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Andrée A. Michaud, retour à Trempes

En 2004, dix-sept ans après le premier, La Femme de Sath, et trois ans après le précédent, Le Ravissement, bien difficile à trouver de ce côté-ci du globe, paraît le sixième roman d’Andrée A. Michaud, Le Pendu de Trempes. Pour l’occasion c’est un retour à l’éditeur de son premier livre, les Editions Québec Amérique, ce qui explique peut-être la plus grande facilité à se le procurer pour nous Européens.

Un animal au sommet d’une colline veille sur un village en contrebas. Il ne sait pas pourquoi il le fait mais cette mission lui semble assignée. Alors qu’il observe encore et toujours ces maisons comme pétrifiées, il aperçoit un homme arrivant au volant d’une voiture. Il s’arrête d’abord au bord d’un lac puis reprend sa route jusqu’à la rivière. L’animal comprend alors qu’il doit descendre pour le guider.
Après ce prologue, le narrateur prend la parole. Ou la plume. Depuis soixante-douze heures à Trempes, après vingt-cinq ans d’absence, il mesure les heures grâce à l’ombre du pendu, dans la clairière où il est venu retrouver ses souvenirs. Il est arrivé trop tard de quelques heures, Paul Faber s’est pendu juste avant son retour. Peut-être le narrateur aurait-il pu l’en empêcher s’il avait pu le voir juste avant qu’il mette à exécution son projet. Mais Paul Faber est là, au bout de la corde. Le narrateur décide de ne le dire à personne, venu retrouver le village de son enfance et quelques vérités sur lui et cette époque, il entame une introspection, aidé par cet ami pendu et la faune et la flore de cette forêt qu’il a autrefois parcourue.
Faber était comme un frère et pourtant, il ne l’a plus revu depuis son départ de Trempes. Imprégné de questionnements sur la foi et la religion, il le sait devenu prêtre du village. Il l’a découvert grâce aux corneilles qui volaient au-dessus de lui, en cercle. Et d’un coyote qu’il a trouvé là, une patte en moins, sûrement rongée pour se sortir d’un piège.
Au milieu de cette nature et de ce village presque oublié, la folie guette.

je m’interroge seulement sur le prix de la vie au regard de son poids

Le narrateur est venu à Trempes pour retrouver son passé. Le comprendre, en cerner les incidences sur sa vie depuis. Il était inséparable de Paul Faber et, du jour au lendemain, ils se sont trouvés séparés. De puis, le narrateur, qui finira par avoir un nom, n’a plus voulu s’attacher, éprouver de sentiments. Ou n’a plus su le faire.
Dans une langue riche et précise, Andrée A. Michaud développe son histoire. Chaque phrase est en équilibre, oscillant entre l’affirmation et le questionnement, entre le doute et la certitude, passant du constat à son analyse et une prise de distance teintée d’ironie.
La faune est bien présente, les oiseaux, naturalisés par un habitant du village qui accepte d’héberger l’homme de retour à Trempes, le ou les coyotes protégeant la forêt. La clairière abrite certains souvenirs. L’amitié passée refait surface, entre Paul et le narrateur, leur passion commune pour une fille, Anna. Dans cette forêt, traversée par la rivière des arbres morts, certains événements se sont produits, qu’il faut affronter. Dans toute leur violence, leur tragique.
Proche de la recherche de la mémoire de son premier roman, la romancière s’appuie cette fois sur celui qui détient ces souvenirs et qui doit les faire émerger. Celui qui doit les accepter pour les faire véritablement siens alors qu’il les a jusqu’ici maintenus au dehors. Cela suffisait-il vraiment à l’en préserver ?

Nous nous racontons nos histoires en scrutant l’horizon, comme si nous y cherchions de quoi apaiser le souvenir de nos drames, ou en regardant les branchages amassés sur le sable, les dessins qu’ils y forment, impuissants devant l’infini de l’horizon.

On trouve dans ce roman ce qui avait fait tout l’intérêt de la découverte de son auteure. Ce style qui se développe cette fois autour d’un seul point de vue. Dans un premier temps. Ce flou, ce doute, qui peuvent préserver ou détruire.
Les souvenirs sont une nouvelle fois le siège d’une incertitude engendrant l’appréhension, de l’interprétation et d’une réinvention permanente selon l’heure, l’humeur et la progression de la pensée du narrateur.
Ce que l’on voit n’est jamais certain, sans cesse réinventé par l’esprit.

C’était cela, la réalité, une dimension où la conformité de l’objet au modèle idéal n’existait pas, une forme de chaos, où l’imperfection luttait pour sa survie.

En deux parties encadrées par un prologue et un épilogue, le tout complété, en début de chapitre, de citations d’autres auteurs, Pascal Quignard ou Fred Vargas, par exemple, ou certains que nous ne connaissons pas, Anthony Hyde ou Chet Raymo, c’est un roman dérangeant, pour lequel il faut accepter de ne rien savoir avec précision et certitude. La vérité ne peut s’offrir d’emblée. Si jamais elle peut, à un moment, apparaître.

Deux ans après ce roman paraît le suivant, Mirror Lake.

4 réflexions sur “Andrée A. Michaud, retour à Trempes

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