Léo Malet, Jean Fraiger en lutte contre la société

En 1948, deux ans après la quatrième enquête de Nestor Burma, Nestor Burma et le monstre, paraît le deuxième roman signé Léo Malet sans le détective fondateur de l’agence Fiat Lux. Il s’intitule La vie est dégueulasse et constitue le premier volet de la “trilogie noire”, une trilogie qui s’inscrit délibérément dans ce genre venu des Etats-Unis apparu deux décennies plus tôt et auquel un certain Vernon Sullivan vient d’oser se mesurer.

 

Quatre hommes à bord d’une voiture se garent le long d’un trottoir, à un endroit qu’ils ont déjà reconnu. Ils attendent et regardent ce qui se passe autour, ceux qui passent. Une jeune femme, une autre plus âgée, un vendeur de journaux par lequel ils apprennent la La vie est dégueulasse (SEPE, 1948)mort d’une enfant lors de manifestations de mineurs. Une nouvelle qui les conforte dans l’action qu’ils s’apprêtent à commettre. Une action militante, le vol d’un magot transporté par un camion. Ils voudraient faire cela tout en douceur, sans violence, mais ça ne tourne pas comme ils le voulaient, l’un des convoyeurs refusent d’obtempérer et ils se voient obliger d’utiliser leurs armes. Fraiger, le narrateur, se rend compte qu’il aime ça, déchargeant son arme plus qu’il ne faut sur celui qui ne voulait pas céder. Alors qu’ils repartent, l’un d’entre aux, Marcel, est salement touché. Avant de se débarrasser de leur auto, Fraiger réussit à convaincre les deux autres, Paul et Albert que Marcel est condamné et il l’abat de sang froid.

L’action violente a rapporté gros. Après s’être planqué, Jean Fraiger revient sur Paris et amène le magot au comité pour la caisse de soutien aux mineurs en grève. La violence dont ils ont fait preuve ne fait pas l’unanimité, les mineurs finissent même par refuser l’argent. Mais on prend goût à la violence et à la puissance des armes. La presse fait la une avec leur vol…

Fraiger apprend quelques jours plus tard que l’homme sur lequel il s’est acharné n’est autre que le père de celle qu’il aime, une femme mariée, Gloria.

Il poursuit malgré tout, avec ses complices, sa marche sanglante. Ne commettant désormais ses forfaits que pour enrichir leur trio ou pour la gloire et faire la une. Et pour continuer à régler ses comptes avec une société qui semble de plus en plus oublier son humanité.

Si je connaissais l’endroit du globe d’où on peut contempler l’univers, j’y courrais, ficherais un pieu en terre, m’y pendrais et me précipiterais dans le vide, entraînant le monde dans ma chute…

 

Léo Malet nous décrit un homme en marge, s’accomplissant dans la violence, là où il n’arrivait jusque là à le faire nulle part, se faisant ainsi une place parmi ses semblables, s’y épanouissant en en parcourant les marges.

La vie était dégueulasse, c’était un ignoble et affreux engrenage, et nous contribuions tous à en perpétuer la dégueulasserie.

C’est un roman violent, noir et désespéré, radical. Ecrit dans un style empruntant parfois à la poésie, d’une grande précision. Un roman qui se lit en apnée, qu’on encaisse comme un coup de poing.

Léo Malet n’écrit pas pour régler ses comptes mais pour décrire une vision qui pourrait être la sienne, pour raconter une trajectoire qui présente quelques points communs avec la sienne. La violence, le sexe et la mort sont étroitement liés dans cette intrigue qui n’offre aucune échappatoire, rectiligne, pour Fraiger comme pour celles et ceux qu’il croise. Un destin qui ne peut connaitre de rémission ou seulement pour mieux replonger ensuite. Anarchiste ou nihiliste. Sorte d’avatar de la bande à Bonnot.

 

Léo Malet est décidément de cette époque dans laquelle le roman noir prend racine, sous-tendu par le surréalisme. Un moment où tout est chamboulé, remis en question, et où l’urbanisation, l’industrialisation et la prise de pouvoir de l’économie ne fait plus de doute. Les laissés pour compte sont toujours là, les jours meilleurs ne sont pas arrivés pour tout le monde et la société qu’on y propose n’a rien d’enchanteresse.

 

Après ce roman uppercut, absolu, dont j’avais déjà parlé sur Pol’Art Noir, Léo Malet reprend le cours de son œuvre avec son détective récurrent dans Le cinquième procédé.

Léo Malet, Nestor Burma, arsenic et vieille gazette

En 1946, est publiée la quatrième aventure – quatrième et demi si l’on inclut dans le décompte la nouvelle parue au début de la même année dans Images du mondedu détective privé imaginé par Léo Malet, Nestor Burma et le monstre. Elle se déroule à Paris, un retour, et est éditée par la SEPE dans la collection “Le labyrinthe”, comme les précédentes. Il s’agit en fait de la réécriture d’un roman paru en 1942 dans la collection “Minuit” de Georges Ventillard sous le titre La mort de Jim Licking signé Leo Latimer, un des nombreux pseudos de l’écrivain.

 

Dans son agence Fiat Lux, Burma tue le temps. Sans affaire, il partage son ennui avec ses deux employés, Reboul et Zavatter, en attendant des jours meilleurs. Hélène, sa secrétaire, donne l’illusion de l’occupation. Alors qu’il vient de se décider à envoyer ses Nestor Burma et le monstre (SEPE, 1946)collaborateurs à différentes taches, Zavatter miser pour lui dans une course automobile et Reboul en savoir plus sur un journaliste, René Galzat, qui tente de lui faire de l’ombre, un garçon entre.

