John Harvey, Frank Elder sort de sa retraite

En 2004, John Harvey donne naissance à un nouveau héro récurrent, Frank Elder. Le premier roman dans lequel il apparaît s’intitule Flesh and blood. Il nous arrive en 2005, traduit par Jean-Paul Gratias, sous le titre de De chair et de sang.

Harvey n’y tourne pas le dos à ce qu’il a déjà écrit, Elder croisant même Charlie Resnik, nous en donnant des nouvelles, notamment sur sa relation avec Lynn Kellogg et ce choix professionnel qu’il s’apprêtait à faire. Harvey ne change pas radicalement d’univers mais de point de vue sur le monde qu’il décrivait jusque là.

Elder est un ancien flic. Un inspecteur ayant pris sa retraite dès qu’il le pouvait pour s’en aller loin de la ville où il vivait. Plusieurs raisons à son départ, la principale étant son divorce, sa femme, Joanne, vivant désormais avec l’amant qu’elle avait depuis des De chair et de sang (Payot & Rivages, 2004)années. Il voulait vivre loin du couple, s’éloignant ainsi à contrecœur de sa fille, dommage collatéral malheureusement inévitable. Elder est parti après son divorce, il a quitté la police, peu convaincu qu’elle ait encore besoin de ses services. Bien maigres services. Une affaire lui reste notamment en travers de la gorge, une affaire qu’il n’a pas su résoudre à l’époque, quelques quatorze ans plus tôt. La disparition d’une jeune fille, Susan Blacklock. Disparition attribuée à un duo de criminels mais le corps de la victime n’a jamais été retrouvé, contrairement à la promesse que Frank Elder avait fait à ses parents.

Exilé en Cornouailles, Elder vit en ermite et ressasse son impuissance. Il y accueille sa fille, Katherine, qui l’entend crier au milieu de son cauchemar récurrent, celui qui l’éveille si souvent… Sa fille repartie, une ancienne collègue, Maureen Prior, l’appelle pour l’informer de la libération de l’un des deux suspects dans la disparition de Susan Blacklock, Shane Donald. Elder fait des allers retours entre son nouveau lieu de vie et Nottingham, la ville où il vivait. Il fait des allers retours pour voir sa fille courir mais également pour rester informé de la libération de Donald. Il décide alors de repartir à la recherche de l’adolescente disparue. Elle avait l’âge qu’a maintenant sa fille, à peu de chose près. Et le livre est hanté par ces jeunes filles de quinze, seize ans, et leur vie. Leurs amours, leurs passions. Le théâtre pour Susan, l’athlétisme pour Katherine. Elder reprend le collier, croisant la mère de Susan, d’abord pour lui-même, puis officiellement quand Donald disparaît et qu’une autre adolescente ne donne plus signe de vie…

Le suspens est au rendez-vous, l’enquête, les enquêtes, touchent particulièrement Frank Elder. Il s’implique pour cette histoire qui l’amène à se poser des questions sur la vie des adolescentes de l’âge de sa fille. Ces adolescentes fréquentant parfois certains de leurs professeurs, plus libérées qu’il ne l’imagine, mais en même temps toujours fragiles. Il s’implique dans cette enquête qui en révèle d’autres. Plusieurs histoires qui s’entrecroisent, se répondent, cohabitent. Avec la violence inhérente à certaines d’entre elles… violence que subissent les adolescentes…

Sans en avoir l’air, John Harvey touche. Elder est un homme ordinaire, faisant au final bien son métier, mais un homme assailli par le doute, à l’instar d’un Charlie Resnick avant lui. Il doute, mais au contraire de cet ancien collègue emblématique, il souffre davantage, dans sa chair, dans son sang, sa vie privée prenant une place beaucoup plus importante. Il n’a pas le recul de Resnick, pas ce détachement qui était peut-être devenu un frein pour le romancier, pour donner plus de profondeur à sa personnalité. Cette humanité qui est l’une des particularités de l’écrivain s’applique ici en premier lieu à son personnage principal. Un personnage qui fait preuve d’empathie et pour lequel son créateur en montre également énormément. John Harvey touche, dans un style classique, une construction rigoureuse et Elder finira par être rattrapé par certaines de ses angoisses, malgré tous ses efforts. Cette faiblesse, cette sensibilité dont faisait déjà preuve son prédécesseur sont exacerbées chez lui, une souffrance que j’ai trouvée plus prégnante que pour Resnick. Une souffrance qui n’est pas vécue par procuration…

Un an après sa première aventure, une aventure particulièrement âpre, violente et destructrice pour Elder, l’ancien flic est de retour. De l’autre côté de la Manche, ça s’appelle Ash and Bone et, de ce côté-ci, De cendre et d’os, toujours traduit par Jean-Paul Gratias.

