James Salter, Cleve Connell en Corée

En 1956, James Salter, pilote de chasse, voit son premier roman publié, The Hunters. Un roman sur… des pilotes de chasse. Devenu un classique outre-Atlantique, il ne nous est parvenu qu’en 2015, il y a quelques mois, quelques semaines avant la disparition de son auteur. Philippe Garnier en a traduit une version revue par l’auteur en 1997 et devenant chez nous, Pour la gloire. C’est un roman fort, dérangeant et marquant. Un roman se déroulant pendant une guerre qui ne concernait pas directement les français, d’où, certainement, sa traduction tardive.

Cleve Connell est capitaine dans l’US Air Force. Il vient d’arriver au Japon, en transit, en attente de son départ sur le front, celui de Corée, où s’affrontent les Etats-Unis et l’Union Soviétique autour du 38ème parallèle et du fleuve Yalou, marquant la frontière entre la Corée et la Chine. Il s’agit d’arrêter l’invasion par les troupes du Nord, soutenue par l’URSS, de la partie sud de la péninsule. Mais, pour Cleve, c’est le moment de mettre en Pour la gloire (L'Olivier, 1956)pratique ses années d’apprentissages, enfin, alors qu’il est à la veille d’être trop vieux pour ça.

Après quelques jours sur une base japonaise, il part pour celle de Corée qui l’accueillera. Une base commandée par la colonel Imil, un pilote renommé avec lequel il a déjà volé au Panama. Un homme qui a pu jauger ses capacités et le considérer comme un bon pilote. Après trois ou quatre vols d’apprentissage, afin de se familiariser avec les appareils et le coin, Cleve se voit confier une escadre, cinq hommes. Une escadre qui intégrera les différentes missions dévolues à son escadron. La vie se met en place et la volonté de chacun d’en découdre, d’abattre des ennemis est forte, palpable, régit les relations de tous sur la base.

Une vie bien étrange qui frôle la mort en permanence, chaque mission pouvant être la dernière. Chaque sortie pouvant être sans retour.

La façon de partir, c’est de le faire en un instant, tu vises l’étoile la plus haute, et ensuite tu retombes, tu disparais contre la terre.

Dans ce milieu en vase clos, cette vie si singulière, on assiste à l’évolution des mentalités, à une autre forme de reconnaissance que celle que Cleve connaissait jusque là. En temps de guerre, ce ne sont plus que les qualités techniques qui priment mais également les résultats. Les résultats coûte que coûte. La considération allant toujours à celui qui a abattu un avion, même s’il a mis en danger son équipier…

Il était venu pour une poignée de victoires, mais, en un sens, ce n’était plus ce qu’il désirait à présent. Il voulait plus, il voulait se sentir au-dessus du désir, libéré d’avoir à en avoir. Et il savait, avec la plus profonde certitude, qu’il n’y parviendrait jamais. Il était prisonnier de la guerre.

Cleve se laisse prendre, est pris dans ce monde, pris par ce besoin de reconnaissance, celui que l’on n’obtient qu’avec un Mig descendu. La tension monte chez les hommes, celle de ne pas réussir et d’en voir d’autres récolter le succès, sans même le mériter. Celle de ne plus savoir s’il est plus important de vivre, de survivre, que de vaincre, que d’obtenir une étoile sur son zinc.

Lorsque les avions rentraient d’une mission, tout le monde les guettaient. Généralement ils arrivaient très bas, à l’arrière du terrain, par escadrilles de quatre, volant en formations serrées comme en voltige, avec des traînées parallèles de fumée noire qui s’estompaient dans leur sillage au moment où ils tournaient pour se positionner dans le circuit de piste. C’est alors qu’ils paraissaient le plus indestructibles. Du métal froid. Rien ne pouvait ternir leur grâce argentée. Aucun ennemi ne pouvait leur résister.

