Keigo Higashino, le professeur Yukawa aide de nouveau Kusanagi pour le meurtre de Mashiba

En 2008 paraît le quatrième opus de la série ayant pour personnages récurrents l’inspecteur Kusanagi et le professeur Yukawa, le deuxième à arriver jusqu’à nous. Trois ans après Le Dévouement du suspect X, et deux ans après un détour du côté de l’inspecteur Kaga dans Les Doigts rouges,nous les retrouvons sous la plume de Keigo Higashino dans Seijo no Kyûsai. Le roman est traduit quatre ans plus tard par Sophie Refle sous le titre Un Café maison.

Alors qu’ils se préparent à recevoir les Ikai à dîner, Yoshitaka Mashiba annonce à sa femme Ayané que son plan de développement personnel l’oblige à divorcer. C’était entendu, annoncé, depuis leur engagement. Pour Yoshitaka, la raison d’être d’un mariage est d’avoir des enfants. Il lui avait annoncé que si, au bout d’un an, ils n’en avaient pas, ils divorceraient. Ayané insiste pour la forme, l’obligeant à réexpliquer son point de vue et l’importance qu’il accorde à son plan de développement personnel.
Une fois prêts, ils descendent dans leur salon pour préparer l’arrivée de leurs invités, Hiromi Wakayama, l’assistante d’Ayané est là, se proposant de les aider. Alors que la maîtresse de maison s’affaire aux derniers préparatifs, Yoshitaka et Hiromi discutent discrètement. A la fin du repas, Ayané annonce à leurs amis qu’elle part pour trois jours rendre visite à ses parents à Sapporo. Le lendemain, elle passe voir Hiromi pour lui confier les clés de leur maison pendant son absence, elle compte sur elle pour ses plantes et éventuellement aider Yoshitaka s’il le demande.
Hiromi retrouve Yoshitaka dès le soir même. C’est la première fois que les amants vivent leur liaison dans la maison des Mashiba. Elle repart le lendemain pour aller donner les cours de patchwork que l’école d’Ayané propose même le dimanche. Alors qu’ils doivent se rencontrer le soir, elle l’appelle et il ne répond pas. Elle essaie plusieurs fois, sans succès. En arrivant à la maison, elle découvre le cadavre de Yoshitaka.
La police arrive très vite à la conclusion que la mort est due à l’absorption d’arsenic dans le café qu’il s’était préparé. Malgré cela, tout porte à croire qu’il s’agit d’un meurtre et non d’un suicide.
L’inspecteur Kusanagi fait parti de l’équipe qui se met en place pour mener l’enquête, sous les ordres de Mamiya. Une jeune collègue travaille également avec eux, Kaoru Utsumi. Bien vite, elle trouve que Kusanagi manque d’objectivité, il est tombé sous le charme d’Ayané Mashiba et semble incapable d’imaginer qu’elle puisse être la coupable. Ils cherchent tous les deux à comprendre les faits qui se révèlent toutefois particulièrement difficiles à établir. Utsumi décide de s’adresser au professeur Yukawa qui a déjà souvent prêté assistance à Kusanagi pour ses enquêtes, même s’il y a renoncé depuis une affaire qui l’a particulièrement marqué.

Des théories s’affrontent mais ne parviennent pas à reposer sur du concret. Les enquêteurs ne comprennent pas comment le poison a pu atterrir dans la tasse de la victime en l’absence d’autres personnes. Ayané était chez ses parents et Hiromi donnait ses cours.
Comme pour le précédent, nous savons qui est coupable du meurtre, nous avons vu Ayané se saisir d’une pochette plastique contenant une poudre blanche. Nous avons également vu Hiromi expliquer à Yoshitaka comment faire un bon café, lui qui n’en fait jamais. Mais, avec les policiers, nous ne savons pas comment le meurtre a réellement été perpétré et l’énigme s’avère rapidement très difficile à résoudre.
Le professeur Yukawa accepte de collaborer avec la police parce qu’il s’agit d’un mystère intéressant mais aussi parce que Kaoru Utsumi lui parle des sentiments de Kusanagi.

Comme pour le premier opus de la série, Keigo Higashino a concocté une intrigue particulièrement subtile. C’est une nouvelle fois, pour lui, l’occasion de nous offrir une galerie de personnages très réussie. Ils ont chacun quelque chose qui ne peut que susciter notre empathie. La victime n’étant pas très sympathique, s’avérant peu encline à éprouver des sentiments, nous nous intéressons aux autres personnages, notamment Hiromi et Ayané, qui nous apparaissent comme les véritables victimes.
L’affrontement entre Kaoru, dont les déductions s’avèrent très logiques, et Kusanagi est également captivant, L’arbitrage de Yukawa étant savoureux alors qu’il s’efforce de les empêcher de s’enfoncer dans leurs a priori et souhaite avant tout les aider à résoudre ce qui pour lui a tout du crime parfait.
On prend décidément plaisir à la lecture des romans de Higashino, un mystère bien compliqué et des personnages auxquels il s’intéresse et nous intéresse, constituent les ingrédients de ses histoires. Il joue sur l’intrigue pour mieux nous décrire des humains comme vous et moi… ou presque.

Le cinquième opus de la série, L’équation de plein été, paraît trois ans plus tard.

Keigo Higashino, Matsumiya et Kaga mènent l’enquête autour de la famille Maehara

En 2006, l’année suivant celle de la parution du Dévouement du suspect X, paraît un nouveau roman de Keigo Higashino, il s’intitule Akai yubi. Comme pour le précédent, on y voit apparaître un personnage qui deviendra récurrent, l’inspecteur Kaga. Traduit douze ans plus tard par Sophie Rèfle, il devient dans notre langue Les Doigts rouges.

