Horace McCoy dans ma bibliothèque et sur le blog

McCoy a écrit l’un de ces classiques connus de tout le monde, ou presque, d’autant que son adaptation cinématographique par Sydney Pollack permet de le rappeler au souvenir d’un grand nombre d’entre nous. On achève bien les chevaux est un roman marquant, décrivant certaines victimes du rêve américain. Presque un classique que beaucoup ont lu. Impossible de me souvenir quand ça a été le cas pour moi, d’autant qu’il n’est pas ensuite resté dans ma bibliothèque. Un emprunt, sûrement. Ou un prêt avec lecture impérative de la part du prêteur.

Les recensions de lecture me rappelant l’auteur n’ont ensuite pas manqué, comme celles de Claude Le Nocher, dont la dernière est toute récente. Black Mask Stories, dont il parle, valant également le détour pour l’introduction de Jean-Claude Zylberstein, comme il nous le rappelle.

Dernièrement, j’ai rédigé un article pour L’Indic des Fondu au Noir, il s’agissait, pour moi, d’évoquer les auteurs ayant été journalistes. Lors d’un échange avec Caroline de Benedetti, nous nous sommes souvenu du bouquin du même McCoy, Un linceul n’a pas de poches, et d’un de ses métiers avant de devenir scénariste, celui de journaliste sportif. Il était tout indiqué pour l’article et je me suis dit à ce moment-là qu’il avait sa place sur Mœurs Noires, au même titre que les précurseurs que sont Hammett, Paul Cain ou Jean Amila et d’autres qui ne devraient pas tarder, Léo Malet, Raymond Chandler ou encore Chester Himes.

Voilà qui est fait.

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Horace McCoy sur la Toile

C’est au tour d’un des pionniers du roman noir d’entrer sur le blog.

Horace McCoy n’a pas eu la même reconnaissance dans son pays que de ce côté-ci de l’Atlantique. Il faut dire qu’il avait décidé de prendre ces compatriotes à rebrousse-poil en décrivant les laissés pour compte du rêve américain. En montrant la face cachée de ce pays qui ne voulait voir que sa réussite. En cela, il fut un auteur de roman noir et son œuvre reste une œuvre à lire.

 

Sur la Toile, le romancier paraît plus présent par chez nous mais ma recherche n’a pas été exhaustive et il a tout de même bénéficié de quelques études de son œuvre aux Etats-Unis.

L’article que lui consacre Wikipédia, tout comme celui de la République des Lettres, peuvent être une bonne entrée en matière pour se familiariser avec l’écrivain. Pour aller plus loin, le portrait qui lui est consacré sur Warner Bros est également intéressant. Mais celui qui est le plus documenté et qui pousse le plus loin l’analyse est le billet que Marc Villard a écrit sur son blog, il donne à la fois envie de lire les romans de McCoy et les livres qui parlent de l’auteur et dont il nous offre une bibliographie à la fin de son texte.

De l’autre côté de l’océan, outre la courte présentation de Good Reads, on lira avec intérêt l’article de Chris Routledge sur The Venetian Vase.

 

C’est donc à mon tour de parler des romans de McCoy, ce que je ne vais pas tarder à faire, après une courte explication sur son arrivée sur Mœurs Noires.

William McIlvanney, Jack Laidlaw dans les pas de son frère

Six ans après Big Man, McIlvanney publie Strange Loyalties. Il est traduit un an plus tard, en 1992, par Freddy Michalski, devenant Etranges loyautés pour la collection “Rivages / Noir”. Il s’agit d’un prolongement du précédent tout en état un retour du côté de Jack Laidlaw, l’enquêteur déjà présent dans deux de ses intrigues, Laidlaw et Les papiers de Tony Veitch.

 

Un homme se réveille avec difficulté et sans enthousiasme. Il nous révèle qu’il a obtenu de haute lutte une semaine de congés. Cet homme qui se confie à nous, le narrateur et personnage principal du roman que nous venons d’ouvrir n’est autre que Jack Laidlaw. Cette fois, son enquête nous sera racontée à la première personne. Nous étions déjà proches de lui lors de ses précédentes apparitions, nous nous approchons encore, nous glissant encore plus près de ses pensées.

