Paul Cain et sept nouvelles noires

En 1955, six ans après la publication française de son unique roman, sont traduites sept nouvelles de Paul Cain issues d’un recueil paru aux Etats-Unis. Sous la traduction de Henri Robillot, le livre s’intitule Sept Tueurs. Il s’agit de sept histoires qu’il avait écrites pour Black Mask, le pulp souvent considéré comme à l’origine du genre noir.

Un homme débarque en ville et butte sur un homme agonisant qui prononce un nom, Mac Cary. Il se trouve alors au milieu d’une lutte de pouvoir entre un homme et son fils, les Mac Cary.

Shane apprend par Rigas qu’il a accepté de divorcer de Loraine puis ils se disputent concernant l’affaire de Rigas dans laquelle Shane a investi. Rigas est assassiné quelques minutes après leur altercation.

Un homme arrive dans l’appartement de Gus et Bella où un meurtre vient d’avoir lieu. Gus s’accuse d’être le coupable même s’il ne se souvient plus de rien, imbibé qu’il était.

Un homme s’intéresse à un dénommé Hearley qui vient de toucher un pactole. Il n’est pas le seul sur sa piste. Lorsqu’il le retrouve, Hearley tue celle qui prétend être sa femme et qui l’a poursuivi pour le faire chanter.

Coleman se fait descendre à la sortie d’une partie de billard, Mazie Decker est poignardée par le client qu’elle accompagné en sortant du club où elle travaille, Winfield est tué dans son bain. Doolin découvre que ces trois meurtres sont liés, les trois victimes ayant assisté à un règlement de compte quelques semaines plus tôt. Il décide de proposer ses services au dernier témoin survivant.

Une femme, au volant de sa voiture, est poursuivie. On lui tire dessus mais elle s’en sort presque par miracle. Son mari, le millionnaire Hanan, fait appel à Druse, un homme spécialiste des situations délicates, pour aider son épouse. Elle est aux prises avec un caïd pour des dettes de jeu.

Devant un salon de coiffure, un homme dépose une valise et s’en va. La bombe qui y était explose tuant tous ceux qui se trouvaient dans le salon. Un excentrique, Green, qui se trouvait justement dans le commissariat proche de la tuerie s’intéresse à l’affaire et mène son enquête en parallèle de la police.

Dans les sept nouvelles commises par Cain, un homme se trouve au milieu d’une situation délicate. Soit par hasard, soit parce qu’il connaissait les protagonistes, soit parce qu’il s’y intéresse ou a été engagé pour s’y intéresser. C’est en général un homme qui semble avoir un certain pouvoir même si l’on ne sait jamais vraiment d’où il le tient.

Les nouvelles sont rapides, avec une narration cherchant la simplicité même si certaines intrigues peuvent apparaître compliquées. Le style est direct, sans effet, dans la veine des premiers romans noirs, behavioristes.

On oscille entre le policier, quand la personne qui s’intéresse à l’affaire est étrangère au groupe dans lequel elle gravite, et le noir, quand le narrateur ou personnage principal est directement impliqué. Etranger ou pas au départ, de toute façon, il y a de l’action, des revolver et des femmes séduisantes, fatales. L’oscillation entre policier à l’ancienne, même si le style et la narration sont ceux des années 20 et 30 du Black Mask, et noir pur et dur, permet de ressentir peut-être à certains moment ce passage qui s’opère entre ces deux genres. Et leur filiation.

Un moment de lecture agréable, rapide.

Paul Cain, Gerry Kells et les trafics en tout genre

En 1933, Paul Cain voit son seul et unique roman publié, Fast One. Il faut attendre 1949 pour qu’il soit traduit par Jacques-Laurent Bost et Marcel Duhamel, devenant de ce côté-ci de l’Atlantique A tombeau ouvert. C’est en s’inspirant de plusieurs de ses nouvelles, parues dans le pulp Black Mask, que l’écrivain a imaginé cette intrigue.