Matsumiya rend visite à son oncle, Takamasa, hospitalisé et certainement en fin de vie. Il lui doit beaucoup, il les a aidés, sa mère et lui, quand ils étaient dans une situation délicate. Matsumiya a même décidé d’entrer dans la police comme lui. Il ne comprend pas pourquoi son fils ne lui rend pas visite.
Maehara Akio traîne pour rentrer chez lui. Il s’attarde au travail sans qu’aucune urgence ne l’y contraigne. Alors qu’un collègue le lui fait remarquer, il reçoit un appel de sa femme, Yaeko, il lui faut rentrer d’urgence. Quand il arrive chez lui, Yaeko lui demande d’aller voir dans le jardin. Le cadavre d’une fillette y est caché sous une bâche. C’est leur fils qui l’a tuée. Naomi, surprotégé par sa mère, a quatorze ans et n’est pas vraiment proche de son père. Alors qu’il s’apprête à appeler la police. Yaeko le convainc de protéger leur enfant. Akio transporte le corps dans un jardin public et prend en main sa famille pour mettre au point les réponses qu’ils donneront à la police lors de l’enquête qui va être menée.
Matsumiya fait partie de l’équipe qui mène l’enquête pour la police judiciaire de Tokyo. Il est adjoint à un enquêteur du quartier, Kaga, son cousin, qui a une réputation d’excellent enquêteur. Et effectivement, il s’intéresse bien vite à la famille Maehara. Non seulement leurs réponses l’intriguent mais le comportement de la famille également. A cela s’ajoute le fait qu’elle a le profil de celle qu’il recherche, du gazon, pas de voiture…
Les Maehara n’ont pas une vie sereine, ils ont emménagé dans la maison des parents d’Akio à la mort de son père. Sa mère ne s’entend pas avec sa femme et leur fils, elle a petit à petit sombré dans la même maladie que son mari, perte de mémoire et retour à l’enfance.
D’un côté, le père de Kaga, oncle de Matsumiya, est en train de mourir. De l’autre, une famille se démène pour cacher sa culpabilité tout en ayant du mal à gérer la mère qui vit là. C’est d’ailleurs la sœur d’Akio qui vient tous les jours prendre soin d’elle.

Outre celui de la relation à ce que l’on appelait le troisième âge, on retrouve également l’un des thèmes constants de Higashino, l’enfance et ses conséquences dans l’âge adulte ou la difficulté à y accéder pour ces mêmes adultes. Les enfants cachent des choses à leurs parents, ils subissent aussi ce que leurs parents ont fait.
La malaise est permanent à la lecture de ce livre. Le choix que font les Maehara déstabilise, interroge, puis devient de plus en plus dérangeant. L’interrogation se porte également du côté de Kaga et de son refus d’aller voir son père qui se meurt. Matsumiya s’interroge de plus en plus sur ce cousin qui fait preuve d’une grande compréhension des autres, d’une grande empathie, et visiblement incapable d’éprouver de quelconques sentiments filiaux.
Le roman est court, il nous décrit le sort réservé aux anciens dans la société nippone et nous questionne sur ce que nous ferions dans une pareil situation.
Une fois de plus, Keigo Higashino nous donne toutes les clés de l’intrigue, il s’intéresse avant tout aux sentiments de personnages placés dans une situation extrême et provoque ainsi notre interrogation, entre malaise et envie de tourner les pages malgré tout.

Deux ans après ce roman déstabilisant paraît le deuxième opus traduit des enquêtes du professeur Yukawa, Un Café maison.

Keigo Higashino, le professeur Yukawa retrouve Ishigami

En 2005, six ans après La Lumière de la nuit, paraît au Japon Yogisha X no Kenshin. Il est traduit en 2011 par Sophie Rèfle sous le titre Le Dévouement du suspect X. Il s’agit de la troisième apparition du professeur Yukawa, la première traduite en français.

Ishigami parcourt son chemin habituel pour se rendre dans le lycée où il enseigne les mathématiques. Il ne prend pas le plus court, empruntant les berges aménagées de la Sumida, occupées par un campement de SDF, puis achetant le menu du jour chez le traiteur Bententei, dont la vendeuse n’est autre que sa voisine, Yasuko Hanaoka. C’est son plaisir du matin de la voir même si elle le traite comme tous les autres clients.
Yasuko, après le coup de feu des ventes matinales, aident ses patrons à la préparation du reste de la journée. Sa patronne gérait l’un des bars où elle a travaillé autrefois comme entraîneuse. Désormais, Yasuko mène une vie calme, aux horaires diurnes, s’occupant de sa fille de quinze ans, Misato. Tout pourrait être idéal si, une nouvelle fois, elle ne voyait débarquer Togashi, son ex-mari, qui, depuis leur divorce, se manifeste de loin en loin pour lui emprunter de l’argent, lui qui n’a plus de travail et n’en trouve plus. Elle l’a quitté à cause de sa violence et de cette dégringolade dans laquelle elle n’a pas voulu se trouver entraînée. Après une entrevue dans un café, qu’elle abrège, il la relance chez elle, interpelant Misato au passage. L’adolescente ne le supporte plus et alors qu’il tarde à partir après avoir obtenu l’argent qu’il était venu chercher, elle le frappe avec un vase en cuivre pour l’empêcher de menacer encore Yasuko. Alors qu’il se relève et laisse sa violence s’exprimer, Yasuko l’étrangle avec le cordon électrique de la table chauffante.
Ishigami a tout entendu. Il vient frapper une première fois à la porte de ses voisines qui s’excusent pour le bruit et le dérangement qu’il a causé. Ne croyant pas à leur mensonge pour expliquer ce qui s’est passé, il revient et leur propose son aide. Il faut se débarrasser du corps après l’avoir rendu impossible à identifier.
Alors qu’il affronte Yukawa aux échecs, l’inspecteur Kusanagi est appelé par un collègue. Enervé par le constat porté par le physicien sur son absence de logique dans le jeu, il se rend sur les bords de la Kyu-Edogawa où un cadavre a été retrouvé. La tête écrasée à coups de marteau, les doigts brûlés rendent tout identification impossible. Un vélo retrouvé non loin de là portant plusieurs empreintes et des vêtements partiellement brûlés permettent toutefois d’identifier la victime, il s’agit d’un certain Shinji Togashi. L’enquête amène la police à s’intéresser à son ex-femme, Yasuko Hanaoka. En interrogeant son voisin, Kusanagi découvre qu’il est un ancien étudiant de l’université Teito, celle où enseigne et a étudié son ami, Yukawa, qui l’aide parfois dans ses enquêtes. Quand il apprend que Kusanagi a croisé Ishigami, Yukawa reprend contact avec ce dernier.
Pendant ce temps, l’enquête s’avère difficile, peu de suspects, la seule qui pourrait faire l’affaire, l’ex-femme, dispose d’un alibi difficile à remettre en cause.