La fascination, les décharges d’adrénaline et la passion pour ce métier côtoient les doutes et le retour sur terre, plutôt minant ou destructeur pour tout être un tant soit peu humain…

C’est un roman glaçant car, bien que raconté à la troisième personne, il est centré sur Cleve que l’on sent, petit à petit, perdre ses repères et certaines convictions. Acceptant même que Pell, son ailier et l’objet de tout son ressentiment, ne remplisse pas son rôle et soit crédité d’une victoire qu’il n’a pas eue, le Mig abattue s’étant lui-même crashé après une fausse manœuvre. Mais peu importe la victoire ou un certain arrangement avec la réalité, seuls sont reconnus ceux qui abattent des ennemis et Cleve se prend au jeu. Sentant la poisse lui coller aux basques, puis lui laisser un répit… Partant en permission ou voyant un équipier disparaître…

La mort, on pouvait manquer d’égards envers elle ou même l’ignorer quand on la frôlait ; mais quand on se retrouvait face à elle de manière inopinée, aucun homme n’était capable de ne pas crier, en silence ou à voix haute, pour qu’on lui accorde juste un peu de répit encore afin d’empêcher le monde de finir.

C’est un roman dérangeant car on sent un homme renonçant à ses convictions, on voit des relations faussées, on constate que les héros, ceux qui ont la gloire, n’ont rien de glorieux… que ce seraient plutôt des usurpateurs, des hommes prêts à sacrifier leur congénères pour obtenir une victoire. On constate en même temps que les hommes autour acceptent cet état de fait, se taisant plutôt que de dire la vérité, celle des dangers courus au-delà de ceux inhérents à la guerre… C’est un roman dérangeant, il faut parfois faire un effort pour tourner encore les pages et assister à ces reconnaissances faussées, à ces relations dévoyées, cette hiérarchie mise en place en dehors de tout mérite véritable… La haine côtoyant souvent l’admiration, une admiration nocive, délétère.

La prose précise de Salter nous emporte pourtant, d’un grand classicisme, d’une poésie certaine, elle fouille les pensées de son personnage central. Elle l’ausculte sans concession. Chaque mot pesé, en place. Et le récit nous prend, entre les missions sans combat, nombreuses, et celles où les affrontements sont brefs mais violents. En point d’orgue, presque en conclusion, un combat épique est raconté, prenant, violent, indécis et dangereux. Un combat que l’on espérait et qui va, quelques fugitifs instants, permettre à Cleve d’être véritablement celui que tout le monde sait qu’il est. Réussissant même à faire un pied-de-nez à la hiérarchie en place, celle des pilotes victorieux, celle des as ayant comptabilisé cinq victoires et plus. Cleve réinsuffle un peu de justice dans un univers qui en manquait particulièrement… mais la justice n’a que peu de place et ne peut durer qu’un fugitif instant…

C’est au final une ode glaçante aux pilotes de chasse que nous offre James Salter dans ce grand roman.

N’en ayant pas fini avec ce métier qui fut le sien, Salter a ensuite écrit un roman sur ces mêmes pilotes mais, cette fois, en temps de paix, ce sera Cassada.

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James Salter sous mes yeux

James Salter… Voilà un nom qui semble ne plus m’être inconnu depuis longtemps. Mais depuis quand ? Je ne sais pas trop.

La seule chose que je sache est qu’il y a plusieurs années que je me disais qu’il fallait lire ce romancier. Comme une évidence. Je savais que je le lirai un jour, je regardais de temps en temps ses livres dans les librairies ou sur les sites de vente en ligne. Une critique dans un hebdomadaire, une chronique sur un blog, m’en avaient sans aucun doute convaincu. Et pour que j’en sois aussi convaincu, il fallait d’ailleurs que ce soit plusieurs textes.

Ce n’est pas le premier romancier dont je sais que je le lirai un jour, qu’il me plaira… même si parfois, ce genre de certitude a pu se transformer en déception, pour nombre d’entre eux, ce ne fut pas le cas. Il y a eu Nabokov, Modiano, Jonathan Coe ou encore Murakami… Il y aura peut-être prochainement Joyce Carol Oates, Richard Price, Colum McCann ou Irvine Welsh… Il faudra que je retourne à Ron Rash ou Jim Thompson.