Kells se rend dans l’arrière-boutique d’un débit de tabac. Rosen l’y attend pour lui proposer de paraître sur son nouveau bateau-salon-de-jeu. Cela pourra permettre de lancer sa réouverture en éloignant les éventuels concurrents. Le soutien de Kells, proche de Fay, le propriétaire d’un autre bateau ayant la même activité, pourrait laisser penser à une certaine entente. Kells décline l’offre, il ne souhaite pas se trouver au milieu de ceux qui se disputent le pouvoir à Los Angeles. Il se contente de vivre de ses paris et ça lui suffit. Mais il va constater qu’il est déjà trop tard.

Lorsqu’il rentre à son hôtel, on lui signale que Dave Perry a cherché à le contacter à plusieurs reprises. Alors qu’il entre chez Perry, il assiste au meurtre de Doc Haardt, le nouvel associé de Rosen, anciennement proche de Fay. Et les rebondissements vont se multiplier, entraînant Kells au beau milieu de la guerre que se livrent plusieurs hommes pour dominer la ville, tant au niveau politique que du trafic. Devant cette réalité, il décide de ne plus subir passivement et tente de tirer profit des événements. Il y a de l’argent à se faire, et c’est tout ce qu’il sait faire.

D’associations éphémères en trahisons, de chantages en affrontements, l’intrigue avance sous la violence des luttes. Les balles et les coups pleuvent.

Paul Cain mène son roman dans un pur style descriptif, pas de place pour les pensées des personnages, seules leurs actions les définissent. C’est bien le style behavioriste poussé loin, presqu’à son extrême, faisant la part belle aux dialogues. Contemporain de Hammett, issu du Black Mask comme lui, il s’inscrit pleinement dans les débuts du roman noir aux Etats-Unis. Ça se passe à Los Angeles, ça va d’un règlement de compte à l’autre, entre des politiciens cherchant à s’associer au crime organisé et des caïds voulant faire main basse sur le pouvoir politique. Rien de reluisant. La collusion est à tous les niveaux, même la police ressemble à une girouette.

Au milieu de tout cela, Kells tente de rentabiliser les tensions, les luttes, avançant d’un meurtre à un autre, en réchappant souvent de justesse. Mais est-il vraiment de taille ?

Toi avec ton orgueil ! Ton goût du risque. Tes petits règlements de comptes à grand spectacle ! […] Le malheur, avec toi, c’est que t’as vu trop de films de gangsters…

C’est un bon roman qu’a commis Cain. Un roman qui possède son pesant de seconds couteaux, de femmes fatales, de flics intègres ou ripoux. Les flingues et bagnoles définissent aussi l’action. Les billets passent d’une main à une autre aussi facilement que ça…

C’est un roman parfaitement dans la tendance du roman noir naissant.

Quelques années plus tard paraîtra un recueil de quelques unes de ses nouvelles. Second livre de Paul Cain traduit pour nous, il s’intitule Sept tueurs.

Paul Cain rattrapé par la Toile

Comme beaucoup des pionniers du roman noir, Paul Cain a sévi au Black Mask. Je sais qu’il s’agit là d’un raccourci pour parler des débuts du roman noir mais pour aller plus loin sur le sujet autant lire. Il y a quelques bouquins qui en parlent plus ou moins bien et qui permettent de se faire une idée sur le sujet, Le roman noir américain d’Alain Lacombe ou Le polar américain : la modernité et le mal de Benoît Tadié peuvent être de bonnes entrées en matière sur le sujet. Mais revenons à notre mouton, Paul Cain, né George Carol Sims, à la trajectoire somme toute classique, passant du roman noir (un seul) et des nouvelles pour pulp aux scénarii pour Hollywood, sans réel succès. Il aura changé de nom au passage, devenant Peter Ruric.

Moins connu que Hammett, il est beaucoup moins présent sur la Toile. Mais on peut quand même se familiariser avec son histoire en fouillant un peu.

En français, on a ainsi, pour commencer, une biographie rapide sur Polars Pourpres. L’auteur est évoqué sur Mémoires de guerre dans l’article consacré à Mirna Loy qu’il aurait conseillée pour son pseudonyme. Pour une synthèse de ce que l’on peut trouver, l’article de Wikipédia à son propos semble assez complet.

Cet article de l’encyclopédie citant notamment deux sources intéressantes en anglais. L’une sur Detnovel.com de William Marling, l’autre sur Blackmaskmagazine.com retranscrivant une introduction à une anthologie sur l’auteur, introduction signée Boris Dralyuk et constituant a priori le texte le plus complet sur la vie de l’écrivain.