Nous commençons par suivre Maddy Birch, une ancienne collègue d’Elder, croisée dans le premier opus. Une collègue dont il ne se souvient pas uniquement pour des raisons professionnelles, un baiser poussé, sous un porche, au sortir d’une soirée arrosée continue de le poursuivre. Maddy Birch a été mutée à Londres et elle y participe à l’arrestation de James Grant, bandit notoire queDe cendre et d'os (Payot & Rivages, 2005) son chef, l’inspecteur divisionnaire Mallory, tue, devant ses yeux, après que le délinquant ait touché mortellement un jeune coéquipier. Grant avait-il encore une arme en main quand le flic a fait feu ? Birch n’en est pas sûre mais un revolver est trouvé près du cadavre. Une enquête est ouverte, comme il est habituel dans ces cas-là. Birch se confie à sa meilleure amie, Vanessa Taylor, une collègue rencontrée lors d’une formation et habitant à deux pas de son appartement.

Maddy Birch mène une vie sans relief, en l’absence d’une relation stable, d’une vie en dehors de son boulot, presqu’un double de Lynn Kellogg dans la série Resnick… En attente. Mallory et son adjoint la serrent de près au cours de la contre-enquête. Mais ils n’ont plus à le faire quand le corps de Maddy Birch est retrouvé, sans vie, dans un chemin en contrebas d’une rue.

L’enquête, confiée à Karen Shields et son équipe, ne progresse pas vite. Le renfort de Frank Elder est finalement accepté, lui qui faisait pression pour en être partie prenante. Il continue à vivre en ermite en Cornouailles mais s’installe à Londres le temps qu’il faudra. Ses relations avec sa fille sont plus difficiles après l’affaire qui a failli lui coûter la vie et qui a laissé des marques. Dans sa chair et dans son esprit. A l’instar de la fille de Skelton, le chef de Resnick, Katherine traîne avec des personnes pas forcément fréquentables, pas de celles qu’elle aurait côtoyées auparavant.

Une nouvelle fois, l’histoire effectue des allers retours, comme Elder, entre Londres et Nottingham. Entre son retour temporaire à sa profession et sa famille, brisée, en souffrance. Des deux côtés, une intrigue se déploie, une intrigue policière. Deux intrigues qui touchent Elder et qui touchent à sa profession. Après les adolescentes fragiles et en quête d’indépendance, se cherchant, cette fois, c’est la police et ses côtés inavouables, ses brebis galeuses qui sont mis en avant, rappelant en cela Derniers sacrements. A l’opposé d’hommes plus intègres exerçant également dans ses rangs, tel Charlie Resnik venant à l’occasion prêter mains forte, et tentant de contenir ces mauvais sujets…

Elder traverse les événements, arcbouté, encaissant sans chercher à s’épancher sur une épaule. Même si, comme dans le roman précédent, l’une d’entre elles se présente, l’accueille, le réconforte. Mais rien n’est sûr pour Frank, ses relations avec les femmes moins encore que les relations des humains entre eux.

Le suspens gagne en force au fur et à mesure des pages, nous prend. L’humanité du propos également, l’intime de la vie du personnage central…

Après ces deux opus, John Harvey n’en a pas fini avec Elder. Il va revenir dans D’ombre et de lumière.

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John Harvey, Sloane sur les traces de Connie

En 2001, trois ans après le dernier (momentanément) Resnick, Derniers sacrements, John Harvey revient avec un nouveau roman, In a true light. Il nous arrive trois ans plus tard, sous la plume d’une nouvelle traductrice, Mathilde Marin. Il nous arrive peu de temps avant la traduction du dernier (momentanément) opus de la série Resnick, les aléas de l’édition, et s’intitule Couleur franche. Harvey ne rompt pas complètement avec la série précédente en donnant le rôle central à un personnage croisé auparavant, il s’agit de Sloane, brillant faussaire de toiles de maîtres peu renommés, rencontré dans Eau dormante.

