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DOA, la Fille et le Loup

Le huitième roman de DOA vient de paraître, deux ans après le second volet de Pukhtu. Intitulé Lykaia, il est édité par Gallimard, comme pour les cinq précédents, mais cette fois, hors collection. Les trois célèbres lettres, “nrf”, apparaissent sur la couverture sans que nous ayons entre les mains l’un de ces volumes de la “blanche”. En effet, la couverture est noire ou gris très foncé, le titre dans un gris plus clair et le nom de l’auteur plus sombre encore. On ne pourra pas dire qu’on ne nous a pas prévenus.

 

Une fille aux cheveux rouges est dans un monte-charge, seul un videur l’accompagne dans sa descente vers les sous-sols du bâtiment dans lequel elle est entrée. Le face-à-face entre les deux se prolonge, lui tatoué, les yeux injectés d’une encre rouge, elle lumineuse, sexy, attirante, les yeux vairons. Arrivés à l’étage du BUNK’R, leur guerre des regards Lykaia (Gallimard, 2018)cesse. La Fille arpente les différents espaces et couloirs du club qui baignent dans une musique classique, une fois n’est pas coutume. Elle atteint un endroit où une tente a été montée et où son amant, Markus, attend dans un fauteuil roulant, déjà sous l’emprise du produit qu’il devait prendre pour le spectacle dont il va être le centre. Et pour lequel il a payé très cher.

Un homme arrive ensuite, il nous raconte cela à la première personne. Vêtu de noir et d’un masque de loup, il parcourt l’assistance du regard et s’engouffre dans la tente pour se changer en évitant de se regarder dans un miroir. Il enfile une tenue de chirurgien et commence le happening programmé, une opération sur Markus, tout ce qu’il y a d’illégale.

Nous sommes à Berlin et l’allemand qui a voulu subir l’intervention est riche et adepte du sadomasochisme et la Fille, sa maîtresse, le domine. Elle assiste à l’opération dans la tente, salle d’opération d’un soir, alors que le reste de l’assistance est à l’extérieur, suivant tout sur des écrans.

Alors que l’objectif est atteint, le but déniché dans un recoin du corps de Markus, tout à coup, elle s’avance et procède à sa propre intervention… extrême, douloureuse, choquante et source de plaisir pour son amant. La douleur source de jouissance.

 

Quelques minutes plus tard, une fois sa tenue d’origine enfilée de nouveau, le chirurgien au masque de loup s’apprête à partir quand il aperçoit le Fille quittant le bâtiment abritant le BUNK’R. Il lui propose de la raccompagner.

 

Nous sommes au début d’un voyage dans le milieu du BDSM, bondage et discipline sadomasochiste. Dans cette première partie intitulée la fin muette de la nuit, titre inspiré d’Aragon, la Fille et l’homme-loup suivent leur chemin, chacun de leur côté. Et nous les découvrons petit à petit, à travers leurs activités et leurs différentes identités. Lui est un chirurgien déchu, ne pratiquant plus que clandestinement, défiguré, elle est une adepte du BDSM, des deux côtés, domination et soumission, ce qui n’est pas si courant.

Leur brève rencontre, vite oubliée, leur revient finalement. La fascination du Loup pour la Fille naît. Elle deviendra réciproque.

… une paire de souffreteux, plongés dans un enfer de tourments et pour qui le salut passe par l’abus des douleurs des autres.

Et DOA nous entraîne dans ce milieu et ses pratiques qu’ils vont pousser très loin. Trop loin ?

 

Ce n’est pas une lecture confortable que nous propose l’écrivain. D’une violence parfois presque insoutenable. Après avoir été puiser, dans ses romans précédents, à certaines sources du terrorisme actuel, à celles des guerres qui sévissent dans différents endroits du globe, il explore cette fois les sources qui mènent à d’autres extrémités. La douleur captive. Et entraîne loin, très loin. Au-delà des codes institués, une violence que l’on assène et que l’on subit. Conduisant à une fascination qui mène même au-delà des usages habituels, pratiqués dans les clubs s’y adonnant.

DOA nous emmène loin, de Berlin à Venise, sur un territoire à la lisière de la pornographie et d’une violence qui s’apparente à de la torture même si elle est consentie. Un sujet qui lui demande de jouer les équilibristes, sur le fil, pour éviter de tomber dans le grand-guignol ou l’insupportable. Il s’y attèle à sa manière. On sent le travail de documentation, la volonté de ne pas s’en aller trop loin. Même si nous sommes de toute évidence dans la fiction, l’imaginaire. Un imaginaire noir qui explore d’autres tréfonds de l’âme humaine. L’humanité à ses limites. Une recherche de liberté qui peut s’avérer vaine mais qui oblige à sonder la mémoire de chacun, qui oblige à l’affronter.

Pas plus ici que dans le monde vanille, celui des pauvres cons rétifs aux délectables violence du subspace, la liberté n’existe. Objet ou sujet, l’autre est un enfer nécessaire, il nous enchaîne à lui. Faire fi de l’interdit implique son existence. Sans interdit impossible de se penser en affranchi, à moins de vouloir devenir la norme et la norme, c’est la fin garantie de toute forme de licence. Et que dire de nous-mêmes, de nos vies, de ce qu’elles nous réservent, nous sommes tous prisonniers de nos propres expériences.

Nous sommes entraînés une fois de plus à la suite d’un loup. Ce loup qui rôdait déjà dans son premier roman, Les fous d’avril, que l’on a retrouvé dans son quatuor de Citoyens clandestins, avec ce lynx, félin autrefois considéré comme un cousin des loups, après avoir frôlé un chien noir dans La ligne de sang. C’est cette fois un loup désignant à la fois le masque porté par le personnage central et ce que ce masque représente. On croise de nouveau un Markus, comme le personnage principal de son premier roman, auquel ont succédé des Marc… La première personne alterne avec la troisième au grès des parties, il y en a trois, et de chapitres aux titres allant de la haine à l’affliction en passant par la colère, les lamentations ou l’oubli.

L’univers est là, celui d’un romancier que l’on a apprécié au fil de ses romans. Que l’on apprécie encore parce qu’il nous bouscule, nous chamboule, poussant jusqu’à nous traumatiser. Un jusqu’au-boutiste ne nous épargnant rien, nous obligeant à nous accrocher et à lire des descriptions à peine supportables.

Une plongée d’âmes abimées dans une noirceur sans fond.

 

Décidément, DOA est un explorateur et un conteur qui s’y entend toujours autant pour nous accrocher à ses pages, nous pousser à les tourner, quelle que soit l’intrigue. Un romancier à suivre, jouant toujours avec les limites, les maîtrisant, en espérant qu’il continuera ce tour de force dans la suite de son œuvre. Savourons ce roman-là en attendant le suivant.

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4 réflexions sur “DOA, la Fille et le Loup

  1. Pingback: D.O.A., après le lion et le renard viennent les loups | Moeurs Noires

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