d’entre eux, médecin, le docteur Legris, affirme qu’il suffira d’un peu de repos pour que cette agression ne soit plus qu’un souvenir. Et pour rassurer la victime, il s’offre à le soigner pour que l’agression ne s’ébruite pas, pas même auprès de ses proches. En l’occurrence, sa mère et sa sœur.

Et c’est ainsi que le docteur Legris apprend à connaître Raymond Delorge, un jeune homme renfermé, avare de confidences… Seulement, une autre La dégringolade (Dentu, 1872)aventure, achevant de les rapprocher, va également pousser Raymond à se dévoiler un peu. Une lettre anonyme lui ayant donné rendez-vous, il devient témoin, en compagnie de Legris, d’une bien étrange scène dans le cimetière de Montmartre. Une femme et un homme, protégés par deux acolytes, forcent une tombe, en ouvrent le cercueil pour constater l’absence de corps à l’intérieur. Devenus suspects, leur observation ayant eu lieu la nuit, après la fermeture du cimetière, les deux hommes cherchent à comprendre. Et Legris pensant que l’explication peut se trouver dans le passé de son nouveau compagnon, celui-ci lui raconte l’histoire de sa famille. Celle de son père et de sa mère.

Le général Delorge était un homme s’étant fait tout seul, à force de bravoure. Il avait épousé Elisabeth de Lespéran après avoir été subjugué par sa beauté. Un mariage d’amour qui ne put se faire qu’après quelques luttes. Le couple baignant dans le bonheur, voyagea au gré des mutations du soldat… Delorge prenant de l’importance, il fut rappelé à Paris et s’y rendit malgré ses réticences, sa femme l’ayant convaincu de ne pas quitter l’armée. Ses doutes s’avérèrent fondés, il mourut dans la nuit du 30 novembre au 1er décembre 1851, dans des conditions peu claires. Lors de ce qui ressemblait plus à un assassinat qu’à un duel. Les jours suivants rendirent l’affaire plus sombre encore puisque Louis-Napoléon Bonaparte, le prince-président, commit son coup d’état. Et que Delorge, à n’en pas douter, aurait été des opposants à cette prise de pouvoir… Le président et ses sbires ayant besoin du soutien de l’armée pour parvenir à leurs fins, la disparition de Delorge apparaît comme particulièrement opportune. D’autant que l’assassin du général n’est autre que l’un des proches du prince, M. de Combelaine, et que le soldat est mort au palais de l’Elysée… Mais l’enquête menée pendant les affrontements consécutifs au coup d’état puis alors que celui-ci a réussi ne peut que conclure à un non-lieu…

Mme Delorge mène alors sa propre enquête, avec l’aide de son voisin, M. Ducoudray, et d’un avocat, Me Roberjot. Elle mène l’enquête et fomente sa vengeance. Associant ses enfants à sa rancœur, son fils, Raymond, ainsi que Jean et Léon Cornevin, les fils d’une autre femme, l’épouse du seul témoin de la mort de son mari, disparu mystérieusement ensuite.

C’est l’humble, c’est le chétif que le puissant dédaigne, qui bien souvent est cause de sa perte. Il suffit du déplacement d’un grain de sable pour que l’édifice le plus solide en apparence s’écroule.

Gaboriau se place résolument du côté de l’opposition dans ce roman. Il invente des personnages, dans le sillage de Napoléon III, qui en rappelle étrangement d’autres, bien réels ceux-là (De Morny, Haussman ou même l’empereur lui-même). Des personnages qui profitent du second empire pour s’enrichir, prospérer, en devenant des initiés notamment des grands travaux dont se charge le baron Haussman, en spéculant sur ceux-ci. Gaboriau décrit un empire battit sur la répression et le déni de justice, sur l’étouffement de la vérité, sur les passe-droits, l’abus de pouvoir et la soif d’argent. Il décrit un empire où la dictature interdit les journaux ne restant pas dans la ligne, enferme les opposants et ceux qui pourraient lui nuire sans autre forme de procès. Un empire battit sur la violence et le crime…

Triomphant, redouté, reconnu depuis des années, un gouvernement brave toutes les oppositions et se rit de toutes les attaques : il a ses créatures, ses juges, ses gendarmes, son armée, il se croit et il trouve des gens pour le croire éternel… Mais voici qu’un beau matin un inconnu se rend au cimetière, épelle sur une tombe un nom oublié et le crie à pleine voix… Et il suffit de ce nom pour que ce gouvernement si fort s’écroule en quelques jours.

