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Harry Crews, Fat Man et Dolly au pays du phosphate

Le deuxième roman de Harry Crews paraît aux Etats-Unis en 1969, il s’intitule Naked in Garden Hills. Il nous parvient en 2013, traduit par Patrick Raynal, devenu Nu dans le jardin d’Eden. Paru un an après son premier roman, Le chanteur de Gospel, il traverse l’Atlantique encore moins rapidement. La faute à une trop grande âpreté, une trop grande noirceur ?

Après la Géorgie, nous sommes cette fois-ci en Floride. Dans un périmètre de quelques hectares, duquel nous ne sortirons que grâce aux souvenirs de ceux qui n’y ont pas toujours vécu… et ils sont rares. L’endroit, c’est donc la Floride, entre Orlando et Nu dans le jardin d'Eden (Sonatine, 1969)Tampa, mais une Floride que nous ne connaissons pas, une Floride réduite en poussière après le passage de Jack O’Boylan. L’endroit, c’est Garden Hills, une ancienne mine de phosphate d’où les exploiteurs sont partis. Il ne reste plus là que les habitants d’avant, d’avant l’arrivée d’O’Boylan et de ses machines à réduire les cailloux en poussière pour en extraire le précieux minerai ; il ne reste plus là que quelques uns de ceux qui sont venus, attirés par l’argent du boulot que la mine proposait. Que ceux qui ont cru en ce qu’on voulait leur faire croire. Ils ne sont plus nombreux et ils traînent leur ennui et leur misère au milieu de la poussière laissée par O’Boylan en lieu et place des cailloux et de la terre qu’il y avait avant.

Une hiérarchie existe dans ce trou perdu, au bord d’une autoroute, au milieu de nulle part. Il y a ceux du fond de la mine et ceux qui vivent en hauteur. Il y a Fat Man et les autres. Fat Man qui continue à faire vivre ce monde clos. Fat Man est l’homme riche de Garden Hills, celui qui a hérité de son père, le dernier à avoir résisté aux propositions d’O’Boylan pour racheter son lopin de terre et celui qui, du même coup, a touché la jack-pot. Une superbe maison, en hauteur, et un contrat garnissant somptueusement son compte en banque. Il y a donc Fat Man et les autres. Fat Man, surnommé ainsi du fait de son obésité, de son vrai nom Mayhugh Aaron Junior. Le junior a disparu avec son père, au fond de la mine. Un père disparu peu de temps après le retour du fils prodigue, parti étudier à l’université et revenu sans diplôme…

Outre Fat Man, on croise Jester dans la fosse. Jester qui navigue entre le bas et le haut, qui est au service de Fat Man. Jester, ancien jockey, partageant sa vie avec Lucy, une femme qui l’adore pour la perfection de son corps. Un corps petit format. Tous les jours, Jester traverse la fosse de la mine pour rejoindre Fat Man, le nourrir, le peser, le laver. La vie de Fat Man réside dans la nourriture et la prise de poids, une vie de reclus. Une marque de réussite, de richesse pour les autres habitants de Garden Hills.

Le troisième personnage important est Miss Dolly, ex-reine du phosphate de Garden Hills. Une reine de beauté qui le fut très jeune et qui, après être partie pour New York, vient de revenir.

Sa beauté était au-delà de toute convention. C’était vrai que, sa peau était belle, ses hanches larges et profondes, ses cheveux dorés et ses dents parfaites. Toutefois, la somme des parties était plus que leur addition, mais était également différente des parties prises individuellement. Elle le voyait dans les yeux des hommes. Elle le voyait depuis qu’elle était encore qu’une enfant. On ne l’aimait pas, on la violait ; on ne la caressait pas, on la mordait. Elle faisait penser à un lit défait dans une chambre obscure. Elle était la chose qui n’était jamais satisfaite dans l’âme des hommes, la bête dans la jungle de chaque mâle. En conséquence, tous les hommes voulaient la posséder, mais aucun ne voulait la garder.

