Tim Dorsey, Serge A. Storms, canicule hivernale et cyclone

En 2000, un an après la première, paraît la suite des aventures de Serge A. Storms, le personnage improbable de Tim Dorsey, Hammerhead Ranch Motel. Il nous arrive trois ans plus tard, traduit par Jean Pêcheux sous le même titre.

Nous reprenons l’histoire là où nous l’avions laissée dans le roman précédent, Florida Roadkill. Serge A. Storms est toujours à la poursuite des cinq millions de dollars cachés, à leur insu, dans le coffre de la Chrysler blanche de David Klein et Sean Been.

Mais avant de reprendre le cours de l’aventure et son rythme échevelé, Dorsey nous offre un prologue. Un prologue comme pour son premier roman hammerhead-ranch-motel-payot-rivages-2000qui commence par des considérations sur la Floride, quasiment les mêmes.

La Floride est si belle qu’on pourrait la croire civilisée.

Dès les premières pages, nous retrouvons Johnny Vegas, cherchant toujours à être dépucelé, et qui a troqué son hors-bord aux couleurs des Miami Dolphins pour une Porsche. Il semble une nouvelle fois sur le point d’arriver à ses fins quand un nouvel incident remet tout en cause. Une Chrysler blanche arrêtée sur le pont qu’il franchit stoppe les ardeurs de sa compagne…

Nous retrouverons le moment de ce prologue un peu plus loin dans le roman. Avant d’y arriver, Serge A. Storms, historien autodidacte de la Floride et psychopathe en liberté, désormais surnommé le Tueur des Keys, parvient à reprendre possession de la mallette contenant le pactole. Mais il se la fait prendre ensuite, de nouveau. Et l’aventure se déroule, au gré des uns et des autres, de l’apparition et de la disparition de personnages que nous croisons le temps de quelques pages ou pour plus longtemps. Il y a Harvey Fiddlebottom, alias Zargoza, le patron du Hammerhead Ranch Motel, et les Diaz, trafiquants bas du front, Art Tweed, à qui on vient d’annoncer la fin proche, et Jethro Maddox, sosie d’Hemingway, Sidney Spittle, voleur de pensions, et Patty Bodine, sa petite amie mineure, La Ville et La Campagne, deux filles en vadrouille, l’équipage d’un avion chasseur de cyclone, Lenny Lippowicz, aux multiples professions et présentement sosie du Sonny Crockett de Miami Vice, alias Don Johnson.

La mallette circule, comme tout ce petit monde, le long des routes de Floride. Routes où l’échantillon que nous propose Dorsey est à l’aune de la population qui y grouille et qu’il ne se prive pas de nous présenter.

Il y avait des voitures bourrées de valises et de radeaux pneumatiques de toutes les couleurs, avec des plaques minéralogiques chantant le beau pays de Dixie, des enjoliveurs décorés d’alligators de Floride et, sur les pare-chocs, des autocollants soutenant la candidature de Fob James au poste de gouverneur de l’Etat. Et puis un camion de maraichers revenant des champs, chargé de melons et de marijuana ; un couple de retraités de Newark qui convoyait des pierres précieuses volées ; un malheureux représentant en bauxite fuyant le mandat d’arrêt que le Michigan lui avait collé pour fraude dans un break mis à mal par les rigoureux hivers de Saginaw. Trois ados fugueurs de Texarkana dans une Taurus volée ; l’ex-président du Paraguay en exil dans une Chevrolet dont la transmission n’allait pas tarder à lâcher ; un ancien agent du KGB qui s’était retrouvé planté en Floride à la chute du régime soviétique et travaillait désormais à son compte comme homme de main pour le Comité démocrate du comté de Broward.

Après avoir vadrouillé le long des routes de Floride, ce petit monde semble attiré par un obscur motel, réplique de ranch du farwest et dont la principale originalité réside dans la décoration de la piscine, des têtes de requins-marteaux empaillés dont il tire son nom, le fameux Hammerhead Ranch Motel. Siège de trafics illicites, attirant une faune douteuse.

C’est de nouveau un savoureux moment de lecture. Nous suivons les personnages au gré de l’intrigue, apprenant leur histoire au fur et à mesure. Ce sont tous des désaxés, marginaux, délinquants, particulièrement sympathiques. Des fous qui ne voient aucun souci à dessouder leur prochain, quand c’est pour leur cause.