Keigo Higashino nous offre un mystère à la Columbo, une enquête inversée. Nous connaissons les coupables et nous demandons comment la police va découvrir la vérité. Mais bien vite, l’intérêt du roman réside dans les personnages, leur vie, leurs doutes et leur intelligence. Sur l’enquête et ce qui la rend difficile.
Le professeur Yukawa, physicien, comprend l’implication d’Ishigami, ancien étudiant brillant en mathématiques ayant abandonné ses études pour ne plus dépendre de ses parents. Ishigami a renoncé à une carrière brillante de chercheur et s’est isolé, vivant seul entre son appartement et le lycée privé où il travaille, continuant ses recherches par lui-même, seul encore. Il est celui qui mène le jeu, qui conseille la mère et la fille.
De l’autre côté, nous observons l’inspecteur Kusanagi se démener mais s’enferrant dans une recherche qui tourne en rond. Il s’entête sans parvenir à comprendre d’où vient le problème. Yukawa, quant à lui, ne se contente plus de conseiller son ami policier, il se rend sur les lieux, rencontre Ishigami et Yasuko Hanaoka. Son implication dans l’enquête contrarie dans un premier temps le policier puis il l’accepte comme une investigation parallèle.

C’est un roman d’Higashino construit un peu comme celui qui le précède en français, la résolution de l’énigme passe par une découverte approfondie des personnages. C’est finalement autant l’énigme qui intéresse que les conséquences du meurtre sur les différents protagonistes.
Il y a une grande précision chez le romancier, une grande acuité, un grand intérêt pour l’ensemble de l’univers qu’il crée et la mécanique qu’il met en place, sans que celle-ci ne devienne trop pesante ou tombe dans la démonstration. Avec des personnages très réussis, au premier plan desquels, je placerai Ishigami pour ce roman-ci.

Le professeur Yukawa, héro récurrent dans l’œuvre de Keigo Higashino, réapparaît trois ans plus tard dans un quatrième opus, Un Café maison, mais avant cela, un autre personnage récurrent de l’auteur nous arrive, l’inspecteur Kaga, dans Les Doigts rouges.

Keigo Higashino, le meurtre de Kirihara et les vingt ans qui suivent

Un an après La Prophétie de l’abeille, paraît La Lumière de la nuit. Il est traduit seize ans plus tard, en 2015, par Sophie Rèfle pour les éditions Actes Sud.

Alors qu’il s’apprêtait à vivre une journée de repos avec un roman policier de Seicho Matsumoto, Junzo Sasagaki déambule dans le quartier de Fuse, déguste une crêpe à la seiche avant de franchir le cordon policier tendu devant un immeuble abandonné en pleine construction où a été retrouvé le corps d’un homme. Il arrive à temps pour voir une femme entrer et identifier son mari, Yosuke Kirihara. Prêteur sur gage, l’homme a été frappé à l’aide d’une lame dans l’une des pièces du bâtiment fréquenté par les gamins du quartier, l’un d’entre eux ayant découvert son corps après avoir parcouru les conduits d’aération, comme aiment à le faire la plupart de ses camarades.
L’enquête de Sasagaki et de l’équipe qui en est chargée établit rapidement l’emploi du temps de Kirihara dans les heures qui ont précédés sa mort et, notamment, son passage à la banque pour retirer de son compte une somme rondelette. Il s’est ensuite rendu chez une cliente de son officine puis a disparu en la quittant. Un temps soupçonnée d’être sa maîtresse, Fumiyo Nishimoto, devient suspecte mais sa mort accidentelle à cause d’une fuite de gaz met un frein à l’enquête.

Ce sont deux des victimes collatérales de ces événements que nous suivons ensuite, Ryoji Kirihara et Yukiho Nishimoto, deux enfants âgés d’une dizaine d’années au moment des faits, grandissant sous nos yeux au travers de différents épisodes qui jalonnent leur existence et celle d’autres protagonistes qu’ils rencontrent au cours des années qui suivent.
Yukiho, adoptée par une tente, a changé de nom de famille, elle a maintenant comme patronyme Karasawa et fréquente une des écoles privées huppées de sa ville, un changement pour elle. Eriko Kawashima est fière d’en être devenue la meilleure amie. Elle admire la jeune adolescente qui semble faire fi des rumeurs courant sur son compte et ne pas prêter d’avantage d’attention à un élève du lycée public d’à côté qui l’a prend en photo quand elle sort de son établissement. Ce dernier se trouve bientôt dans une situation délicate quand une autre de ses cibles, désignée par un caïd de son lycée lui achetant ses clichés, est agressée, déshabillée de force et découverte inconsciente par Eriko et Yukiho.
On retrouve Ryoji quelques années plus tard quand il propose a deux de ses camarades un rendez-vous avec des femmes plus âgées. Les deux adolescents ayant besoin d’argent acceptent la proposition et vivent une expérience allant bien au-delà de la simple discussion annoncée au départ. L’un des deux lycéens, Tomohiko Sonomura, poursuit ensuite une liaison avec l’une des femmes plus âgée jusqu’à ce qu’elle meurt lors d’une de leurs rencontres dans un hôtel. Ryoji lui sauve alors la mise et ils deviennent liés par cette expérience.

