Stuart Neville, Albert Ryan et les relents nauséabonds de l’Urgence en république irlandaise

En 2013, Stuart Neville publie son quatrième roman, Ratlines. Un roman qui s’échappe pour un temps de notre époque et de l’Irlande du Nord, un roman qui laisse souffler Jack Lennon, pour mieux se concentrer sur une autre période marquante de l’histoire récente et ses conséquences. Une autre période sombre.

En arrivant en France, ces jours-ci, le roman ne change pas de titre sous la traduction de Fabienne Duvigneau.

Alors qu’il vient d’assister à un enterrement, Helmut Kraus est braqué dans son hôtel. Il est chargé de délivrer un message à l’un de ses amis, Otto Skorzeny. Pour être sûr que le message parvienne à son destinataire, son assaillant confie l’enveloppe au cadavre de Kraus.

Albert Ryan est appelé à Dublin pour rencontrer le ministre de la justice, Charles Haughey. Il se voit chargé de l’affaire et donner l’ordre de collaborer Ratlines (Rivages, 2013)avec Skorzeny, véritable instigateur de l’enquête. Plutôt inhabituel pour un soldat, membre des renseignements irlandais. Mais il faut dire que l’affaire commence à prendre de l’ampleur puisque Kraus est le troisième ancien nazi, réfugié en république d’Irlande, à se faire occire pour passer le message à Skorzeny… autre ancien nazi et assumant de grandes responsabilités, au point d’être un interlocuteur privilégié du gouvernement, un hôte de marque, choyé par le pays… Plutôt difficile comme réalité. L’affaire devient d’autant plus sensible que le président des Etats-Unis, John F. Kennedy, doit visiter le pays d’ici quelques semaines, nous sommes en 1963.

Ryan mène l’enquête, croise ses parents, harcelés à cause de l’engagement de leur fils dans l’armée anglaise pendant la récente guerre mondiale, l’Irlande étant restée neutre. Il est invité chez Skorzeny, y rencontre une superbe rousse, Celia Hume, et tente de mener son enquête sans trop satisfaire à des demandes penchant du côté de l’immoralité, de cette collusion que Neville avait déjà décrite et dénoncée dans ses précédents romans, collusion du crime et de la politique…

C’est un roman d’espionnage, dont le personnage central trinque, prend des coups et même plus, où il doit frayer entre des forces opposées issues de ces récents événements qu’en république irlandaise on a nommé l’Urgence, cette seconde guerre mondiale dont le pays s’est tenu éloigné, peut-être pour ne pas combattre au côté de l’ennemi anglais. C’est un roman d’espionnage en trois parties, “soldat”, “résistant” et “collabo” pour rester dans l’ambiance. Un roman avec des anciens nazis, des membres du mossad, des anciens militaires francs-tireurs…

C’est un roman avec de vrais morceaux d’histoire, Skorzeny, Haughey, ont existé et se sont révélés aussi pourris que Neville les présente, jouant avec leur image, avec l’argent et le pouvoir… Le jeune ministre de la justice étant devenu plus tard premier ministre. Il y a même des réfugiés bretons tel ce Célestin Lainé, indépendantiste s’étant engagé au côté des nazis pour mieux lutter contre la France, ennemi commun.

Un roman qui nous dénonce une après-guerre trouble, jusque dans son titre, allusion au réseau qui aida les anciens nazis à quitter leur pays et à s’offrir une vie ailleurs, plus tranquille, où couler paisiblement leurs vieux jours. Une après-guerre peu glorieuse pour l’Irlande… Une après-guerre où l’argent devient une arme…

Stuart Neville nous offre, agrémenté de tout ça, un véritable roman d’action, lorgnant du côté de Le Carré. D’après ce que j’ai entendu dire sur Le Carré. J’ai appris pas mal de choses en m’intéressant aux à-côtés de ce roman, par curiosité. Skorzeny, Haughey et Lainé me sont moins des inconnus désormais. Si un roman suscite la curiosité, c’est déjà bien. Même si j’ai moins accroché à l’intrigue que pour les autres Neville.

