John King, Jimmy dans la prison de Seven Towers

En 2004, deux ans après le deuxième opus de la trilogie du “Satellite Cycle”, White Trash, paraît le sixième roman de John King, The Prison House. Il lui faut quatorze ans pour traverser la Manche et être traduit. Diniz Galhos s’en charge, prenant la suite de son traducteur habituel, Alain Defossé, disparu en 2017. Et c’est de nouveau Au Diable Vauvert, la maison d’édition camarguaise qui le publie sous le titre Prison House.

 

Le marchand de glaces colle son visage entre les barreaux et promet les derniers outrages au narrateur qui est dans une cellule du commissariat, attendant son transfert après un jugement dont il ne s’est pas encore remis. Etranger, vagabond, il observe ceux qui l’entourent. Imagine qui ils sont tandis que le marchand de glaces continue à l’invectiver. Certains souvenirs de son enfance lui reviennent. On l’emmène se faire recoudre le front et il goûte ces instants, l’attention des infirmières, dernières femmes qu’il croise avant longtemps.

Après plusieurs heures, il est transféré, sa détention au commissariat et le trajet sont des avant-goût de cette vie à laquelle on l’a condamné, les odeurs, la crasse.

C’est le moment que tout homme redoute, la revanche d’un système propre sur lui et pervers à tous les niveaux. J’ai été conditionné à m’y attendre sans jamais croire que cela m’arriverait un jour.

Il découvre la prison de Seven Towers en descendant du fourgon et suit le mouvement avec les autres prisonniers. Les policiers, dernière touche d’humanité, sont remplacés par les matons. C’est la peur et l’humiliation, fouille au corps et violence, qu’il découvre pour commencer, avant d’être dirigé vers le Bloc C. Il y trouve un lit dans le vaste dortoir, s’installe et sombre dans un demi-sommeil. Il apprend à connaître certains de ses codétenus, particulièrement Elvis et Franco, deux joueurs d’échecs qui enchaînent les parties. La barrière de la langue est en partie effacée et il peut se laisser envahir par les souvenirs et son imagination. Une manière de survivre, de s’évader.

 

La narration passe de la première personne à la troisième quand celui à travers qui nous vivons s’imagine ailleurs, un autre, sortant de prison et conduisant vers le sud des Etats-Unis, dans un univers fantasmé par ce qu’il a pu lire ou voir de ce pays. Il est au volant d’une puissante décapotable, s’arrête dans un diner entre l’archétype et la caricature. Son esprit oscille de la réalité à la fiction. La vie au Bloc C n’a rien d’idyllique mais il finit par s’y faire, y savourer les quelques plaisirs auxquels il a encore droit, les trois repas quotidiens et la douche hebdomadaire. S’habituant aux sanitaires non entretenus surnommés le safari, en raison de l’aventure qu’ils représentent à chaque fois qu’on y pénètre et des odeurs, des infections et autres rats qui y règnent.

Nous sommes dans un pays qui n’est pas nommé, dont nous savons seulement qu’il n’est pas anglophone. L’univers carcéral y est dur. Le directeur de la prison, comme d’autres matons ou personnages exerçant un petit pouvoir, est l’objet de rumeurs concourant à sa réputation, celle d’un homme sans pitié. Alors qu’il s’est imaginé prisonnier modèle transféré dans une ferme pour aider aux travaux des champs moyennant une remise de peine, alors qu’il s’est imaginé s’y mariant, Jimmy finit par demander à bénéficier de cet aménagement.

Mais nous ne sommes pas dans le fantasme et il est bien vite ramené à la réalité.

Quand on est enfant il y a un moment où l’on prend conscience que la vie n’est pas ce qu’on imaginait. L’idée de la mort vous emplit l’esprit et, parce qu’elle est absurde, refuse de vous quitter. Les temps est statique pour un enfant, jusqu’à ce qu’il entende parler de la mort. Ceux qui l’entourent en parlent, la craignent et sont obsédés par elle et soudain il y a un point de non retour qui marque la fin des bons moments. Une peur à lui broyer les os s’empare de lui et ne le quitte plus jusqu’à la fin de ses jours. […] La vie que l’enfant prenait pour un dû est perdue, pour toujours. Cette peur de la nuit ne quitte plus jamais les gens tels que moi.