Jacques Bressol a quinze ans et tout d’un gangster. Il a réussi à s’octroyer le monopole de la distribution des journaux dans son quartier de Saint-Ouen. Malheureusement, il est persuadé que les petites luttes qu’il a l’habitude d’affronter ont pris de l’ampleur, deux de ses livreurs viennent de passer l’arme à gauche, deux garçons de treize ans… L’un des deux étant le fils de Ferdinand Béquet, un homme qui a involontairement sauvé la vie de notre détective, Burma s’empresse de sortir de sa torpeur estivale pour s’en aller poser des questions. Sur place, il rencontre Florimond Faroux. Chargé de l’enquête sur le deuxième mort, Jean Tanneur, ce dernier l’entraîne à sa suite.

Mais l’histoire prend un tour étrange. Le père de la deuxième victime est suspecté par la police et, alors qu’il vient d’être arrêté et qu’il commence à être interrogé, débarque quai des Orfèvres Thomas Jannet, l’avocat habituel de la mafia marseillaise et corse. Ça ne simplifie pas les choses.

Voilà Burma embarqué dans une histoire quelque peu emberlificotée. Une histoire qui en entremêle deux et qui va recouper toutes les préoccupations du moment de notre détective. La lutte avec Galzat, journaliste sans scrupule, la présence de la mafia corse et de son parrain, Paoli, et des chocolats à l’arsenic qui tuent au hasard… Dans son enquête, il croise un toubib ayant eu des théories plutôt exterminatrices dans sa jeunesse – à l’aune de celles de l’époque qui vient de prendre fin en même que la guerre -, sa belle-sœur, quelques balles et son doute habituel fait de certitudes aussitôt contredites par d’autres demi-certitudes. Zavatter, Reboul, Hélène, Faroux et Marc Covet constituent de nouveau ses acolytes, devenant récurrents.

Toujours aussi savoureuses, les sentences de Burma, empruntes d’une sagesse dont il pense être le seul à devoir s’exonérer, parsèment cette enquête rondement menée.

Quand je pense qu’il m’arrive de frôler dans le métro des citoyens qui savent qu’il existe des endroits appelés hippodromes, sur lesquels on fait galoper des chevaux montés par des espèces d’avortons nommés jockeys, et entraînés par des gars entraîneurs, et que ces citoyens se figurent candidement que ce qui fait gagner tel ou tel cheval ce sont la valeur et les pattes du solipède, il me prend une douce et méprisante envie de rigoler et je me dis que tant qu’il existera des gourdes de ce calibre, il y aura de beaux jours pour les escrocs et que, tant pis pour les couleuvres, elles continueront à se faire avaler, les pauvres !

 

C’est rapide, plein de rebondissements. Burma n’est pas le dernier à se faire avoir et à être prêt de passer l’arme à gauche avec sa manie de parler souvent et de s’exposer encore plus.

Léo Malet s’amuse et nous amuse.

 

Il faut attendre 1948 pour que de nouveaux romans signés Malet paraissent. Ils ne seront pas moins de trois. D’abord, un retour à ce qu’il appelle les “romans doux” avec le premier volet de sa trilogie noire, La vie est dégueulasse, puis un retour à Burma avec Le cinquième procédé et enfin un roman isolé, Le dernier train d’Auterlitz.

Léo Malet, Nestor Burma, Paris sous les bombes et retour en arrière

Deux ans après le premier roman signé Léo Malet, 120 rue de la gare, première apparition de Nestor Burma, et un an après le deuxième, sans Burma, L’ombre du grand mur, paraissent deux nouvelles aventures du détective, Nestor Burma contre CQFD et L’homme au sang bleu. Nous sommes en 1945, la guerre s’achève mais les deux intrigues décrivent une France qui a disparu, celle de l’occupation et celle de l’entre-deux-guerres.

 

Nous retrouvons tout d’abord Nestor Burma dans son Paris, un Paris occupé où se procurer du tabac n’est pas une mince affaire. Nous sommes en 1942, le 17 mars très exactement, quelques mois après la précédente aventure du détective. C’est Marc Covet, son ami journaliste contacté par Hélène Chatelain, la secrétaire si dévouée, qui lui a Nestor Burma contre CQFD (SEPE, 1945)dégoté un revendeur à Vanves, et, du même coup, une nouvelle enquête. Son achat effectué et tandis qu’un bombardier de la Luftwaffe rase les toits, Burma s’arrête devant la vitrine d’une librairie fermée et se fait presque bousculer par une jeune femme sortant d’un immeuble. Alors qu’il la suit, une alerte retentit, les sirènes hurlent et Burma s’apprêtant à se réfugier dans un abri est témoin d’une altercation entre un policier et la jeune femme qui refuse d’aller à l’abri…

La jeune femme n’étant pas vilaine, Nestor Burma la suit en quittant l’abri une fois l’alerte terminée, avant de se faire semer. Il est rattrapé quelques minutes plus tard par cette épisode, au fond si typique du Paris sous la guerre, quand l’inspecteur Florimond Faroux de la P.J., la “tour pointue”, l’alpague. Un meurtre a été commis lors de l’alerte, dans un immeuble proche de l’abri où Burma s’était réfugié et juste à côté de la librairie où il est revenu, attiré par le bouquin qu’il a aperçu en vitrine un peu plus tôt. La victime est un certain Briancourt et on ne l’a pas loupé, comme le dit Burma dans son style si savoureux.

Deux balles, histoire de voir ce qu’il avait dans le ventre, s’y étaient frayés un chemin et n’avaient plus voulu en sortir. La vie, dégoûtée d’un pareil voisinage, s’était enfuie par les trous qu’elles avaient fait.

Burma va alors être porté par les événements et sa curiosité. De Bois-le-Roi à son propre bureau, les rebondissements se multiplient, convoquant, pêle-mêle, une attaque, avant-guerre, d’un train contenant de l’or, un journal nauséabond, le C.Q.F.D., faisant penser au Je suis partout de sinistre mémoire, une couturière, un nain de cirque, un médecin et sa femme… Comme pour sa précédente enquête, Burma échafaude des théories qui s’effondrent les unes après les autres, il agit sans toujours être sûr de tout comprendre, mais finit par conclure ou, en tout cas, connaître le fin mot de l’histoire.