Mais pour le moment, revenons à James Salter dont il aura fallu la disparition pour que je me penche enfin sur ses romans. Sa disparition et la parution, juste avant, de la traduction de son tout premier roman, Pour la gloire. Le premier que j’ai lu est le premier qui a été traduit dans notre langue, L’homme des hautes solitudes. Et la certitude s’est confirmée, j’ai su que j’aimerai ce romancier et son œuvre.

A votre tour de la découvrir… en lisant mes chroniques de lecture ?

James Salter, souvenirs et conversations entoilés

Né en 1925, dans le New Jersey, James Salter est décédé il y a maintenant presqu’un an dans sa maison des Hamptons… On pourrait croire qu’il n’a pas beaucoup bougé, qu’il est juste allé d’un côté de Long Island à l’autre, mais ça n’est pas vraiment le cas… Et c’est ce que n’ont pas manqué de nous rappeler tous les articles qui lui ont été consacrés à l’occasion de sa disparition. Ça et son talent.

La première approche que l’on peut avoir pour mieux connaître l’écrivain est celle qui nous est proposée par l’encyclopédie collaborative en ligne Wikipédia. Il y a ensuite la courte biographie de son éditeur français, les Editions de l’Olivier, courte biographie accompagnée de sa bibliographie.

Les tributs s’étant multipliés lors de son décès, il y a ensuite pléthore d’articles intéressants. Parmi eux, le court hommage de la librairie Mollat, qualifiant son parcours de “glorieux” en référence à l’un de ses romans, enrichie de la liste de ses bouquins qu’il est possible, d’ailleurs, de commander en ligne. Ce sont ensuite les médias reconnus, institutionnels, ayant développé une offre en ligne par la force des choses, qui se sont fendus de textes parfois intéressants. Parmi ceux-ci, celui du JDD, signé Marie-Laure Delorme, d’une grande justesse, est à lire. Celui du Monde a ceci d’intéressant qu’il propose un lien vers un autre article, de Jérôme Ferrari, et une citation sur la manière d’écrire de l’auteur, assez savoureuse. Dans BibliObs, l’article signé Didier Jacob nous offre un entretien avec l’auteur à propos de son dernier roman Et rien d’autre. L’article écrit par Pierre Maury dans Le Soir est également celui d’un lecteur admiratif du romancier, à tel point qu’il a également publié, à ce sujet, un texte d’une grande qualité sur son blog, Le journal d’un lecteur. Eric Neuhoff, à l’instar des précédents, a également rendu un hommage sensible à l’auteur dans Le Figaro.

James Salter a aussi accordé quelques entretiens, outre celui du Nouvel Obs, évoqué plus haut, il faut également lire celui qu’il a accordé à Alexis Broca et Arnaud Laporte pour Le magazine littéraire, et celui qu’il a eu avec Nelly Kaprièlian pour Les Inrocks. Pour les plus courageux et les moins rebutés, on peut réécouter l’émission Répliques d’Alain Finkielkraut dans laquelle il avait invité Beigbeder et Neuhoff pour parler de l’écrivain.

On voit que James Salter a suscité l’admiration chez certains romanciers, ses semblables ou ceux qui espèrent un jour approcher son talent… Il en est de même de l’autre côté de l’Atlantique. Ainsi, sur le site American Short Fiction, trouve-t-on les témoignages de certains auteurs états-uniens parmi lesquels George Pelecanos. Sur Men’s Journal, Michel Schaub nous propose une sélection de romans de Salter. Dans Esquire, Alex Bilmes semble regretter que le romancier ait été si peu lu. Dans The Guardian, c’est Michael Carlson qui, dans son texte, retrace sa vie, celle d’homme et celle de romancier. C’est au tour de Louisa Thomas, dans Grantland, d’apporter sa contribution, son témoignage, elle qui est la petite-fille du premier éditeur de Salter et à qui il avait demandé d’écrire sa nécrologie… Dans Vanity Fair, James Wolcott souligne la constance de l’auteur, son dévouement à ce qu’il considérait comme la littérature, ne déviant pas de la qualité et de l’exigence qu’il voulait y mettre.