Sloane, la soixantaine, sort de deux ans d’incarcération, condamné pour escroquerie, il s’est toujours refusé à accuser son commanditaire, Parsons, celui que la police voulait faire tomber en l’arrêtant. Sloane sort de prison et traverse Londres, passant de Couleur franche (Payot & Rivages, 2001)sud au nord, du quartier qu’il avait adopté à celui où il avait grandi et qu’il avait regagné finalement. A son retour, il constate que son appartement et atelier a été saccagé, squatté… Avec l’aide du nouveau patron du bistrot du coin, il remet en état son chez lui et tombe, dans le courrier qui s’est accumulé pendant son absence, sur une lettre de Jane Graham, son amour de jeunesse, son grand amour, celui dont il se souvient encore et qu’il se remémore à l’occasion. Jane est mourante et veut le voir pour lui confier quelque chose. Artiste peintre reconnue, elle s’est installée en Toscane avec sa compagne, Valentina, une sculptrice. Après un face-à-face avec Parsons, à qui il a demandé de payer ses dettes, Sloane s’envole pour l’Italie.

Dans le même temps, à New York, une chanteuse de bar sort de celui-ci pour s’engouffrer dans une limousine sous les yeux de son compagnon, Vincent Delaney. La chanteuse, Diane, rejoint son amant, Kenneth Baldry, puis rentre à l’appartement de Delaney, qui l’attend alors qu’il était censé être en déplacement et lui fait comprendre qu’il sait son infidélité avant de la battre violemment.

En Italie, Sloane apprend que peu de temps après leur séparation, il n’avait que dix-neuf ans, Diane est partie pour Paris dans l’idée d’avorter. Elle était enceinte. Ayant renoncé à son projet, elle a donné naissance à une fille qu’elle a élevée seule… Sloane découvre sa paternité alors que son premier amour agonise. Il promet à Jane de tenter de retrouver Connie, cette fille de quarante-deux ans, qui a coupé les ponts avec sa mère et chante aux Etats-Unis, une chanteuse de bar…

Après un rapide passage par Londres, le temps de croiser deux flics qui aimeraient le voir dénoncer son commanditaire, Sloane s’envole pour New York alors que le corps de Diane vient d’être découvert sur le bord d’une autoroute, l’enquête devenant celle de Catherine Vargas, bientôt associées à John Cherry.

Le décor est planté, deux histoires, deux progressions en parallèle. Deux histoires, deux intrigues qui vont bientôt ne plus l’être, parallèles, puisque deux chanteuses de bar y sont impliquées et que Delaney représente un lien entre elles…

Mais l’intérêt du roman ne réside pas que dans ces deux enquêtes, elle se niche aussi dans les souvenirs de Sloane. En revenant à New York, lui, qui toute sa vie s’est partagé entre les deux côtés de l’Atlantique, arpente ses souvenirs. Il les arpente d’autant plus que ces souvenirs sont liés à Jane et qu’il recherche sa fille… Il repense à ces années où il s’est approché de la jeunesse artistique du pays, de cette jeunesse qui allait prendre sa place, s’affirmer, dans les courants artistiques en vogue et contribuer à leur évolution. Ses pensées le ramènent à ces années où il a vu la création en marche, lui qui n’a jamais su y trouver sa place, ces moments où il a vu Jane en plein travail, peignant, notamment cette toile désormais accrochée au MoMA, le musée d’art moderne de New York.

Il y a une grande liberté dans ce livre, une liberté qui s’étire au grès des pensées de Sloane de ses souvenirs, une liberté qui nous trimballe des années actuelles à celles qui ont vu l’école de New York en plein essor, l’expressionnisme abstrait…

Dans le même temps, le suspens monte nous tient aussi en haleine. En effet, en mêlant deux intrigues, celle d’une enquête policière où tous les soupçons se portent sur Delaney et celle d’une recherche filiale où cette fille, Connie, est entre les mains de ce même Delaney que l’ont sait violent et que l’on soupçonne d’avoir tué au moins une autre chanteuse, Harvey maintient notre attention. Il la maintient d’autant plus qu’il nous permet d’en savoir bien plus que les uns et les autres… Le principe du suspens, en fait…

En changeant d’univers, d’atmosphère, John Harvey ne change pas complètement, ses thèmes de prédilections restent les mêmes. Jane et Connie sont des femmes qui souffrent en silence. Connie en particulier fait partie de ces femmes que la société ne bannit pas mais qu’elle laisse sur le bas-côté, sur le sort desquels elle ferme les yeux, ne leur permettant de ne connaître que la violence qu’elle engendre… Avec de nouveau un personnage central bien décidé à garder ses distances avec le monde extérieur…

Cela lui semblait si facile, assis là avec son expresso, rassasié, les yeux attirés de temps en temps par le charme fragile et vivifiant d’une passante, de décider qu’il ne se mêlerait pas aux autres, qu’il garderait ses distances, son intégrité, et resterait séparé du monde, même si ce n’était que par l’épaisseur d’une vitre.