La guerre est omniprésente, sans les affrontements comme dans  120 rue de la Gare, mais avec tout ce qu’elle peut changer dans la vie de gens qui doivent continuer à vivre, qui doivent s’accommoder de nouvelles réalités, qui doivent cherche un emploi, ou se déplacer. Les alertes ne sont que des aléas d’une vie que l’on tente de mener malgré tout, et Nestor Burma s’y entend pour continuer, l’air de rien, à vivre, pour s’enticher d’une suspecte prénommée Lydia, pour mentir à Faroux ou se quereller avec Hélène, sa secrétaire si précieuse… Et tout cela dans un style qui rend les choses légères, ou s’y attache, qui nous fait sourire plus d’une fois tout en se faisant prenant quand les choses deviennent sérieuses.

Un Nestor Burma réussi !

 

La même année paraît L’homme au sang bleu. Une enquête particulière du détective, une enquête qui se distingue des autres. Une enquête qui constitue un retour dans le temps par rapport aux précédentes.

Dans cette France des années trente, pas encore en guerre, Burma débarque à Cannes après avoir été appelé par un client. A peine arrivé, il est témoin d’une fusillade puis retrouve un ancien collaborateur de l’agence Fiat Lux qui tient un hôtel, celui où il a décidé de descendre. Ce dernier lui apprend qu’un ancien collaborateur, un autre, habite L'homme au sang bleu (SEPE, 1945)quelques maisons plus loin… Puis le téléphone lui transmet une nouvelle qui le laisse coi.

En effet, Burma a débarqué à Cannes légèrement trop tard puisque son client, Pierre de Fabrègues, vient de mettre fin à ses jours. Non sans oublier Burma, puisqu’il lui a adressé une lettre avant de s’occire, lettre dans laquelle il lui annonce qu’un paiement l’attend chez son notaire. Du coup, le détective décide de s’installer et de mener l’enquête. Le climat l’a attiré là, mener quelques investigations est une manière comme une autre d’en profiter. D’autant que les familiers du détective et l’action font du coin une sorte d’extension de Paris et des activités de l’agence Fiat Lux.

Fabrègues s’était trouvé lié à une affaire de fausse-monnaie quelques temps avant de s’adresser à celui qui met le crime k.o. Burma s’active donc à sa suite, provoquant l’agacement du commissaire Ange Pellegrini, chargé de l’enquête.

Dans ses allers et retours, car il en fait des kilomètres, véhiculé par les uns et les autres, il croise une romancière en mal de publication, un puis deux aquafortistes, des journalistes, un prisonnier fraîchement libéré, des acrobates, des manieurs de gâchette, des strip-teaseuses, des domestiques, … Un ensemble pittoresque… qui m’a moins convaincu que dans les précédentes aventures.

Burma semble mal assorti avec le cadre choisi, moins intéressant. L’éloignement de son environnement habituel lui fait perdre de l’attrait, de la gouaille, même s’il est finalement rejoint par Hélène, sa secrétaire, dans une tentative de recréer complètement le voisinage ordinaire du détective. Léo Malet persiste pourtant l’année suivante à dépayser Nestor Burma. Une nouvelle, Solution au cimetière, l’envoie de nouveau dans le sud et, cette fois, l’aventure est beaucoup plus convaincante. Le détective n’y perdant pas en réplique mordante et en indécision, ni dans ce côté malotrus qui fait un peu de son charme…

 

La même année que cette Solution au cimetière paraît un nouveau roman, Nestor Burma et le monstre.

Léo Malet, les Etats-Unis et l’ombre du grand mur

En 1944, la même année que la première enquête de Nestor Burma, paraît le deuxième roman signé Léo Malet, L’ombre du grand mur. Un roman “doux”, ainsi qu’il le décrit, qui ressemble à un hommage, ou au passage obligé auquel se plieront d’autres auteurs après lui, notamment Jean Amila avec Y a pas de bon Dieu ! Puisque le genre dans lequel s’est inscrit l’auteur avec la première enquête de Nestor Burma vient des Etats-Unis, ou est réputé comme tel, il se fend d’une intrigue située de l’autre côté de l’Atlantique. Dans son avant-propos, Léo Malet se permet un clin d’œil à son héro pas encore récurrent en affirmant que c’est ce dernier qui lui a amené le manuscrit de l’histoire que nous allons lire. Qu’il la lui a amené en espérant qu’il la modifierait pour lui faire une place, en faire un des protagonistes de l’intrigue… Mais le romancier n’a pas accédé à la requête de Burma.

 

Lewis Ted Crawford, le narrateur, sort de prison après avoir purgé sa peine et s’être fait remarqué par ses pairs en les soignant mieux que ne le faisait le médecin de la prison. Il est libéré après avoir purgé une peine dont il n’a pas compris l’origine mais qu’il a L'ombre du grand mur (SEPE, 1944)acceptée pour sauver l’honneur de son alibi d’alors. Une condamnation pour un avortement clandestin qu’il n’a pas commis. Son séjour à l’ombre du grand mur lui vaut également de ne plus avoir le droit d’exercer sa profession. Après une nuit à l’hôtel face à la prison, il fait le tour de ses anciens amis et constate qu’il n’en a plus… Il part alors pour une autre ville, Buffalo, loin de ce New York où il ne se voit plus vivre, pour rencontrer une femme et lui donner des nouvelles de son ami emprisonné. A peine arrivé, il est mis à contribution pour soigner un homme blessé ne pouvant faire appel à un médecin honnête. Une blessure par balles, fruit d’un braquage ayant mal tourné. Sa dextérité lui vaut de devenir le médecin de la bande l’ayant sollicité…

Ce n’était pas ma faute, bon sang, si je n’avais trouvé réconfort qu’auprès des hors-la-loi ; si les honnêtes gens m’avaient, par sot préjugé et étroitesse d’esprit, rejeté de leur sein, précipité dans les bras du crime…

La vie prend un cours presque normal, Christiane, la femme qu’il est venu voir, devenant sa compagne, la bande pour laquelle il travaille assurant ses revenus. Mais on ne s’éloigne jamais de l’ombre du grand mur, on ne s’en défait pas, même les innocents… Un séjour en prison fait de vous un paria à jamais.

