John Harvey, Helen Walker, Will Grayson, Ruth et des enfants qui disparaissent en série

En 2009, un an après le bouleversant Cold in hand et deux ans après la première apparition de Will Grayson et Helen Walker dans Traquer les ombres, les voici de nouveaux au premier plan d’un roman de John Harvey, Far Cry. Il nous arrive deux ans plus tard, traduit par Fabienne Duvigneau, sous le titre Le deuil et l’oubli. Un titre qui aurait pu être l’un de ceux de la trilogie Elder, dans sa version française, en tout cas, et l’un des Resnick dans sa version anglaise. Mais c’est bien un Grayson et Walker, le deuxième et dernier à ce jour.

Ruth, chez elle, sort une carte postale de son enveloppe après l’avoir prise dans un tiroir. Elle en lit le texte, un texte qu’elle connaît par cœur, une carte postale de Heather, sa fille, écrite alors qu’elle était en vacances en Cornouailles. Sa dernière carte. Puis Ruth part chercher Béatrice, son autre le-deuil-et-loubli-payot-rivages-2009fille, vivante celle-ci. Will Grayson s’apprête à partir au boulot après son footing matinal, laissant comme toujours sa vie de famille derrière lui. Quand il arrive au commissariat, Helen, son adjointe, l’attend comme d’habitude, assise sur le capot de sa voiture, buvant un café et fumant une cigarette. Elle lui apprend la sortie de prison de Mitchell Roberts, un homme qu’il avait arrêté quelques années plus tôt pour le viol d’une fille de douze ans. Un viol d’on Will est persuadé qu’il n’était pas le premier.

Mitchell devient l’obsession de Will, tellement choqué qu’on laisse en liberté un homme qu’il sent dangereux et capable de récidiver… il s’attache à suppléer aux manques de la police et le surveiller…

Le thème est là, explicite dès les premières pages. Un thème qu’Harvey a déjà abordé à plusieurs reprises, avec Resnick dans Off Minor et, plus récemment avec Frank Elder dans De chair et de sang. Après une ouverture sur Ruth puis Grayson, on suit leur vie de famille et leurs obsessions, Heather pour la femme et le criminel relâché pour le policier. Grayson cherchant des affaires non résolues dont Roberts pourraient être l’auteur, Ruth ressassant, ne parvenant pas à oublié la disparition de sa fille une douzaine d’années plus tôt…

Nous revenons d’ailleurs nous-mêmes dans le passé pour revivre ce choc que Ruth ne peut oublier, qu’elle ne veut oublier. Le choc et sa suite, sa séparation d’avec Simon, le père d’Heather, puis le divorce. Sa lente reconstruction, son remariage et cette deuxième fille qu’elle a eu avec Andrew… Nous revenons dans le passé et vivons l’accident qui a tout changé, les doutes de Cordon, le flic chargé de l’enquête… un flic obstiné dont la vie personnelle est faite d’incertitudes et d’une certaine solitude assumée…

Puis un nouveau bouleversement arrive…

C’est un livre particulièrement bien mené que nous offre John Harvey. Un livre prenant, haletant. Un livre qui vous tient, qui m’a tenu en tout cas, captivé. On sait, on sent ce qui va arriver. On sait en lisant les pages concernant la disparition d’Heather quelle en sera la conclusion mais ensuite aussi on sent, on sait, on devine même vers quelle conclusion on se dirige. On devine qui est le coupable mais, même en le sachant, on veut en être sûr et constater que je ne m’étais pas trompé n’a pas susciter de déception… peut-être ai-je fini par croire que j’avais eu une influence sur l’histoire, ou qu’une réelle complicité s’était installé avec le romancier…

Chaque personnage est intéressant. Will et Helen forment un duo agréable, bien trouvé. Entre Will, père de famille toujours pris entre son boulot et les siens, et Helen, célibataire se cherchant et ne trouvant pas toujours le partenaire attendu… Il y a également Lorraine, le femme de Will, une épouse idéale pour un flic, ayant du caractère. Et puis, il y a Ruth, personnage touchant, attachant. Ruth toujours sur le fil du rasoir, au bord de basculer dans la folie, ne voulant pas oublier sa première fille, mais s’accrochant à sa vie de famille, s’accrochant à la réalité, tandis que beaucoup d’autres à sa place auraient sombré…

C’est un roman d’une grande sensibilité, nous faisant ressentir les doutes et les colères de chaque personnage, ne faisant pas l’impasse sur les dommages collatéraux que peut créer une enquête de police et n’épargnant personne.

Helen Walker et Will Grayson forment décidément un binôme que l’on apprécie… comme souvent pour les personnages centraux des bouquins d’Harvey

Le roman suivant d’Harvey, Lignes de fuite, est publié trois ans plus tard. Il pousse sur le devant de la scène deux personnages secondaires déjà croisés, Cordon, l’inspecteur de Cornouailles de cet opus et Karen Shields, celle de Cold in hand et De cendres et d’os.

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John Harvey, le retour de Charlie Resnick

En 2008, dix ans après sa dernière enquête, Charlie Resnick est de retour sous la plume de John Harvey. Il est de retour dans Cold in Hand qui nous arrive deux ans plus tard, traduit, pour cette fois, par Gérard de Chergé avec un titre inchangé. Un titre reprenant celui d’une chanson de Bessie Smith.