Brian Harkness vient lui rendre visite, s’assurer qu’il se nourrit et qu’il ne sombre pas. Scott, le frère de Laidlaw vient de mourir et il veut comprendre. Comprendre ses dernières heures, quelle était sa vie au moment de l’accident, car c’est écrasé par une voiture qu’il est passé de vie un trépas. Un accident, pas de doute, mais Laidlaw voudrait savoir où en était Scott au moment précis de son dernier souffle. L’enterrement a été particulièrement glacial, pas de réunion après, la veuve, Anna, n’y tenant pas. Ils étaient séparés et elle a au moins eu la décence de ne pas jouer les hypocrites éplorées.

Après un repas avec Harkness et Jan, sans savoir réellement où il en est lui-même, Laidlaw part pour Graithnock, là où vivait Scott, là où il est mort. Et là où la famille Laidlaw avait un temps posé ses valises. A peine arrivé, il se rend où Scott et Anna vivaient mais la maison est en vente. Vidée. Les souvenirs reviennent malgré tout et en scrutant à travers les fenêtres, Laidlaw se souvient des tableaux qui ornaient les murs désormais nus. Des œuvres de Scott pour la plupart. L’une d’elles en particulier est imprimée dans son esprit, l’intérieur d’une cuisine dont la fenêtre donne sur un monde noir et fantastique. En faisant le tour, sautant pas dessus le mur pour entrer par l’arrière, Laidlaw retrouve ce fameux tableau, intitulé Ecosse, dans la poubelle. Il repart avec et toujours autant d’interrogations à l’esprit.

Prétendre que la conviction subjective est la vérité objective, sans la confronter constamment au témoignage de l’expérience quotidienne, revient à abdiquer tout désir de vivre sincèrement. L’esprit devient son propre arbitre et le monde est abandonné au chaos. De cette manière, la vérité ne se découvre plus, elle s’invente. L’invention de la vérité, et peu importe que vous la désiriez désespérément, et peu importe à quel point vous croyez en ses vertus, est un déni de notre nature même, dont la première règle est l’omniprésence du doute. Nous devons douter, non seulement des autres mais de nous-mêmes.

 

Ce sont différentes pistes que suit l’enquêteur. Celle des amours de son frère, celle des amis, collègues, ou anciennes fréquentations, celle de ses dernières heures. Petit à petit certains aspects s’éclaircissent quand d’autres restent flous ou carrément opaques.

Dans le même temps, Laidlaw se remet en question, s’interrogeant sur son passé, sur sa relation avec Jan, sur ce qu’il est.

Nous étions des taupes qui vivions à la lumière, à suivre péniblement, laborieusement, nos petits tunnels bâtis de nos desseins très privés.

 

Comme souvent chez McIlvanney, nous sommes face à un homme dans le doute, un homme qui n’est sûr de rien et s’interroge constamment. Il n’est touché que par ceux capables de compassion, d’altruisme.

Les tableaux de Scott constituent des énigmes qui pousse Laidlaw à aller toujours plus loin. Un souvenir ressurgi de la jeunesse de son frère l’intrigue particulièrement autant que le fait que Scott ne lui ai pas parlé de l’histoire de Dan Scoular, le personnage central de Big Man. Il continue en parallèle à suivre l’enquête de son second habituel, Harkness, menant des investigations autour du meurtre d’un junkie, certainement dealer à ses heures pour le compte de Matt Mason, déjà croisé maintes fois dans l’univers de l’écrivain.

Au final, l’interrogation porte sur ce qu’un homme peut laisser comme souvenirs, sur ce qu’il était vraiment, quels sont les recoins sombrent qu’il pouvait cacher.

La vie récompense ses amoureux fervents en les laissant se dépenser tout leur saoul. Ceux qui échouent à l’aimer, elle les autorise astucieusement à accroître très précautionneusement leur propre petit magot de vide. Dans l’acte de vivre, on gagne en perdant gros, on perd en gagnant petit.