Je traînais après moi l’ombre du grand mur et sur toute ma personne l’empreinte de la grille des barreaux d’acier dur, mots croisés dans lequel jamais ne s’inscrit l’adjectif : libre.

 

Léo Malet écrit un roman beaucoup moins joyeux que les Nestor Burma, un roman qui décrit une société sans merci, où vivre en marge s’impose à tous ceux qui ont un jour été pointés du doigt même s’ils ont purgé leur peine en réparation de leur faute. Léo Malet nous décrit également un système judiciaire qui ne pardonne pas, qui ne laisse pas la place à la défense et qui n’instruit qu’à charge. Le docteur Crawford, devenu Lew Ford dans sa nouvelle vie de gangster, ne peut pas s’en sortir. Jusqu’au jour où la vérité sur sa condamnation lui apparaît, vient à lui, sans qu’il l’ait cherchée…

C’est un roman noir, âpre, tendu, sans excès de graisse, avec quelques rayons de lumière vite occultés par une réalité désespérante, implacable. Un roman qui annonce ceux que commettra l’auteur en marge de la série consacrée à son détective récurrent, notamment sa trilogie noire dont le premier opus paraîtra dans sa forme définitive quatre ans plus tard, La vie est dégueulasse.

 

En attendant, et après cette évasion, noire, le temps d’un roman, Léo Malet revient à Burma l’année suivante, deux aventures du détective paraissent en 1945, Nestor Burma contre CQFD puis L’homme au sang bleu.

Léo Malet, Nestor Burma de Lyon à Paris

En 1943 paraît la première enquête de Nestor Burma, le détective privé de l’agence Fiat Lux, 120 rue de la Gare. Une enquête qui s’inscrit dans l’époque, en pleine deuxième guerre mondiale, sans toutefois s’approcher trop près du conflit en lui-même, une toile de fond pour ponctuer certains événements. Un roman signé Léo Malet, pour la première fois… L’histoire s’inscrit dans l’époque mais aussi dans la vie de son auteur. Elle commence dans un endroit que celui-ci a aussi connu.

 

Nestor Burma est au stalag XB, entre Hambourg et Brême. Prisonnier de guerre, il y est employé à la Aufnahme, service chargé de recenser les occupants du camp sur des fiches déclinant leur identité et tout ce qui peut aller avec. Seulement, Burma se trouve bien 120 rue de la gare (SEPE, 1943)impuissant ce matin-là, un matin de juillet 1941, quand l’homme qui se présente à lui est incapable de lui donner le moindre renseignement. Un amnésique que ceux qui ont été pris en même temps que lui ont surnommé La Globule. Un homme capturé sur un chemin alors qu’il rampait hors d’un bois.

Le sort de l’amnésique intéresse Burma. Il suit son évolution et cherche le secret de cette mémoire défaillante. Mais La Globule meurt en ne lui ayant murmuré que quelques mots énigmatiques.

Dites à Hélène… 120 rue de la gare…

Ces mots intriguent d’autant plus le fondateur de l’agence Fiat Lux, mise en sommeil du fait de son engagement, qu’à sa libération du stalag, alors qu’il arrive à Lyon, Colomer, ancien collaborateur de l’agence, lui murmure les mêmes mots alors qu’il se fait tuer sur le quai de la gare. Burma tentant de sauter alors du train pour partir à la poursuite du meurtrier se blesse assez gravement pour être hospitalisé. Son séjour à Lyon en est prolongé…

 

Burma arrive sur scène, dans le paysage littéraire, avec ironie. Il ne respecte pas vraiment les conseils des autres, n’en fait qu’à sa tête et n’épargne personne. Il mène sa propre enquête, ne dévoilant pas tout à la police qui semble pourtant prête à l’accepter dans l’enquête. Mais Burma est un indépendant, un homme qui n’a confiance en personne et tous vont d’ailleurs en prendre pour leur grade dans cette première aventure. A commencer par lui-même. Dont les éclairs de génies, les grandes réflexions, se révèlent souvent quelque peu erronés. L’interprétation de la fameuse phrase, entendue deux fois, donne lieu à des déductions plutôt alambiquées ; la Hélène de Nestor, sa secrétaire en faisant presque les frais…

Léo Malet lorgne du côté des anciens, pas si anciens que ça d’ailleurs, disons ceux de la décennie précédente, Hammett et Chandler notamment. Il va chercher le nom de son personnage chez Sax Rohmer, l’auteur de la série des Fu Manchu. Et nous offre ainsi un personnage de dure-à-cuire comme les anglo-saxons en avaient déjà mais un personnage qui s’ancre dans son temps, dans sa ville et qui acquiert ainsi une spécificité qui lui permet de se démarquer de ses quelques glorieux anciens. C’est léger et savoureux, proche du roman-feuilleton et de ses rebondissements à la pelle, tout en constituant un témoignage sur la vie de l’époque, celle de ceux qui vivaient dans la France occupée et qui continuaient, malgré la guerre, à vaquer à leurs occupations, essayant de vivre. Occupations légales ou non… L’héritage d’un gangster de l’avant-guerre soumit ici aux convoitises de bien des gens, avec au milieu, un Burma tentant de mettre le mystère KO mais prenant plus de coups qu’il n’en donne, naviguant à vue, un peu perdu jusqu’à la résolution finale qui, ici, reprend la bonne vieille réunion de tous les suspects pour finir par pointer le doigt sur le coupable…

Un roman qui se calque sur les classiques, les constructions éprouvées mais qui offre dans le même temps un renouvellement par le ton employé. Renouvellement qui va se confirmer avec le deuxième opus de la série, Nestor Burma contre CQFD.

