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David Goodis, Whitey aux Enfers

En 1954, Goodis publie un troisième roman, The Street of No Return, chez Gold Medal. Après deux romans chez Lion, son année faste se poursuit. Année faste avec trois intrigues bien différentes, la première nous parlait d’un groupe de trentenaires sans boulot et de leur désœuvrement en s’attardant surtout sur l’un d’entre eux et son abandon d’une relation qu’il ne méritait pas, la deuxième nous décrivait la fuite d’un homme, Al Hart, et son arrivée dans une bande de truands à la manière d’un chien dans un jeu de quille. Cette troisième intrigue peut faire penser aux deux précédentes, elle s’inscrit d’ailleurs dans l’ensemble de l’œuvre de Goodis, faisant la part belle aux hommes en marge, au bord du précipice… Elle nous parvient deux ans après sa publication aux Etats-Unis, prenant place parmi les traductions rapides, celle-ci étant signées Henri Robillot et titrée Sans espoir de retour. Il s’agit de nouveau d’une rue, d’un quartier, dans lequel on s’enferme.

Trois clochards, des sans-abris dirions-nous maintenant, sont à sec dans Skid Row, le quartier des bas-fonds. Plus d’alcool et pas de plan pour s’en procurer rapidement. Sacs d’Os et Phillips réfléchissent, échangent, sur leur situation et comment se refaire un stock, tandis que Whitey reste enfermé Sans espoir de retour (Gallimard, 1954)dans son éthylisme, muet. Des bruits surgissent, ceux d’affrontements devenus réguliers dans le quartier, des affrontements interraciaux entre européens et portoricains d’origine. Des affrontements violents, la police finissant par s’en mêler… Un homme passe alors dans la rue et Whitey le suit, ne pouvant s’en empêcher. Soudain, il entend des plaintes dans une ruelle et se porte au secours d’un flic méchamment amoché. Trop tard, ou juste à temps pour se faire embarquer et inculper du meurtre du flic… Alors que la violence du quartier, surnommé l’Enfer, s’est invitée au commissariat, Whitey profite d’un nouvel affrontement pour s’enfuir, il est recueilli par Jarvy Jones, un noir, qui ne parvient pas à le convaincre de rester planqué. Tandis qu’il retourne au commissariat, Whitey aperçoit à une fenêtre l’homme qu’il avait entrepris de suivre. Avec lui, un autre homme et deux femmes… Les souvenirs reviennent, ceux de son ascension, chanteur adulé, à la voix d’or, et de sa passion pour Celia, une passion ayant précipitée sa perte, sa descente jusqu’aux Enfers de Philadelphie, le quartier… Une descente aux enfers qu’il a appelée de ses vœux quand il a compris qu’il ne pourrait pas vivre ce qu’il aurait voulu, vivre sa passion.

C’est de nouveau un paumé que nous invite à suivre David Goodis le temps d’une nuit. Un homme passant à côté de ce qu’il aurait pu vivre, renonçant à tout, se laissant glisser dans la déchéance. Whitey pourrait être le frère ou le cousin du Al Hart de Vendredi 13 pour sa proximité avec le banditisme, un paumé parmi d’autres désœuvrés, comme le Ralph Creel de La blonde au coin de la rue. C’est un homme qui a connu une vie normale, tel le personnage principal de Cauchemar, Nightfall, Cassidy’s girl ou encore Obsession. Mais c’est décidément d’Al Hart dont il semble le plus proche, un prolongement de ce énième avatar d’homme dépassé par la société, incapable d’affronter ce qui lui arrive.

C’est de nouveau un paumé mais cette fois, l’arrière plan diffère. Un endroit plus sordide que les précédents, un endroit où les luttes sont raciales, une première chez l’écrivain, cette irruption de la diversité. Européens et portoricains d’origine s’affrontent, un noir vient au secours du personnage central, un court instant. La société que nous décrit Goodis est multiculturelle, telle qu’il ne l’avait pas jusqu’ici décrite. Multiculturelle et violente, cette violence que l’on sent monter d’un roman à l’autre dans l’œuvre de l’écrivain, une violence faite de coups de poing… d’où les armes à feu ne sont plus exemptes.

C’est un roman dans la lignée des précédents. Pas de grande révolution. Un roman à l’aune des intrigues déjà servies par Goodis, on pourrait s’y habituer, s’en lasser et pourtant le charme, si on peut parler de charme, opère toujours. On est pris, on se dit que ça n’est pas possible et, au fur et à mesure des livres de Goodis, on constate que la rédemption est de moins en moins envisageable. La noirceur chez Goodis augmente encore, comme si c’était possible.

C’est un des romans marquants de l’auteur, le roman marquant de l’année 54, même si La blonde au coin de la rue faisait preuve d’originalité. Un de ceux dont on peut se souvenir longtemps, au même titre que d’autres cités plus haut…

Décidément, l’œuvre de Goodis est remarquable. D’une qualité impressionnante.

Le roman qui paraît l’année suivante s’intitule Descente aux enfers et fait partie de ceux qui nous parviendront bien plus tard.

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6 réflexions sur “David Goodis, Whitey aux Enfers

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