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John King, Ruby et M. Jeffreys

Le cinquième roman de John King, intitulé White Trash, a été publié en 2002 en Angleterre par Random House. Il nous est arrivé douze ans plus tard, grâce à la maison d’édition Au Diable Vauvert, traduit, pour la première et seule fois jusqu’ici, par Clémence Sebag sous le même titre. Un titre qui, une fois traduit, pourrait devenir Déchet blanc ou Raclure blanche, mais la traduction perdrait cette allusion à une frange de la société souvent désigné ainsi au Etats-Unis. Une frange de la société destinée à être pauvre, à le rester, le contraire des nantis. Une frange de la société qui est devenue une classe à l’heure où l’on ne parle plus de la lutte des classes, une classe avec sa propre culture, son propre mode de vie et dont certains sont issus, de Elvis Presley à Eminem, comme le souligne notamment l’article de F. Dordor dans les Inrockuptibles en 2012 ou plus encore la thèse de Sylvie Laurent,  Du poor white au poor white trash dans le roman américain et son arrière plan depuis 1920 (un extrait en est lisible sur Cairn.info), qui ne se limite pas à la musique mais étudie principalement la littérature, citant entre autres Russell Banks et Dorothy Allison comme des tenants de cette culture… Pour mieux la situer, cette White Trash, disons que la série Shameless pourrait être considérée comme un bon exemple de ce qu’elle est…

Cette expression désignait au départ les pauvres du sud des Etats-Unis, elle s’est ensuite répandue à l’ensemble du pays et John King l’importe en Angleterre pour nous parler de son équivalent européen et de la véritable raclure blanche, celle qui mériterait ce nom.

Des policiers poursuivent des jeunes, certainement planteurs de cannabis sur les bords de l’autoroute, quand, les ayant perdus, ils se tournent vers une jeune femme observant leur manège, en bordure d’un terrain vague. Perdue dans ses souvenirs, ceux qui la ramènent à la mort de son chien quand elle était enfant, elle ne comprend pas tout de suite que l’hélicoptère qui prenait en chasse les petits délinquants a changé de cible… Elle hésite à peine quelques secondes avant de s’enfuir à travers les rues du quartier, réussissant finalement à les semer en se mêlant à la foule qui se presse à White Trash (Au diable vauvert, 2002)l’entrée des pubs d’une rue fréquentée. Elle n’avait rien à se reprocher mais ne voulait pas être embarquée sans raison…

Le lendemain, Ruby se réveille chez elle, dans les douces odeurs de la boulangerie du dessous, et se prépare à partir au boulot. Elle est infirmière à l’hôpital. Un métier qu’elle aime et dans lequel elle croit. Un métier dans lequel elle s’épanouit car il s’agit d’être bon, de positiver le plus possible et d’aider des gens à s’en sortir. Ruby veut croire en la gentillesse, en la bonté. Et elle veut être utile. Son métier la satisfait pleinement, elle est heureuse de sa vie, entre l’hôpital, concentré de la société, de sa ville, et les sorties avec certaines collègues, en boîte, au pub… alcool et joints…

Le point de vue de Ruby alterne avec celui de M. Jeffreys qui travaille également à l’hôpital. Il n’y est pas pour soigner les gens mais pour rationnaliser le fonctionnement des services. Il observe et croit en son utilité. Il est là pour faire le bien, il s’efforce d’être bon dans chacun de ses actes. Pour mieux exercer son audit, il loge dans un hôtel de standing plus proche de l’hôpital que son appartement londonien. Il se rend chaque jour sur son lieu de travail en taxi et tente de garder l’esprit positif. Il tente de le garder alors qu’il côtoie ces personnes qui ne sont pas de son milieu, qui ne semblent pas avoir conscience de ce qu’est la vie, qui paraissent se contenter de ce qu’ils ont alors qu’ils pourraient avoir bien mieux avec un minimum de bonne volonté. Les pensées de M. Jeffreys sont pleines de condescendance, d’un sentiment de supériorité. Il observe l’hôpital et ses environs avec un maximum de compréhension, se disant que tout le monde ne peut pas être comme lui… Lui qui vit au final une vie particulièrement aseptisée, loin de tout, et dans une tour d’ivoire dont il ne consent à descendre que pour confirmer son impression d’une populace qui vit une vie loin de la vraie vie, sans culture, sans joie… alors que lui s’efforce de dominer tous ses sentiments, d’en éprouver le moins possible ou seulement des positifs…