Tandis que les différentes histoires s’enchevêtrent autour de Serge, un ouragan, Rolando-berto, tourne autour de Tampa et de l’île où se trouve le motel, une campagne électorale se déroule pour une loi destinée à jeter les étrangers dehors. Tout cela au milieu de la violence et de la folie que la Floride est tellement habituée à produire qu’elle semble faire partie d’elle. Sous la plume déjantée de Dorsey, en tout cas.

Je me suis surpris à tenter de retarder la fin, à essayer de différer certains moments de lecture pour que le roman me dure plus longtemps… mais ça se lit comme du petit lait, ça avance à une vitesse impressionnante, zappant d’un personnage à l’autre, enchaînant les moments forts, pour nous amener vers un final où, une nouvelle fois, la culture de Serge prend tout son sel, Key Largo jouant un rôle dans le dénouement…

Et, alors que les différents protagonistes reprennent la route, on se dit que vivement le prochain, paru un an plus tard, il s’intitule Orange Crush.

Publicités

Tim Dorsey le long d’une route meurtrière

En 1999 paraît le premier roman de Tim Dorsey chez William Morrow, Florida Roadkill. Il traverse l’Atlantique en à peine un an et se voit traduit, sous le même titre, par Laetitia Devaux pour les éditions Payot & Rivages. C’est une histoire particulièrement rythmée, allumée et qui dézingue… et pour cause, nous sommes en Floride, une Floride qui en avait déjà subit pas mal au plan littéraire mais qui n’a pas encore épuisé l’imaginaire des écrivains. Et on peut dire que Dorsey va lui en faire subir.

Octobre 1997, les World Series viennent de s’achever sur la victoire inattendue des Marlins de Floride à Miami. Le prologue nous promène aux abords de l’US 1, la route qui dessert le stade où a eu lieu l’improbable exploit et s’arrête sur une galerie de personnages et d’événements plutôt marquants… florida-roadkill-payot-rivages-1999un premier aperçu de la Floride selon Dorsey. Un cadavre est découvert dans un motel, l’Orbit Motel, exécuté grâce à une installation assez élaborée. Des clients se succèdent dans une station service et son magasin, clients que nous allons retrouver, pour certains, à quelques kilomètres de là, dans un embouteillage. L’un d’entre eux n’ira pas aussi loin, exécuté par des latinos après avoir tenu des propos racistes à l’encontre de l’employé du magasin. Exécuté de manière particulièrement sauvage, frappé, battu, puis embroché à l’aide d’un appareil à hot dog. Un peu plus loin, deux des clients aperçus à la station service, David Klein et Sean Breen, arrêtent leur Chrysler blanche sur le bas-côté pour porter secours à une tortue essayant de traverser la route particulièrement fréquentée… une autre voiture, une corvette jaune canari, conduite par Coleman, écrase alors sciemment l’animal, Serge, le passager, insulte son compagnon et prend le volant… quelques kilomètres encore et une fusillade éclate entre deux voitures en travers de la route… La Floride dans toute sa splendeur, sa violence…

Si tu veux juger de l’état d’une civilisation, va jeter un coup d’œil dans ses épiceries et ses aéroports.

L’histoire démarre onze mois avant les World Series, onze mois avant la succession d’agressions et de violence à laquelle nous venons d’être soumis dans le prologue. Sharon Rhodes séduit Wilbur Putzenfus de manière particulièrement entreprenante, sur la plage. Le mariage qui s’ensuit est très court, Sharon devenant très vite veuve… Le jour de la mort du pauvre Putzenfus, une femme, autrement plus importante, Celeste Hamptons, fraîchement mariée également, trouve la mort de manière presque aussi stupide… Le jeune veuf et la jeune veuve se rejoignent, lestés d’un héritage intéressant qu’ils s’empressent de dilapider… Le ton est donné, le rythme effréné. Mais la véritable histoire n’est pas là, pas tout à fait…