C’est un roman particulièrement agréable et prenant. Un roman dont la liberté qu’a prise l’auteur, s’octroyant le droit à un rythme plus changeant, peut parfois être communicative. Un roman plaisant qui reprend toutefois, au final, son aspect de suspens et s’offre même un épilogue pas forcément utile dans le cadre d’un roman d’un seul tenant, en dehors d’une série…

Après cette récréation, Harvey crée un nouveau personnage récurrent, un inspecteur ayant sévi à Nottingham mais s’en étant éloigné… non, ce n’est pas Charlie Resnick mais un pendant plus exposé, plus en danger, Frank Elder. Le premier opus que l’écrivain lui consacre s’intitule De chair et de sang.

John Harvey, Charlie Resnick s’efface

En 1998 paraît la dixième aventure de Charlie Resnick, Last Rites. Elle nous parvient six ans plus tard, traduite par Jean-Paul Gratias sous le titre de Derniers sacrements. Ce n’est plus un secret en France, il s’agit alors de la dernière enquête de l’inspecteur principal, puisqu’un peu plus tôt dans l’année, a été publiée la traduction du roman suivant de Harvey, Couleur franche… Resnick va donc se retirer, pour un temps au moins, ce qui nous est confirmé à la fin du livre avec une coda signé du romancier et remerciant tous ceux qui lui ont permis de donner vie à cette série, à cette équipe, au premier rang desquels apparaît Elmore Leonard… Mais il ne faut pas brûler les étapes, revenons à ces Derniers sacrements et une aventure plus rythmée qu’auparavant, s’engouffrant davantage dans une délinquance calibrée, que l’on rencontre sous bien des plumes.

Une femme regrette de n’avoir pas revu un homme depuis douze ans, nous allons bien vite comprendre de qui il s’agit. Resnick se réveille chez lui, au milieu de ses chats, Hannah et lui semblent s’éloigner irrémédiablement, reprendre leur vie de célibataire. En Derniers sacrements (Payot & Rivages, 1998)arrivant dans son équipe, il est informé d’une bagarre dans un bar entre ce qui pourrait ressembler à deux bandes rivales, une rixe à connotation raciale. Lorraine se lève chez elle, couvée par son mari Dexter, c’est le jour de l’enterrement de sa mère, qu’elle a veillée jusqu’à son dernier souffle. Cet enterrement soulève bien des sentiments, un mélange plein de contradiction qu’il faut supporter.

La bagarre va bien vite se révéler n’être que le point de départ de règlements de compte ayant à voir avec le trafic de drogue, deux bandes rivales régnant sur ce marché très lucratif. L’enterrement est l’occasion d’une sortie de prison pour Michael Preston, le frère de Lorraine, qui trouve là une opportunité pour s’évader malgré les deux matons qui lui collent aux basques et parce que la violence ne lui fait pas peur.

Les histoires sont multiples et se développent parallèlement, se télescopant à certains moments… Elles accaparent le temps de l’équipe de Resnick. Une équipe remaniée. Mark Divine a pris une retraite anticipée, Lynn Kellogg a été mutée dans l’opus précédent, Eau dormante, seuls restent Millington et Naylor. Mais leurs personnages ont perdu en épaisseur, quasiment relégués au rang de figurants, on ne les croise plus que sur leur lieu de travail, leur vie familiale n’est plus évoquée. Deux nouveaux sont venus renforcer l’équipe, en plus de Carl Vincent, arrivé depuis quelques temps déjà, il s’agit de Sharon Garnett et de Ben Fowles. Sharon dont nous avons suivi l’évolution et les mutations depuis Lumière froide grâce à son amitié avec Kellogg et ses collaborations occasionnelles avec Resnick et ses inspecteurs. Ben Fowles est le véritable petit nouveau mais nous ne saurons pas grand-chose de lui, en dehors du fait qu’il sévi dans un groupe rock et qu’il a des manières d’opérer à la limite de la légalité…