En ce 14 février, Lynn Kellogg est sur le chemin du retour. Un retour chez elle après une journée bien chargée, occupée notamment par une négociation avec un homme ayant pris en otage sa famille après avoir découvert l’infidélité de sa femme. Lynn est devenu négociatrice, entre autre, cold-in-hand-payot-rivages-2008depuis que nous l’avons quittée. Elle est également inspectrice principale, mais pour le moment, ce qui occupe ses pensées, c’est de rentrer chez elle et de pouvoir offrir le cadeau qu’elle a préparé pour la Saint Valentin, le DVD d’un concert de Thelonious Monk. Que pourrait-elle offrir d’autre que du jazz à celui qui partage sa vie, Charlie Resnick ? Alors qu’elle circule dans les rues envahies par les enfants sortant de l’école, elle répond à un appel concernant un affrontement entre deux bandes non loin de là où elle est… Une fois sur place, ne réussissant pas à attendre les secours, l’affrontement semblant s’envenimer, elle intervient et sépare deux filles qui se battent au milieu du cercle formé par les autres. Mais, alors qu’elle maîtrise celle qui est armée d’un couteau, elle reçoit une balle dans la poitrine et s’écroule tandis que la jeune fille qu’elle vient de désarmer en reçoit une dans le cou…

Heureusement, Lynn portait un gilet pare-balles, ce qui n’était pas le cas de l’autre victime…

C’est le début d’une intrigue qui mêle les enquêtes et voit s’entrecroiser Resnick et Kellogg. Ils partagent leurs vies, Lynn s’est installée dans la grande maison de Resnick, et leurs enquêtes ne sont jamais loin l’une de l’autre. D’autant que Resnick, qui opérait dans une nouvelle unité de répression des vols, se voit débauché pour enquêter sur le meurtre auquel s’est trouvé mêlée Lynn. Une enquête délicate puisque le père de Kelly Brent, la victime, est particulièrement vindicatif, reprochant notamment à Lynn de s’être servi de sa fille comme d’un bouclier… Dans le même temps, Lynn est préoccupés par une de ces anciennes enquêtes qui doit passer au tribunal. Elle a l’impression d’avoir mis en danger l’un des témoins, une roumaine employée dans un sauna proposant bien plus que des massages. Lorsqu’elle apprend que le procès est reporté du fait de la disparition de l’autre témoin important, Lynn se soucie de plus en plus d’Andreea et de Stuart Daines, un policier venu des douanes et mettant en place une opération destinée à démanteler un vaste réseau de trafic d’armes mais en qui elle n’a aucune confiance…

Resnick de son côté tente de mener l’enquête délicate dont il est chargé…

John Harvey entremêle les enquêtes et revient à son personnage récurrent en resserrant nettement la focale sur Lynn et Charlie, ceux qui avaient pris de plus en plus de poids au fur et à mesure. Lynn est devenue l’égale de Resnick et leur relation est empreinte d’une grande tendresse…

Après avoir chroniqué l’Angleterre de la fin du vingtième siècle au travers des enquêtes de Resnick, Harvey revient vers son inspecteur de la police de Nottingham pour chroniquer cet univers qu’il a créé. Il parcourt les précédents romans de la série au travers des souvenirs de Resnick ; les personnages disparus de la série, partis ailleurs, refont une apparition, juste de la figuration, parfois plus. Une chronique qui sombre dans une immense tristesse, cet univers subissant une violente secousse… Je ne sais pas si cette intrigue touche davantage les fidèles de la série mais elle aura été particulièrement émouvante, touchante, déprimante, pour l’habitué que je suis. J’ai été touché par le rebondissement intervenant au milieu du livre, l’arrivée de Karen Shields dans l’intrigue, celle-là même que nous avions déjà croisé dans le second opus de la trilogie ayant comme personnage central Frank Elder, De cendres et d’os. Ce n’est d’ailleurs pas le seul point commun avec ce roman, Resnick se rapprochant imperceptiblement de cet autre flic de Nottingham, comme si c’était à son tour de trinquer, d’en prendre plein la figure… et c’est un Resnick ébranlé que nous suivons puis que nous quittons… ébranlé mais toujours empreint de cette humanité qui le caractérise…

Harvey insuffle dans sa série un peu de ce qu’il avait apporté à son œuvre en s’en éloignant. Il y revient en impliquant beaucoup plus ses personnages dans les intrigues, en ne leur laissant pas la place de simple observateur. Une intrigue toujours teintée de blues et d’une cuisine élaborée, gourmande, sur fond de miaulements de chats… et d’un grand bouleversement. Une intrigue fouillant dans les doutes des uns et des autres, dans leurs certitudes pour mieux les bousculer, nous bousculer…

Avant de revenir une dernière fois à Resnick, Harvey va retrouver les deux policiers qu’il nous avait présenté dans Traquer les ombres en 2007, Grayson et Walker, avec Le deuil et l’oubli. Il y aura ensuite Lignes de fuite et, donc, l’ultime opus de la série Resnick, Ténèbres, ténèbres.

Tim Dorsey, Serge et Lenny écument Miami

En 2004, respectant le rythme annuel de la série, paraît le sixième épisode des aventures de Serge A. Storms, Cadillac Beach. Respectant également la tendance de ce côté-ci de l’Atlantique, il met plus de temps que les précédents à être traduit, sept ans cette fois, toujours sous la plume de Jean Pêcheux, son titre ne changeant pas.