Voilà tout ce que l’on peut trouver sur un auteur discret d’une œuvre réduite mais faisant parti des précurseurs du roman noir. Je vous parle prochainement des deux livres traduits chez nous, un roman et un recueil de sept nouvelles.

Franz Bartelt, Nicolas Tèque et Vertigo Kulbertus à Reugny

Il y a quelques semaines est paru un nouveau roman de l’écrivain ardennais, Hôtel du Grand Cerf, presque deux ans après son précédent livre, Depuis qu’elle est morte elle va beaucoup mieux. Il est édité dans la collection “Cadre Noir” des éditions du Seuil. Une nouvelle maison d’éditions pour un auteur qui naviguait jusqu’ici entre petites maisons et une seule grande, Gallimard. Une infidélité ? L’avenir nous le dira. En quatrième de couverture, une citation de l’auteur qui n’est autre que le passage d’un entretien que Franz Bartelt m’avait accordé, qui est repris en accueil de ce blog et qui lui a donné son nom. Il y avait plus d’une raison de le lire.

Le roman est dédié à la mémoire d’Alain Bertrand, disparu en 2014, éditeur de quelques romans de Bartelt et partenaire d’écriture pour l’un d’entre eux, Massacre en Ardennes. Titre qui pourrait d’ailleurs parfaitement convenir à celui-ci, se déroulant en Belgique à quelques encablures de la frontière française quand l’autre se situait à cheval sur la frontière franco-belge. Une situation géographique qui avait rapproché les deux écrivains et qui a valu un récent documentaire savoureux dont le texte est signé Bartelt, Par là, c’est pas comme ici.

Charles Raviotini raconte à Nicolas Tèque la mort mystérieuse de Rosa Gulingen, actrice en vogue quelques quarante ans plus tôt, à Reugny, dans les Ardennes belges. Elle fut retrouvée dans sa baignoire morte noyée peut-être en raison de son ivresse. Armand Grétry, son partenaire à l’écran et dans la vie, fut un temps soupçonné avant que la police ne conclut à une mort accidentelle. Raviotini a en sa possession les quelques images de la semaine

de tournage pendant lequel l’événement a eu lieu, venant y mettre un terme définitif. Parce qu’il sent qu’il tient là un sujet, même si depuis les deux acteurs sont retombés dans l’anonymat, Charles Raviotini envoie Nicolas Tèque sur place pour mener l’enquête et récolter des témoignages en vue d’un documentaire.

Dans le même temps, à Reugny, les habitants vaquent à leurs occupations dominicales sans savoir qu’un crime est sur le point d’être commis et qu’il va tout bouleverser dans la commune. Anne-Sophie, la fille de l’actuelle propriétaire de l’Hôtel du Grand Cerf où les membres du tournage interrompu par la mort de Rosa Gulingen avaient élu domicile, actuelle propriétaire qui n’est autre que la fille de la propriétaire à l’époque du tournage, Anne-Sophie donc, s’ennuyant, part faire un tour en mobylette. Elle croise en chemin Brice Meyer, l’idiot du village, elle l’apprécie alors que tous se moquent de lui. Elle pousse ensuite jusqu’au Point de vue de La Fourche et y arrive au moment fatidique. Jeff Rousselet passe de vie à trépas de manière assez radicale et violente.

Tous ses collègues étant mobilisés par une série d’attentats à la bombe et de cambriolages, Vertigo Kulbertus est envoyé à Reugny pour mener l’enquête. Il est à quatorze jours de la retraite et compte bien ne pas s’éterniser sur place.

Son arrivée coïncide avec celle de Nicolas Tèque et les deux investigations sont menées de front, les deux enquêteurs étant logés au Grand Cerf et finissant par se trouver des affinités.

Le décor est planté et la mécanique lancée.

Le village nous est décrit à travers ses habitants, les Londroit et leur hôtel, les Lauwerijk, leur ferme et leur fils brillant, Sophie Monsoir, venue d’ailleurs et chauffeure de taxi, le seul du village, et son mari Freddy, routier. L’autre lieu remarquable du village est le centre de Motivation, propriété de Richard Lépine, où il règne en maître, assisté fidèlement par Elisabeth Grandjean. Lépine est également propriétaire de la moitié du village, un personnage puissant, hanté par son passé et ses rêves, et qui gère son image, tout en proposant un service original de sélection sans pitié de cadres d’entreprise.

