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Léo Malet, Jean Fraiger en lutte contre la société

En 1948, deux ans après la quatrième enquête de Nestor Burma, Nestor Burma et le monstre, paraît le deuxième roman signé Léo Malet sans le détective fondateur de l’agence Fiat Lux. Il s’intitule La vie est dégueulasse et constitue le premier volet de la “trilogie noire”, une trilogie qui s’inscrit délibérément dans ce genre venu des Etats-Unis apparu deux décennies plus tôt et auquel un certain Vernon Sullivan vient d’oser se mesurer.

 

Quatre hommes à bord d’une voiture se garent le long d’un trottoir, à un endroit qu’ils ont déjà reconnu. Ils attendent et regardent ce qui se passe autour, ceux qui passent. Une jeune femme, une autre plus âgée, un vendeur de journaux par lequel ils apprennent la La vie est dégueulasse (SEPE, 1948)mort d’une enfant lors de manifestations de mineurs. Une nouvelle qui les conforte dans l’action qu’ils s’apprêtent à commettre. Une action militante, le vol d’un magot transporté par un camion. Ils voudraient faire cela tout en douceur, sans violence, mais ça ne tourne pas comme ils le voulaient, l’un des convoyeurs refusent d’obtempérer et ils se voient obliger d’utiliser leurs armes. Fraiger, le narrateur, se rend compte qu’il aime ça, déchargeant son arme plus qu’il ne faut sur celui qui ne voulait pas céder. Alors qu’ils repartent, l’un d’entre aux, Marcel, est salement touché. Avant de se débarrasser de leur auto, Fraiger réussit à convaincre les deux autres, Paul et Albert que Marcel est condamné et il l’abat de sang froid.

L’action violente a rapporté gros. Après s’être planqué, Jean Fraiger revient sur Paris et amène le magot au comité pour la caisse de soutien aux mineurs en grève. La violence dont ils ont fait preuve ne fait pas l’unanimité, les mineurs finissent même par refuser l’argent. Mais on prend goût à la violence et à la puissance des armes. La presse fait la une avec leur vol…

Fraiger apprend quelques jours plus tard que l’homme sur lequel il s’est acharné n’est autre que le père de celle qu’il aime, une femme mariée, Gloria.

Il poursuit malgré tout, avec ses complices, sa marche sanglante. Ne commettant désormais ses forfaits que pour enrichir leur trio ou pour la gloire et faire la une. Et pour continuer à régler ses comptes avec une société qui semble de plus en plus oublier son humanité.

Si je connaissais l’endroit du globe d’où on peut contempler l’univers, j’y courrais, ficherais un pieu en terre, m’y pendrais et me précipiterais dans le vide, entraînant le monde dans ma chute…

 

Léo Malet nous décrit un homme en marge, s’accomplissant dans la violence, là où il n’arrivait jusque là à le faire nulle part, se faisant ainsi une place parmi ses semblables, s’y épanouissant en en parcourant les marges.

La vie était dégueulasse, c’était un ignoble et affreux engrenage, et nous contribuions tous à en perpétuer la dégueulasserie.

C’est un roman violent, noir et désespéré, radical. Ecrit dans un style empruntant parfois à la poésie, d’une grande précision. Un roman qui se lit en apnée, qu’on encaisse comme un coup de poing.

Léo Malet n’écrit pas pour régler ses comptes mais pour décrire une vision qui pourrait être la sienne, pour raconter une trajectoire qui présente quelques points communs avec la sienne. La violence, le sexe et la mort sont étroitement liés dans cette intrigue qui n’offre aucune échappatoire, rectiligne, pour Fraiger comme pour celles et ceux qu’il croise. Un destin qui ne peut connaitre de rémission ou seulement pour mieux replonger ensuite. Anarchiste ou nihiliste. Sorte d’avatar de la bande à Bonnot.

 

Léo Malet est décidément de cette époque dans laquelle le roman noir prend racine, sous-tendu par le surréalisme. Un moment où tout est chamboulé, remis en question, et où l’urbanisation, l’industrialisation et la prise de pouvoir de l’économie ne fait plus de doute. Les laissés pour compte sont toujours là, les jours meilleurs ne sont pas arrivés pour tout le monde et la société qu’on y propose n’a rien d’enchanteresse.

 

Après ce roman uppercut, absolu, dont j’avais déjà parlé sur Pol’Art Noir, Léo Malet reprend le cours de son œuvre avec son détective récurrent dans Le cinquième procédé.

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6 réflexions sur “Léo Malet, Jean Fraiger en lutte contre la société

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