Les personnes rencontrées par Yukiho et Ryoji jalonnent le roman, enrichissent notre connaissance des deux personnages et vivent des événements marquants. Le malaise grandit au long des 700 pages du roman. Une atmosphère délétère entoure les deux protagonistes.
Ryoji vit en marge, caché de la société, en connexion avec les évolutions de son époque, s’intéressant à l’informatique et finissant par en vivre avec Tomohiko qui travaille pour lui. Yukiho gravit les échelons, choisit de fréquenter le club de danse de son université, y rencontre des garçons issus de familles huppées.

L’évolution de l’intrigue nous est racontée de différents point de vue, de personnages apparaissant, suscitant notre empathie, et finissant par être rattachés à l’un ou l’autre des deux protagonistes principaux. Les pièces du puzzle s’imbriquent les unes dans les autres et Keigo Higashino parcoure non seulement l’histoire de deux enfants devenant adultes mais également celle d’une époque et des évolutions qui la marquent, notamment celle de l’informatique et des trafics qu’elle engendre. Il va même jusqu’à évoquer le gobie et la crevette.
C’est, comme à son habitude, une intrigue prenante que nous offre le romancier et on parcourt le livre avec un réel plaisir. Le fait que ce qui nous est raconté nous permet de découvrir et deviner par nous-mêmes le fin mot de l’histoire n’y est pas étranger. Un romancier qui nous procure le sentiment d’être intelligent, qui titille notre esprit de déduction en nous donnant au final quelques explications confirmant ce que nous soupçonnions, est un romancier intéressant, sachant jauger jusqu’où il peut nous dire les choses et en laisser d’autres dans l’ombre.
Un roman réussi, à l’équilibre juste.

Six ans après La Lumière de la nuit, le physicien Yukawa fait son apparition dans Le Dévouement du suspect X.

Keigo Higashino, Big Bee en stationnaire sur Shinyo

En 1998, paraît le deuxième roman, chronologiquement, parmi ceux traduits en français, de Keigo Higashino, Tenkuu No Hachi. Il arrive jusqu’à nous en 2013, traduit par Sophie Rèfle, devenant La Prophétie de l’abeille dans notre langue.

Une conversation téléphonique entre deux hommes confirme le début du jeu, la météo s’annonçant radieuse.
Il est à peine sept heures quand deux ingénieurs, Yuhara et Yamashita, arrivent avec leur famille à leur usine, celle de la Nishiki Heavy Indutries à Komaki. C’est une journée importante, le projet sur lequel ils travaillent depuis cinq ans va être présenté à ses destinataires, les forces d’autodéfense. Il s’agit d’un hélicoptère équipé de commandes électroniques. Alors que les deux collègues se rendent à leur bureau pour peaufiner la présentation, leurs femmes et leurs garçons attendent au foyer. Les garçons, autorisés à sortir, ne tiennent plus et vont, malgré les interdictions, jusqu’au hangar où se trouve l’hélicoptère. Leur curiosité étant trop forte, ils montent même dedans. Mais alors que Atsuko Yuhara en descend, les portes du hangar s’ouvrent et l’hélicoptère démarre tout seul. Keita Yamashita n’ose plus en sortir et l’hélicoptère s’envole, l’emportant avec lui.
A quelques kilomètres de là, les habitants de la presqu’île de Shinyo voient l’hélicoptère de très grande taille, c’est une autre de ses caractéristiques, se mettre en vol stationnaire au-dessus du surgénérateur de la centrale expérimentale qui se trouve là.
Les responsables de l’audacieux vol envoient leurs revendications. Ils veulent que le gouvernement japonais cesse la production de toutes les centrales nucléaires sinon l’hélicoptère s’écrasera sur le surgénérateur.

Pour quelques heures, le pays est tenu en haleine par ce chantage et se repose la question de l’énergie nucléaire sur laquelle la plupart des habitants préféraient fermer les yeux.

Keigo Higashino nous propose un thriller prenant et qui nous pousse à nous interroger. Il multiplie les personnages sans nous perdre, en nous rappelant de qui il s’agit à chaque fois que l’on recroise l’un d’entre eux. Il entre dans les détails techniques, un minimum, pour que nous comprenions comment l’hélicoptère a pu être volé, transformé en jouet télécommandé, les risques que la centrale court et toutes les autres centrales même si les manières d’exploiter l’énergie nucléaire y sont différentes. Tout cela nous permet de comprendre mieux les enjeux.
Les rebondissements et les divers enjeux nous tiennent en haleine. Le garçon prisonnier de l’hélicoptère télécommandé, la centrale qui doit tenter de réduire les conséquences de la catastrophe qui menace, les enquêteurs qui suivent des pistes les rapprochant des terroristes et les terroristes eux-mêmes, agissant pour la bonne cause. Higashino ne nous cache rien des différents aspects de l’histoire, il les utilise, les exploitent pour en nourrir le suspens qu’il nous livre.
A travers son intrigue prenante, l’auteur nous offre également une description d’une société qui préfère regarder ailleurs que se poser des questions sur les dangers qui menacent, les dangers qu’elle a créé juste pour son confort en oubliant d’en étudier les conséquences ou en fermant les yeux dessus. Les hommes politiques qui amplifient la propension à détourner le regard plutôt que s’interroger se trouvent tout à coup devant un danger qu’ils n’osaient imaginer et pointer du doigt par une opinion publique qui prend soudain conscience ou qui ose enfin exprimer ses doutes et ses peurs. Les terroristes menacent surtout une société bâtie sur une exploitation sans éthiques des ressources et de l’environnement.
Il y a un véritable discours derrière ce roman, peut-être inspiré d’autres catastrophes mais anticipant le revirement des japonais à la suite du tsunami de 2011 et de ses conséquences sur la centrale de Fukushima. Malgré tous les discours rassurants, on ne peut maîtriser un accident nucléaire.

