Harry Crews, Herman Mack et la Maverick

En 1972, le cinquième roman d’Harry Crews est publié, comme les précédents, par William Morrow. Il s’intitule Car. C’est le premier à être traduit en France, par Maurice Rambaud ; d’abord sous le titre Superbagnole, chez Albin Michel en 1974, il retrouve son titre original chez Gallimard en 1996, au moment où d’autres de ses romans font l’objet d’une traduction. A ce jour, ses troisième et quatrième romans ne sont toujours pas publiés dans notre langue. Pour le troisième, Les portes de l’Enfer, ça ne saurait tarder.

Après que son père Easy Mack ait mis fin à sa dernière lubie, un musée de voitures abîmées ou passées de mode, au milieu d’Auto-Ville, la casse familiale, pour rappeler à chacun les souvenirs qu’il a de tel ou tel modèle, romantique ou tragique, Herman se lance dans une nouvelle aventure. Il se lance dans cette nouvelle aventure sans que son frère jumeau, Mister, ou sa sœur, Junell, ne Car (Albin Michel, 1972)comprennent d’où lui viennent ses idées… Cette fois, il va manger une voiture. Pas n’importe laquelle, une Ford Maverick, une voiture devenue culte. Ce que ne savait d’ailleurs pas Crews au moment d’écrire son roman.

La performance d’Herman aura lieu dans la ville voisine de Jacksonville, Floride. Dans un hôtel, le Sherman, géré par Mr Edge. L’affaire a été bien menée et le public se passionne pour le défi. Herman pose à la devanture de l’hôtel, sur une marquise, à côté de l’auto qu’il va ingurgiter. Puis le moment arrive, celui d’avaler le premier morceau et toute la famille se trouve réunie, parmi une foule impressionnante, galvanisée.

Le pays fabriquait plus de voitures que de gens chaque année, et ces foutues voitures, il fallait bien qu’elles échouent quelque part.

Junell, la sœur, se voit même rejoindre par son amoureux platonique, passionné comme elle par les voitures et les moteurs. Joe est flic, dans la brigade de l’autoroute, il accepte une mutation pour protéger Herman et se rapprocher de Junell. Mister veut que son père comprenne Herman, qu’il s’intéresse à lui et qu’il perçoive également les retombées sonnantes et trébuchantes que la performance peut apporter à la famille. Famille à laquelle s’ajoutent Mr Edge particulièrement impliqué dans l’événement, le spectacle qu’il coordonne, met en scène et produit, et Margo, la prostituée de l’hôtel qui se rapproche d’Herman…

Les motivations des uns et des autres ne sont pas les mêmes. L’automobile est au centre, ou régit la vie de chacun d’entre eux… Margo qui a depuis toujours cédé aux voitures plutôt qu’à leurs propriétaires et qui voit en Herman un sauveur, celui qui peut vaincre ces maudites machines la tenant à leur merci, elle pourrait ainsi s’affranchir de sa faiblesse… Junell qui peut enfin assouvir ses fantasmes avec Joe dans cette Maverick que son frère ingurgite petit à petit. Mister qui se fait l’associé de Mr Edge et négocie les contrats, il devient même le présentateur de l’ingurgitation quotidienne, par son frère jumeau, d’un morceau de l’automobile. Un événement, avec l’évacuation du morceau avalé la veille, qui draine une foule impressionnante, passionnée.

Nous sommes une nouvelle fois dans cette société du spectacle, cette société se cherchant une nouvelle religion, que Harry Crews ausculte à chaque roman. Une société où tout peut devenir exhibition, où l’exposition de chair humaine, l’exploitation de talent hors norme, comme dans ses deux premiers romans, ou la passion de l’homme pour la machine comme dans celui-ci, confine à la folie, l’obsession des foules. Une passion qui peut rendre accroc. Qui peut donner l’envie de se fondre en elle ou de la fondre en soi.

Ses yeux étaient remplis de voitures. Elles se poursuivaient et luttaient de vitesse dans le moindre de ses muscles et de ses tendons. Des buggies se ruaient sur les grèves californiennes de ses pieds ; de robustes jeeps équipées de quatre roues motrices et de pneus à neige gravissaient les montagnes du Montana de ses hanches ; des décapotables rutilantes, racées, ronronnaient, capotes baissées, au soleil de l’Arizona de son bras gauche ; des taxis sales, fonctionnels et retors, se battaient furieusement pour la vie dans le New York de sa tête.