Après la brève évocation d’un audacieux vol de diamants en 1964, nous nous retrouvons dans une limousine avec quatre VRP en vadrouille. Pour conclure leur nuit pleine d’excès, ils ont décidé de faire une mauvaise blague à Dave, un collègue sur le point de débarquer pour le séminaire qui les a cadillac-beach-payot-rivages-2004tous amenés en Floride. Alors que Doug a fini par raccrocher après une conversation avec sa femme à laquelle il a dû mentir, leur voiture s’approche d’un jet privé. Doug, Keith, Rusty et Brad glissent un sac sur la tête de Dave et le balancent de force dans la limousine. Petit souci, alors que la voiture repart, ils découvrent que le type qu’ils ont embarqué n’est pas Dave et qu’il a une arme… Ça se met à dézinguer de partout, dans l’auto et à l’extérieur. Des tireurs embusqués canardent, des 4×4 les prennent en chasse. Seule la dextérité de leur chauffeur leur permet d’échapper aux représailles qui se profilent… Et ça n’est que le prologue !

Puis l’histoire débute et Serge apparaît, d’abord à Tampa en 1996 puis de nos jours… et c’est reparti pour un joyeux maelström de folies.

La vie est un orgasme. C’est bon, mais c’est bref, alors il vaut mieux y prêter attention.

Nous renouons avec le cours de la vie de l’allumé floridien. Alors que les deux précédents opus, Triggerfish Twist et Stingray Shuffle, nous avaient ramenés en arrière, la marche en avant reprend… enfin, tout est relatif. A la suite des deux romans cités, Tim Dorsey semble avoir pris goût aux jeux avec le temps. C’était déjà le cas avec ses prologues qui nous racontaient par anticipation un épisode à venir de l’intrigue. Dans celui-ci, il repart également dans l’autre sens et déroule en parallèle deux moments étroitement liés, l’un entre 1963 et 1964, l’autre, contemporain de sa parution, en 2004. Après la prolepse, l’analepse.

Serge, après la parenthèse amnésique d’Orange Crush, roman précédant chronologiquement celui-ci, est de nouveau flanqué de Lenny. Ils vivent chez la mère de celui-ci et vont retrouver, au cours de rebondissements en série et d’une intrigue aussi échevelée que d’habitude, celles qu’ils ont croisées dans Hammerhead Ranch Motel, la Ville et la Campagne. Le quatuor reconstitué. Sa mémoire retrouvée donne des idées nouvelles à Serge, notamment celle de rentabiliser sa passion pour l’histoire de son état. Il décide de créer une agence proposant des circuits décalés aux touristes désireux de découvrir Miami. Un projet qui peut également lui permettre de mener à bien ses autres objectifs.

… créer ma nouvelle ligne de boissons énergisantes et la tester sur le marché, sauver de l’extinction les souris du marais de Loxahatchee, résoudre le mystère de la mort de mon grand-père, retrouver les diamants volés au cours du plus grand vol de bijoux jamais commis aux Etats-Unis, donner un coup d’arrêt aux activités de la Mafia en Floride du Sud, discréditer Castro sur la scène internationale, aider la Chambre de commerce à restaurer son image, rendre le respect qu’ils méritent à ces hommes et ces femmes qui ont travaillé avec tant de courage pour les services de renseignements américains, faire revenir l’émission Today à Miami pour donner un coup de boost à la fierté et à l’économie locale, vivre mon époque à plein comme Robert Kennedy (si la météo le permet) et accomplir tout cela grâce à mon entreprise fondée sur les principes de la nouvelle économie, du respect de l’environnement, du développement spirituel et de la prise en compte de l’héritage historique. Tout ça par Internet, bien évidemment.

Au fur et à mesure que se déroulent les circuits qu’il propose, un en particulier, les étapes coïncident avec les endroits qui jalonnent l’intrigue de 1963-1964. Une intrigue au centre de laquelle se trouve le grand-père de Serge, Sergio. Un grand-père régulièrement accompagné de son petit-fils, Serge junior.

Et c’est de nouveau l’occasion de découvrir l’histoire de la Floride, cette fois particulièrement celle de Miami. De la visite de Kennedy peu avant son assassinat à celle des Beatles ou de Cassius Clay. Du tournage de Scarface, Raging Bull ou de Goldfinger à celui de l’émission Today ou des séries Miami Vice, Flipper le dauphin ou Les experts : Miami.

Et c’est l’occasion, une nouvelle fois, d’une galerie de personnages savoureux. Une souris baptisée Vonegut ; les acolytes du grand-père, Chi-Chi, Mort, Tommy le Grec ; Lou, une bombe portant la poisse aux hommes dans les bras desquels elle tombe ; Bixby et Miller, agents du FBI ; Mahoney, le détective se croyant dans les années 50, spécialiste de Serge et interné ; des espions en tous genres, pro-Cuba ou pro-USA ; Tony ou Palermo, de la mafia locale ; Mick Dafoe, journaliste sportif ; etc.

Serge multiplie les activités, de tour operator à enquêteur en passant par épistolier actif ou fomenteur d’une opération anti-castriste, sans oublier, bien sûr, sa propension à être là où il ne faut pas et à devenir le centre de l’attention de beaucoup de monde, FBI, CIA, mafia, en n’oubliant pas son penchant pour le meurtre élaboré, à coup de micro-onde ou de peinture dorée (une citation) par exemple, tout en mettant au point son grand plan…

Les mathématiciens ont découvert qu’il y a un ordre dans le chaos. Et moi, j’ai décidé de tabler dessus.