J’ai moins accroché mais je m’y suis laissé prendre, laissé aller… Peut-être que je suis gourmand mais, avec de tels éléments, le roman aurait pu être plus long, plus approfondi… Impression de survol. De mon point de vue, bien sûr.

Ça reste néanmoins un bon moment de lecture.

Le prochain roman de Stuart Neville pourrait ne pas tarder à débarquer chez nous puisqu’il est paru l’année dernière du côté de Belfast sous un titre qui changera sûrement en nous arrivant, The final silence.

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David Goodis, Kerrigan et la lune au-dessus de Vernon Street

En 1953, paraît un deuxième roman de David Goodis, après Le casse, c’est The Moon in the Gutter. Contrairement au précédent, il fait parti de ces livres de Goodis qui mettent du temps à nous parvenir, puisque sa traduction, signée Danièle Blondil, n’est publiée qu’en 1981 chez Fayard, sous le titre de La lune dans le caniveau. Il fait également parti, cette fois comme le précédent, des bouquins du romancier adaptés au cinéma. Pour celui-ci, ce sera par Jean-Jacques Beineix…

Comme souvent chez Goodis, nous sommes directement dans l’histoire. Pas de tergiversation, c’est direct et ça vous plonge tout de suite dans l’ambiance, ça vous happe. Difficile après ça de reposer le livre, pour moi en tout cas.

Au bord de la ruelle qui débouchait dans Vernon Street, un chat gris attendait qu’un gros rat émerge de sa cachette. Le rat avait disparu à toute allure dans la cabane en bois par une fente de la cloison, et le chat inspectait tous les trous en se demandant comment il avait bien pu s’y glisser. Dans l’obscurité moite d’une nuit de juillet, vers minuit, le chat attendit là plus d’une demi-heure. En s’éloignant, il laissa les empreintes de ses pattes sur le sang séché d’une jeune fille qui était morte là, dans la ruelle, sept mois auparavant.

Une scène anodine qui, au détour d’une phrase, ne l’est soudain plus. Une scène anodine que l’on lit tranquillement et qui soudain vous entraîne…

Il n’y a pas que le sang séché dans la ruelle qui reste, il y a aussi son souvenir et le souvenir de sa fin dans la tête de Kerrigan. William Kerrigan est le La lune dans le caniveau (Fayard, 1953)frère de Catherine, celle qui s’est suicidée là après avoir été violée. Celle dont la mort n’a pas été éclaircie, la police se contentant du constat brut. Kerrigan ne peut s’empêcher de chercher, sans trouver. Alors, quand son frère, Franck, lui apprend que depuis un peu moins d’un an un drôle de type traîne dans le quartier, un riche qui n’a rien à faire dans Vernon, Kerrigan est intrigué… Il part à la rencontre de ce Channing dans le bar de Dugan. Et c’est parti pour quelques heures qui vont bouleverser Kerrigan, lui faire perdre pied, remettre en cause bien des choses… A commencer par Vernon Street, cette rue à laquelle il appartient, comme Chet Lawrence appartenait à Ruxton Street dans Rue Barbare.

Et c’est une nouvelle fois une femme qui amène le doute. Loretta, la sœur de Channing subjugue Kerrigan. Au point qu’il ne sait plus ce qu’il veut, que son envie de quitter son quartier, celle qu’il avait du vivant de Catherine, reprend de la force, s’impose à nouveau… Mais il y a Bella, la fille de Lola, la compagne de son père. Bella avec qui il envisage un avenir. Et il y a toujours le sang séché dans la ruelle… juste à côté de cet endroit appelé Vernon Street et qui ne vit que pour lui-même, qui ne peut s’offrir aucun luxe, même les plus simples.

Sous la splendeur vermillon du soleil couchant, l’immense magnificence d’un ciel d’opale, les citoyens de Vernon Street n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il y avait là-haut, ils ne se donnaient même pas la peine de lever les yeux pour voir. Tout ce qu’ils savaient, c’était que le soleil était encore haut et que ça allait être une nuit sacrément chaude.

C’est un roman sans concession de Goodis. On pourrait finir par s’y habituer, mais non. Pas moi.