Une nouvelle fois, après La Maison où je suis mort autrefois, Higashino nous déstabilise, nous pousse à nous questionner, confort contre environnement, court terme contre long terme. A quelle échelle de temps l’homme est-il capable de penser, de se sentir concerné ?
Non seulement nous sommes pris par une intrigue efficace mais également par une question de société primordiale. Nous ne pourrons longtemps encore nous contenter de regarder ailleurs (une expression déjà entendue quelque part, je sais).

Un an après ce roman, paraît le roman suivant parmi ceux traduits en français. Il met de nouveau l’accent sur certains événements de l’enfance et leurs conséquences et s’intitule La Lumière de la nuit.

Keigo Higashino, Sayaka, maison mystérieuse et souvenirs d’enfance

En 1994, paraît au Japon Mukashi bokuga shinda ie de Keigo Higashino. Le romancier a alors déjà publié une vingtaine de romans. C’est le premier d’entre eux, selon la chronologie des parutions d’origine, à être traduit en français. Il l’est en 2010, par Yutaka Makino pour les éditions Actes Sud, sous le titre La Maison où je suis mort autrefois.

Le narrateur, après avoir refusé d’assister à la destruction de sa maison d’enfance, est contacté par celle qui a été durant six ans sa petite amie, au lycée puis durant leurs premières années d’étude. Ils se sont revus à l’occasion d’une réunion d’anciens élèves et il espérait qu’elle lui téléphonerait. Même si elle est désormais mariée et mère d’une petite fille. Elle a besoin qu’il lui rende un service et ils décident de se retrouver pour qu’elle lui explique de quoi il s’agit.
Le père de Sayaka vient de mourir et elle a notamment hérité d’un plan et d’une clé, retrouvés dans ses papiers. Le plan conduit loin de là et elle voudrait que le narrateur l’accompagne. C’est pour elle peut-être l’occasion de renouer avec ses souvenirs d’enfance. Souvenirs qu’elle n’a qu’à partir de l’âge de cinq ans, tout comme les photos dans les albums de famille. Rien avant.
Après s’être organisés, ils partent pour l’endroit indiqué sur le plan. La maison qu’ils finissent par trouver est complètement isolée, à l’abandon. Pour y entrer, ils sont obligés d’en faire le tour et d’emprunter un passage par le sous-sol.
Un sentiment d’étrangeté les assaillent une fois à l’intérieur. Ils en font le tour et découvrent dans une chambre d’enfant un journal intime. C’est celui de Yosuke.

Alors qu’ils ne s’étaient plus vus depuis longtemps les deux protagonistes s’enfoncent dans un voyage déstabilisant, le narrateur s’interrogeant sur ce qu’il sait de celle avec qui il a eu une liaison pendant quelques années. C’est un retour vers un passé qu’ils découvrent à travers la lecture du journal du jeune garçon mais aussi en cherchant ce qu’est exactement cette maison dans laquelle ils sont arrivés.
Elle ressemble à une vraie maison mais, loin de toute autre habitation, elle n’a ni électricité ni eau courante, les horloges y sont toutes arrêtées sur la même heure. Inhabitable tout en contenant tous les signes, tous les éléments, d’une occupation antérieure.

S’enfoncer dans les souvenirs, chercher à en débusquer certains aspects restés cachés jusque là, ne peut être sans conséquence. Ne peut être que risqué.
Keigo Higashino installe une atmosphère singulière, à la frontière du présent et du passé, entre deux mondes et nous entraîne dans une expérience originale. Il le fait en nous introduisant dans cette demeure étrange, loin de tout, et en nous livrant les pensées du narrateur et les questionnements de Sayaka. Leur recherche devient un peu la nôtre. L’énigme nous pousse aussi à nous questionner, à chercher une explication.
Le style est précis et a quelque chose de prenant, d’envoûtant, ajoutant au sentiment d’étrangeté ressenti. Pas de suspens réel concernant les personnages que nous suivons, et pourtant on ne peut lâcher le livre avant sa conclusion tellement la découverte du passé nous accroche, nous tient en haleine. Tout comme ses répercussions dans le présent. Le comportement de Sayaka vis-à-vis de sa fille peut-il trouver ses racines dans l’enfance de celle-ci ? Peut-on retrouver des souvenirs perdus ?
L’intrigue se dévoile petit à petit, les réponses arrivent. Le romancier ne cherchant pas à nous cacher les éléments qui nous permettraient de comprendre…
On prend plaisir à se perdre, à se dire qu’on finira bien par savoir et se laisser happer par une atmosphère singulière, étrange, dérangeante. Le romancier nous rend mal à l’aise sans que cela devienne désagréable, sensation pas si habituelle.

Higashino, reconnu dans son pays, adapté au cinéma et à la télévision, ayant même eu une série à son nom, gagne à être connu chez nous. Il y a encore de quoi faire pour les éditeurs français, ils peuvent piocher dans son œuvre importante.
Pour l’instant, nous pouvons poursuivre notre découverte du romancier en nous penchant sur sa fiction suivante traduite chez nous. Il s’agit de La Prophétie de l’abeille, paru l’année suivante au Japon.

Keigo Higashino, ici et là, sur la Toile et au-delà

Nouveau parcours d’une œuvre sur Mœurs Noires, il s’agit de celle d’un auteur réputé dans son pays, le Japon, traduit dans plusieurs pays et dont quelques romans nous sont parvenus depuis une dizaine d’années.