Les deux enquêtes sont menées en parallèle et vont voir une multitude de personnages secondaires passer. Il y aura Maureen, la belle-sœur de Lorraine, Finney, un flic des stups aux vies multiples, Sheena Snape, le dernier rejeton de la famille croisée dans Proie facile, tombée dans la dope, Raymond Cooke, au nom évoquant décidément un autre romancier anglais, celui d’Off Minor, gérant du magasin de son oncle et receleur et trafiquant à l’occasion. Mais le personnage qui gagne en poids et en intérêt au fur et à mesure des investigations et de la narration, c’est Lorraine, la sœur de l’évadé, en proie à une incapacité à affronter bien des aspects de notre société et de ses obligations sociales, une de ces victimes silencieuses que Harvey s’attache à mettre en avant… l’une des singularités de son univers, ce qui participe de son humanisme. Car ce sont bien, toujours, les petits, les sans-grades, que Resnick et Harvey persistent à défendre…

Mais, l’impasse que l’on ressentait dans l’opus précédent se fait plus évidente. L’équipe de Resnick est devenue secondaire, les personnages que la série persiste à faire évoluer se résumant à Resnick et Kellogg… ceux qui nous ont d’ailleurs toujours été les plus proches car plus intimes.

C’est un épisode avec de l’action, de la violence, de celle que l’on rencontre, comme je l’ai déjà dit, dans nombre de polars actuels, et la petite musique d’Harvey paraît y être mise en sourdine à certains moments… L’impression d’une certaine lassitude de la part de l’auteur, d’un besoin de se renouveler qui va se confirmer avec les romans suivants, abandonnant Resnick et explorant d’autres univers, pas si éloignés mais sous un angle différent.

Derniers sacrements reste un roman de qualité, un roman incontestablement signé Harvey, mais en refermant le livre on a surtout hâte de voir vers quoi l’auteur a décidé d’aller, vers quoi il a voulu évoluer, les nouveaux terrains qu’il a voulu explorer… Ça commence, trois ans plus tard, dans Couleur franche, avec un enquêteur amateur déjà croisé chez Resnick…

John Harvey, Charlie Resnick, des femmes et des tableaux qui disparaissent

En 1997, paraît Outre-manche le neuvième opus de la série ayant pour personnage central l’inspecteur principal Charlie Resnick. Il s’intitule Still Water et nous parvient cinq ans plus tard, traduit par Jean-Paul Gratias, sous le titre d’Eau dormante. Respectant le rythme de la série, il est publié un an après Proie facile, épisode qui avait vu l’équipe de Resnick une nouvelle fois ébranlée par la violence qu’elle tente d’enrayer.

L’affaire a commencé un soir où Resnick espérait assister au concert de Milt Jackson. Il était assis dans la salle au moment où le musicien s’apprêtait à jouer ses premières notes quand son bipeur a sonné, retardant de quelques secondes l’entrée en matière du jazzman mais obligeant le policier à renoncer à ce plaisir. Une femme inconnue venait d’être repêchée dans un canal de Nottingham. La victime n’ayant pu être identifiée, l’affaire se vit vite mise en attente…

Quelques mois plus tard, Resnick se souvient de cette affaire alors qu’il partage de plus en plus son existence entre sa maison et celle d’Hannah, l’enseignante rencontrée dans l’opus précédent. Ils partagent de plus en plus de choses, à commencer par les dîners Eau dormante (Payot & Rivages, 1997)avec des amis et nous retrouvons le couple alors qu’il reçoit une collègue d’Hannah et son mari, un dentiste. Les Peterson pourraient être de bonne compagnie si le mari, Alex, n’accaparait pas la parole et n’avait pas besoin de démontrer qu’il maîtrise un grand nombre de sujets d’une manière n’appelant pas la discussion. Il paraît tenter en permanence de dominer son épouse, Jane, dans tous les domaines, acceptant difficilement la contradiction… Mais Resnick reste en retrait, ses préoccupations vont d’avantage vers son équipe dont il sent qu’elle vit une mauvaise passe, mauvaise passe qui pourrait la voir voler en éclat.