Un personnage se place toutefois à l’écart de tous, un personnage qui n’avait vu dans sa passion pour l’automobile qu’un moyen de subsistance, l’intérêt pour une mécanique et qui, en transmettant cette passion à ses enfants, l’a sentie se transformer. Se dévoyer. Devenir obscène. C’est, bien sûr, Easy Mack qui finit par rentrer dans son cimetière de voiture.

Il avait dit que l’automobile serait leur salut. A l’époque lointaine où Junell, Herman et Mister étaient tout petits et où leur mère était encore de ce monde, il avait affirmé que l’Amérique était un pays de V-8, de moteurs à essence et à refroidissement par eau, et que l’avenir appartenait à ceux qui croyaient en l’avenir de la voiture. C’était à cela qu’il avait cru pendant ses années de mécanicien de campagne, et plus tard lorsqu’il s’était fait embaucher comme contremaître chez le concessionnaire de Waycross en Géorgie, de même qu’il y croyait encore lorsque, saisissant la chance au vol, il avait acheté les quarante-trois arpents et lancé Auto-Ville ; et il y croyait toujours, même si maintenant une épave, une fois passée à la presse et embarquée sur la péniche, ne rapportait pas plus de cinquante cents pour cent livres.”

Harry Crews nous offre une nouvelle fois un roman singulier, un roman sur une société malade d’elle-même. Dans un style toujours aussi impeccable, remarquable. Un style nous instillant toute la nausée que notre monde peut inspirer. Tout son côté délétère.

L’œuvre si remarquable, hors norme, de Crews se poursuit l’année suivante avec Le faucon va mourir.

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Harry Crews, Fat Man et Dolly au pays du phosphate

Le deuxième roman de Harry Crews paraît aux Etats-Unis en 1969, il s’intitule Naked in Garden Hills. Il nous parvient en 2013, traduit par Patrick Raynal, devenu Nu dans le jardin d’Eden. Paru un an après son premier roman, Le chanteur de Gospel, il traverse l’Atlantique encore moins rapidement. La faute à une trop grande âpreté, une trop grande noirceur ?

Après la Géorgie, nous sommes cette fois-ci en Floride. Dans un périmètre de quelques hectares, duquel nous ne sortirons que grâce aux souvenirs de ceux qui n’y ont pas toujours vécu… et ils sont rares. L’endroit, c’est donc la Floride, entre Orlando et Nu dans le jardin d'Eden (Sonatine, 1969)Tampa, mais une Floride que nous ne connaissons pas, une Floride réduite en poussière après le passage de Jack O’Boylan. L’endroit, c’est Garden Hills, une ancienne mine de phosphate d’où les exploiteurs sont partis. Il ne reste plus là que les habitants d’avant, d’avant l’arrivée d’O’Boylan et de ses machines à réduire les cailloux en poussière pour en extraire le précieux minerai ; il ne reste plus là que quelques uns de ceux qui sont venus, attirés par l’argent du boulot que la mine proposait. Que ceux qui ont cru en ce qu’on voulait leur faire croire. Ils ne sont plus nombreux et ils traînent leur ennui et leur misère au milieu de la poussière laissée par O’Boylan en lieu et place des cailloux et de la terre qu’il y avait avant.

Une hiérarchie existe dans ce trou perdu, au bord d’une autoroute, au milieu de nulle part. Il y a ceux du fond de la mine et ceux qui vivent en hauteur. Il y a Fat Man et les autres. Fat Man qui continue à faire vivre ce monde clos. Fat Man est l’homme riche de Garden Hills, celui qui a hérité de son père, le dernier à avoir résisté aux propositions d’O’Boylan pour racheter son lopin de terre et celui qui, du même coup, a touché la jack-pot. Une superbe maison, en hauteur, et un contrat garnissant somptueusement son compte en banque. Il y a donc Fat Man et les autres. Fat Man, surnommé ainsi du fait de son obésité, de son vrai nom Mayhugh Aaron Junior. Le junior a disparu avec son père, au fond de la mine. Un père disparu peu de temps après le retour du fils prodigue, parti étudier à l’université et revenu sans diplôme…

Outre Fat Man, on croise Jester dans la fosse. Jester qui navigue entre le bas et le haut, qui est au service de Fat Man. Jester, ancien jockey, partageant sa vie avec Lucy, une femme qui l’adore pour la perfection de son corps. Un corps petit format. Tous les jours, Jester traverse la fosse de la mine pour rejoindre Fat Man, le nourrir, le peser, le laver. La vie de Fat Man réside dans la nourriture et la prise de poids, une vie de reclus. Une marque de réussite, de richesse pour les autres habitants de Garden Hills.

