DOA et la sale guerre en Afghanistan

Son dernier roman datait de 2011. Ecrit en duo avec Dominique Manotti, il s’intéressait au difficile arbitrage entre intérêts public et privé chez les politiques, entre bien de la nation et enrichissement personnel. Un arbitrage difficile qui fait couler l’ancre tous les jours. C’était L’honorable société.

Son dernier roman en solo remonte à six ans, il s’agissait d’un affrontement dans la campagne française entre des narcotrafiquants et un soldat surentraîné, en fuite et prêt à tout. Il s’intitulait Le serpent aux mille coupures et proposait un prolongement, pour l’un de ses personnages, au roman précédent, Citoyens clandestins, une histoire de lutte entre les services secrets, épaulés, et parfois dépassés, par des officines privées, et des apprentis djihadistes, sur le sol français. Une histoire post-11-septembre. Il y avait également une histoire de trafic de matières hautement surveillées…

DOA nous revient avec Pukhtu : primo, publié dans la “série noire” de Gallimard, comme les trois romans dont je viens de parler. L’action se déroule en 2008, de janvier à septembre, quatre ans après les événements de Citoyens clandestins, ce nouveau roman se situant une nouvelle fois, par certains aspects, dans la continuité de celui-ci. Nous y retrouvons en effet, cette fois-ci impliqués dans des événements d’une dimension internationale, Pukhtu (Gallimard, 2015)certains de ses protagonistes. Nous y retrouvons ce monde post-11-septembre, irrémédiablement altéré, pas seulement sous la plume du romancier. A la recherche d’un autre centre de gravité…

L’action principale se déroule à la frontière entre l’Afghanistan et le Pakistan. Elle concerne d’un côté des paramilitaires US, constituant une unité de la 6N, et de l’autre des moudjahidines, dont Sher Ali, chef de clan pachtoune. La lutte entre ces deux groupes prend différents aspects, se situe à plusieurs niveaux. Les paramilitaires US ont une existence tout à fait légale, ils sont employés par une entreprise privée pour assurer des missions que l’armée ne peut assumer. Le clan de Sher Ali s’implique dans la lutte après que ce dernier ait subi une perte douloureuse lors d’une attaque de drone.

Mais, après un attentat en prologue, tout commence par le parcours de tonneaux détournés dont le contenu est précieux. Comme un écho du premier opus de la série, premier opus de DOA à la “série noire”. Ce contenu est de l’anhydride ascétique, un produit utilisé dans l’agroalimentaire notamment, mais aussi dans la fabrication de l’héroïne… un produit légal très surveillé…

Une officine paramilitaire, des barils d’un produit destiné à certains trafics détournés, nous sommes décidément en terrain connu. A cela s’ajoutent des journalistes qui sont prêts à beaucoup d’abnégation pour faire éclore la vérité et nous avons une intrigue étonnement proche de Citoyens clandestins et ayant pour sujet central la lutte contre le djihadisme, comme lui. Une lutte qui emprunte des chemins pas franchement reluisants, une nouvelle fois.

Même s’il y a ce parallèle entre les deux livres, la ressemblance s’arrête là. Là où le premier s’attachait à nous raconter l’espionnage des uns et des autres, l’infiltration d’un réseau et les difficultés pour les services de contre espionnage à coordonner leurs actions, celui-ci nous raconte la lutte entre combattants armés. Une lutte dans un environnement pas réellement accueillant puisque situé en altitude, dans une contrée pas toujours hospitalière. Une lutte qui se fait à coup de raides contre différentes installations et notamment celles qui produisent l’héroïne. C’est une découverte de l’Afghanistan et du Pakistan au travers de leurs réalités actuelles. De leurs difficultés et de la difficulté pour les Etats-Unis à y faire le gendarme.

Dans ce premier opus, le primo du titre, dont le sous-titre est Le lion et le renard, nous suivons Fox, ancien militaire d’élite, personnage à l’identité et aux motivations mystérieuses, découvrant le fonctionnement d’une officine paramilitaire US. Nous suivons Sher Ali, devenant Shere Khan, le roi lion, partant au combat par vengeance, un peu à la manière de Canarelli, officier états-unien croisé rapidement, engagé à la suite des attentats du 11 septembre. Nous croisons de nouveau Montana, déjà présent dans l’opus d’origine, tout comme Amel Balhimer ou Daniel Ponsot. Nous partons à la suite de l’enquête de Peter Dang, journaliste n’ayant plus que les lieux de conflit comme endroits où aller, fuyant une autre vie trop difficile à accepter… Il y a foisonnement de personnages, mais l’intrigue ne nous perd pas, elle se concentre petit à petit sur ce qui était au final annoncé dès le départ, le financement de la lutte par la vente de l’héroïne et la lutte du peuple pachtoune, d’une partie, contre l’envahisseur… une lutte qui emprunte petit à petit les mêmes armes que l’adversaire. Une lutte dont tous semblent être revenus mais qu’ils continuent pourtant.