A la suite d’une arnaque à l’assurance, Serge A. Storms, Seymour “Coleman” Bunsen, qui se sont associés à Sharon Rhodes, se lancent à la poursuite de Richard Veale et de cinq millions de dollars. Ils sont bientôt poursuivis eux-mêmes par ce qui pourrait s’apparenter à un cortège ou une procession tellement le nombre et la variété de ceux qui le composent est impressionnant. Mo Grenadine, un sénateur, détective privé et animateur radio, raciste et homophobe ; Charles Saffron, assureur et blanchisseur pour un obscur cartel costa gordien ; trois membres de ce cartel circulant en limousine ; Susan Tchoupitoulas, une flic en mal de reconnaissance… A cette galerie s’ajoutent David et Sean, les deux copains dans leur virée annuelle pour pêcher et qui s’achève toujours sans poisson ; Max Minimum, un agent immobilier arnaqueur ; trois bikers sans moto…

Un régal. Puisqu’à cette galerie et à l’intrigue principale s’ajoute un nombre important d’histoires annexes, parallèles.

Petit à petit, le trio formé par Serge, Coleman et Sharon prend le dessus et impose son rythme, semant les cadavres sur son périple allant de Miami à l’extrémité des Keys. Un périple motivé par la fuite, un lancement à Cap Canaveral et les World Series mais aussi par la passion de Serge pour l’histoire de l’état ou encore par la consommation effrénée de drogues diverses et variées par ses deux compagnons ou enfin, pour Serge, par la non prise du traitement qui lui ai prescris.

Des abris de surveillance multicolores en forme de soucoupes volantes ponctuaient la côte. L’Atlantique bleu nuit était un peu agité, mais le ciel restait limpide et chaud. C’était un monde où le sexe, les programmes de désintoxication en douze étapes et la chirurgie superflue étaient sureprésentés.

Le contrepoint est principalement apporté par le duo composé de David, le publicitaire, et Sean, le substitut du procureur. Ils contemplent et visitent d’une manière plus paisible les Keys… Contemplent et se remémorent leurs frasques passées, bien plus sages que tout les événements qu’ils côtoient où croisent…

Le style de Dorsey pour nous conter tout ça est classique, empreint d’ironie et d’une bonne dose de sarcasmes. C’est souvent méchant mais jouissif. Fait de maximes à l’emporte pièce et ressemblant à une déclaration d’amour particulièrement corrosive.

Tout évoluait à toute vitesse ! Silos de missiles à Cuba. Ecopes sur la plage. Alligators presque en voie de disparition, et puis non, finalement. Les juntes ont pignon sur rue à Boca Raton. Richard Nixon et Bebe Rebozo se baignent à poil au large de Key Biscayne. On expie les atrocités commises contre les indiens en jouant au loto. Fœtus de requins dans des bocaux de formol, fermes de geckos le long des routes, touristes qui tournent autour des stands de gaufres comme des nuées d’oiseaux sans ailes. Et avant qu’on s’en rende compte, la Nouvelle Floride est là, sous-organisée, sur-construite, mûre pour un ouragan meurtrier qui enverra rouler le dôme géodésique d’Epcot sur l’autoroute comme une balle de golf, un bois numéro un par Buckmintser Fuller.

Pas sûr qu’il s’agisse d’une publicité efficace pour la Floride, si c’en est une, mais il s’agit en tout cas d’un bouquin très recommandable.

Les dernières lignes nous font comprendre que l’histoire n’en finit pas là, la suite au prochain numéro, Hammerhead Ranch Motel, pour une suite échevelée… Pour connaître un peu mieux les origines de Serge A. Storms et approfondir ce premier opus, il faudra attendre Triggerfish Twist.

Comment j’ai rencontré l’œuvre de Tim Dorsey

Je ne suis plus bien sûr… il pourrait y avoir plusieurs versions, pas sûr de la bonne…