Keigo Higashino fait également parler de lui sur la Toile, ses romans, mais aussi l’auteur, font l’objet de publications. Celles dans notre langue commencent à se développer, petite sélection de pages pour mieux connaître le romancier. Pour ses romans, j’en parlerai bientôt.
Pour commencer, k-libre nous propose une courte biographie et un lien vers les articles sur ses livres. Pour une biographie plus étoffée, il faut aller voir du côté de Wikipédia.
En 2015, sur le Journal du Japon, Alice Monard lui a consacré un article intéressant.
Les autres articles ou chroniques sur le Web sont plutôt consacrés aux romans qu’à son auteur. Il gagne encore à être connu par chez nous.

Ses bouquins me sont tombés entre les mains à l’occasion d’un article pour L’Indic, le Noir Magazine, lors d’un dossier centré sur l’écologie et le polar. Il s’agissait d’évoquer l’activisme écolo et La Prophétie de l’abeille était en plein dans le thème, l’une des facettes de l’auteur étant d’ancrer ses intrigues dans des sujets de société.
Je vous en reparle très vite.

Stuart Neville, Serena Flanagan et la sortie des frères Devine

Those We Left Behind paraît en 2015, un an après Le Silence pour toujours et la première apparition de Serena Flanagan. Il est traduit quatre ans plus tard par la fidèle de l’œuvre de Stuart Neville, Fabienne Duvigneau, sous le titre Ceux que nous avons abandonnés.

Ciaran est allongé dans le lit, son frère Thomas vient le rejoindre alors qu’un voisin toque à la porte de la maison, alerté par les bruits qu’il a entendus. Quelque chose gît au fond de la pièce et du sang à giclé. Ciaran veut savoir s’ils iront en prison et s’ils seront séparés.
Sept ans plus tard, la libération de Ciaran Devine a été annoncée par les journaux et Paula Cunningham, agent de probation, sait qu’elle va hériter de son suivi. Pour son retour après son arrêt maladie, Serena Flanagan est contactée par cette même Paula Cunningham afin de parler de l’enquête à laquelle elle a participé et de l’enfant qu’était alors Ciaran. Pour Daniel Rolston, la nouvelle est éprouvante, celui qui a reconnu avoir tué son père sort de prison alors que sa mère, celle de Daniel, ne s’est jamais remise des accusations proférées par les frères Devine concernant les abus dont Rolston père aurait été l’auteur sur Thomas, l’aîné. Elle a finit par mettre fin à ses jours.
Ciaran va devoir apprendre à vivre dans un monde qui n’est pas celui dans lequel il a grandi, enfermé entre quatre murs. Thomas accueille son frère après deux ans d’attente, lui qui a été libéré plus tôt, seulement reconnu comme complice. Serena Flanagan continue sa reconstruction après son cancer du sein et sa reprise du travail la porte bien souvent vers la colère, Paula Cunningham suit Ciaran tout en tentant de supporter sa vie de célibataire. Pour Daniel, il s’agit de ne pas se laisser déborder par les émotions et de ne pas se laisser submerger par la violence qu’il a réussi à dominer jusque là.
Thomas a fait profil bas et il conseille à son frère d’en faire autant. Pour lui, l’agent de probation ou les flics n’ont qu’une idée en tête, les remettre en prison aussi vite que possible. Daniel veut que les doutes qu’il avait émis au moment de l’enquête soient enfin entendus, il est sûr que ce n’est pas Ciaran qui a tué son père ; qu’il s’est accusé à la place de son frère. Il est prête à tout et il n’a plus que ça en tête…

Chacun est enfermé dans son univers, ses cogitations. Chacun cherche à vivre en portant un fardeau tellement lourd. Les personnages du roman de Neville ont un passé dont ils cherchent à se dégager, qu’ils veulent pouvoir laisser derrière eux. Mais la vie ajoute de nouveaux soucis, de nouveaux poids, chaque jour.
Serena Flanagan ne peut s’empêcher de vouloir questionner tout ce qui lui passe sous la main, ces enquêtes qu’elle doit revoir pour se remette dans le rythme du travail. Elle soulève la colère de ses collègues ou de ses supérieurs. Puis de nouveaux événements viennent la frapper alors qu’elle est en train de se relever, le suicide d’une femme qui était dans le groupe de survivantes du cancer du sein et pour laquelle une récidive venait d’être diagnostiquée, les événements qui jalonnent le retour à la liberté de Ciaran Devine auquel elle s’était attaché lors de l’enquête sept ans plus tôt, dépassant les limites pour aboutir à la vérité sans y parvenir, le garçon étant sous l’emprise extrême de son aîné.
Ciaran, quant à lui, est perdu, prenant conscience des conséquences de ses actes, de l’emprise de son frère sur lui, de sa soumission excessive.
Stuart Neville conjugue les doutes, les colères, des uns et des autres. Il les entremêle pour concocter une intrigue où chacun à sa place, chacun pourrait l’emporter dans notre propension à nous identifier à l’un ou l’autre, à éprouver de l’empathie pour celui-ci ou celle-là. Comme pour ses romans précédents, chacun a sa place, son importance…
On a envie de tourner les pages à chaque rebondissements même si, parfois, on regrette une relecture trop rapide, les temps s’emmêlant, les verbes passant, d’une phrase à l’autre, du présent au passé pour une même action. Un peu dommage mais on va jusqu’au bout malgré tout.

Lennon a disparu, Flanagan prend sa suite et est elle aussi abîmée. Dans l’Irlande du Nord en reconstruction, où l’importance des camps qui se sont affrontés se fait toujours sentir, jusque dans les embauches, il faut aussi se reconstruire, avancer malgré tout.
Neville sait nous présenter des personnages esquintés, nous faire éprouver pour eux une empathie véritable. Il ne nous propose peut-être pas de personnage aussi fort que dans certains de ses romans précédents, Jack Lennon ou Gerry Fegan en tête, pas encore. Mais il garde ce talent de conteur.

L’année suivante, Serena Flanagan revient dans un nouveau roman tourné vers ce que disent ceux qui sont tombés, So Say the Fallen.