Ruby et M. Jeffreys croient en l’utilité de leur métier, sont persuadés de rendre service à la société… mais là où Ruby n’oublie pas de vivre, se force parfois à positiver pour ne pas sombrer dans la dépression, éprouve des sensations, des émotions, M. Jeffeys ne veut pas se laisser dominer par celles-ci. Tout est planifié, réfléchi, jusqu’à ses horaires de boulot, de préférence la nuit pour ne pas être perturbé par la vie d’un hôpital de jour, pour ne pas en subir les inconvénients quand il est sensé en observer le fonctionnement, quand il pense s’imprégner de son atmosphère. Il lui faut visionner des documentaires pour ne pas être éloigné d’une population dont il s’efforce de rester à distance respectable…

Les deux personnages se croisent brièvement après la mort d’un patient puis repartent chacun de leur côté…

John King nous décrit deux personnes aux buts et aux motivations similaires mais ne les envisageant pas de la même façon. Pour les atteindre, l’une semble être pleinement dans la vie alors que l’autre s’isole, se préserve au point de planifier même la satisfaction de fantasmes assez pervers, déviants… Mais en toute circonstance, M. Jeffreys garde cette haute opinion de lui-même et ne peut s’empêcher d’admirer son abnégation alors que Ruby doute et avance. Il ne peut s’empêcher de déplorer la pauvreté intellectuelle de ses congénères, issus des mélanges ethniques les plus divers, leur manque d’ambition ou d’amour-propre, leur incapacité à progresser, leurs odeurs, leurs mœurs… se lâchant davantage au fur et à mesure des pages…

A ces deux points de vue viennent s’ajouter les témoignages d’une autre personne, des monologues, racontant l’histoire d’autres personnes ordinaires ayant trouvé leur voie et ayant vécu une vie faite de bonheurs partagés et d’une certaine plénitude, ayant vécu une vie riche… un chauffeur de taxi ne vivant que pour le bonheur de sa femme et de sa fille, une maîtresse d’école s’étant consacrée avec abnégation à l’enseignement, un passionné de champignons ayant adopté une vie sans excès après en avoir fait trop, …

L’existence des deux protagonistes principaux suffirait au livre mais on sent que la noirceur n’est pas loin chez ces deux personnages tentant en permanence d’avoir une attitude, des pensées, positives, traquant le positif en tout. L’une semblant parfois au bord de la déprime, l’autre au bord de la folie…

Au final, c’est un bon roman que nous a proposé John King, un roman glaçant dans sa conclusion et qui renouvelle quelque peu son univers en adoptant des points de vue différents des précédents, en observant des personnages à la lisière du monde qu’il nous a décrit jusqu’ici et en réglant des comptes avec cette société qui existe en dehors de son monde et qui n’est franchement pas admirable ou fréquentable… une société qui se conforte dans ses préjugés, caricaturaux, pour laquelle l’habit fait bien souvent le moine… une société n’allant jamais au-delà des apparences et sûre d’elle-même. Imaginant être la seule à avoir compris la vie et ce qui pousse les gens “ordinaires”, ce qui les motive. John King leur retourne le procédé…

C’est un bon roman qui nous laisserait presque parfois sur notre faim mais qu’il faut lire jusqu’au bout car la fin qu’il nous propose, prenante, inquiétante, apporte encore un autre éclairage sur une intrigue s’enrichissant jusqu’à la dernière page, enfonçant un peu plus le clou d’une œuvre centrée sur un environnement ou dans des milieux pas toujours attirants mais bien vivants et beaucoup plus humains qu’une certaine élite enfermée dans ses certitudes pourrait le croire. Une œuvre de réhabilitation, militante et d’une grande qualité !

Deux ans plus tard, John King publie un roman encore non traduit à ce jour, The Prison House, avant de conclure, en 2008, la trilogie qu’il avait entamée avec Human Punk et dont White Trash est le deuxième volet. Une trilogie située dans une de ces villes satellites de Londres et dont le troisième opus s’intitule Skinheads.

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2 réflexions sur “John King, Ruby et M. Jeffreys

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