Je prenais des photos sur les bords d’une route de Belgique, celle de bottines déchirées. Il m’en avait fallu du temps pour les retrouver. J’avais arpenté les chemins au-delà de Charleroi après avoir pris un verre au Cabaret Vert… Je savais qu’elles étaient là, pas loin, et pendant qu’Alfred fumait son narguilé, j’avais déniché l’endroit. Il était passé par là, le poète. Il avait fini par renoncer à ces souliers usés, abîmés, par ses errances. Il y avait renoncé et ils étaient là, sous mes yeux… juste à côté d’une culotte avec un large trou… ou était-ce ailleurs ? Cette culotte, dont j’ai encore le cliché sous les yeux, enregistré dans mes dossiers, dans un nuage. Peut-être était-ce une route des Ardennes ? Alfred tirait sur un cône à la taille imposante, tentant d’établir un record. Nous n’étions plus loin du musée qui porte le nom du poète, dans une contrée où peu de gens s’aventurent désormais et nous avions éclusé quelques absinthes, dans les derniers endroits où l’on en sert encore… Au loin, les usines désaffectées, les fonderies sans plus rien à fondre, les statues de Guilledou… Ou était-ce plus loin encore ? Aux abords de Colombey ou dans la cour même de la Boisserie, sur ces cailloux qui avaient accueillis les derniers pas du Général, je le savais, c’est là qu’il avait eu cette hésitation, ce léger tassement, annonciateur de ce qui le terrasserait quelques heures plus tard, à son bureau, les images que j’en avais tiré valait leur pesant d’arachide. Alfred tirait sur sa pipe d’opium… Les photos s’accumulaient… Le lit où Jeanne avait dormi en escortant son souverain vers son couronnement, la rue dans laquelle l’un des inventeurs de la conserve avait la première idée de son invention, le lycée où le Grand Duduche était né, la maison où avait séjourné la baronne Dudevant ou les forêts arpentées par les pas d’un écrivain contemporain… J’avais toutes les photos, pour les prendre, il m’avait fallu renoncer à mon traitement, mes médicaments, mais ça valait la peine. Nous avions dû semer cette bande de décervelés qui pensait mettre la main sur notre sacoche, mais nous l’avions vu les premiers !… Alfred, pendant tout ce temps, avait mis au point une nouvelle façon de se shooter qu’il espérait faire breveter…

Un homme nous était passé devant, absorbé par son bouquin, un truc à la couverture colorée qui le faisait sourire et m’avait fait rater ma prise de vue… Il avait fini dans une des écluses de la Meuse et le bouquin dans ma valise… Je l’ai ouvert des mois plus tard…

Ou alors, était-ce tout autre chose ? Un tout autre endroit ? De toutes autres circonstances ?

Une navigation sur la toile, un site qui proposait encore et toujours du noir et qui semblait tenir particulièrement à un auteur… Le blogueur, tenancier du lieu, qui incitait tant et plus à le lire, ce fameux floridien, à la limite du harcèlement…

Encore du noir, ça fait toujours du bien, quand c’est du bon… et Tim Dorsey, c’est du bon, merci encore à Yan de le mettre si bien en avant !

Ça doit être comme ça que j’en suis arrivé à le lire, finalement… Je vous en parle, de ces lectures, très prochainement.

Tim Dorsey en léger différé de Floride

Aujourd’hui, j’entame le parcours de l’œuvre d’un nouvel auteur, un auteur hors norme, inclassable, comme la plupart des auteurs que j’ai abordés jusqu’ici, d’ailleurs. De mon point de vue, en tout cas… Un auteur qui vaut le détour et qui paraît pourtant ne pas avoir convaincu tout le monde de ce côté-ci de l’Atlantique, à commencer par les éditeurs qui nous font languir de plus en plus à chaque roman. On est passé d’un an pour traduire le premier roman à dix pour le dernier, alors que les romans continuent de paraître au rythme de un par an aux Etats-Unis ! Résultats, un retard de dix bouquins…

C’est pourtant un auteur qui fait parler de lui et qui ne se cache pas !

Il a ainsi accordé des entretiens à Steve Glassman sur son site, à Connie Ogle pour le Miami Herald ou encore à Richard McKee dans son livre Florida crime writers : 24 interviews.

En plus des entretiens, il a fait l’objet de plusieurs articles accessibles en ligne. Comme par exemple, celui qui lui est consacré sur Daily Kos par labwitchy. Fantasticfiction lui a consacré une page avec bibliographie et quelques petits plus. Tim Dorsey s’est même exposé davantage, racontant à Valerie Schremp Hahn du St Louis Post Dispatch l’acquisition d’une maison en pierre qui représentait quelque chose de particulier pour sa femme, ou rendant hommage à l’un de ceux qui l’ont inspiré, en l’occurrence John D. McDonald.