Et son personnage s’enrichit de l’évocation de ses premières années et de ce grand-père à qui il ressemble sur bien des points.

Tim Dorsey tente d’intégrer Serge dans le monde du travail, mais c’est difficile. Le contraire nous eut étonnés ! Il voudrait s’assagir mais ses semblables ne l’entendent pas de cette oreille. Au pays de la libre entreprise et des self-made men, Serge apparaît comme un canard boiteux, trop différent… trop lucide ? Tant pis, de toute façon, on le préfère déjanté !

Toujours au même rythme, l’épisode suivant paraît un an plus tard, Torpedo Juice. Le délai s’accentuant toujours, il ne nous parvient que dix ans après sa parution originale…

D.O.A., après le lion et le renard viennent les loups

Au premier trimestre 2015, D.O.A. nous avait offert la première partie de son dyptique autour de l’Afghanistan, Pukhtu : primo. En même temps qu’un nouveau territoire, il poursuivait là ses fictions sur le monde post 11-septembre, y incluant même certains des personnages qu’il avait créés pour ses premières incursions dans le sujet, à la “série noire”. Le lien était évident et il le confirmait ainsi. Enrichissant son univers romanesque. Ce lien se confirme d’ailleurs pleinement dans ce deuxième volet, Pukhtu : secundo, sous-titré Comme des loups, faisant la part belle à ceux qui étaient au premier plan dans Citoyens Clandestins, les seuls nouveaux d’envergure de ce dyptique s’avérant être Shere Khan, le chef de clan pachtoune, et Peter Dang, le journaliste.

Comme pour les séries venues d’outre-Atlantique auxquelles le premier opus faisait penser, le livre débute par un rappel de l’épisode précédent, à la manière de ces fictions télévisuelles : “Précédemment, dans Pukhtu

Après ce résumé, nous rappelant la collusion entre guerre et économie, parallèle, illégale ou non, l’action démarre là où nous l’avions laissée, forte pukhtu-gallimard-2016d’entrée. Nous sommes en septembre 2008…

Ghost est mal en point. Aux mains des talibans, l’espoir n’est plus de rigueur. Il faut résister.

Les première pages sont prenantes, violentes. Il s’agit d’une guerre et la compassion n’y a pas sa place.

Les rapports évoluent ensuite au fil des événements. Fox, malgré les difficultés, les doutes, a fini par gagner la confiance de Voodoo au sein de l’organisation paramilitaire privée 6N. L’heure est à la reconstruction du réseau que Voodoo était parvenu à bâtir et qui s’est vu particulièrement touché récemment. Il doit maintenir actif ce qui lui permet de financer les actions de son groupe et sa retraite, le trafic. En continuant à affronter la concurrence, ennemie et autochtone, principalement. Mais cela n’est pas simple, encore moins quand il faut le mener en même temps que la guerre.

Shere Khan sent la possibilité d’assouvir sa vengeance se rapprocher…

Alors que ces manœuvres se poursuivent, l’intrigue se décentre. Elle change de continent, revenant tout d’abord en France. Comme pressenti à la fin de Primo, Amel Balhimer, la journaliste aux yeux verts, reprend le dessus. Epaulée, accompagnée, protégée, par Daniel Ponsot, le flic, l’un des autres revenants des aventures précédentes, elle décide d’affronter ses peurs et cet homme à l’origine de sa déchéance, Alain Montana. Depuis Citoyens clandestins, la journaliste et l’ancien des services spéciaux sont liés et se méfient l’un de l’autre. Dans le même temps, nous allons en Afrique, au Mozambique, du côté de ce personnage entraperçu et constituant presque une aération dans l’intrigue du Primo, ce personnage que les lecteurs de Citoyens clandestins puis du Serpents aux mille coupures connaissent bien. Il s’est construit une vie mais son passé le rattrape, il va devoir redevenir Lynx, ce pseudo qui lui collait à la peau, cet animal autrefois appelé loup-cervier. En effet, Thierry Genêt a craqué, permettant à la DGSE de débusquer l’ancien exécutant de l’ombre.

J’ai essayé d’en dire le moins possible mais c’est déjà beaucoup.

Tout ce qui s’était mis en place dans l’opus précédent, tout ce que nous avions petit à petit intégré, est bousculé. Pour être plus précis, cela vole en éclats de partout. Explosé. Et, comme dans Primo, le principal moteur de l’intrigue est la vengeance. Le besoin de ne pas souffrir seul. Ce besoin de vengeance, qui continue à nourrir Ali Khan Zadran, s’empare d’autres personnages. L’un des moteurs de la guerre, des conflits, est là, au centre.

Tout vole en éclats et le cœur du roman change. Se déplace. Après les hommes au combat, ceux qui se sacrifient en première ligne, ce sont cette fois ceux qui sont derrière que l’on suit. Les journalistes, les financiers, les profiteurs, et ceux qui subissent, les sacrifiés pour la cause. Une cause bien souvent politique.

La vengeance mène les hommes mais constitue une motivation volatile. Elle pourrait parfois ne plus être suffisante. Pour se battre, il faut ne plus avoir peur de mourir, ou penser que sa mort le sera pour une cause plus grande… Et bizarrement, dans le maelström des luttes, ce n’est plus la haine qui est la plus forte mais bien l’amour ou la volonté de sauver les innocents.

