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John Harvey, Charlie Resnick s’efface

En 1998 paraît la dixième aventure de Charlie Resnick, Last Rites. Elle nous parvient six ans plus tard, traduite par Jean-Paul Gratias sous le titre de Derniers sacrements. Ce n’est plus un secret en France, il s’agit alors de la dernière enquête de l’inspecteur principal, puisqu’un peu plus tôt dans l’année, a été publiée la traduction du roman suivant de Harvey, Couleur franche… Resnick va donc se retirer, pour un temps au moins, ce qui nous est confirmé à la fin du livre avec une coda signé du romancier et remerciant tous ceux qui lui ont permis de donner vie à cette série, à cette équipe, au premier rang desquels apparaît Elmore Leonard… Mais il ne faut pas brûler les étapes, revenons à ces Derniers sacrements et une aventure plus rythmée qu’auparavant, s’engouffrant davantage dans une délinquance calibrée, que l’on rencontre sous bien des plumes.

Une femme regrette de n’avoir pas revu un homme depuis douze ans, nous allons bien vite comprendre de qui il s’agit. Resnick se réveille chez lui, au milieu de ses chats, Hannah et lui semblent s’éloigner irrémédiablement, reprendre leur vie de célibataire. En Derniers sacrements (Payot & Rivages, 1998)arrivant dans son équipe, il est informé d’une bagarre dans un bar entre ce qui pourrait ressembler à deux bandes rivales, une rixe à connotation raciale. Lorraine se lève chez elle, couvée par son mari Dexter, c’est le jour de l’enterrement de sa mère, qu’elle a veillée jusqu’à son dernier souffle. Cet enterrement soulève bien des sentiments, un mélange plein de contradiction qu’il faut supporter.

La bagarre va bien vite se révéler n’être que le point de départ de règlements de compte ayant à voir avec le trafic de drogue, deux bandes rivales régnant sur ce marché très lucratif. L’enterrement est l’occasion d’une sortie de prison pour Michael Preston, le frère de Lorraine, qui trouve là une opportunité pour s’évader malgré les deux matons qui lui collent aux basques et parce que la violence ne lui fait pas peur.

Les histoires sont multiples et se développent parallèlement, se télescopant à certains moments… Elles accaparent le temps de l’équipe de Resnick. Une équipe remaniée. Mark Divine a pris une retraite anticipée, Lynn Kellogg a été mutée dans l’opus précédent, Eau dormante, seuls restent Millington et Naylor. Mais leurs personnages ont perdu en épaisseur, quasiment relégués au rang de figurants, on ne les croise plus que sur leur lieu de travail, leur vie familiale n’est plus évoquée. Deux nouveaux sont venus renforcer l’équipe, en plus de Carl Vincent, arrivé depuis quelques temps déjà, il s’agit de Sharon Garnett et de Ben Fowles. Sharon dont nous avons suivi l’évolution et les mutations depuis Lumière froide grâce à son amitié avec Kellogg et ses collaborations occasionnelles avec Resnick et ses inspecteurs. Ben Fowles est le véritable petit nouveau mais nous ne saurons pas grand-chose de lui, en dehors du fait qu’il sévi dans un groupe rock et qu’il a des manières d’opérer à la limite de la légalité…

Les deux enquêtes sont menées en parallèle et vont voir une multitude de personnages secondaires passer. Il y aura Maureen, la belle-sœur de Lorraine, Finney, un flic des stups aux vies multiples, Sheena Snape, le dernier rejeton de la famille croisée dans Proie facile, tombée dans la dope, Raymond Cooke, au nom évoquant décidément un autre romancier anglais, celui d’Off Minor, gérant du magasin de son oncle et receleur et trafiquant à l’occasion. Mais le personnage qui gagne en poids et en intérêt au fur et à mesure des investigations et de la narration, c’est Lorraine, la sœur de l’évadé, en proie à une incapacité à affronter bien des aspects de notre société et de ses obligations sociales, une de ces victimes silencieuses que Harvey s’attache à mettre en avant… l’une des singularités de son univers, ce qui participe de son humanisme. Car ce sont bien, toujours, les petits, les sans-grades, que Resnick et Harvey persistent à défendre…

Mais, l’impasse que l’on ressentait dans l’opus précédent se fait plus évidente. L’équipe de Resnick est devenue secondaire, les personnages que la série persiste à faire évoluer se résumant à Resnick et Kellogg… ceux qui nous ont d’ailleurs toujours été les plus proches car plus intimes.

C’est un épisode avec de l’action, de la violence, de celle que l’on rencontre, comme je l’ai déjà dit, dans nombre de polars actuels, et la petite musique d’Harvey paraît y être mise en sourdine à certains moments… L’impression d’une certaine lassitude de la part de l’auteur, d’un besoin de se renouveler qui va se confirmer avec les romans suivants, abandonnant Resnick et explorant d’autres univers, pas si éloignés mais sous un angle différent.

Derniers sacrements reste un roman de qualité, un roman incontestablement signé Harvey, mais en refermant le livre on a surtout hâte de voir vers quoi l’auteur a décidé d’aller, vers quoi il a voulu évoluer, les nouveaux terrains qu’il a voulu explorer… Ça commence, trois ans plus tard, dans Couleur franche, avec un enquêteur amateur déjà croisé chez Resnick…

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6 réflexions sur “John Harvey, Charlie Resnick s’efface

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    • Bonjour Ana,
      On peut effectivement être mitigé, ce n’est pas un polar avec coups de feu multiples et action à chaque paragraphe. La psychologie des personnages prend de la place, leurs interrogations, ce qui peut parfois ressembler à de l’indécision. On est plus proche de Maigret que de Mike Hammer (?). Mais ce qui caractérise avant tout Harvey et Resnick, je l’ai déjà dit, c’est leur humanité et cette propension à se pencher sur le sort réserver aux victimes silencieuses, celles auxquelles la société a fini par s’habituer comme allant de soi…

      Aimé par 1 personne

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