En France, il est également présent, évoqué. Ainsi, il a son entrée sur l’encyclopédie collaborative, une page dans le dossier consacré aux polars poilants par la librairie Sauramps ou encore chez k-libre. Il a même son défenseur national reconnu et motivé… Un défenseur, blogueur, qui a, par deux fois, défendu la cause dans Marianne, en 2015 puis dans le dernier numéro spécial polar du magazine, celui d’avril 2016… vous aurez reconnu Yan Lespoux…

Et pour compléter ce tour d’horizon, on ne peut oublier le site de l’écrivain lui-même, Tim Dorsey ! Un écrivain qui mérite qu’on en parle et surtout qu’on le lise… Je vais à mon tour essayer de partager le plaisir qu’il y a à le lire en parcourant son œuvre après avoir rapidement parlé de ma rencontre avec ses romans.

Emile Gaboriau, les Favoral, le marquis de Trégars et le Comptoir du Crédit Mutuel

En 1874, un an après La corde au cou, l’ultime roman d’Emile Gaboriau est publié par son éditeur de toujours le Dentu. Il est dédié par l’épouse de l’écrivain à Paul Féval, l’ami et le mentor de l’auteur disparu quelques mois plus tôt. L’argent des autres, comme les précédents, est d’abord paru dans Le petit journal.

Samedi 27 avril 1872, les Favoral dînent chez eux, dans leur appartement de la calme rue Saint-Gilles, avec quelques amis, quand des coups sont frappés à la porte et le baron de Thaller fait irruption. C’est le patron du maître de maison, Vincent Favoral, caissier au Comptoir du Crédit Mutuel. Il débarque car le temps presse, la police en veut à Favoral, et son patron, après une vive conversation, l’invite à s’enfuir. La scène est étrange car, après largent-des-autres-dentu-1874le départ de son patron, Favoral est dans tous ses états, il refuse de toucher à l’argent que celui-ci lui a laissé, comme s’il était dangereux, empoisonné… il est dans tous ses états, sans savoir que faire, mais Maxime, le fils, l’encourage à fuir par une fenêtre donnant sur la cour voisine, le temps presse, la police frappe à la porte, s’impatiente. Finalement, Favoral s’enfuie, la police perquisitionne, trouvant des preuves des détournements dont il s’est rendu coupable puis laisse les autres membres de la famille abasourdis.

Madame Favoral, Maxime et Gilberte tombent des nus. Vincent Favoral donnait l’image d’un homme strict, riche mais près de son argent, très exigeant avec lui-même comme avec sa famille, intègre… Ils n’ont qu’à peine le temps de réaliser que de nouveaux coups sont frappés à la porte, les habitants du quartier viennent aux nouvelles, viennent réclamer l’argent qu’ils avaient confié au caissier, sûrs qu’il le ferait fructifier… sauf qu’ils ont été floués, comme les amis qui dînaient là… Favoral aurait détourné douze millions…

Cette scène constitue, dans la première partie intitulée Les hommes de paille, le nœud de l’intrigue. Elle revient épisodiquement, car nous retournons ensuite constamment en arrière pour comprendre ce que chacun des membres de la famille a pu percevoir de la scène. Nous parcourons leur vie jusqu’à ce fait marquant, saillant. Madame Favoral, une femme mariée jeune et ayant perçu cela comme une opportunité de fuir un père peu enviable puis ayant déchanté devant ce mari toujours suspicieux, pingre, vérifiant les dépenses du ménage et ne lui octroyant que le strict nécessaire au point qu’elle s’est mise à faire des travaux de coutures pour avoir de l’argent de côté. Cet argent qui lui a permis ensuite de gâter un peu ses enfants, de subvenir aux besoins de Maxime pour mener une vie faite d’excès, de sorties… Des excès qui l’ont poussé par la suite à mettre à contribution Gilberte pour les travaux de coutures… Mlle Gilberte est quant à elle le pilier de cette famille, celle qui les a maintenus et va les maintenir dans le droit chemin, va leur permettre d’affronter la tempête, celle de la ruine et de la honte… Elle est celle qui parvient à garder une attitude exemplaire et juste, admirable, droite, fière… même si elle a également des choses à cacher, notamment ce jeune homme à laquelle elle s’est promise en secret… Nous en apprenons ensuite un peu plus sur Maxime et cette vie dissolue qu’il a vécue, épuisant les économies de sa mère jusqu’à ce que sa sœur lui ouvre les yeux et le pousse à se prendre en main, à s’assumer. Sa sœur et une autre jeune femme, sa voisine dans l’hôtel meublé où il a élu domicile, ne pouvant décidément plus vivre sous le toit familial, être confronté à ce père sans pitié…