Alors que les trois garçons grandissent, prennent le relais de l’enquête de leurs mères, nous assistons à l’évolution du régime à l’origine de leurs malheurs. Les guerres pas toujours victorieuses ou avortées, l’argent dont une garde rapprochée seule profite… Le moins que l’on puisse dire, c’est que le tableau, sous la plume de Gaboriau, n’est guère reluisant.

Mais le roman n’est pas que le précurseur de ce que fera un autre Emile, Zola, avec les Rougon-Macquart, c’est aussi un roman-feuilleton, un roman populaire. La politique et ses côtés sombres n’en sont pas les seuls ressorts, les sentiments font aussi l’objet de grands enjeux, de chantage, de négociations… Tout se monnaie, l’argent semble être le seul souci de ceux qui dirigent l’empire. L’argent et ce qu’il peut acheter pour paraître, les toilettes des dames, les fêtes, le jeu… Paris n’est plus qu’un refuge pour les noceurs de tous poils. Et pour l’argent, on peut faire bien des choses, négocier même ce qui ne semble pas négociable… Mais les justes attendent leur heure, plus ou moins maîtres de leurs nerfs, se cachant, agissant dans l’ombre pour certains…

Et c’est avant tout Raymond Delorge qui est au centre du récit, en trois tomes et six parties. Il est élevé dans cette volonté de vengeance de sa mère, une femme forte, une femme fatale. Il avance avec ce poids sur les épaules et est témoin de la recherche de Laurent Cornevin par son fils Jean, de différentes malversations de la part de ceux qu’il a appris à détester. En grandissant, il ne doit pas, il ne peut pas se laisser emporter par les passions que peut connaître un jeune homme… Sa vie reste étroitement liée au régime sous lequel il grandit.

La première partie est courte, quelques chapitres pour exposer les questions que se posent Valentin Legris quant au passé de celui qui est devenu son ami. Contrairement à ce qu’il faisait avec les Lecoq, Gaboriau donne moins d’importance au suspens qu’au retour en arrière qui constitue finalement la trame principale du roman. Cette évolution correspond à celle que l’on avait déjà observée dans un roman précédent, La vie infernale, et qui s’est confirmée dans le suivant, précédant La dégringolade, La clique dorée.

Gaboriau a imaginé une intrigue dont les moments forts, les rebondissements sont ceux de l’histoire et des affres des gouvernements successifs du second empire. La dégringolade dont le titre parle étant celle de cette période… Il a également de nouveau imaginé une femme forte, Simone, à l’image de ses héroïnes précédentes, Marguerite, Camille, Madeleine, … Une femme qui rachèterait presque à elle seule les noirceurs de ses contemporains. Une femme originaire du même endroit, sur les bords de Loire, que le comte de la Ville-Haudry et sa femme, croisés dans l’opus précédent.

Est-ce un règlement de compte ? Un règlement de compte tel qu’il n’aurait pu l’écrire sous Napoléon III ? Une manière de se dédouaner d’avoir travaillé pour un quotidien qui a continué de paraître sous cette dictature qui se voulait éclairée ?

C’est, en tout cas, un roman policier, sans policier et avec de vrais morceaux d’histoire dedans, comme on en rencontrera beaucoup par la suite… Gaboriau ne cesse d’innover, mêlant les genres les uns aux autres. Même si par moment, et pour la première fois en ce qui me concerne, peut se faire sentir l’urgence de sa production, de ce rythme du feuilleton dont il faut rendre les épisodes en temps et en heure.

Reprenant le rythme d’avant, alors que La dégringolade a fini de paraître dans Le Petit Journal et connaît les honneurs de l’édition, le suivant commence à être lu dans les pages du quotidien, ce sera La corde au cou, peut-être son chef-d’œuvre puisqu’il fait le lien entre ses deux dernières périodes romanesques, la judiciaire et la sociale.

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2 réflexions sur “Emile Gaboriau, Raymond Delorge et le second empire

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