Miss Dolly a fait tourner les têtes de tous les hommes depuis son plus jeune âge, elle a gagné son argent de poche en acceptant les caresses de tous les hommes de Garden Hills. Des caresses osées, poussées, mais qui ne l’ont jamais déflorée. Sa virginité préservée est sa force, une virginité préservée malgré son séjour new yorkais et la profession qu’elle y a exercé, go go danseuse… Depuis son retour, Dolly a décidé de prendre en main Garden Hills, le transformant en spectacle pour les badauds qui s’arrêtent sur l’aire d’autoroute surplombant la mine, Reclamation Park, l’aire de la réhabilitation. Et la réhabilitation passe par les jumelles payantes installées pour permettre d’observer la vie des habitants de Garden Hills. Une vie que Dolly met en scène… Une vie que Dolly programme, une vie factice, juste pour le spectacle.

Nous assistons à la transformation de l’ancienne mine, sa prise en main par Dolly. Les habitants acceptent petit à petit cette transformation, se prêtent aux volontés de l’ex-miss, une nouvelle manière de gagner leur vie. Car à Garden Hills, depuis le départ de Jack O’Boylan, plus personne ne vivait normalement.

Jack O’Boylan est le grand absent du roman, parti juste avant que son intrigue ne débute, il hante encore les esprits. Les seuls à ne pas avoir vécu sous sa coupe son Jester et Lucy. Observateurs extérieurs.

Comme pour son premier roman, Harry Crews décrit une communauté dominée par la figure d’un homme, en incarnant tous les espoirs, Jack O’Boylan succède au chanteur de gospel, un industriel succède à un artiste. Mais la force, le pouvoir de l’argent sont toujours au centre de l’intrigue. Fat Man en incarnant une version nouvelle. Il y a également, de nouveau cette figure de femme, Dolly succédant à MaryBell. Des femmes voulant racheter les péchés, des femmes prêtent à payer d’elles-mêmes… dont les destinées sont pourtant bien différentes.

Et Crews nous offre la vue de ce petit monde qui accepte d’évoluer pour se conformer à de nouvelles exigences, celles du monde du spectacle. Une société poussée au changement après le départ de l’homme providentiel, sa disparition et, du même coup, la disparition de ce en quoi elle avait toujours cru. Cette petite société passant du business au show business, deux mondes qui s’affrontaient déjà dans le premier opus du romancier. Tout bascule lentement, non sans grincements et résistances, jusqu’à un final qui offre une apothéose à ce roman prenant, glaçant. Harry Crews nous sert une histoire marquante, la description d’un monde en marge qui tente de trouver sa place, de s’en faire une. Un monde en marge tellement proche du nôtre, tellement semblable à celui que nous connaissons. Ses personnages pourraient passer pour des monstres de foire, des freaks, tant ils nous ressemblent…

Les deux ouvrages suivants de l’auteur ne sont pas traduits dans notre langue. Pas encore en ce qui concerne l’un d’eux, le troisième, puisque Sonatine s’apprête à le sortir, This thing don’t lead to Heaven devenant Les portes de l’Enfer, à nouveau traduit par Patrick Raynal. La traduction qui nous est ensuite parvenue est celle de Car, publié en 1972.

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9 réflexions sur “Harry Crews, Fat Man et Dolly au pays du phosphate

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    • Salut Pierre,
      Merci pour le compliment.
      C’est vrai que Harry Crews et ses romans sont marquants…
      C’est décidément un auteur qu’il ne faut pas louper.
      Quant à moi, il faut que je lise Pollock.
      Amitiés.

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  2. Bonjour Jérôme, merci pour ta chronique. Suis-je le seul donc à voir la dimension religieuse omniprésente dans l’œuvre (non, car Raynal a parfaitement traduit le titre en intégrant celle-ci) et le jeu sur les figures du sacré qui domine tous les romans de Crews, marquée ici par l’absence, le retrait du Dieu de Garden Hill ?

    Aimé par 1 personne

    • Bonjour Ivan,
      Il y a indéniablement une dimension religieuse dans l’œuvre de Crews. Effectivement. Tu l’as très bien souligné.
      J’aurai pu aussi la mettre en avant et ne pas me contenter d’allusions trop opaques… Mais c’est peut-être aussi que, pour moi, ce qui prime, c’est cette perte de repaire, cette société en mutation qui ne parvient plus à savoir vers quelle nouvelle passion se tourner, une société née de la religion (c’est vrai) et qui se cherche de nouvelles croyances…
      J’ai surtout vu cette société post-industrielle, celle des oubliés, privée de tout, même de ses idoles…
      Mais tu as raison, il y a une dimension religieuse.

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