 

C’est un roman prenant, marquant, que nous offre William McIlvanney, celui d’un écrivain important, pas seulement parce qu’il a relancé ou lancé le roman noir en Ecosse mais aussi parce qu’il l’a fait de manière magistrale en inscrivant résolument ses intrigues dans une exigence et une qualité que l’on rencontre rarement. Un écrivain marquant, un grand romancier. Qui boucle une sorte de boucle, ou passe en revue son univers romanesque en nous faisant croiser Betty Scoular et Frankie White, un descendant de Tam Docherty, ou encore ce Matt Mason, aux apparitions récurrentes dans son l’univers noir qu’il s’est créé.

Ecrire ? Qui a besoin de ça ? Quand tu écris, voici ce que tu fais. Tu y vas tout seul. Tu te fais le cuir et la couenne, une carapace de tout ce qui te tombe sous la main – relations rompues, douleurs et blessures rassemblées, souvenirs de joies passées, routines délibérées. Tu attends. Tu essaies différents types d’appâts. Tu laisses tout s’échapper – peu importe l’intérêt de la prise à première vue ou les louanges unanimes que sa capture t’aurait valu – tu laisses tout échapper, tout, sauf la prise que tu attends, celle que tu sais que tu ne dois pas rater. Tu es prêt à te perdre toi-même plutôt qu’elle. Entre-temps, tu te nourris des miettes qui sont à ta portée, ces rations de soi qui te sont autant de doses de fer.

William McIlvanney, le combat de Dan Scoular

Deux ans après Les papiers de Tony Veitch, William McIlvanney quitte momentanément Jack Laidlaw, lui octroyant malgré tout une brève apparition, en publiant The Big Man. Le roman, traduit pas Freddy Michalski, devient Big Man dans la langue de Zola. Il s’agit d’une histoire sans Laidlaw mais constituant un préambule à son apparition suivante.

 

Quatre hommes dans une voiture s’aventurent dans un coin qu’ils ne connaissent pas. Ils sont à la recherche de Thornbank, une banlieue de Graithnock. Après quelques hésitations, ils finissent par parvenir au pub qui leur avait été indiqué, celui où ils espèrent croiser l’objet de leur venue. Matt Mason avant tout, le chef, déjà croisé dans le Glasgow de Laidlaw.

Dans le même temps, Dan Scoular tente de mener sa vie de famille. Auprès de Betty dont il s’éloigne un peu plus chaque jour sans en savoir exactement la raison, un processus inexorable que ni l’un ni l’autre n’a réellement souhaité mais qui est là et bien là. Entre eux, leurs deux garçons avec lesquels il joue avant de se rendre au pub, sa dernière occupation régulière pour lui qui n’a plus de boulot. Dan ne sait pas exactement où il en est et pourquoi il en est là. Il y a juste quelques moments qui s’imposent à lui, ceux qui sont ancrés dans la vie de la ville, de ses semblables. Une ville qui continue à vivre dans l’emprise d’un passé révolu, avec plus d’un laissé sur le carreau.

Quand Dan débarque dans ce lieu habituellement peuplé des mêmes habitués, les nouveaux venus ont déjà fait leur petit effet. Frankie White, quant à lui, est rassuré de le voir, c’est de lui dont il avait parlé à Matt Mason. C’est que Dan possède un talent particulier qui n’est en rien une fierté pour lui mais qui a contribué à son image, celle que les autres ont de lui. Il est capable d’étendre un homme d’un seul coup et c’est ce qu’il fait une nouvelle fois en prenant la défense d’un jeune habitué, étudiant, pris à parti par l’un des quatre venus de loin. Juste un test en fait, pour vérifier ce qu’avait annoncé Frankie White. Convaincu par le résultat, Mason propose à Dan de combattre pour lui lors d’un match à mains nues prévu quelques jours plus tard. L’argent qui va avec et l’insistance de Frankie parviennent à convaincre Dan pourtant dégoûté par ses excès de violence. Mais s’il peut rapporter de l’argent à la maison, les principes perdent de leur importance.

Alors que Frankie le prépare au combat, Dan s’interroge de plus en plus. Il sait que toutes ces bagarres dont il est sorti vainqueur avaient un point commun, sa colère ou son envie d’en découdre. Dans un combat préparé, programmé, il n’est pas sûr de pouvoir être aussi efficace. Il n’est plus très sûr non plus qu’il a bien fait d’accepter. Ses doutes s’amplifient à mesure que le combat approche, alors qu’ils se rendent à Glasgow pour la dernière semaine de préparation intensive.