Sur une année, D.O.A. nous balade d’Afrique en Europe, d’Europe en Afghanistan et retour, en passant par Dubaï ou le Pakistan. Il nous promène à la suite de ces personnages ambivalents, que l’on pourrait détester tant ils sont violents, sans pitié, mais dont on se prend à espérer qu’ils survivent, tellement les actions qu’ils mènent nous captivent, nous tiennent accrochés aux pages. Il fait des choix dans l’énorme matériau qu’il a accumulé, élaguant ici ou là, laissant sur le côté certains aspects de l’intrigue, certains personnages. Se constituant ainsi une réserve pour des intrigues potentielles.

Les points de vue alternent, ponctués par les dépêches des agences de presse ou des échanges épistolaires 2.0, jusqu’à un final éprouvant. Dans un style direct, allant à l’essentiel. Comme si l’auteur avait voulu renouer avec ces romans tentant de reconstruire des moments d’histoire, nous tenant en haleine autour d’instants ayant constitués les grands événements du vingtième siècle. Une ambition quasi-journalistique tellement l’intrigue est documentée, étayée, puisant à différentes sources certainement longuement recoupées. Un journalisme loin d’une certaine tendance à la certitude de détenir la vérité, comme si celle-ci pouvait être une et unique.

D.O.A. est au plus proche des individus, pas uniquement de ceux qui détiennent le pouvoir, ceux qui sont établis, mais bien de ceux qui forment la plus grande part de l’humanité.

Il est intéressant de voir le premier plan et les sentiments évoluer. Les deux seules femmes parmi tous ces hommes, Amel et Chloé, finissent par s’approcher du cœur de l’intrigue ou même par le constituer, subissant les événements sans pouvoir les influencer. Les hommes qui gravitent autour d’elles éprouvent à leur égard des sentiments d’une grande ambivalence, retrouvant grâce à elles une part d’humanité…

Décidément, D.O.A. est un écrivain important, ambitieux, dans le paysage littéraire français actuel, un auteur d’une grande exigence, conférant une dimension remarquable au roman noir. Un roman noir teinté de thriller.

C’est avec impatience que l’on va désormais attendre son prochain roman. En se disant que si l’on y recroise quelques uns des personnages qu’il nous a donné de rencontrer, le plaisir s’en trouvera sûrement augmenté, tellement l’univers qu’il a créé a fini par être un peu le nôtre.

Craig Johnson, Walt Longmire dans le Montana chez les Cheyennes du Nord

En 2012, paraît la huitième enquête du shérif du comté d’Absaroka, As the Crow Flies. Sa traduction nous est parvenue il y a quelques semaines, comme toujours par Sophie Aslanides pour les éditions Gallmeister, sous le titre d’A vol d’oiseau. Après sa course à travers la montagne, dans Tous les démons sont ici, et sa convalescence active, dans la toujours non-traduite novella Divorce Horse, Walt Longmire voit le mariage de sa fille Cady approcher.

C’est l’été. Longmire se trouve à Lame Deer, dans la réserve des Cheyennes du Nord, pour achever les préparatifs du mariage de sa fille. Il y est avec Henry Standing Bear, l’organisateur de la cérémonie, alors que Vic Moretti, adjointe du shérif et sœur du futur marié, s’apprête à prendre le large a-vol-doiseau-gallmeister-2012pour suivre un séminaire qui a surtout l’intérêt de l’éloigner de l’endroit où le reste des Moretti ne va pas tarder à débarquer… moins elle les voit… Leur déplacement dans la réserve se révèle très vite indispensable, en effet, l’endroit réservé pour le mariage, celui auquel tient tant Cady, Crazy Head Spring, n’est plus disponible. C’est ce que leur annonce Lonnie Little Bird, le tout récent chef de la tribu et vielle connaissance du shérif et des lecteurs de ses aventures. Il a dû céder devant une personne à qui on ne refuse rien, la bibliothécaire de l’université Arbutis Little Bird, sa sœur, pour y accueillir un stage linguistique d’apprentissage du cheyenne en immersion… Dépités, mais souhaitant d’abord voir si l’affrontement peut être évité, les deux hommes vont explorer une autre possibilité, Painted Warrior, sur les conseils de Lonnie. Le pick-up du shérif étant utilisé par Vic pour se rendre à son séminaire, les voilà en route dans le Rezdawg, l’antique véhicule de l’Ours, auquel ce dernier accorde un respect immense… Véhicule que, par contre, Walt déteste car il semble n’en faire qu’à sa tête et lui rendre son aversion. Et ça ne manque pas, en route pour le fameux éventuel nouveau lieu de mariage, ils se font arrêter par la chef de la police tribale pour plusieurs non-conformités de l’automobile avec les règles en vigueur…

Une fois sur place, et tandis qu’ils prennent des photos pour tenter de convaincre Cady, ils assistent à une chute depuis la falaise qui surplombe le site. Une chute vertigineuse, spectaculaire et fatale. Alors qu’ils se sont précipités, la femme qui est tombée meurt sous leurs yeux. Et le Chien, compagnon fidèle du shérif, se met à aboyer plus loin après avoir découvert un bébé ne souffrant que de quelques égratignures, protégé qu’il a été dans leur chute par sa mère… Deux semaines avant le mariage de sa fille, Walt Longmire est alors sûr de deux choses, le site ne conviendra pas à sa fille et il va avoir du mal à ne pas s’impliquer dans l’affaire qui vient de débuter sous ses yeux… D’autant que l’enquête est confiée à la chef de la police tribale, Lolo Long, grâce à son intercession auprès du FBI, et qu’il s’avère qu’elle a grand besoin d’aide, débutante qu’elle est et peu douée pour les relations apaisées avec ses congénères qu’elle se révèle rapidement être aussi.