 

La lutte est constante entre l’imagination, qui permet de vivre, d’accepter la réalité, de s’en évader, et la dure vie imposée aux criminels, isolés, constamment brimés, tendus. Que l’on cherche à détruire. L’imagination et la réalité se mêlent, évoluant selon les rencontres, Jimmy se rêve en rocker puis en occidental visitant l’Inde, passionné puis s’immergeant dans le bouddhisme. Il se revoit enfant vivant avec sa mère et sa grand-mère, se souvenant des moments marquants, des instants de bonheur.

La réalité et la fiction se mêlent à un tel point qu’on finit par se demander si tout n’est pas que fantasmé, où se trouve la réalité. John King joue sur la première ou la troisième personne, sur la présence ou l’absence de ponctuation, sur des échanges dans l’esprit du narrateur.

C’est une introspection que nous lisons grâce à laquelle Jimmy apprend à se comprendre, à accepter la culpabilité qui le ronge, nous le découvrons également au travers de ses relations avec les autres prisonniers, Franco, Elvis, Jésus, qui inspirent ses rêvent, les avatars dans lesquels ils se réincarne en songe, Débile Débile, le constructeur de maison en allumettes, les hommes-singent autour de Papa, le Boucher et bien d’autres…

Il faut apprendre à survivre même si tout paraît empirer au fur et à mesure, même si le sommeil ne peut jamais en être un véritable.

L’expert qui a inventé le paradis et l’enfer était sous l’empire des drogues, il s’est emmêlé les pinceaux dans l’iconographie. L’enfer ne peut décemment pas être bondé de saunas et de piscines thermales, le bloc du châtiment éternel ne peut pas être un paysage lunaire avec çà et là du charbon qui brûle et des cratères carbonisés, des coupables si tourmentés que quand une diablesse défile en bas résille et talons aiguilles ils ont trop honte ne serait-ce que pour jeter un œil. Suant sang et eau de tous leurs pores ils préfèrent implorer le pardon, prier pour un transfert au paradis, pays des merveilles hivernal du célibat frigide. Ils doivent être bien atteints pour vouloir quitter la chaleur de l’enfer et passer l’éternité dans une unité de réfrigération, complexe aux lignes sévères où des hommes saints, assis dans un silence inflexible, révisent pour leur diplôme d’études de commerce.

 

En exergue du livre, une citation du Rôdeur ou du Vagabond des étoiles de Jack London nous est proposée. C’est dans la lignée de ce roman que se situe résolument celui que King nous offre, un prisonnier qui, pour échapper à son enfermement, se réfugie dans ses rêves ou ses souvenirs. On peut également penser au Peter Ibbetson de George Du Maurier. Mais il y a bien une dimension sociale, dénonciatrice de notre société, qui le rapproche davantage de London.

C’est un livre qui demande un effort, il faut s’accrocher devant l’aspect répétitif de la vie derrière les barreaux, les pensées de Jimmy tantôt fantasmes, tantôt souvenirs. La volonté de se situer dans un environnement isolé. La construction, la progression apparaissent petit à petit et renforcent la dénonciation d’une société qui incarcère sans qu’elle constitue elle-même un rempart ou un objectif à atteindre. La violence ne se situe pas seulement du côté de ceux sur lesquels on a collé cette étiquette.

Un livre qui dénote dans l’œuvre du romancier, se situant loin de l’Angleterre qu’il a décrite jusqu’ici, même si, au final, il rejoint cette vision qui est la sienne d’une société qui laisse peu de chances à ceux qui vivent ou sont nés en marge.

 

Quatre ans plus tard, John King clôt sa trilogie du “Satellite Cycle” avec Skinheads.

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