 

Mais avant cela, Malet signe de son nom un roman sans Burma, L’ombre du grand mur… Et continue à en signer d’autres de ses divers pseudonymes…

Léo Malet devant mes yeux

Léo Malet est devenu un incontournable du polar comme on peut le constater sur le net. Il l’était déjà avant l’avènement de cette toile médiatique.

 

Il l’était quand je découvrais le genre parmi toutes mes lectures. Je me souviens notamment d’un magazine auquel j’étais abonné, impossible de retrouver son nom, et qui, durant un été (je crois que c’était un été), avait publié en feuilleton un roman policier (hommage au roman populaire en même temps qu’aux origines du roman policier ?). Chaque épisode, chaque chapitre, était rédigé à la manière de. Il devait y avoir Agatha Christie, bien sûr, Georges Simenon et d’autres, dont Léo Malet et son détective fétiche. J’avais apprécié chaque épisode, découvrant au passage de nombreux univers…

J’ai lu certains d’entre eux depuis mais impossible de remettre la main sur cette fameuse publication pour préado ou ado… si quelqu’un s’en souvient ou l’a chez lui, je suis preneur.

Léo Malet a donc fait parti de ceux que j’ai découverts à cette occasion, j’ai lu ensuite un ou deux Burma, je ne sais plus trop lesquels.

 

Il y a eu aussi la série télévisée. Avec Guy Marchand. Une série sympathique, qui passait quand même sous silence bien des aspects de l’originale, celle sur papier. Elle ne m’a pas poussé à me plonger dans les romans.

Et puis, mon goût pour le roman noir et ma participation à un site, fameux, Pol’Art Noir bien sûr, m’a ensuite donné envie de lire les noirs de noir du romancier, à commencer par sa trilogie de la même couleur.

 

Il aura fallu finalement quelques années d’existence de ce blog pour que je m’attarde sur l’ensemble de l’œuvre de l’écrivain. Je me limiterai à celle qu’il a signée de son nom, celle dont il pensait qu’elle valait un peu la peine, comme il le dit dans l’extrait d’Apostrophes dont j’ai parlé dans ma revue des ressources en ligne sur l’auteur.

 

Et maintenant, c’est parti pour un parcours avec des hauts et des bas, de l’humour, de l’alcool et pas mal de coups, reçus et donnés !

Léo Malet, anar entoilé

Même s’il fut un temps oublié, manquant de reconnaissance, Léo Malet est bien présent sur la Toile, revenu en grâce, reconnu, avant l’avènement du vaste réseau.

 

Si l’on veut faire connaissance avec l’écrivain, on a l’embarras du choix, preuve de la reconnaissance dont il jouit à présent.

Il bénéficie ainsi d’une page et d’un dossier sur le site du CNC, pour nous rappeler qu’il a aussi tâté du cinéma, une présentation est également accessible sur le site Babelio. Il a les honneurs du site Terres d’écrivains, qui va même jusqu’à suivre les pas du narrateur de Brouillard au Pont de Tolbiac (à ne lire que si vous connaissez l’intrigue ou ne voyez pas d’inconvénient à ce que l’histoire vous soit dévoilée).

On peut aller plus loin avec l’article que Wikipédia ne manque pas de lui consacrer et dont la taille atteste du nombre d’études existant déjà sur l’écrivain, 13ème Rue s’est Les enquêtes de Nestor Burma et les Nouveaux Mystères de Pariségalement fendu d’un dossier presqu’aussi complet que l’encyclopédie collaborative. Le papier que lui a consacré François Rivière dans Libération au moment de sa disparition est également bien fourni.

 

Pour attester de la reconnaissance à laquelle il a désormais droit, il suffit de constater que la République des lettres lui fait une place au travers du texte d’André Vanoncini. Cette reconnaissance arrivée tardivement, il l’a quand même touchée du doigt, invité d’Apostrophes, et certaines de ses convictions particulièrement nauséabondes ont été imprimées, dans Libération notamment. C’est aussi ce que nous rappelle Céline du Chéné dans l’émission qu’elle lui a consacré en 2012 pour la série Une vie, une œuvre de France Culture, dans laquelle on retrouve d’ailleurs Patrick Pécherot qui, tout comme pour Amila, un autre “père du roman noir français”, souligne la dette qu’il a pour Malet et l’hommage qu’il lui a rendu dans sa trilogie des brouillards. La station de Radio France propose d’ailleurs un ensemble d’émissions consacrées à l’écrivain qui finissent de nous convaincre qu’il est désormais considéré comme un écrivain important dans la littérature française du vingtième siècle.

 

Pour finir, on peut aller sur le site de l’Université de Namur proposant notamment une bibliographie assez riche des œuvres du romancier.

Et, enfin, n’oublions pas que Léo Malet a sévi dans le genre qui nous intéresse plus particulièrement, Oncle Paul s’est ainsi penché sur le recueil de textes autobiographiques qu’a composé Francis Lacassin, l’un des spécialistes de l’écrivain.

 

L’œuvre de Léo Malet, comme celle d’autres écrivains, présente un intérêt supplémentaire, celui de témoigner d’une époque et d’une ville, Paris. C’est ce que nous rappelle Terres d’écrivains cité plus haut et Lucette Le Van-Lemesle dans un article de 2004 paru dans Sociétés & Représentations que Cairn propose en ligne.Polar n°8 dossier Léo Malet

Après ce tour d’horizon pour une meilleure connaissance de Léo Malet, auquel d’ailleurs Polar avait consacré un dossier dans son numéro 8, il va être temps de passer aux lectures de ses romans.

John King, Jimmy dans la prison de Seven Towers

En 2004, deux ans après le deuxième opus de la trilogie du “Satellite Cycle”, White Trash, paraît le sixième roman de John King, The Prison House. Il lui faut quatorze ans pour traverser la Manche et être traduit. Diniz Galhos s’en charge, prenant la suite de son traducteur habituel, Alain Defossé, disparu en 2017. Et c’est de nouveau Au Diable Vauvert, la maison d’édition camarguaise qui le publie sous le titre Prison House.