Au fur et à mesure que nous parcourons les histoires de chacun, la scène d’ouverture s’enrichit. Nous la percevons sous des angles différents, jusqu’à en connaître bien des aspects. Le détournement du caissier du Comptoir du Crédit Mutuel a fait bien des victimes et a bien des origines. Les protagonistes vont mener l’enquête tandis que l’étau se resserre. Ils vont mener l’enquête particulièrement bien soutenus par le marquis de Trégars, le fiancé de Gilberte et dont le père a été victime autrefois d’une escroquerie, mourant ruiné. Mlle Lucienne, l’amie de Maxime, l’autre qui l’a poussé à s’assumer, est quant à elle à la recherche de ses parents et de ceux qui en veulent à sa vie sans qu’elle comprenne pourquoi on s’en prendrait à une pauvre ouvrière comme elle… Ils sont épaulés en cela par un commissaire, dont le nom ne nous sera pas donné, mais ressemblant étrangement à un autre… un commissaire plein de sagesse, apparaissant comme un rempart devant un autre fléau, la puissance des journaux et de ce qu’ils véhiculent…

Le monde !… vous comprendrez ce que vaut son estime quand vous aurez vu à quelles gens il l’accorde, quand vous saurez que ce sont les plus effrontés et les plus hypocrites, les plus tarés et les plus lâches, qui constituent entre eux, et pour leur usage, cette puissance idiote qui fait trembler les imbéciles, et qui s’appelle l’opinion.

Les intrigues se mêlent, les fils se nouent pour mieux se dénouer ensuite. Il y a des trahisons, de la manipulation, comme dans tout bon roman-feuilleton. De la romance, des grands sentiments et des coups bas. La mort est frôlée, les méchants sont de vrais méchants, antipathiques et tout. La laideur des esprits est inscrites sur les visages quand la beauté est le reflet des âmes… parfois, pas toujours.

C’est prenant, haletant. Et c’est à charge. Une charge contre ces hommes qui vivent de l’argent des autres, qui ruinent les innocents pour mieux se pavaner, s’exposer et exposer les richesses qu’ils ont amassées par le vol, un vol devenu presque légal avec l’arrivée de la spéculation… On joue avec l’argent des autres et on gagne en leur faisant croire qu’ils sont ruinés… Une charge que Gaboriau avait déjà menée dans La clique dorée ou La dégringolade, une charge contre ces escrocs qui spéculent sur le bien des autres, qui s’inventent des noms, se créent des histoires pour mieux impressionner le menu fretin, ces gens honnêtes qui travaillent pour vivre… Gaboriau nous décrit des gens sans scrupule spéculant également sur les remous de l’Histoire… Une charge contre ce capitalisme bientôt triomphant, contre l’arrivée d’une nouvelle classe dominant les autres sans le mériter… justifiant cyniquement leurs actions…

C’est l’avidité des dupes qui fait la friponnerie des dupeurs…

Ce que Gaboriau dénonçait a fini par arriver, nous ne sommes pas encore débarrassés de ces escrocs vivant de l’argent des autres, le peuple ne les a pas encore balayés quand ce serait sûrement la réaction la plus saine… flouer les travailleurs est devenu légal et le moyen de référence pour grimper les échelons d’une pseudo-réussite sociale. Décidément, Gaboriau n’était pas qu’un auteur populaire mais aussi un auteur social, précurseur du roman policier, un roman policier dénonçant les travers d’une société, proche de ce qui deviendrait le roman noir… un auteur marquant bien que disparu à quarante ans…

Cet ultime roman, L’argent des autres, confirme l’évolution de l’œuvre du romancier, celle d’un roman davantage social, noir…