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Harry Crews, Marvin Molar et Hester au Fireman’s Gym

En 1974 paraît The Gypsy’s Curse chez Knopf. Il s’agit du deuxième roman d’Harry Crews édité par la célèbre maison new yorkaise. Il nous est traduit dix-neuf ans plus tard par Philippe Garnier, celui de la biographie de Goodis, sous le titre de La malédiction du Gitan.

Marvin Molar est le narrateur de l’histoire en même temps que le personnage principal, c’est la première fois chez Crews, jusqu’ici, le point de vue était extérieur, même si dans le précédent roman, Le faucon va mourir, ce point de vue extérieur ne lâchait jamais George Gattling.

Marvin Molar a été recueilli par Al alors qu’il avait trois ou quatre ans. Il avait été déposé dans les escaliers de la salle que gère ce dernier. Une salle de musculation et de boxe, le Fireman’s Gym. La lettre qui l’accompagnait est encadrée dans la cuisine, sur le La malédiction du gitan (Gallimard, 1974)mur en face du lit où Marvin dort. Il fait parti des pensionnaires de la salle, de ceux recueillis par Al, au même titre que Leroy, un jeune arrivé récemment et Pete, un noir déjà âgé. Tout ce petit monde a des raisons d’être là. Leroy s’est rêvé boxeur, avant un seul et unique match, organisé par Al, qui s’est traduit par une défaite cinglante et des séquelles non négligeables, le cerveau amoché. Pete a boxé longtemps auparavant, il a connu une certaine réussite, mais il est désormais pas mal abîmé, devenu un entraîneur à la cervelle détraquée, vivant dans son monde, hanté par ses combats. Al se produisait en spectacle un peu partout, des numéros d’homme fort défiant le danger… il a connu quelques échecs, il s’est même fait roulé sur la tête lors d’un raté… Marvin est acrobate, un acrobate coaché par Al. Mais ce n’est pas sa principale particularité. Il est sourd et muet et pour ainsi dire cul-de-jatte, doté de jambes qui ne peuvent remplir leur fonction, trop petites, atrophiées, elles sont habituellement sanglées sous son corps. Pour compenser, ses bras sont spectaculairement développés, lui servant à se déplacer et donc dans ses numéros d’acrobate.

Marvin rapporte pas mal à Al puisqu’il se produit quasiment quotidiennement ici ou là dans les environs de Tampa, Floride, dans les galeries commerciales, les salles des fêtes, ou autres parkings, lors de manifestations diverses et variées. Toute cette petite organisation semble parfaitement huilée mais il y a autre chose dans la vie de Marvin, quelqu’un d’autre. C’est Hester.

Hester est une jeune femme au physique à couper le souffle. Et qui en use. Elle est la maîtresse de Marvin. Ses jambes, ses cuisses, le subjuguent. Elles le subjuguent d’autant plus qu’elles l’accueillent régulièrement… Il aime être sur ses genoux, il aime être entre ses cuisses… Et, comme le reste est à l’avenant… Le corps d’Hester en abêtit plus d’un, mais pour l’heure, elle a un souci, elle n’a plus d’endroit où dormir. Marvin résiste, se refusant à l’accueillir, mais il finit par céder, il ne veut pas la voir habiter sur le bateau d’Aristote, son ancien amant grec, pêcheur d’éponge… Il finit par céder et les choses commencent à lui échapper, l’arrivée d’Hester chamboule le Fireman’s Gym et ses occupants. Hester exerce son pouvoir sur tous, assouvit ses envies sans qu’aucun ne parvienne à lui résister. Quitte à se détruire. La malédiction qu’un gitan a un jour lancée à Marvin semble se réaliser.

“¡Que encuentres un coño a tu medida ! Je peux encore l’épeler par signes, et pourtant je suis pas métèque et je l’ai jamais été. Puisses-tu trouver un con à ta taille, qu’il disait Fernando quand on jouait au bras de fer et que je lui aplatissais le poignet contre la table. Puisses-tu trouver un con à ta taille !”

Nous assistons au changement de ces hommes qui avaient renoncé à leurs rêves et qui cherchent tout à coup à les atteindre de nouveau, au péril de leur équilibre mental, de leur santé. Des hommes sous l’emprise d’une femme, hypnotisés. Une femme qui cherche à éprouver des sensations qu’elle ressent difficilement.

Tout ce que j’essaie de faire c’est rester en vie. Quand tout se met à mourir autour de moi, je me sens horriblement seule. Enfin non, pire que seule. Comme s’il y avait plus que moi au monde. Comme si tout le reste était un désert. Les gens se ratatinent et crèvent. La bouffe a aucun goût. Les arbres perdent leurs couleurs, comme tout le reste. Le lendemain arrivera jamais. Hier c’est même pas la peine d’en parler ni de s’en souvenir. Ou si tu peux t’en souvenir tu te demandes bien comment t’as pu le vivre.

C’est un roman important de Crews, un roman que l’on site souvent parmi ses plus aboutis. Même si je lui en ai préféré d’autres, cette lutte perdue d’avance entre un homme et une femme, cette lutte qui mène inéluctablement au pire, a de quoi s’imprimer dans notre mémoire de lecteur, de quoi la marquer au fer rouge. D’autant qu’à cela s’ajoute le style inimitable du romancier, un style d’une grande précision frayant dans le même temps avec le langage parlé. Une narration très classique, en trois actes, alliée à un univers singulièrement atypique…

C’est un roman qui en appelle d’autres d’ailleurs, le milieu de la musculation revenant dans l’œuvre du romancier avec Body quelques années plus tard.

Avant cela, l’auteur signe La foire aux serpents, autre roman souvent mis en avant.

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4 réflexions sur “Harry Crews, Marvin Molar et Hester au Fireman’s Gym

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