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James Salter, Dean et Anne-Marie

En 1967 paraît le troisième roman de James Salter, A sport and a pastime. Après quelques péripéties, le romancier est parvenu à convaincre Doubleday de l’éditer, comme il nous le raconte dans son introduction. Le sujet et son traitement en ont en effet effarouché plus d’un. Il nous parvient en 1996, traduit par Philippe Garnier, le biographe de Goodis, sous le titre Un sport et un passe-temps. D’un côté et de l’autre de l’Atlantique, le titre du roman fait référence à un verset du Coran disant de ne pas oublier que “la vie en ce monde n’est qu’un sport et un passe-temps”.

L’histoire commence par un voyage en train effectué par le narrateur pour aller de Paris à Autun. Nous sommes en France, dans les années 60. C’est une description d’un pays traversé particulièrement savoureuse, dans une langue qui ne l’est pas moins. Le style de Salter est là, envoûtant.

Un sport et un passe-temps (L'Olivier, 1967)Le narrateur se rend à Autun occuper une maison d’amis, les Wheatland. Une maison vide la plus grande partie de l’année, dans une ville calme. Le narrateur effectue des allers et retours entre Autun et Paris et nous raconte certains événements par le menu. Son installation, sa prise de contact avec la ville, ses habitudes qui s’installent, les soirées parisiennes auxquelles il assiste, les personnes qu’il croise.

Des personnes qu’il croise, celles qui l’intéressent particulièrement sont les femmes. Celles avec qui il a partagé un compartiment, celles qu’il aperçoit à Autun ou à Paris. Deux hommes, seulement deux, ont une place à leurs côtés, Billy Wheatland et Phillip Dean. Il a d’ailleurs rencontré l’un chez l’autre.

Dean le rejoint à Autun. Il partage avec lui la maison dans laquelle la place ne manque pas. Une maison dans un quartier de maisons imposantes, des maisons de médecin comme le dit le narrateur. Dean commence à prendre de la place, personnage intrigant. Jeune homme de bonne famille, il a plaqué la fac malgré un réel potentiel lui ayant valu une certaine mansuétude de la part de ses professeurs, mais après un premier retour aux études, il a définitivement laissé tomber. Jeune homme de bonne famille, sans le sou, ayant décidé de vivre autrement, il conduit une auto sortant de l’ordinaire, une Delage. Une décapotable qui fait se retourner tout le monde sur son passage. Il n’a pas besoin de ça, il est beau, doté d’un charme indubitable…

Un jour, lors de l’un de leurs repas, il présente au narrateur une jeune femme, Anne-Marie. Une jeune femme que ce dernier avait observée lors d’une de leurs sorties, elle dansait avec plus d’un homme et il lui avait imaginé une vie, comme il le fait pour chaque femme croisée. Le narrateur est tout entier dans l’imagination, ne semblant vivre qu’à travers ce que son esprit invente… Mais le voilà qui se passionne pour la liaison entre Dean et Anne-Marie. Une passion qu’il nous décrit par le menu, la reconstruisant au moyen des confidences de Dean, de la lecture de son journal, et, pour une grande part sûrement, au travers de ce que toutes ces informations ont suscité comme fiction. Le narrateur s’efface alors peu à peu, pas entièrement, pour laisser la place à cette relation dont la sexualité est le principal moteur. Ou la principale préoccupation du narrateur.

Je ne dis pas la vérité sur Dean, je l’invente. J’invente à partir de mes propres carences, ne l’oubliez jamais.

Les relations des amants sont décrites crûment, leur apprentissage, leur évolution. Le corps d’Anne-Marie nous est sans cesse dévoilé, décrit. Petit à petit, cette sexualité prend le pas sur tout le reste, devenant la seule explication, la seule raison, à leur liaison. Anne-Marie est jeune, prête à la découverte, Dean n’est pas beaucoup plus âgé et il trouve en elle une femme qui accepte certaines expériences… La part de l’imaginaire du narrateur est sans doute importante. Et ce dispositif, d’une histoire reconstruite par une tierce personne, d’une relation charnelle reconstituée, provoque à certaines pages une impression de voyeurisme accentuée. C’est peut-être la raison pour laquelle les éditeurs se sont montrés réticents, pour laquelle le roman n’a pas eu la carrière qu’il méritait… Même s’il s’agit avant tout d’une superbe histoire d’amour…

C’est curieux comme je me suis mis à discerner des comportements, des habitudes qui pourtant ne signifiaient rien pour moi à l’époque. En examinant une nouvelle fois les nombreux fragments de cette rencontre, en les touchant, en les retournant de tous les côtés, je me sens pris de brusques moments d’illumination.

Cela pourrait rappeler le sort subi à la même époque par le roman sulfureux de Nabokov, Lolita. Une prose d’une grande qualité, exceptionnelle, pour un sujet dérangeant, provoquant parfois un sentiment presque nauséeux.

Le style, la profondeur des personnages, font de ce roman un roman remarquable, d’une grande qualité. Un roman qui nous fait toucher du doigt l’invention romanesque et toute sa difficulté, son ambigüité. La rencontre d’un personnage avec son auteur, leur cohabitation, les confidences de l’un pour nourrir l’intrigue de l’autre, sa prose. Dean devient pour le narrateur un personnage légendaire, de ceux qui l’ont habité et transformé… Décidément, il n’y a pas loin de ce roman à l’invention littéraire, l’inspiration contée en détail, à travers une fiction. Mise en abîme. Comme pouvait d’ailleurs l’être ce roman contemporain de Nabokov évoqué plus haut.

Un roman aux multiples lectures possibles. Un roman au diapason de l’ensemble de l’œuvre de Salter. Il faudra attendre huit ans le roman suivant, un roman en forme de mémoire, Un bonheur parfait, Salter se tournant entre temps vers l’écriture scénaristique et s’essayant même à la réalisation. Il reviendra ensuite vers la France, littérairement parlant, avec L’homme des hautes solitudes.

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5 réflexions sur “James Salter, Dean et Anne-Marie

  1. Salut, belles chroniques. Toujours très précis. J’apprécie. (off) Mais dis-moi Jérôme, si je dois partir quelque part (genre n’importe où) et que j’ai le droit de prendre qu’un seul dossier de Salter, je fais quoi ? Blvd

    Aimé par 1 personne

    • Salut Blvd,
      Ne partir qu’avec un seul Salter me semble difficile (quand on a mis le nez dedans…) mais, envisageons l’hypothèse, dans celui-ci, « Un sport et un passe-temps », il y a l’intérêt d’une histoire d’un seul tenant, ou quasiment. Si tu n’es pas allergique aux digressions, tu peux aller voir du côté de son dernier, « Et rien d’autre », qui pourrait être une synthèse de tous ses romans… « L’homme des hautes solitudes » présente l’intérêt d’être dégraissé, débarrassé de tout superflus, me semble-t-il. Sans oublier « Un bonheur parfait » qui est peut-être la quintessence (je sais, c’est un mot un peu long) de son œuvre romanesque, mon préféré peut-être.
      Une réponse qui ne t’avancera peut-être pas mais c’est tout ce que je peux faire.
      Il y a, en tout cas, un style, une écriture, d’une grande pureté et il faut saluer le travail de ses différents traducteurs pour avoir réussi à transmettre ce talent.
      Amicalement,
      Jérôme.

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  2. Pingback: James Salter, une famille d’Amaganssett | Moeurs Noires

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