 

Le marchand de glaces colle son visage entre les barreaux et promet les derniers outrages au narrateur qui est dans une cellule du commissariat, attendant son transfert après un jugement dont il ne s’est pas encore remis. Etranger, vagabond, il observe ceux qui l’entourent. Imagine qui ils sont tandis que le marchand de glaces continue à l’invectiver. Certains souvenirs de son enfance lui reviennent. On l’emmène se faire recoudre le front et il goûte ces instants, l’attention des infirmières, dernières femmes qu’il croise avant longtemps.

Après plusieurs heures, il est transféré, sa détention au commissariat et le trajet sont des avant-goût de cette vie à laquelle on l’a condamné, les odeurs, la crasse.

C’est le moment que tout homme redoute, la revanche d’un système propre sur lui et pervers à tous les niveaux. J’ai été conditionné à m’y attendre sans jamais croire que cela m’arriverait un jour.

Il découvre la prison de Seven Towers en descendant du fourgon et suit le mouvement avec les autres prisonniers. Les policiers, dernière touche d’humanité, sont remplacés par les matons. C’est la peur et l’humiliation, fouille au corps et violence, qu’il découvre pour commencer, avant d’être dirigé vers le Bloc C. Il y trouve un lit dans le vaste dortoir, s’installe et sombre dans un demi-sommeil. Il apprend à connaître certains de ses codétenus, particulièrement Elvis et Franco, deux joueurs d’échecs qui enchaînent les parties. La barrière de la langue est en partie effacée et il peut se laisser envahir par les souvenirs et son imagination. Une manière de survivre, de s’évader.

 

La narration passe de la première personne à la troisième quand celui à travers qui nous vivons s’imagine ailleurs, un autre, sortant de prison et conduisant vers le sud des Etats-Unis, dans un univers fantasmé par ce qu’il a pu lire ou voir de ce pays. Il est au volant d’une puissante décapotable, s’arrête dans un diner entre l’archétype et la caricature. Son esprit oscille de la réalité à la fiction. La vie au Bloc C n’a rien d’idyllique mais il finit par s’y faire, y savourer les quelques plaisirs auxquels il a encore droit, les trois repas quotidiens et la douche hebdomadaire. S’habituant aux sanitaires non entretenus surnommés le safari, en raison de l’aventure qu’ils représentent à chaque fois qu’on y pénètre et des odeurs, des infections et autres rats qui y règnent.

Nous sommes dans un pays qui n’est pas nommé, dont nous savons seulement qu’il n’est pas anglophone. L’univers carcéral y est dur. Le directeur de la prison, comme d’autres matons ou personnages exerçant un petit pouvoir, est l’objet de rumeurs concourant à sa réputation, celle d’un homme sans pitié. Alors qu’il s’est imaginé prisonnier modèle transféré dans une ferme pour aider aux travaux des champs moyennant une remise de peine, alors qu’il s’est imaginé s’y mariant, Jimmy finit par demander à bénéficier de cet aménagement.

Mais nous ne sommes pas dans le fantasme et il est bien vite ramené à la réalité.

Quand on est enfant il y a un moment où l’on prend conscience que la vie n’est pas ce qu’on imaginait. L’idée de la mort vous emplit l’esprit et, parce qu’elle est absurde, refuse de vous quitter. Les temps est statique pour un enfant, jusqu’à ce qu’il entende parler de la mort. Ceux qui l’entourent en parlent, la craignent et sont obsédés par elle et soudain il y a un point de non retour qui marque la fin des bons moments. Une peur à lui broyer les os s’empare de lui et ne le quitte plus jusqu’à la fin de ses jours. […] La vie que l’enfant prenait pour un dû est perdue, pour toujours. Cette peur de la nuit ne quitte plus jamais les gens tels que moi.

 

La lutte est constante entre l’imagination, qui permet de vivre, d’accepter la réalité, de s’en évader, et la dure vie imposée aux criminels, isolés, constamment brimés, tendus. Que l’on cherche à détruire. L’imagination et la réalité se mêlent, évoluant selon les rencontres, Jimmy se rêve en rocker puis en occidental visitant l’Inde, passionné puis s’immergeant dans le bouddhisme. Il se revoit enfant vivant avec sa mère et sa grand-mère, se souvenant des moments marquants, des instants de bonheur.

La réalité et la fiction se mêlent à un tel point qu’on finit par se demander si tout n’est pas que fantasmé, où se trouve la réalité. John King joue sur la première ou la troisième personne, sur la présence ou l’absence de ponctuation, sur des échanges dans l’esprit du narrateur.

C’est une introspection que nous lisons grâce à laquelle Jimmy apprend à se comprendre, à accepter la culpabilité qui le ronge, nous le découvrons également au travers de ses relations avec les autres prisonniers, Franco, Elvis, Jésus, qui inspirent ses rêvent, les avatars dans lesquels ils se réincarne en songe, Débile Débile, le constructeur de maison en allumettes, les hommes-singent autour de Papa, le Boucher et bien d’autres…

Il faut apprendre à survivre même si tout paraît empirer au fur et à mesure, même si le sommeil ne peut jamais en être un véritable.

L’expert qui a inventé le paradis et l’enfer était sous l’empire des drogues, il s’est emmêlé les pinceaux dans l’iconographie. L’enfer ne peut décemment pas être bondé de saunas et de piscines thermales, le bloc du châtiment éternel ne peut pas être un paysage lunaire avec çà et là du charbon qui brûle et des cratères carbonisés, des coupables si tourmentés que quand une diablesse défile en bas résille et talons aiguilles ils ont trop honte ne serait-ce que pour jeter un œil. Suant sang et eau de tous leurs pores ils préfèrent implorer le pardon, prier pour un transfert au paradis, pays des merveilles hivernal du célibat frigide. Ils doivent être bien atteints pour vouloir quitter la chaleur de l’enfer et passer l’éternité dans une unité de réfrigération, complexe aux lignes sévères où des hommes saints, assis dans un silence inflexible, révisent pour leur diplôme d’études de commerce.