L’homme s’est laissé corroder par la crise. Le voilà qu’il se projette dans l’avenir, qu’il économise pour les lendemains, qu’il a la prétention de voir loin, qu’il se vante de spéculer à la Bourse. Moi je leur dis, à ces blaireaux, est-ce que vous croyez que le bonheur vous attend quelque part dans l’avenir ? L’avenir, ça n’existe pas. Même quand on a des enfants. C’est les miroirs qui ont raison : ils ne reflètent que le présent. Et encore, quand y a de la lumière.

Pendant que les attentats et les cambriolages continuent en Belgique, qu’une grève bloque Larcheville, la ville la plus proche, située en France et au nom assez transparent, comme celui de bien des autres villages environnants, l’auteur jouant sur la façon de les prononcer dans le coin, l’intrigue progresse, les histoires se révèlent.

Au milieu des secrets de chacun, Nicolas Tèque et Vertigo Kulbertus ont des méthodes bien différentes pour parvenir à leurs fins. Le journaliste-documentariste restant assez discret, classique, tandis que le policier est dans la provocation, la déstabilisation permanente, tout en ingurgitant force bières et repas pantagruéliques pour nourrir son obésité.

… la vérité n’est pas de ce monde. Il n’y a pas d’innocents. La vérité est peut-être de l’autre monde. Mais l’autre monde n’étant ouvert qu’aux innocents, je le vois vide et désert. La vérité est infréquentable. Parole de flic.

Le rapprochement entre les deux est notamment dû à l’amour que le Belge porte à Rosa Gulingen et à ses premiers émois dont elle a été la cause.

C’est une intrigue savoureuse, une fois de plus, que nous offre l’auteur ardennais, une intrigue qui pourrait rappeler celle du Grand Bercail pour sa description d’une communauté et de ses relations, proche de Massacre en Ardennes pour les raisons évoquées plus haut, ainsi que son dézinguage et sa noirceur, et de bien d’autres encore, pour les mêmes raisons. Une intrigue campée dans les Ardennes, arrosée de bière.

Quand le client boit raisonnablement, il rapporte raisonnablement. S’il boit beaucoup, il rapporte beaucoup. Et quand il est saoul, c’est là qu’il rapporte le mieux. Parce qu’il ne fait plus attention à ce qu’il dépense. L’homme saoul, vous le savez peut-être, n’a plus de dettes, plus de factures en retard, plus de femme infidèle, plus de patron tyrannique, plus d’obligations sociales, plus d’ennuis avec l’administration, plus d’impôts à supporter. Il est saoul. Je ne dis pas qu’il est heureux, mais en tout cas il n’est plus malheureux à cause de ce qui le rend malheureux d’habitude.

Chaque personnage est savoureux et la progression de l’histoire, la résolution des mystères, avance à pas comptés, lentement mais sûrement, inéluctablement. Les sentiments sont exacerbés, l’amour et son versant noir, la jalousie, l’envie de pouvoir ou de vengeance, la convoitise, les secrets de familles inavouables, tout y passe, pour notre plus grand plaisir. Car c’est une nouvelle fois un véritable plaisir de lecture. Ce plaisir devant une intrigue prenante, racontée dans un style comme il y en a peu, avec cette truculence, cette fausse bonhommie ou naïveté ponctuée d’aphorismes ou d’une philosophie du quotidien, qui sont la marque de l’écrivain, un écrivain qui mérite décidément qu’on en parle encore et encore.

Comme à chaque fois que l’on referme un livre signé Bartelt, on espère juste que le suivant ne viendra pas dans trop longtemps, l’auteur ayant tendance à se faire de plus en plus désirer.

Craig Johnson, Walt Longmire et l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu

En 2013, l’année suivant A vol d’oiseau, paraît le neuvième roman de la série des Walt Longmire, A Serpent’s Tooth. Il vient de nous arriver dans une traduction de Sophie Aslanides, La dent du serpent.