On lutte pour le bien, eux contre le mal.

Nous suivons un renard, originaire de France, peut-être autrefois du désert, et un lion, blessé, mais se battant.

Dans la première moitié du livre, le lion et le renard sont accompagnés d’un troisième point de vue, celui de Peter Dang. Trois points de vue sur la guerre. Puis Peter Dang s’efface un peu, passe au second plan, et l’intrigue se rapproche de France, avec Amel Balhimer notamment, autre journaliste, ayant cédé à une vie d’excès, à une vie superficielle, détruite par l’intrigue de Citoyens clandestins, et toujours obsédée par sa conclusion… revenue même de son métier, de ce milieu journalistique…

La censure insidieuse et l’absence de courage, les grands discours et la posture, la servitude des uns, l’acceptation silencieuse des autres, l’inculture crasse et l’à-peu-près dissimulés derrière le prestige d’être la référence, un titre gagné de haute lutte par les plumes passées, le manque d’objectivité face à un réel décidément capricieux et rarement comme il faut, l’impossibilité de penser contre soi, voire l’interdiction de le faire, la défense de caste.

Il y a pléthore de seconds rôles, Montana, déjà cité, Voodoo, chef de l’équipe dont Fox fait partie, Tiny, Hafiz, partenaires de Fox, Qasâb Gul et Dojou, lieutenants de Sher Ali, et bien d’autres… Ça et la guerre, les trafics, les combats pas toujours motivés par de nobles considérations…

DOA maîtrise son sujet. Le conflit nous est présenté de manière détaillée, fouillée, justifiant toute la première partie. Nous le comprenons petit à petit. Nous comprenons petit à petit le point de vue de DOA… qui n’est qu’un point de vue, bien sûr. Documenté, mais un point de vue personnel, celui d’un auteur de fiction, un romancier.

La guerre est mère de toutes les commémorations mais c’est une mauvaise mère, elle ne respecte rien, ni les grandes idées, ni les hommes, elle les dévore et leur survit.

DOA maîtrise son sujet et l’installe, nous familiarise avec, sans que cela soit laborieux, c’est au contraire prenant, d’une offensive à une contre-offensive. D’un ralliement à un autre, d’une expédition punitive, à une autre. D’un côté puis de l’autre. C’est touffu mais prenant. On peut parfois penser à ces fictions que les Etats-Unis nous offrent sur eux-mêmes, Homeland, Argo, ou Zero Dark Thirty voire American Sniper. Même si DOA n’est pas de ces Etats-Unis, on peut parfois se dire qu’il s’agit du regard d’un occidental sur un conflit qui n’implique pas que l’Occident. Pour servir le propos et ne pas devenir indigeste, pour aller vite, l’archétype n’est jamais loin du stéréotype. Mais c’est le genre qui le veut. On peut imaginer que le romancier s’y est plié comme le lecteur doit l’accepter à son tour.

C’est ça l’Amérique, frère, un pays d’opportunistes planqués derrière un drapeau, pas une nation de guerriers.

C’est au final un roman qui vous tient en haleine, vous maintient, si vous avez accepté ce que j’ai évoqué plus haut. Rythmé par les dépêches de presse, scandant les actes de guerre, une guerre qui s’intensifie, scandant les jours qui passent et les victimes, qui enfantent de nouveaux désirs de vengeance. Un cercle sans fin. Un roman foisonnant, exigeant… dont le style cherche avant tout à servir l’intrigue… ne s’offrant que quelques rares échappées, envolées. Un style qui accompagne bien les méandres des motivations des différentes parties en présence, qui convient parfaitement à ses imbroglios humains, à ce désir de vengeance ou de perdition qui accompagne chacun des personnages. Qui rend bien la confusion des combats rapprochés. Un style qui sied moins à des scènes moins violentes, plus torrides, qui m’a moins touché dans ces autres moments rapprochés, moments qui auraient pu être excitants.

Un roman sur le fil. Qui avance de manière resserrée dans un premier temps avant de prendre de l’ampleur puis de se resserrer de nouveau pour nous accrocher un peu plus avant sa conclusion, toute provisoire. Une conclusion en forme de suspens, se rapprochant des différents protagonistes, les abandonnant dans des situations qui appellent une suite… à la manière des romans populaires à épisodes, ou des séries dont les états-uniens nous abreuvent à longueur d’année…

Etant donné le volume de ce premier opus, on se dit qu’il faudra prendre son mal en patience pour lire la suite de cette intrigue prenant la suite des fictions post-11-septembre que DOA commet depuis quelques années déjà. Une après 11-septembre qui trouve peut-être ses racines dans certaines légendes du peuple pachtoune, celles qui remontent à ce Pukhtu du titre… C’est en tout cas l’un des points de vue de DOA. A vous de vous faire le vôtre en attendant l’opus suivant. Pukhtu : deuxio ?

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