 

En exergue du livre, une citation du Rôdeur ou du Vagabond des étoiles de Jack London nous est proposée. C’est dans la lignée de ce roman que se situe résolument celui que King nous offre, un prisonnier qui, pour échapper à son enfermement, se réfugie dans ses rêves ou ses souvenirs. On peut également penser au Peter Ibbetson de George Du Maurier. Mais il y a bien une dimension sociale, dénonciatrice de notre société, qui le rapproche davantage de London.

C’est un livre qui demande un effort, il faut s’accrocher devant l’aspect répétitif de la vie derrière les barreaux, les pensées de Jimmy tantôt fantasmes, tantôt souvenirs. La volonté de se situer dans un environnement isolé. La construction, la progression apparaissent petit à petit et renforcent la dénonciation d’une société qui incarcère sans qu’elle constitue elle-même un rempart ou un objectif à atteindre. La violence ne se situe pas seulement du côté de ceux sur lesquels on a collé cette étiquette.

Un livre qui dénote dans l’œuvre du romancier, se situant loin de l’Angleterre qu’il a décrite jusqu’ici, même si, au final, il rejoint cette vision qui est la sienne d’une société qui laisse peu de chances à ceux qui vivent ou sont nés en marge.

 

Quatre ans plus tard, John King clôt sa trilogie du “Satellite Cycle” avec Skinheads.

Craig Johnson, Walt Longmire dans le comté de Campbell

En 2014 paraît le onzième opus de la série des Walt Longmire, Any Other Name. Il est publié l’année suivant la parution des deux précédentes aventures du shérif du comté d’Absaroka, La Dent du serpent et Steamboat, deux romans nous offrant le moins bon et le bon, non loin du meilleur, de cette série. Sa traduction par la fidèle Sophie Aslanides est parue il y a quelques semaines, deux ans après celle du dixième et un an après celle du neuvième (oui, je sais, c’est un peu bizarre, mais c’est comme ça)…

 

C’est le troisième hiver que nous vivons dans le comté d’Absaroka. Trois ans se sont écoulés dans sa vie depuis l’apparition en littérature du shérif du comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé des Etats-Unis.

Noël vient de passer, Longmire attend à un passage à niveau que l’un de ces trains interminables transportant le charbon en finisse de bloquer sa progression. Il est plus Tout autre nom (Gallmeister, 2014)patient que son passager, Lucian Connally, son prédécesseur et ancien patron, qui descend pour fumer sa pipe. C’est pour rendre service à ce dernier que le shérif a accepté de l’accompagner dans le comté de Campbell, voisin de celui d’Absaroka, où il ne peut refuser la demande qui lui a été faite.

L’hiver est là et la neige tombe tandis que les deux hommes, accompagnés du Chien, ouvre la porte de la maison ou Lucian voulait se rendre. Ils sont à Gillette et descendent au sous-sol pour rencontrer la femme qui vit là, Phyllis Holman. Elle n’accepte pas la disparition de son mari, Gerald, qui s’est suicidé deux semaines plus tôt dans la chambre d’un motel de deux balles dans la tête. C’est pourquoi elle demande à Lucian de l’aider à comprendre et, bien sûr, c’est Walt qui va s’y coller sur cette affaire que le shérif du comté, Sandy Sandburg, a déjà classée. Il s’y consacre alors qu’il devrait avoir la tête ailleurs et aimerait bien être bien plus à l’est, à Philadelphie où Cady, sa fille, est sur le point d’accoucher.

Gerald Holman, retraité mais souhaitant toujours exercer, avait été affecté aux affaires non résolues et les dossiers auxquels il se consacrait intriguent Walt Longmire. Trois disparitions de femmes dont une particulièrement récente curieusement déjà considérée comme non résolue, une basque exerçant dans une boîte de strip tease, Jone Urrecha.

 

On retrouve avec plaisir le shérif du comté d’Absaroka, après qu’il se soit replongé avec Lucian dans ses souvenirs juste avant Noël dans Steamboat et alors qu’il récupère à peine de son affrontement avec l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu raconté dans La dent du serpent. Il n’est pas le seul à avoir dû récupérer et les habitués arrivent au fur et à mesure, Lucian est déjà là, Ruby, la standardiste lui passe un appel de sa fille, Cady, Vic Moretti revient de vacances… et Henry Standing Bear finit, bien sûr, par faire son apparition, de manière originale.

Longmire est une fois de plus lancé, on sait qu’il va avoir du mal à s’arrêter, comme un chien sur une piste ou un bison à travers les plaines. Il est lancé et il croise une fois de plus quelques spécimens, un flic plein de convictions et ayant oublié d’être aimable au point que le diminutif de son prénom lui va comme un gant, un jeune policier plein d’enthousiasme, des propriétaires de motel d’origine indienne (d’Inde), un postier, un ancien espoir du football, celui qui se joue avec les mains, une femme infirme écrivant les sous-titres des émissions en direct, une propriétaire d’une boîte de strip tease et sœur de shérif, …

Une autre activité du coin est mise en avant, après le pétrole, l’élevage de chevaux, c’est au tour du transport du charbon. Une ponctuation qui revient régulièrement au long du roman. Tout comme l’évocation des roses, présentes dès le titre, une nouvelle référence à Shakespeare.

Les morceaux de bravoures ne manquent pas, une nouvelle poursuite dans le blizzard aussi prenant que les deux précédentes, une autre le long d’une voie ferrée, font la part belle à l’action. Les coups de feu sont toujours aussi peu nombreux mais toujours aussi importants, marquants.