C’est avec un plaisir certain que l’on retrouve le personnage de Craig Johnson. Ou plutôt les personnages de Craig Johnson car, outre Walt Longmire, Henry Standing Bear revient sur le devant de la scène après deux ou trois épisodes où il s’était fait plus discret, Cady prend également une part dans l’histoire, tout comme Cliff Cly, l’agent du FBI déjà croisé dans Dark Horse. Sans oublier le Chien, bien sûr. Et puis, il y a Lolo Long, la chef de la police tribale… Un personnage marquant qui prend, une fois n’est pas coutume, le dessus sur la victime, Audrey Plain Feather. Elle est toute nouvelle dans le métier et en a une approche pour le moins rigoureuse voire rigide, sans une ombre de compassion. Comme Longmire la décrit à un moment donné, c’est une Vic Moretti qui n’aurait pas eu de formation policière. La relation qui s’installe difficilement entre le shérif expérimenté et la toute fraîche chef de la police est savoureuse. Il tente d’ébranler ses certitudes et de tempérer ses jugements à l’emporte-pièce, quand elle lui en remontre en conduite nerveuse et poursuites musclées. Ils finiront évidemment par s’estimer et leur collaboration se révèlera efficace.

Mais il n’y a pas que cette relation qui est savoureuse, il y a également celle qu’entretient le policier expatrié le temps d’une intrigue avec le Rezdawg, le pick-up d’Henry Standing Bear. Le Rezdawg en devient un personnage à part entière. Récalcitrant, têtu, presque un miroir pour le flic…

Ajoutez à cela quelques épisodes qui resteront, comme cette nuit de cérémonie du peyote à laquelle Longmire est convié. L’unes de ces expériences qui l’emmènent au-delà de lui-même en même temps qu’au plus profond de son être… à la rencontre d’un ours, croisé dans l’opus précédent, puis du côté de ces corbeaux, évoqués dans le titre et qui survolent régulièrement l’histoire de Painted Creek à Crazy Head Spring…

C’est un épisode réussi, comme toujours, même si l’on finit par se désintéresser un peu de l’enquête pour goûter tous les personnages secondaires que je n’ai pas évoqués et leur relation avec le policier blanc. Pour goûter également la vie et les relations telles que nous les décrit le romancier dans une réserve. Il y a là le chef, la radio locale, la police tribale, les restaurants, l’hôpital… tout un microcosme où tout le monde se connait ou presque, où les familles sont liées, s’arrangeant plus ou moins entre elles… Le regard de l’auteur sur cette société miniature, qui en rappelle tellement d’autres, est certainement ce qui donne cette qualité indéniable à la série. Une bonne dose d’empathie que l’on sent tellement sincère… un témoignage d’un monde qui nous semble plus proche à chaque épisode de la série…

L’aventure à venir du shérif du comté d’Absaroka est publiée l’année suivante, son titre original évoque une dent de serpent

Tim Dorsey, Serge A. Storms et l’histoire ferroviaire de la Floride

En 2003 paraît le cinquième opus de la série des Serge Storms, The Stingray Shuffle. Il est traduit, comme d’habitude, par Jean Pêcheux et publié cinq ans plus tard sous le titre de Stingray shuffle. Un titre pas simple à traduire puisqu’il évoque la raie et un déplacement ou une redistribution des cartes, un mélange, un remaniement. Il est bien sûr question des deux dans le roman et de plein d’autres choses, le (silver) Stingray étant un nom donné à l’un des trains circulant en Floride et la redistribution s’attaquant à la série déjà passablement secouée du romancier… Il peut aussi avoir une toute autre signification, comme celle de Serge…

A la saison des raies mantas, l’été, en Floride, les raies se posent sur le fond, près des côtes, sous une petite couche de sable, si bien qu’on ne peut pas les voir. En temps normal, les raies sont du genre à fuir plutôt qu’à combattre, mais si tu entres dans l’eau en marchant normalement et que tu poses le pied sur une d’entre elles, tu la cloues au fond, ce qui ne lui laisse d’autre choix que de te piquer la jambe avec le dard empoisonné qu’elle a au bout de la queue. […]

Mais le stingray shuffle, c’est aussi une excellente métaphore de cette espèce de danse qu’on doit danser chaque jour si on veut survivre en Floride et avoir un peu d’avance sur la dangereuse espèce dite humaine. Tu sais, quand on fait bien attention tout autour et qu’on est prêt à sauter sur le côté à tout moment.

Après Triggerfish Twist qui se situait pendant le premier opus de la série, nous nous retrouvons cette fois en 1997, avant Orange Crush et après Hammerhead Ranch Motel.

