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Marc Behm, l’Œil et Joanna à travers les Etats-Unis

En 1980, deux ans après son premier roman, Marc Behm voit le deuxième publié, Eye of the Beholder. Il est traduit par Rosine Fitzgerald pour sortir en France l’année suivante sous le titre de Mortelle randonnée.

L’œil travaille pour la Surveillance, une agence de recherche privée. Pour le moment, il est cantonné à son bureau avec vue sur le parking et des mots croisés pour passer le temps. Son bureau se situe dans le coin de la grande pièce qui en contient d’autres. Une vue sur le parking qui lui permet d’assister au manège d’un voleur se chargeant des voitures une par une quand le gardien ne l’a plus à l’œil.

Alors qu’entre deux définitions, il observe pour la énième fois la photo de classe de sa fille, cherchant toujours à découvrir laquelle des petites filles elle est, sa femme ne lui ayant jamais répondu, l’Œil est appelé par son patron dans son bureau où il l’attend en compagnie d’un couple, les Hugo, célèbres chausseurs, inquiets pour leur fils et la jeune fille sur laquelle il a jeté son dévolu et qu’ils ne connaissent pas. L’Œil, trop content de pouvoir enfin sortir, de voir la quarantaine dont il faisait l’objet levée, part à la recherche de Paul Hugo. Il le trouve très facilement, le suit sans trop de problème, l’observe retirant une somme rondelette de la banque puis retrouvant une jeune fille dans un parc. Ils s’embrassent, offrent l’image parfaite d’un amour sincère… La suite révèle que cet amour n’est pas que balbutiant puisqu’ils se marient et partent pour leur nuit de noce. L’œil  les observe toujours et voit la jeune épouse, Lucy Brentano, se pavanant dans le plus simple appareil, verser un liquide dans le verre de son tout nouveau mari alors qu’il prend son bain… Elle le lui apporte et une fois l’agonie passée, transporte le cadavre jusqu’à une barque et le coule dans le lac attenant à leur bungalow.

Sans avoir le temps de reprendre son souffle, il suit Lucy Brentano alors qu’elle a changé de perruque, devenant Eva Granger, et assiste, de nouveau, à un mariage… Cette fois, c’est un médecin qui devient très rapidement la nouvelle victime. L’Œil affirme à son employeur qu’il est toujours en filature de Paul Hugo et continue de surveiller la jeune femme aux identités et aux perruques changeantes. Il se familiarise avec elle, avec les seules possibilités de la définir, une médaille représentant un signe du zodiaque, le Capricorne, son habitude de manger des poires, d’écouter ou de fredonner la Paloma et de lire le Hamlet du grand William.

C’est une fascination qui s’empare de l’Œil, une fascination pour cette femme qui sème des cadavres sur son chemin tout en parcourant les Etats-Unis en long en large et en travers, par avion ou en voiture. Une fascination qui le pousse à la protéger en tachant de mieux cacher les cadavres quand elle semble ne pas bien s’y prendre, en l’incitant à fuir quand il y a un danger qu’elle n’a pas repéré.

Il est fasciné par cette femme, par son mode de vie, par son histoire… Fasciné tout en continuant à être occupé par ses mots croisés et la photo de classe de sa fille…

C’est un roman enlevé qu’a écrit Marc Behm. Un roman qui suit le rythme des meurtres et des changements d’identité de sa protagoniste principale, observée par l’Œil sans qu’elle ne l’identifie jamais, narrateur et ange gardien, parfois ange maléfique quand il ne supporte pas une relation trop prolongée…

Les semaines, les années passent et les deux personnages centraux poursuivent leurs pérégrinations. L’Œil continuant à mentir sur sa filature puis renonçant à son boulot, Lucy, Eva, Joanna, ou qui quelle soit, sombrant petit à petit, au fur et à mesure que sa jeunesse s’en va, que son pouvoir de séduction s’amenuise, que sa vulnérabilité et sa folie prennent le dessus.

C’est un roman sur la perte, celle d’une enfant, d’une famille. Un roman sur l’obsession, la fascination, du détective pour sa cible, sa mission. Les histoires personnelles de l’une et de l’autre pourraient parfois se confondre.

Un livre réussi malgré son aspect répétitif, un rythme qui suit chaque meurtre, chaque déplacement, chaque changement d’identité, de perruque. Et qui égraine les pensées de l’œil, celles qui lui passent par la tête en poursuivant cette femme, celles qui le hantent, enfantées par ses souvenirs, son enquête précédente, sa femme, sa fille…

C’est un roman si réussi que sûrement pris de folie, un scénariste en a acheté les droits pour l’adapter au cinéma, trois ans plus tard. Pas n’importe quel scénariste, puisqu’il s’agissait de Michel Audiard. Il a embarqué son fils, Jacques, dans l’aventure de l’adaptation et c’est Claude Miller qui avait réalisé deux ans plus tôt un autre long métrage dialogué par Audiard, Garde à vue, qui se colle à la réalisation. Le tout avec un acteur qu’ils connaissent bien tous les deux, Michel Serrault.

Il est difficile d’adapter un bon bouquin, plus aisé de faire un bon film avec un roman moyen, et cela se vérifie en partie cette fois. C’est en effet un film un peu bancal mais intéressant que réalise Miller. Un film qui déplace l’intrigue en Europe et principalement en France, dans un rythme étrange et un temps resserré. Malgré ses défauts, c’est un film que j’apprécie, pour Serrault et Adjani, pour ses dialogues et pour un désenchantement, une noirceur assumée. Il n’a pas le brillant de leur collaboration précédente, sa simplicité, son épure, mais il reste touchant, émouvant, peut-être parce qu’il raconte un peu cette perte qu’ont vécu l’acteur principal et le scénariste. Sûrement. Mais aussi parce qu’il assume d’être l’adaptation d’un roman comme ce n’est pas si souvent le cas. Un film qui donne envie de lire le bouquin dont il est tiré, c’est rare, un film qui y pousse, ça l’est encore plus.

Deux ans plus tard, Marc Behm commet un nouveau roman, plus léger, La vierge de glace.

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2 réflexions sur “Marc Behm, l’Œil et Joanna à travers les Etats-Unis

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