C’est un roman qui demande un effort. Il faut accepter cette description d’un monde sans espoir, cette description de personnages coincés dans une vie, dans une rue d’où il est quasiment inimaginable de sortir. A moins de réussir à se défaire de l’énorme fardeau que chacun porte sur ses épaules…

C’est un roman direct, violent, comme peut l’être l’existence dans ces recoins du monde peu reluisants, peu accueillants mais où pourtant, parfois, des étrangers s’aventurent, comme les Channing. Comme Loretta, cette femme qui empêche de penser.

C’est un des romans marquants de Goodis.

L’année suivante, en 1954, trois romans de Goodis paraitront, trois romans qui nous arriveront dans le désordre, comme d’habitude… Le premier à être publié outre-Atlantique s’intitulera chez nous La blonde au coin de la rue.

Craig Johnson, Walt Longmire au sommet des Bighorn Mountains

En 2011, paraît la septième aventure du shérif du comté d’Absaroka, Hell is empty. Elle nous arrive cette année, un peu avant le printemps, saison habituelle des apparitions de Longmire, traduite comme toujours par Sophie Aslanides pour les éditions Gallmeister, sous le titre Tous les démons sont ici. Il ne faudra peut-être plus attendre le printemps pour les prochains opus, de l’autre côté de l’Atlantique leur parution s’est accélérée, avec une par an jusqu’en 2012 puis à raison de deux annuelles ensuite…

Les deux titres, l’original et le français, pourraient sembler sans rapport mais ils sont en fait les deux parties d’une même tirade de La tempête de Shakespeare, citée en début d’ouvrage. L’autre citation en ouverture du livre provient de L’enfer de Dante Alighieri… Décidément.

Nous avions quitté le shérif Longmire après une aventure en demi-teinte, Molosses, une aventure qui m’avait paru plus tiède que les autres bien que se déroulant en plein hiver. Une aventure plus légère, moins enthousiasmante que les précédentes… Il ne restait plus qu’à espérer que ce n’était qu’un léger fléchissement et non l’amorce d’une lente perte de qualité de la série. Comment Longmire et Johnson allaient-ils rebondir ?

Nous sommes en mai, une saison normalement annonciatrice de redoux dans notre hémisphère. Mais le comté fictif d’Absaroka, il ne faut pas l’oublier, Tous les démons sont ici (Gallmeister, 2011)se situe dans le Wyoming, sur les contreforts des Bighorn Mountains. Et le temps n’est pas clément tandis que Longmire et son adjoint basque Saizarbitoria convoient trois prisonniers pour les livrer à d’autres ; ils ont rendez-vous avec le FBI et les deux shérifs des comtés avoisinants. Après un arrêt pour se ravitailler, ils repartent vers leur point de rencontre à bord de leur fourgon cellulaire. Les trois prisonniers sont dangereux, des meurtriers, mais celui que Longmire redoute le plus est Raynaud Shade, un indien, silencieux et difficile à cerner. Un homme qui fait peur et qui a semé la mort sur son chemin. L’endroit où ils doivent rejoindre les autres services de police leur semble incongru mais ils comprennent que le choix n’est pas anodin lorsqu’ils y parviennent. En effet, le FBI a amené là Shade car il a avoué avoir caché un cadavre dans le secteur, un secteur qui peut être soit dans le comté de Longmire, soit dans celui de Joe Iron Cloud ou encore celui de Tommy Wayman. Autre explication, celle de la présence de trois shérifs au point de rendez-vous. Finalement, après une brève recherche, le lieu où a été caché le cadavre se révèle être à la limite des trois comtés mais précisément dans celui de Longmire… Lui qui espérait être rentré le soir même, ayant un dîner où il est sûr que lui sera annoncée la date du mariage de Cady, sa fille… Après quelques discussions, il préfère rester sur place, ou plutôt y revenir, et bien lui prend car les prisonniers se sont fait la belle, laissant derrière eux un carnage. Une poursuite s’amorce…