Andrée A. Michaud, Marie Saintonge et Richard Dubois affrontent les intempéries sur le Massif Bleu

En 2019 paraît le douzième roman d’Andrée A. Michaud, deux ans après Routes secondaires. Il s’intitule Tempêtes et traverse l’Atlantique, des éditions Québec Amérique aux éditions Rivages, l’année suivante.

En plein blizzard, un homme épie l’habitante d’une maison depuis la forêt qui l’entoure. C’est du moins ce qu’il semble à cette occupante, dans cette environnement aveuglant et assourdissant.
Marie Saintonge est arrivée dans la maison de son oncle juste avant que ne se déclenche la tempête de neige annoncée et devant durer plusieurs jours. Elle s’est décidée à venir quand elle a appris qu’elle en était l’héritière à la suite du suicide de ce dernier. Il était venu la voir en ville pour lui en parler et la pousser à s’y installer. Elle n’avait alors pas compris ce qui trottait dans la tête d’Adrien, cette chute depuis la falaise au Loup.
Alors que le vent se déchaîne et que la visibilité si basse laisse la place à toutes les interprétations, tous les mirages, Marie voit un homme tourner autour de son habitation, un homme de glace ou de glaise. Bientôt, un autre homme, de chair et d’os, frappe à sa porte. Vue la météo, elle ne peut que le recueillir. Il ne sait pas qui il est et repart pour revenir plusieurs heures plus tard.
Pendant ce temps, l’isolement ne laisse à Marie que la possibilité de cogiter, d’affronter ses angoisses ou d’essayer de les vaincre à coup de vin ou d’alcool plus fort. La montagne gronde, jouant ce qui pourrait être une symphonie, elle a sa propre musique. La folie n’est pas loin dans cette bâtisse dont une partie est en travaux, laissant le vent siffler, souffler à travers les bâches calfeutrant les ouvertures. Les seules nouvelles de l’extérieur parviennent grâce à la radio, des hommes disparaissent, dont un certain Frank Fréchette, celui qui a pris soin de la maison avant son arrivée. Frank, prénom qu’elle décide de donner à l’amnésique, dont elle a peur, prête à s’en défendre les armes à la main, l’enfermant dans sa chambre pour ne plus le croiser.
Explorant la maison, Marie tente de se l’approprier, laissant traîner ses habits ici et là, les bouteilles là où elle les pose, trouvant de la peinture noire et créant une fresque sur le mur avec ces bonhommes bâtons qu’elle rencontre partout depuis son arrivée, sur un carton invitant à « manipuler avec précaution », gravés dans la cave…
Le blizzard laisse tous les cauchemars prendre vie, incitant à la violence, seule solution pour affronter la peur, l’horreur. Mais elle se produit quand même…
Après le blizzard, le temps perd toute consistance pour Marie, s’étirant jusqu’à l’été sans qu’elle s’en aperçoive. Jusqu’à ce que les événements de l’hiver la rattrape.

C’est à l’été qu’arrive Richard Dubois dans le Massif Bleu, que Marie avait renommé Cold Mountain. Il a loué une caravane dans le camping des Chutes rouges à la suite du suicide de Chris Julian. Il l’a découvert flottant dans sa piscine, une partie de la tête emportée par la balle qu’il s’est tiré. Richard était au service de Julian, ils avaient rendez-vous pour parler du dernier manuscrit de celui-ci. Julian a engagé Ric pour la partie production et vente de ses romans, il les apporte à l’éditeur et passe pour l’auteur auprès de ce dernier puis des médias. Mais là, le manuscrit est inachevé et, après avoir obtenu un à-valoir de son éditeur, il a décidé de se rendre sur les lieux de la dernière histoire inventée par Julian, pour en finir la rédaction.
Dans le snack de Fall-Jonction où Marie avait déjà effectué sa dernière halte avant l’isolement, il entend parler des disparitions de l’hiver, de la tempête qui approche. Arrivé au camping, la montagne gronde et il comprend que les tempêtes qui s’y succèdent en été vont cette fois-ci engendrer des drames. Ceux que Julian a imaginés, ou d’autres qui viendront compléter l’histoire en cours.

Les intempéries ont toujours eu une grande place dans les romans d’Andrée A. Michaud, elle se décide ici à en faire l’élément déclencheur de tous les drames, de la folie et de la violence qui se déchaînent autant que la météo dans cette montagne à la musique si singulière. La réalité et l’imagination se mêlent, s’emmêlent, embrouillent les esprits des deux personnages principaux.
Ce Tempêtes est un peu un prolongement du roman précédent. Michaud mêle désormais le roman noir à l’épouvante et à une certaine horreur. La nature, toujours très présente dans les livres de l’auteure, de la plage de La Fille de Sath à la forêt de Routes secondaires, en passant par les lacs de Bondrée ou Mirror Lake, les rivières du Pendu de Trempes et de Rivière tremblante ou la montagne qui surplombe l’intrigue de Lazy Bird, cette nature, donc, devient véritablement, explicitement, un personnage. Tout comme la météo qui avait toujours eu son importance jusqu’ici, mais plutôt comme personnage secondaire.
La nature domine les esprits.
Michaud nous offre un roman exigeant, avec une première partie, celle de Marie Saintonge, qui demande un effort, une deuxième partie, celle de Richard Dubois, plus abordable mais qui finit par rejoindre la première. Comme elle l’avait fait dans le roman précédent, la romancière gomme la limite entre la fiction et la réalité. L’imagination des personnages, la fiction de Chris Julian et la réalité imaginée par Michaud se mélangent, se confondent, s’entrecroisent.

L’évolution amorcée avec Routes secondaires se poursuit ici. Andrée A. Michaud a entamé un travail en profondeur, comme celui qui l’avait amené au roman noir. Il nous faudra patienter et attendre ses prochains romans pour voir où cela l’amène, où elle nous entraîne.