Mark Divine est en arrêt depuis l’affaire racontée dans Proie facile. Il est arrêté et fait des siennes, provoquant des esclandres partout où il passe, dans tous les bars où il s’alcoolise, sortant à l’occasion un cutter quand il n’utilise pas les choppes qu’il a sous la main pour agresser les clients. Resnick tente de l’épauler mais ça n’est pas simple. Lynn Kellog, quant à elle, a réussi le concours d’inspecteur et elle veut être mutée… L’équipe est dans une phase difficile et Resnick se demande s’il n’aurait pas mieux fait de postuler pour diriger la nouvelle unité qui se monte, celle qui aura pour attribution les crimes majeurs…

Les interrogations sont légions et pourtant, il faut continuer à assurer ce pour quoi ils sont là.

Alors que le cadavre d’une autre femme est repêché dans une autre agglomération, un personnage fait son retour dans l’univers de John Harvey. Un autre personnage d’origine polonaise mais qui a choisi d’agir de l’autre côté de la loi. Il s’agit de Grabianski, le cambrioleur croisé dans Les étrangers dans la maison. Un cambrioleur érudit dont la spécialité est surtout l’art, le vol d’œuvres d’art. Et justement, deux tableaux d’un impressionniste anglais viennent de disparaître de chez leur propriétaire alors que Grabianski avait récemment été aperçu fouinant dans les parages…

Resnick dirige de front les différentes enquêtes, confiant celle sur les tableaux au nouveau venu de l’équipe, Carl Vincent, et collaborant pour l’occasion avec Scotland Yard. Il collabore également avec la toute nouvelle équipe chargée des crimes majeurs sur la première affaire confiée à celle-ci. Cette première affaire est la série de meurtres de femmes retrouvées dans des canaux ou des rivières, Resnick est concernée plus particulièrement par le dernier d’entre eux, celui de Jane Peterson, retrouvée morte une semaine après avoir disparu du domicile conjugal… Pour l’occasion, Resnick collabore avec Helen Siddons, croisée dans Lumière froide, l’inspectrice en charge de la toute nouvelle unité, et se voit attribué comme collaborateurs de cette unité deux familiers, Lynn Kellog, fraîchement mutée, et Anil Kahn, croisé dans Proie facile.

Les deux affaires alternent, celle concernant Jane Peterson et celle concernant le vol de tableaux et un trafic beaucoup plus lucratif d’œuvres d’art que Scotland veut démanteler. Les deux affaires alternent tandis que Resnick vit entre sa maison et celle d’Hannah…

Pour la première fois de manière aussi évidente, de mon point de vue, le roman est centré sur la victime, Jane Peterson. Une femme que l’on apprend à connaître et dont les zones d’ombre sont difficiles à éclaircir mais Resnick s’y emploie, plongé plus que jamais dans l’investigation. La vie des membres de l’équipe n’est pas détaillée, à peine effleurée. Laissée en plan. Lynn s’entend toujours aussi bien avec Sharon Garnett, l’inspectrice adjointe croisée régulièrement depuis Lumière froide. Resnick laisse avancer sa relation avec Hannah. C’est tout ce que nous apprenons des uns et des autres… Au fur et à mesure que l’on perçoit mieux Jane, les interrogations se multiplient et notamment celle sur cette femme restée avec un homme qui ne semblait pas lui convenir, qui la maltraitait, une enseignante restée avec un homme qui la rabaissait, comme un écho à un autre roman, postérieur à celui-ci, français, celui d’Eric Reinhardt, L’amour et les forêts, lui-même lointain écho d’une certaine Madame Bovary… Au fur et à mesure que l’on perçoit mieux Jane et son entourage, les suspicions se précisent et permettent à cette intrigue singulière de gagner en suspens, la conclusion restant indécises jusqu’aux toutes dernières pages…

C’est un roman singulier qui, pour un temps, a laissé l’équipe de Resnick presque en surplace, en retrait… Laissant de côté ce qui fait le sel de la série, ce qui en fait le moteur et son originalité, mais conservant malgré tout de l’attrait… Comme si John Harvey cherchait ailleurs, comme si ses personnages récurrents n’étaient plus son centre d’intérêt et, il est vrai, qu’il fouille particulièrement les personnages apparaissant dans ce roman et dans ce roman seulement, il maîtrise leur description qui nous les rend proches, familiers, en quelques lignes. C’est une évolution importante dans sa narration, dans la construction de son intrigue, donnant l’impression qu’il tente de s’échapper de la série, de s’en démarquer…

L’année suivante paraît malgré tout le dixième volume des enquêtes de Resnick et son équipe, Derniers sacrements.