Une poursuite qui nous ramène plus d’un an en arrière, un an dans la vie de Longmire, c’est-à-dire au premier épisode de la série, Little Bird. Une poursuite en haute montagne et dans laquelle le shérif d’Absaroka se lance avec la ténacité qu’on lui connait. Mais affronter la haute montagne n’est pas qu’une affaire de ténacité, de résistance, d’autant plus quand le blizzard, les tempêtes de neige se succèdent. Le physique et le mental doivent s’épauler mutuellement. Dans sa chasse à l’homme, Longmire va rencontrer quelques soutiens, Omar Rhoades, croisé dans Little Bird, le millionnaire féru de chasse, et Virgil White Buffalo, l’indien crow géant, celui d’Enfants de poussière, réfugié dans les montagnes pour ne plus se frotter aux hommes.

La première fois que j’avais rencontré Virgil, j’avais essayé de lui écraser le larynx, et notre relation avait été verbalement très inégale. A ma grande honte, je dois avouer que je ne l’avais pas cru tellement intelligent – un jugement que j’avais rapidement rectifié quand je découvris que sous le front épais se cachait un esprit raffiné capable de jouer aux échecs à un niveau de grand maître.

Le crow va l’aider, le soutenir et l’accompagner dans une poursuite qui voit se réduire petit à petit ses adversaires, se resserrant autour de Raynaud Shade. Mais que peut-il vouloir faire ? Le chemin qu’il empreinte est un cul-de-sac qui s’achève au sommet de la chaine de montagne, le Cloud Peak… Et Longmire s’accroche même si son jugement lui joue des tours, même si le monde dans lequel il s’aventure est celui qu’il avait affronté plus d’un an plus tôt, peuplé d’esprits et de mirages. Au point que l’on doute de plus en plus de ce qu’il perçoit, de ce qu’il vit, ne sachant si nous sommes dans la réalité ou une vision fantasmée par la raréfaction de l’oxygène et l’étourdissement provoqué par les chutes tempétueuses de neige. Nous sommes bien dans une tempête, pas loin de l’enfer, un enfer proche de celui décrit par Dante, le même Dante qui accompagne Longmire dans son périple sous la forme d’une édition de poche.

Toutes le horreurs décrites dans ce livre sont des horreurs de l’esprit, et elles sont les seules qui peuvent véritablement nous faire du mal.

C’est un roman prenant, captivant, que nous offre Craig Johnson, un livre qui reprend le final de son premier en l’étirant et en l’approfondissant. Nous ne revenons pas en arrière, mais le décor, la nature, sont proches de ceux que Longmire avait affrontés alors. D’autant plus que l’adversaire du shérif est comme lui à ce moment-là, assailli par les esprits. Des esprits qui peuvent s’emparer de la réalité pour pousser les hommes encore plus loin, au-delà de leurs limites. Au-delà du monde tel que nous le connaissons.

C’est un roman qui étouffe parfois, comme la météo que doivent affronter les personnages, et qui semble avoir plus d’impact sur Longmire que sur les indiens qu’il côtoie. Des indiens jouant avec les frontières du mythe et de la réalité… celles avec le Camp des Morts ou le Pays de l’Au-Delà…

Un roman qui nous porte vers les meilleurs de la série, ceux dont même le narrateur se souvient.

Je ne pouvais penser qu’à tout ce que j’avais vécu depuis mon expérience dans ces montagnes il y a plus d’un an. Je pensai à ma quasi-noyade dans le réservoir de Clear Creek, à ma course sur un cheval emprunté sur Forbidden Drive à Philadelphie, au tueur que j’avais poursuivi dans une ville fantôme, et à la fois où j’avais été drogué sur une mesa dans la région de la Powder River.

Un roman au rythme toujours aussi particulier, oscillant entre la contemplation et l’épure. Un roman qui peut rappeler les romans graphiques de Jirô Tanigushi et notamment sa série intitulée Le sommet des Dieux, en raison de leur sujet et de leur manière de le traiter.

Un roman qui nous rappelle pourquoi nous avions d’emblée aimé son auteur et son personnage récurrent, qui nous rappelle que Craig Johnson est décidément un auteur à côté duquel il serait dommage de passer… En espérant que son prochain roman nous parviendra avant un an, un roman qui évoque le vol d’un corbeau.