 

C’est vrai qu’on pourrait avoir l’impression que les enquêtes de Longmire tournent en rond, se répètent, mais j’ai trouvé cette aventure plus réussi que La dent du serpent, qui elle ne l’était pas vraiment, et aussi prenante que Steamboat. La lassitude n’est pas encore là, le fait d’aller dans un autre comté permet peut-être de l’éviter, mais c’est vrai qu’en refermant le livre, on peut se dire que l’aspect roman populaire, avec ses multiples rebondissements et cette propension qu’a le shérif à se jeter systématiquement dans la gueule du loup, de chercher les ennuis et d’en réchapper comme les Pearl White, Judex ou autre Fantomas, au temps du cinéma muet, est ce qui nous tient encore… jusqu’à quand ?

Toujours est-il que j’ai pris plaisir à lire cet épisode et que je croise les doigts pour le suivant, une histoire d’os secs, jouant sur les mots, et peut-être une nouvelle référence à Shakespeare.

Séverine Chevalier, août 1988 quelque part dans le centre de la France

Il y a quelques semaines est paru le dernier roman en date de Séverine Chevalier, Les Mauvaises, quatre ans après Clouer l’Ouest. Elle se voit de nouveau publiée dans la collection “Territori”, dirigée par Cyril Herry, des éditions La Manufacture des Livres.

 

11 août 1988, Roger, employé des pompes funèbres, arrive au travail. Il fait chaud. Il ouvre la chambre funéraire, parcourt les lieux, occupé par ses pensées, celles qui le ramènent à cette femme qu’il a eue et qui est morte, à cette vie qui est la sienne et auxcorps qui gisent dans les différentes chambres. Il finit par constater ce que nous savons depuis la première ligne du roman, un cadavre a disparu. Il s’agit de celui d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, Micheline Broume, dite Roberto. Un corps qui l’attirait, un corps frêle que, d’après la rumeur, plusieurs hommes ont connu intimement.

Roberto était la fille de Lipo, la petite-fille de Bébé, et avait été élevée par ces deux hommes, sa mère étant partie à sa naissance avec le frère de Lipo, Le Krone. Elle menait une vie à l’aune de bien d’autres dans ce coin du Centre de la France, employée dans un salon de coiffure et courant les bois et les chemins avec deux autres enfants, Ouafa et Oé, le garçon du trio.

 

En parallèle, nous découvrons les jours qui ont précédé le suicide de la jeune fille, ceux qui suivent la disparition de son corps et l’histoire de sa vie à travers quelques faits marquants. La romancière nous raconte par petites touches, au travers de petits événements, l’atmosphère qui régnait en ce mois d’août caniculaire, aux abords d’un lac artificiel vidé pour la vérification du barrage. C’est un paysage d’avant l’inondation, un aperçu du fond du lac depuis notamment le viaduc abandonné qui domine la vallée disparue.

Nous faisons connaissance avec quelques habitants du coin, ceux que connaissait Roberto, d’autres qu’elle croisait. Ceux qui bénéficiaient de ses faveurs, d’autres qui la voyaient passer sur son vélomoteur. Dans cet endroit un peu perdu, isolé.

La bande qu’elle formait avec Oé et Ouafa veut être au plus près de la nature, celle que s’apprête à défigurer la nouvelle extension de l’usine qui offre du boulot à la plupart des gens du coin. Une fonderie de pointe où travaillent le père de Roberto et la mère d’Ouafa et dont le propriétaire est le beau-père d’Oé. Les enfants ont tendu des fils en travers du terrain guetté par la déforestation nécessaire au besoin d’agrandissement de l’entreprise. C’est, comme souvent, le combat du pot de terre contre le pot de fer, un autre gang de la clé à molette…

 

Séverine Chevalier décrit sans prendre parti. Elle expose, constate. Mais cette description, ce constat, amènent à voir le peu de cas que l’industrie fait de la nature, celle-ci étant presqu’un mal nécessaire. Les précédents sont là également, sous les yeux, nécessaires à une époque puis abandonnés, charge à la nature d’y reprendre ses droits, comme les tunnels ou le viaduc de la voie de chemin de fer désormais abandonnée, enclavant un peu plus cet endroit voué à l’oubli, à l’ignorance des autres.

certains aiment

l’effleurement de la mort

sa possibilité maîtrisée

d’autres aiment la mort tout court

même si ce n’est sans doute pas vraiment

de l’amour

plutôt un impérieux besoin

de disparaître

peut-être

on ne sait pas

on ne peut pas les sonder

les suicidés

C’est un témoignage au travers d’une histoire que nous offre l’auteure. Une histoire dont elle nous décrit ce qu’elle en sait, ce que les autres pourraient en savoir, laissant dans l’ombre ce qui relèverait de l’imagination, nous offrant ainsi une intrigue au plus près de ses personnages. La réalité est ainsi prégnante et les enfants subissent.

 

La première partie se déroule au XXème siècle, la seconde au XXIème. Les dates précises jalonnent une narration éclatée, allant d’avant en arrière puis revenant aux jours proches de l’événement constituant le nœud de l’intrigue.

 

C’est un univers singulier, dans lequel il faut accepter d’entrer, qui demande un effort, celui d’une réalité que nous ne connaissons pas. Une vision propre, unique, la marque d’un auteur comme on n’en lit pas tous les jours. Un auteur dont l’univers est là depuis le premier roman, Recluses, l’intrigue de Les Mauvaises semblant se dérouler dans l’un des endroits traversés par les deux personnages centraux du premier livre de la romancière, justement. Un endroit devenu un musée à ciel ouvert, des mannequins rappelant ici et là les métiers d’antan.

Un univers singulier décrit dans un style épuré et poétique, en prose à l’exception d’un passage en vers sans rimes. Qui choisit, comme les précédents, d’alterner les points de vue, les points d’entrée, autour d’un même événement pour en enrichir notre perception et peut-être la modifier.

 

A la lecture des trois premiers romans de Séverine Chevalier, on se dit décidément qu’il y a peu d’auteurs comme elle et qu’il va maintenant falloir prendre son mal en patience pour attendre le prochain.