Jamais il n’avait érigé ses pensées ou ses convictions en système, toujours avec l’intuition que ce serait une tromperie. Jamais il n’avait imposé de cadre cohérent à son existence ; au contraire, il s’était toujours autorisé à s’ouvrir à la vie, à la prendre comme elle venait, changeant de cadre au fur et à mesure, selon l’événement.

 

C’est un homme plein de doutes auquel William McIlvanney attache nos pas. Il multiplie les points de vue dans son entourage pour nous dépeindre la réalité de cette société de la fin des années soixante-dix, en pleine mutation, ayant abandonné toutes les certitudes de ses aînés. On s’enfonce un peu plus, à chaque mot, à chaque ligne, dans l’esprit de Dan, un esprit où les doutes s’intensifient, prennent de l’ampleur. Où la vision de la société, de son évolution, s’assombrit davantage à chaque pas. Passée d’une solidarité évidente à un individualisme égoïste.

A quoi faire confiance aujourd’hui ? Impossible de faire vaguement confiance à l’avenir historique auquel ses parents avaient cru. Il était aujourd’hui advenu en partie, méconnaissable, comparé à ce qui en avait été prédit. Des conditions matérielles meilleures n’avaient pas créé de solidarité, mais une fragmentation plus grande. Les parvenus de la classe ouvrière étaient au moins aussi égoïstes que tous les autres. Impossible de voter travailliste en toute simplicité, avec l’espoir confiant que le socialisme allait triompher. L’innocence des convictions originelles de ses parents dans la pureté du socialisme ne pouvait pas se transposer à l’époque qui avait suivi l’exercice du pouvoir par le socialisme, tout spasmodique qu’il eût été. Dans le pouvoir, le socialisme avait eu bien du mal à se reconnaître : l’expérience avait été sa névrose, et il avait oublié qu’il n’avait jamais été une politique au même titre que les autres, mais une politique née d’une foi fondée sur l’expérience. La foi perdue, cette foi si justement gagnée grâce aux vies de générations d’individus, et le socialisme n’étaient plus que des mots, et les mots pouvaient se plier à l’infini. Impossible de faire confiance à la nouvelle génération de ceux qui avaient jadis été la source à laquelle le socialisme avait réaffirmé sa foi. De tous côtés, ils concluaient des accords privés avec le matérialisme de leur société, en des termes qui n’incluaient pas la moindre clause, le moindre garde-fou, afin de protéger ceux d’entre eux qui auraient pu être moins chanceux.

Dan Scoular apparaît de plus en plus fasciné par ce qui lui arrive, de plus en plus sidéré, incapable de tirer des conclusions de toutes ses réflexions, de toutes ses observations. Lui dont l’image n’existait jusqu’ici qu’à travers le regard des autres doit apprendre qui il est vraiment et ne plus se contenter de ce que les autres pensent de lui.

Chaque personnage prend de l’épaisseur à mesure que Dan avance, les motivations de chacun gagnent en netteté. Et l’intensité augmente à l’approche du combat qui se déroulera dans un terrain impropre à toute culture près d’une ferme à l’extérieur de Glasgow.

 

McIlvanney parvient à nous rendre intelligible les questionnements de chacun, à nous les rendre proches, l’époque qu’il nous décrit n’étant après tout pas si étrangère à la nôtre, juste une étape la précédant.

Dan, en confrontant ses convictions à ce qui lui arrive, apparaît profondément humain, héritier d’une éducation dont il n’avait pas perçu jusque là toute la portée et finissant par s’y attacher de manière particulièrement profonde.

Le déclic est ce match, l’affrontement semblant paradoxalement l’obliger à choisir une position alors qu’il est déjà embarqué dedans.

 

Six ans plus tard, McIlvanney achève son retour vers Graithnock avec la dernière apparition d’un Laidlaw se lançant sur les traces de son frère, Scott, dont Big Man nous a appris l’existence. Ce sera Etranges loyautés.