Enfin, si vous voulez lire un peu de cet auteur ou connaître sa vision du métier d’écrivain, il faudra attendre qu’un éditeur français veuille bien traduire les Conversations with James Salter ou peut-être l’est-il déjà sous le titre Tout ce qui n’est pas écrit disparait, que je n’ai pas encore lu. Pour patienter, vous pouvez l’entendre témoigner de son travail sur le scénario de Downhill Racer avec Robert Redford. Vous pouvez également le lire directement racontant sa rencontre avec un autre grand romancier, peut-être l’un des plus grands du vingtième siècle, Vladimir Nabokov.

Après avoir évoqué ma rencontre avec son œuvre, je parcourrai très bientôt celle-ci, en espérant vous donner envie de le lire.

Paul Colize, Jean Villemont et Franck Jammet

Fin 2015 est paru le onzième ou douzième roman de Paul Colize, selon le point de vue, si l’on considère Quatre valets et une dame et Le valet de cœur comme deux ouvrages distincts ou non. Après Krakoën et La Manufacture de Livres, c’est Fleuve Noir qui s’est chargé de l’édition de celui-ci, Concerto pour quatre mains. Un an après la récréation qu’avait pu constituer L’Avocat, le Nain et la Princesse masquée, Colize revient à une veine plus sérieuse et s’avance de plus en plus clairement du côté du thriller.

Après avoir assisté à la sortie de prison d’un homme attendu par les journalistes et qui annonce en aparté à l’une d’entre eux qu’il compte désormais entrer dans la légende, nous sommes les témoins du casse du siècle. Un des nombreux casses du siècle. Celui-ci a Concerto pour 4 mains (Fleuve Noir, 2015)lieu à l’aéroport de Zaventem et prend à peine quelques minutes. Il n’en faut en effet pas plus à un commando visiblement bien entraîné pour subtiliser plus de cinquante millions d’euros de diamants bruts non taillés…

Jean Villemont, avocat pénaliste, est de son côté contacté par un homme dont le fils vient d’être incarcéré à la suite d’une tentative de hold-up. Nous sommes au lendemain du fameux casse du siècle et les affaires continuent dans la capitale belge. Après quelques hésitations, dues à un emploi du temps particulièrement chargé, Villemont accepte de défendre Akim Bachir, si toutefois son père parvient à le convaincre d’accepter un avocat, lui qui a décidé de se défendre seul. En parallèle, nous suivons l’histoire de Frank Jammet, un braqueur qui s’est rendu célèbre par ses coups plus qu’audacieux et sa volonté d’agir sans violence… point commun avec le fameux et spectaculaire “casse du siècle”…

Les différentes intrigues progressent parallèlement. Jean Villemont, en plein désarroi conjugal, commence à croire que son client n’est pas entré dans le bureau de poste pour un hold-up mais pour échapper à des poursuivants ; sa thèse étant étayée par le départ précipité de sa femme et son fils à la suite d’un appel passé en pleine action. Frank Jammet s’est lancé dans le banditisme par appât du gain mais aussi pour l’adrénaline et en ayant la volonté de réussir des coups sans blesser qui que ce soit. Il finit par couler des jours paisibles dans le sud de la France, avec Julie sa femme et ancienne complice, quand ce fameux casse le rattrape et lui vaut d’être interrogé… son alibi tient la route même si le fait que deux anciens de sa bande aient été retrouvés morts, exécutés, à la suite du vol des diamants, continue de jeter le doute sur sa culpabilité.

Les intrigues progressent en parallèle… des liens se font jour. L’une dans le temps, les années, l’autre au présent.