Un homme, pris d’hallucinations, tente de traverser une rue sur un pont basculant. Son état et celui de la circulation ne semblent pas favoriser son entreprise. Il ne sait pas au juste ce qu’il fait là et a du mal à se souvenir de son nom… Quand il s’en souvient, il se voit contraint de fuir. Nous le stingray-shuffle-payot-rivages-2003retrouvons ensuite, deux semaines plus tard, sur une plage où, après avoir repris ses esprits, Serge Storms, car c’est bien lui, commence à dispenser un cours sur l’histoire des trains en Floride au seul public possible là où il a échoué, des singes… et ça n’est que le prologue ! Le premier chapitre, quant à lui, s’attache à nous raconter l’histoire de la compétition acharnée que se sont livré quatre équipes de chercheurs pour produire la première machine fiable pour récolter les oranges. C’est l’occasion d’un joyeux et parfois barbare dézinguage tant des scientifiques que des propriétaires des orangeraies… et je ne vous parle pas de l’administration… Dans le troisième chapitre, nous rencontrons les cinq membres d’un cercle de lecture baptisé Bouquins, Bibines, Bonnes femmes. Samantha, Teresa, Rebecca, Maria et Paige sont en plein dans leur période Ralph Krunkleton, l’auteur fort méconnu de… The stingray shuffle, entre autres…

Ajoutez à cela la fameuse mallette contenant cinq millions, celle que nous avons suivie dans les trois précédentes aventures. Chronologiquement, les trois précédentes aventures. Il y a aussi le succès inespéré et imprévisible de The stingray shuffle, dix ans après sa publication, et la sortie de l’anonymat de Krunkleton, ou encore Johnny Vegas, le séducteur cherchant désespérément à perdre son pucelage… Et au milieu de tout cela, Serge, toujours flanqué de Lenny, celui qu’il a rencontré dans Hammerhead Ranch Motel, accompagné de La Ville et La Campagne, Serge, donc, qui se passionne pour l’histoire des trains en Floride, ceux qui ont permis à l’Etat de devenir accessible, une destination privilégiée. Une passion qui lui fait arpenter le Sunshine State, comme il en a l’habitude, qui lui vaut de passer régulièrement au tribunal. Et tout cela en continuant à suivre la mallette… détenue pour l’heure par Paul et Jethro, oui, ceux du motel… elle va bien sûr changer de mains très souvent.

Il ne faut pas oublier non plus le trafic de drogue, l’industrie principale évoquée dans la série. Un trafic et des trafiquants cherchant toujours de nouvelles manières d’acheminer leur précieuse marchandise. Les sous-marins offrant pour l’heure une perspective intéressante.

Tim Dorsey nous trimballe d’un personnage à l’autre, nous bouscule. Ça va vite, on n’a pas le temps de respirer, de souffler. On saute de l’un à l’autre, en en découvrant de nouveaux régulièrement. Avec toujours un retour vers Serge, un personnage que l’on n’aimerait pas avoir pour voisin dans un avion ou pour conservateur dans un musée consacré au chemin de fer ou comme passager dans le train que l’on prend. Ça tombe comme à Gravelotte et pas de manière conventionnelle… impossible quand un adepte de la sophistication comme Serge est dans les parages. Les rebondissements se succèdent et nous croisons au hasard, une troupe d’artistes de cabaret plutôt ringards, un joueur de blues pas vraiment aveugle, des anciens barbouzes des services secrets russes pas doués au service d’un cartel déjà croisé dans Florida Roadkill, une librairie arrondissant son chiffre d’affaire de manière particulièrement répréhensible, des étudiants aisés irrespectueux et finalement châtiés sèchement, une parodie trash du Crime de l’orient express, etc… Pour un temps, l’action est même transférée à New York, qui en prend au passage pour son grade, s’offrant comme figurants la série Law and order et Woody Allen…

C’est drôle, barré, ça fuse, ça jubile… Et ça en arrive à l’explication de cette amnésie dont Serge est frappé dans Orange crush… puis à sa mémoire recouvrée. La boucle est bouclée et nous allons pouvoir repartir de l’avant…

L’année suivante paraît le sixième opus, Cadillac Beach, qui va mettre plus de temps encore que les précédents à nous parvenir, une tendance à la hausse bien dommage que l’on aimerait tellement voir s’inverser.

Tim Dorsey, Serge Storms sur Triggerfish Lane

En 2002, paraît chez William Morrow le quatrième roman de Tim Dorsey, Triggerfish Twist. Quatrième roman qui coïncide avec la quatrième apparition du personnage fétiche du romancier, Serge Storms. Il est traduit en français par Jean Pêcheux sous le même titre et publié en 2006 chez Rivages. C’est le quatrième titre des aventures de Serge Storms mais Dorsey revient en arrière et l’action s’y déroule pendant le premier, Florida Roadkill. Du point de vue du personnage, c’est donc le premier ex-æquo à parler de lui… Je ne sais pas si on se comprend. Mais, en tout cas, cela nous met d’entrée dans le bain, Dorsey n’en a pas fini de partir dans tous les sens.

Edith Grabowski ouvre le livre sur un monologue. Elle se confie à nous avant d’entrer dans un studio californien de télévision pour raconter une nouvelle fois l’histoire de son mariage. Une histoire qui a ceci d’original, pour commencer, c’est qu’Edith est âgée de quatre-vingt-un ans et que son mari, Ambrose Tarrington en a, quant à lui, soixante-dix-huit… mais quand on apprend au cours de ses confidences d’avant plateau que ce mariage triggerfish-twist-payot-rivages-2002s’est déroulé au milieu du chaos et que Serge Storms aurait pu être le témoin de son mari, on se dit que son originalité doit aussi être aussi ailleurs… Elle passe ensuite la parole au narrateur.

