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David Goodis, Kerrigan et la lune au-dessus de Vernon Street

En 1953, paraît un deuxième roman de David Goodis, après Le casse, c’est The Moon in the Gutter. Contrairement au précédent, il fait parti de ces livres de Goodis qui mettent du temps à nous parvenir, puisque sa traduction, signée Danièle Blondil, n’est publiée qu’en 1981 chez Fayard, sous le titre de La lune dans le caniveau. Il fait également parti, cette fois comme le précédent, des bouquins du romancier adaptés au cinéma. Pour celui-ci, ce sera par Jean-Jacques Beineix…

Comme souvent chez Goodis, nous sommes directement dans l’histoire. Pas de tergiversation, c’est direct et ça vous plonge tout de suite dans l’ambiance, ça vous happe. Difficile après ça de reposer le livre, pour moi en tout cas.

Au bord de la ruelle qui débouchait dans Vernon Street, un chat gris attendait qu’un gros rat émerge de sa cachette. Le rat avait disparu à toute allure dans la cabane en bois par une fente de la cloison, et le chat inspectait tous les trous en se demandant comment il avait bien pu s’y glisser. Dans l’obscurité moite d’une nuit de juillet, vers minuit, le chat attendit là plus d’une demi-heure. En s’éloignant, il laissa les empreintes de ses pattes sur le sang séché d’une jeune fille qui était morte là, dans la ruelle, sept mois auparavant.

Une scène anodine qui, au détour d’une phrase, ne l’est soudain plus. Une scène anodine que l’on lit tranquillement et qui soudain vous entraîne…

Il n’y a pas que le sang séché dans la ruelle qui reste, il y a aussi son souvenir et le souvenir de sa fin dans la tête de Kerrigan. William Kerrigan est le La lune dans le caniveau (Fayard, 1953)frère de Catherine, celle qui s’est suicidée là après avoir été violée. Celle dont la mort n’a pas été éclaircie, la police se contentant du constat brut. Kerrigan ne peut s’empêcher de chercher, sans trouver. Alors, quand son frère, Franck, lui apprend que depuis un peu moins d’un an un drôle de type traîne dans le quartier, un riche qui n’a rien à faire dans Vernon, Kerrigan est intrigué… Il part à la rencontre de ce Channing dans le bar de Dugan. Et c’est parti pour quelques heures qui vont bouleverser Kerrigan, lui faire perdre pied, remettre en cause bien des choses… A commencer par Vernon Street, cette rue à laquelle il appartient, comme Chet Lawrence appartenait à Ruxton Street dans Rue Barbare.

Et c’est une nouvelle fois une femme qui amène le doute. Loretta, la sœur de Channing subjugue Kerrigan. Au point qu’il ne sait plus ce qu’il veut, que son envie de quitter son quartier, celle qu’il avait du vivant de Catherine, reprend de la force, s’impose à nouveau… Mais il y a Bella, la fille de Lola, la compagne de son père. Bella avec qui il envisage un avenir. Et il y a toujours le sang séché dans la ruelle… juste à côté de cet endroit appelé Vernon Street et qui ne vit que pour lui-même, qui ne peut s’offrir aucun luxe, même les plus simples.

Sous la splendeur vermillon du soleil couchant, l’immense magnificence d’un ciel d’opale, les citoyens de Vernon Street n’avaient pas la moindre idée de ce qu’il y avait là-haut, ils ne se donnaient même pas la peine de lever les yeux pour voir. Tout ce qu’ils savaient, c’était que le soleil était encore haut et que ça allait être une nuit sacrément chaude.

C’est un roman sans concession de Goodis. On pourrait finir par s’y habituer, mais non. Pas moi.

C’est un roman qui demande un effort. Il faut accepter cette description d’un monde sans espoir, cette description de personnages coincés dans une vie, dans une rue d’où il est quasiment inimaginable de sortir. A moins de réussir à se défaire de l’énorme fardeau que chacun porte sur ses épaules…

C’est un roman direct, violent, comme peut l’être l’existence dans ces recoins du monde peu reluisants, peu accueillants mais où pourtant, parfois, des étrangers s’aventurent, comme les Channing. Comme Loretta, cette femme qui empêche de penser.

C’est un des romans marquants de Goodis.

L’année suivante, en 1954, trois romans de Goodis paraitront, trois romans qui nous arriveront dans le désordre, comme d’habitude… Le premier à être publié outre-Atlantique s’intitulera chez nous La blonde au coin de la rue.

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5 réflexions sur “David Goodis, Kerrigan et la lune au-dessus de Vernon Street

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  2. J’ai eu la chance de le lire il y a bien longtemps, comme tous les autres romans de ce génie méconnu qu’est Goodis. Malheureusement, il ne figure plus au catalogue des livres disponibles…

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Françoise,
      Effectivement, Goodis reste un grand écrivain méconnu, une bonne partie de ses livres n’est plus disponible que d’occasion. Mais je me dis qu’en en parlant, en donnant envie aux lecteurs d’aller vers lui, sans doute redeviendra-t-il accessible… Certaines bibliothèques le proposent peut-être encore en prêt.
      Mais il faut lire Goodis !

      J'aime

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