Andrée A. Michaud aux prises avec ses personnages

Trois ou quatre ans après son roman précédent, Bondrée, les dates diffèrent selon les sources, Andrée A. Michaud publie un nouveau bouquin, Routes secondaires. Il n’a les honneurs que d’une édition outre-Atlantique mais est accessible numériquement par chez nous.

Je dois m’appeler Heather. Elle doit s’appeler Heather.

Alors qu’elle marche sur le gravier d’une route qu’elle connaît depuis son enfance, le long d’un ruisseau, Andrée A. Michaud sent ces deux phrases surgir dans son esprit. Une injonction ou une supposition, ça n’est pas clair. Toujours est-il qu’alors que ces mots lui trottent dans la tête, une voiture apparaît derrière elle, ralentit à sa hauteur avec, au volant, une femme qui lui ressemble à s’y méprendre. Heather, c’est sûr. L’étonnement qui saisit les deux femmes abrège l’instant, la voiture reprend de la vitesse…
De retour chez elle, la romancière observe l’histoire se dérouler. Heather, après leur fugitive rencontre, a vu sa voiture quitter la route et emboutir un arbre. La Buick rouge est immobilisée, impossible qu’elle reparte. Heather Thorne est perdue dans ces bois. Une scène apparaît puis disparaît, celle d’une agression par deux motoneigistes. La femme explore son environnement et pourrait rencontrer un homme au fusil. Mais elle a elle-même une hache. Un homme qui lui dit qu’elle n’est pas celle qu’elle croit.
Le visage de l’homme au fusil l’intrigant, la romancière part à sa recherche. Pour en savoir plus sur Heather, elle contacte un ami qu’elle n’a plus revu depuis longtemps, V. Pendant ce temps, la vie suit son cours pour l’écrivaine, les saisons s’enchaînent alors que l’automne reste celle de son intrigue. Entre ses chats, son compagnon, P., et les diverses activités qu’elle peut avoir, elle mène l’enquête sur Heather et les personnages qui apparaissent au fur et à mesure qu’elle progresse dans l’intrigue. Elle en apprend plus sur son personnage principal et cherche à vérifier si ce qu’elle apprend est dans le roman ou dans la vie réelle, une vie réelle qui n’est qu’une autre fiction.
Andrée A. Michaud est petit à petit habitée par son histoire, assiégée par ses personnages, au point qu’elle vit aussi au cœur de celle-ci.

Vous l’aurez compris, c’est un roman très particulier que nous offre l’auteure québecoise. On ne sait plus, au bout de plusieurs pages, si ce qu’elle nous raconte d’elle et de ses interrogations fait partie de l’intrigue ou s’il s’agit du témoignage d’une romancière en pleine création.
Des personnages qu’elle cherche à comprendre en les rencontrant, en les cherchant ou en essayant de revivre ce qu’ils ont vécus, elle en apprend plus à chaque instant. Ils passent d’une simple initiale à un prénom puis une dénomination complète, nom prénom et même initiale entre les deux. En parallèle, le temps se déploie à un rythme différent de celui de l’intrigue, elle répare la clôture avec P., prend soin des chats, part faire une lecture ailleurs, s’aère autant que possible, malgré cette histoire qui l’envahit, envahit sa vie, s’immisce dans les différents moments de son existence. La pousse à la paranoïa ou à l’obsession, au point d’emprunter le moindre bout de réalité pour l’intégrer à son intrigue, la nourrir.
Jusqu’à ce que l’histoire devenant trop prenante, elle se décide à la vivre, à mener l’enquête jusqu’au bout, se substituant aux personnages, les affrontant, approfondissant chaque point de vue, poussant le drame à sa conclusion, essayant de l’infléchir, revenant vers le passé, un passé qui pourrait se confondre avec le sien, au risque de s’y perdre.

L’écrivaine doit revenir sur les lieux de ses drames, quitte à se geler les doigts, quitte à passer pour folle, quitte à être accusée de crimes qu’elle n’a pas inventés.

C’est un retour à une forme de narration et d’intrigue que l’on avait pu lire dans les romans de l’écrivaine avant qu’elle ne se lance franchement dans le roman noir, avant Mirror Lake. On retrouve des thèmes très proches de son premier livre, La femme de Sath. L’auteure est comme nous, lecteurs, elle fouille sa fiction, la laisse prendre sa place dans sa vie. Tiraillée entre son existence et l’échappatoire de son imagination.

Je veux m’écrouler seule et les mains libres, près d’un homme, P., qui me laissera m’enfoncer dans la lenteur de la terre.

On est proche du métaroman, ou peut-être est-on pleinement dedans. Une histoire qui pose des questions sur l’histoire en train de s’écrire. Sur son lien avec l’histoire de l’auteure.

Mon passé a pris une dimension surpassant de loin ce qu’il me reste d’avenir, et c’est vers lui que je me tourne, vers cette longue route poussiéreuse où mes pas s’enfoncent à l’ombre des arbres, lorsque la clarté, certains matins, ne parvient à susciter en moi aucune joie, aucune émotion, aucun espoir.

C’est un roman plaisant, intrigant, original. Peut-être s’agit-il d’une soupape pour l’auteure après Bondrée, roman prenant s’étant aventuré de manière claire dans son passé. Peut-être s’agit-il d’une étape supplémentaire dans le rapport à la fiction pour une écrivaine, son rapport à la création, sa relation avec ses personnages en gestation, ses œuvres, certains personnages ou éléments d’autres romans, un hibou échappé de Rivière tremblante, les jeunes victimes de Bondrée. Michaud explore tout cela à fond, interrogeant le pouvoir réel de l’auteure sur son intrigue, frôlant la folie, ce qui semble être une condition inhérente, inévitable, à toute création.

Pour mieux repartir dans un nouveau roman ? On le verra avec Tempêtes, paru en 2019 au Canada et cette année en France.