Paul Colize nous a habitué à cette construction, ces intrigues parallèles, ce retour en arrière de plusieurs années pour l’une tandis qu’on s’ancre dans l’instant pour l’autre. Il nous y a habitué et ses romans les plus réussis possèdent cette marque de fabrique, cette structure narrative, La troisième vague, Back up, ou encore Un long moment de silence. C’est une mécanique particulièrement efficace sous la plume du romancier belge.

Une mécanique efficace alliée à ce qui fait la force des intrigues de l’écrivain, un travail de documentation exemplaire. On sait que ce qui nous est dit, on le sent, est très proche d’une certaine réalité, on sait que l’on va en apprendre un peu, de nouveau… Sur le milieu carcéral ou la machine judiciaire, en l’occurrence.

Tous les gages d’un excellent roman. Mais qui m’a moins emporté que les précédents, les trois que je citais précédemment et ceux tournant autour d’Antoine Lagarde.

Peut-être qu’à force de connaître toutes ces qualités chez Colize, j’en attends toujours plus ? J’ai eu l’impression que l’action primait sur la réflexion, que l’enchaînement des différentes phases de l’histoire primait sur un temps plus calme parfois, le temps de connaître les personnages, de les fouiller davantage… il m’a manqué une prise sur ces personnages, le plus sympathique au final étant celui de Frank Jammet. Il m’a manqué peut-être certaines des excentricités véritablement littéraires présentes dans les livres précédents de l’auteur, excentricités littéraires qui leur donnaient une saveur toute particulière… à l’image de ce “concerto pour quatre mains” du titre, que j’ai trouvé être une superbe idée, malheureusement pas assez exploitée. Une idée qui rappelle le côté mélomane de l’écrivain déjà perçu dans Back up mais qui peut paraître au final un peu déplacée car pas assez approfondie… Et je trouve qu’on passe à côté du personnage de Villemont dont les doutes sont effleurés… et vite évacués pour laisser la mécanique reprendre son cours. Comme est effleurée sa passion pour la montagne, impression renforcée après avoir lu il n’y a pas si longtemps L’homme des hautes solitudes de James Salter

Au final, ce livre est une lecture plaisante mais qui tend peut-être trop vers la description détaillée de chaque casse, au détriment des personnages et de cette humanité qui caractérisait les précédents ouvrages de Paul Colize. La mécanique, l’engrenage des faits, le respect de certains codes, primant sur les interrogations des personnages principaux. Il m’a sûrement manqué les vrais morceaux de Colize que l’on retrouvait jusque là, à travers certains personnages souvent si proches de lui. Toujours est-il que le romancier reste un conteur, un auteur. Un auteur que je continuerai à lire, dont l’évolution est intéressante, passionnante, et qui oscille tellement entre le plaisir du lecteur et celui de l’écrivain, celui de transmettre des émotions… les deux allant de paire, bien sûr, souvent, mais parfois on aimerait quelques défauts dans la cuirasse, une mécanique un peu moins huilée, laissant la place à ces échappées dont Colize a le secret… à cette façon de se livrer, de nous livrer un peu de lui-même…

Mais le roman à venir nous surprendra sans aucun doute…

John Harvey, Grayson et Walker et le meurtre de Stephen Bryan

En 2007, un an après avoir refermé la trilogie Frank Elder, John Harvey publie un nouveau roman, Gone to Ground. Il y crée deux nouveaux personnages récurrents, Will Grayson et Helen Walker, flics à Cambridge. Leur première aventure est traduite un an plus tard en France, par Mathilde Martin, sous le beau titre de Traquer les ombres.