Le troisième personnage important est Miss Dolly, ex-reine du phosphate de Garden Hills. Une reine de beauté qui le fut très jeune et qui, après être partie pour New York, vient de revenir.

Sa beauté était au-delà de toute convention. C’était vrai que, sa peau était belle, ses hanches larges et profondes, ses cheveux dorés et ses dents parfaites. Toutefois, la somme des parties était plus que leur addition, mais était également différente des parties prises individuellement. Elle le voyait dans les yeux des hommes. Elle le voyait depuis qu’elle était encore qu’une enfant. On ne l’aimait pas, on la violait ; on ne la caressait pas, on la mordait. Elle faisait penser à un lit défait dans une chambre obscure. Elle était la chose qui n’était jamais satisfaite dans l’âme des hommes, la bête dans la jungle de chaque mâle. En conséquence, tous les hommes voulaient la posséder, mais aucun ne voulait la garder.

Miss Dolly a fait tourner les têtes de tous les hommes depuis son plus jeune âge, elle a gagné son argent de poche en acceptant les caresses de tous les hommes de Garden Hills. Des caresses osées, poussées, mais qui ne l’ont jamais déflorée. Sa virginité préservée est sa force, une virginité préservée malgré son séjour new yorkais et la profession qu’elle y a exercé, go go danseuse… Depuis son retour, Dolly a décidé de prendre en main Garden Hills, le transformant en spectacle pour les badauds qui s’arrêtent sur l’aire d’autoroute surplombant la mine, Reclamation Park, l’aire de la réhabilitation. Et la réhabilitation passe par les jumelles payantes installées pour permettre d’observer la vie des habitants de Garden Hills. Une vie que Dolly met en scène… Une vie que Dolly programme, une vie factice, juste pour le spectacle.

Nous assistons à la transformation de l’ancienne mine, sa prise en main par Dolly. Les habitants acceptent petit à petit cette transformation, se prêtent aux volontés de l’ex-miss, une nouvelle manière de gagner leur vie. Car à Garden Hills, depuis le départ de Jack O’Boylan, plus personne ne vivait normalement.

Jack O’Boylan est le grand absent du roman, parti juste avant que son intrigue ne débute, il hante encore les esprits. Les seuls à ne pas avoir vécu sous sa coupe son Jester et Lucy. Observateurs extérieurs.

Comme pour son premier roman, Harry Crews décrit une communauté dominée par la figure d’un homme, en incarnant tous les espoirs, Jack O’Boylan succède au chanteur de gospel, un industriel succède à un artiste. Mais la force, le pouvoir de l’argent sont toujours au centre de l’intrigue. Fat Man en incarnant une version nouvelle. Il y a également, de nouveau cette figure de femme, Dolly succédant à MaryBell. Des femmes voulant racheter les péchés, des femmes prêtent à payer d’elles-mêmes… dont les destinées sont pourtant bien différentes.

Et Crews nous offre la vue de ce petit monde qui accepte d’évoluer pour se conformer à de nouvelles exigences, celles du monde du spectacle. Une société poussée au changement après le départ de l’homme providentiel, sa disparition et, du même coup, la disparition de ce en quoi elle avait toujours cru. Cette petite société passant du business au show business, deux mondes qui s’affrontaient déjà dans le premier opus du romancier. Tout bascule lentement, non sans grincements et résistances, jusqu’à un final qui offre une apothéose à ce roman prenant, glaçant. Harry Crews nous sert une histoire marquante, la description d’un monde en marge qui tente de trouver sa place, de s’en faire une. Un monde en marge tellement proche du nôtre, tellement semblable à celui que nous connaissons. Ses personnages pourraient passer pour des monstres de foire, des freaks, tant ils nous ressemblent…

Les deux ouvrages suivants de l’auteur ne sont pas traduits dans notre langue. Pas encore en ce qui concerne l’un d’eux, le troisième, puisque Sonatine s’apprête à le sortir, This thing don’t lead to Heaven devenant Les portes de l’Enfer, à nouveau traduit par Patrick Raynal. La traduction qui nous est ensuite parvenue est celle de Car, publié en 1972.