L’histoire commence avec l’emménagement à Tampa de Jim Davenport et sa famille. Ce conseiller en consulting a décidé de s’installer en Floride en acceptant une promotion dont personne ne voulait. Sa motivation pour s’installer dans le “Sunshine State” est la publication du palmarès des villes où il fait bon vivre aux Etats-Unis et Tampa est classée troisième, ayant effectué un bond par rapport à l’année précédente. Bond dû uniquement à une erreur dans l’utilisation d’un tableur et ayant eu pour conséquence de déplacer la virgule des statistiques de Tampa… Toute la famille s’installe dans sa nouvelle maison de Triggerfish Lane. Bientôt accueillie par les voisins, amicalement ou non…

Nous sommes devenus une grande nation tellement préoccupée par son nombril que nous nous retrouvons comme le môme qui agite son patin à glace dont le lacet vient de lâcher en pleurant comme un veau. On ne connaît même plus nos voisins. Nous n’avons plus ni vergogne, ni considération, ni sens du devoir, ni sens du sacrifice.

Dans le même temps, après avoir tué par accident un homme qu’ils avaient pris en otage pour lui soutirer son argent, le trio tout juste constitué (ou plutôt retrouvé) de Serge, Coleman et Sharon, se voit contraint d’emménager également dans Triggerfish Lane. Une rue que Coleman, drogué et saoul comme à son habitude, a repérée à la suite d’une virée nocturne hallucinée et pas complètement maîtrisée. Virée nocturne qui s’est achevée par l’incendie involontaire de la maison de Serge…

On suit également John Milton, professeur remplaçant viré, devenant guichetier dans une banque puis vendeur de voitures d’occasion, puis découvrant sa véritable mission après avoir croisé le Christ et l’Antéchrist…

Triggerfish Lane est une rue qui pourrait être paradisiaque. De belles maisons dans une ville floridienne… Mais elle n’est pas ce qu’elle semble être. Objet de la spéculation de Lance Boyle, agent immobilier sans scrupule, elle est peuplée d’une faune particulièrement hétérogène. Et les Davenport la découvrent avec nous.

Il y a Gladys, la voisine envahissante avec toujours un plat à offrir en même temps que quelques commérages, Jack Terrier, le voisin d’en face, acariâtre, fou de sa pelouse et propriétaire d’un pittbull nommé Raspoutine qu’il n’attache pas, une bande d’étudiants toujours défoncés et ces voisins tout nouvellement arrivés, le trio ressuscité que nous connaissons bien…

Il y a Mme Glasgow et son télescope, M. Brinkley qui fait de l’échasse à ressort pour distraire ses insomnies. M. Renfroe nous disait que, si la lumière brillait tard dans la nuit, c’était parce qu’il écrivait un roman pour la jeunesse, mais on a découvert qu’en fait il fabriquait des bombes artisanales. Et bien sûr, il ne faut pas oublier Mme Anderson et ses vocalises tyroliennes. Sans la compagnie d’électricité qui a averti la police que les Crumpet avaient soudain multiplié leur consommation d’électricité par trois, nul n’aurait jamais produit de mandat sous les néons de leur salle de jeux clandestine. Qui j’oublie, encore ? Ah oui ! Tommy Lexington qui ne s’est jamais marié et qui a vécu avec sa vieille mère jusqu’à quarante-cinq ans avant d’être arrêté, tout couvert de sang, dans le MacDonald où il mangeait un Happy Meal.

Une belle brochette. Un échantillon représentatif de l’Amérique ? Ou juste de la Floride ?

Mais il y a également les McGraw, frères de la victime involontaire de Davenport, un cas de légitime défense, et tueurs sans scrupules, les quatre E, quatre vieilles inséparables dont fait parti Edith, celle du monologue d’introduction, Rocco Silverstone, vendeur de voitures d’occasion aux dents longues et aux pratiques plus que limite, et l’agent Mahoney, flic de la vieille école croisé dans Orange Crush, passionné par Serge et féru, comme lui, de l’histoire locale…

Et les histoires alternent, s’imbriquent. John Milton et sa trajectoire en forme de dégringolade, Jim Davenport à la chute parallèle pour une trop grande intégrité, Coleman et Serge qui continuent à voler et tuer… Les histoires alternent et se croisent, notamment au cours d’une virée nocturne au milieu d’une population effrayante.

Tous ces personnages et leurs rencontres donnent des scènes qui se télescopent, se succèdent, se répondent, après cette virée nocturne. Une tentative de fuite dans un parking sans issue, un match de base-ball et ses conséquences, jusqu’à l’apothéose en feu d’artifice pour le quatre juillet, fête nationale faite d’explosions, d’une partie de twister originale, de poursuites et de qui pro quo…

Serge, quant à lui, trace son chemin, de cours donnés à l’université jusqu’à une admiration sans borne pour les derniers héros, les pères de famille, en passant par la prise en charge toujours aussi délicate de Coleman et Sharon, en permanence entre deux trips…

Tout cela dans un monde en perpétuelle évolution… ou régression.

Tout marche à l’envers, maintenant. Avant tu n’étais pas censé manger de la viande. Maintenant, si. Et tu es censé lire les revues dans les boutiques. Et Rob Lowe travaille à nouveau…

On finit essoufflé, ébahi, mais pas loin d’être comblé devant cette peinture jubilatoire d’une société au bord de l’explosion… ce qui devrait nous effrayer est transformé en farce par un Dorsey particulièrement en forme et doué, très doué.

L’année suivante, Tim Dorsey comble le vide entre le numéro deux de la série, Hammerhead Ranch Motel, et le numéro trois, Orange Crush, en publiant Stingray Shuffle, pour nous expliquer, entre autre, l’amnésie dont a été victime Serge.