Après la scène d’ouverture d’un film, sous sa forme scénaristique, nous assistons au réveil de Will Grayson et de sa famille, sa femme et ses deux enfants en bas âge, dans le désordre. Une discussion sur la reprise de son boulot par Lorraine, son épouse, Traquer les ombres (Payot & Rivages, 2007)entraîne une dispute et Will part au travail. A son arrivée, Helen Walker, sa collègue, est déjà là. Ils sont alors appelés sur les lieux d’un homicide. Ils sont flics, pas tout à fait égaux hiérarchiquement, mais échangeant sur un quasi-pied d’égalité. Will est l’inspecteur principal de l’équipe…

Le crime a eu lieu dans une maison, le cadavre git dans la baignoire, défiguré, battu violemment. Certaines pièces ont été explorées sans ménagement, certains objets volés. La victime est Stephen Bryan, un universitaire, homosexuel, célibataire depuis qu’il a rompu avec Mark McKusik. Et Grayson et Walker vont suivre les pistes qui s’offrent à eux. Celle de l’amant éconduit qui aurait pu avoir une crise de jalousie, un désir de vengeance, du style violente ; celle de l’agression homophobe, loin d’être un phénomène isolé…

Alors que Helen et Will échangent et discutent sur les différents mobiles possibles, la sœur de la victime, Lesley Scarman, débarque. Celle que l’on croyait en Nouvelle-Zélande était en fait revenue depuis peu à Nottingham pour reprendre son poste de journaliste radiophonique. Elle ne croit pas à la piste privilégiée par les enquêteurs et se pose des questions sur la disparition du travail de son frère, le début d’un livre consacré à une actrice des années 50, Stella Leonard. Un livre qu’Howard Prince, riche promoteur immobilier et époux de la nièce de l’actrice ne voyait pas d’un bon œil… Lesley prend la suite de son frère et se rapproche de la famille, notamment de Natalie Prince, étoile montante et fille d’Howard…

Deux pistes sont explorées, puis la violence frappe les policiers.

C’est un roman riche qui s’attarde autant sur les enquêtes qui se multiplient, se recoupent, que sur la vie des uns et des autres, leurs pensées, leurs questionnements. La vie de famille de Will Grayson est savoureuse, tellement réelle, entre la volonté de permettre aux enfants de s’épanouir dans un environnement sain, calme, et celle de ne pas perdre pied pour les parents, avec les discussions que cela implique… et les répercussions sur la vie professionnelle, la difficulté à mener les deux de front. La vie d’Helen Walker est également bien décrite, celle d’une célibataire, ayant du mal à faire une croix sur une relation passée, luttant pour remonter une mauvaise pente. Il y a également Lesley s’intéressant de plus en plus au travail de son frère et se prenant au jeu de rencontrer ceux qui ont connu Stella Leonard…

Les extraits du scénario du fameux film lu en ouverture ponctuent régulièrement l’intrigue… finissant par lui donner un écho sépia.

C’est un roman que j’ai trouvé particulièrement réussi, prenant. Un roman qui allie avec subtilité les passages plus ou moins légers sur la vie des uns et des autres et les investigations entre Cambridge et Nottingham, Will Grayson croisant même à l’occasion une vieille connaissance en la personne de Lynn Kellogg.

C’est un roman qui sans avoir l’air d’y toucher évoque également la création artistique, dont la peinture une nouvelle fois, comme dans Couleur franche, ses difficultés et son ancrage dans la vie des uns des autres, ses origines dans le vécu… John Harvey n’hésitant pas nous faire un clin d’œil.

Paradoxalement, c’était le problème avec les artistes, se dit Lesley, les écrivains, les réalisateurs, les musiciens : ceux qui ne mouraient pas jeunes semblaient s’accrocher à la vie. La plupart continuaient à travailler jusqu’à ce que mort s’ensuive. Que pouvaient-ils faire d’autre ? Certains paraissaient même bénéficier d’une seconde jeunesse, trouver une nouvelle voie, tandis que d’autres se répétaient à l’infini, ne sachant pas ou ne voulant pas voir qu’ils avaient perdu l’inspiration.

Je ne sais pas dans quelle catégorie Harvey se range mais s’il continue à écrire et à nous offrir des romans aussi savoureux, plaisants, prenants, il n’est pas nécessaire qu’il cherche une nouvelle voie… C’est un roman qui non seulement se lit avec plaisir mais qui suscite également un certain questionnement, qui donne à réfléchir…

L’année suivante, Resnick est de retour, dans Cold in hand, avant que Grayson et Walker ne reviennent dans Le deuil et l’oubli.

John Harvey à la conclusion de la trilogie Frank Elder

Le dernier volet des aventures de Frank Elder paraît en 2006 et s’intitule Darkness and light. Il deviendra D’ombre et de lumière en traversant la Manche et après la traduction de Jean-Paul Gratias, en 2008.

Frank Elder vit toujours en Cornouailles. La solitude lui convient. Il saute quand même sur l’opportunité que son ex-femme lui offre de revenir à Nottingham. Nottingham, la ville dont il s’est enfui, reste celle qui abrite sa fille, Katherine, peut-être la seule D'ombre et de lumières (Payot & Rivages, 2006)personne qui lui manque. Peut-être…

Joanne l’appelle pour lui demander s’il veut bien mener une recherche. Celle de Claire, la sœur disparue d’une de ses amies, Jennie. Elder mène l’enquête, une enquête mise de côté par la police, les personnes adultes ayant, après tout, le droit de disparaître. De partir refaire leur vie loin de ceux qu’ils connaissent. Alors qu’il fouille et piste, il découvre des aspects secrets de la vie de cette femme, veuve vivant seule. Mais, tandis qu’il déterre des vérités cachées, Claire est retrouvée là où elle n’était plus. Chez elle, dans son lit, sans vie… Et cette affaire, sa mise en scène, lui en rappelle une autre. Un échec survenu huit ans plus tôt alors qu’il arrivait à Nottingham. Une nouvelle fois, Elder collabore avec la police, avec son ancienne collègue, Maureen Prior.

Nous retrouvons le flic retraité avec plaisir, ses questionnements deviennent les nôtres.

Dans ce troisième opus, le champ se resserre sur la famille d’Elder et sur les quelques suspects qu’il avait déjà interrogés. Elder navigue des uns aux autres, se rapprochant pour mieux les connaître de l’entourage de ceux qui pourraient être impliqués dans les deux meurtres si semblables, se répondant comme en écho.

L’atmosphère s’installe, l’intrigue avance lentement, au gré des dialogues, des interrogations d’Elder et de Prior, son ancienne adjointe dont il se rapproche, cette adjointe qui a érigé des remparts autour de sa vie privée mais dont on sent la fragilité malgré tout.

Cette suite semble être isolée des deux précédentes aventures, certains personnages que l’on s’attendait à croiser ne sont pas là. Les deux enquêtes précédentes paraissent lointaines.

John Harvey s’est focalisé sur son personnage central, lui offrant une évolution plus importante. Le forçant presque à s’occuper de lui. Le forçant à regarder ses proches, à écouter ce qu’on lui en dit, alors que jusqu’ici, malgré les coups qu’il encaissait, il traversait les histoires en tentant de ne pas s’y impliquer plus que nécessaire.

John Harvey semble lorgner du côté de Charlie Resnik, croisé dans un bar par Elder, notamment au travers d’un de ceux avec qui il a collaboré plusieurs fois, Anil Khan, fraîchement débarqué dans l’équipe de Maureen Prior… Une nouvelle fois, ce sont plusieurs affaires qui vont être résolues. Une nouvelle fois, les intrigues s’imbriquent et John Harvey nous embarque à sa suite, nous poussant à tourner les pages. Il y a une certaine addiction dans la lecture de cette trilogie. Une addiction dont il nous faudra nous défaire… en revenant du côté de Charlie Resnik pourquoi pas, à la suite du romancier. Charlie Resnick dont il s’est d’ailleurs rapproché dans cet opus en nous offrant comme un écho de sa première apparition, Cœurs solitaires.

Avant de repartir, avec Cold in hand, du côté de Charlie Resnick, dont il ne s’est au final pas complètement démarqué avec Frank Elder, John Harvey se déplace jusqu’à Cambridge, à la suite de deux nouveaux personnages, Helen Walker et Will Grayson, pour Traquer les ombres.