Lors de l’enterrement de l’une des citoyennes modèles du comté d’Absaroka, Walt Longmire se trouve coincé par Barbara Thomas. Un bouquet orange et noir au revers, les couleurs de Durant, elle lui explique que des anges viennent entretenir sa maison en son absence. Réparant ici ou là, prenant soin de tout, en respectant ce qu’elle leur demande, inscrit dans un carnet des choses à faire. Elle ne les a jamais vu mais a découvert qu’ils aimaient particulièrement le poulet pané de Chester et prendre une douche de temps à autre. Passant outre les sarcasmes de Vic Moretti, son adjointe, Walt se rend chez Barbara Thomas et parvient à surprendre l’Ange Bricoleur qui réussit à s’enfuir malgré l’acharnement de Vic. Walt le retrouve un peu plus tard et l’héberge dans la prison en attendant de savoir d’où vient l’adolescent…

Dans les affaires de celui-ci, celles qu’il a abandonnées dans la remise de Barbara Thomas en fuyant, une bible mormone portant les initiales d’Orrin Porter Rockwell, l’un des membres du conseil des cinquante de l’organisation des Saints des Derniers Jours, créée par Joseph Smith, le fondateur de cette église et l’auteur du Livre de Mormon au dix-neuvième siècle. Un livre qui semble assez vieux pour être authentique et dont le propriétaire débarque un peu plus tard dans l’histoire, un propriétaire censé avoir deux cents ans. A partir de ce moment, Walt, ses adjoints, Vic, Double Tough et Saizarbitoria, et Henry Standing Bear, à la recherche de la mère disparue de l’ado, se rapproche d’une autre secte imaginée par un certain Van Ross Lynear et que ses fils ont fondée et développée, l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu.

Tandis qu’ils cherchent et s’intéressent de plus en plus à cette église, Cord, l’adolescent banni et Orrin Porter Rockwell n’en finissent pas de disparaître puis de réapparaître, multipliant les évasions ou ce qui pourrait s’y apparenter étant donné qu’ils ne sont pas vraiment en état d’arrestation, conséquences de la compassion du shérif ou de son indécision.

… c’est là que se trouve ta véritable force, dans ce putain d’espoir que tu as toujours, mais j’ai aussi vu l’après, quand ça ne se résout pas comme tu l’entends et qu’on te regarde tous ramper pour t’extraire des décombres…

On ne pourra pas dire que nous n’avons pas été prévenus.

Evoquant parfois une philologie réinventée, les visites aux deux propriétés de la secte, les rencontres avec ses membres ici ou là, rythment une intrigue où les scènes se répètent, évoluant vers une tension qui s’accroit et une enquête qui met à jour des motivations cachées à l’installation de la secte dans des endroits proches d’anciennes exploitations pétrolières.

Comme le dit le proverbe, le cynique est l’homme qui connaît le prix de tout et la valeur de rien. Les soldats de pacotilles […] ne comprendraient jamais la valeur d’une vie humaine comparée à leurs croyances démesurées dans le positionnement géostratégique. Ils n’avaient jamais été formés dans le feu de la guerre, où on apprend que la seule chose qui demeure dans ces moments extrêmes, effrayants, et la raison même pour laquelle on se bat, depuis le début, c’est l’homme à côté de soi, son frère d’armes.

Dans le même temps, Walt est de plus en plus troublé par sa relation avec Vic. La vivant de plus en plus intensément.

L’évolution perçue dans l’opus précédent se poursuit. L’intrigue principale nous décrit un nouvel aspect du Wyoming et des Etats-Unis mais ce n’est pas ce qui fait le sel de ce roman, on finit presque par s’en désintéresser et lui préférer les à-côtés. Après ses relations avec Lolo Long et les habitants de la réserve des Cheyennes du Nord, c’est ici la relation entre Walt et Vic qui intrigue, ce sont les personnages secondaires qui nous intéressent, Henry, encore et toujours, Double Tough, les frères Lynear et, pour cet épisode, Orrin Porter Rockwell. Les personnages sont touchants, humains, et certains épisodes poignants. Mais la cohabitation d’un suspens extérieur qui nous perd un peu, entre contrebande, spiritualité et CIA, et d’un enrichissement de la personnalité du shérif et des personnages secondaires donne un roman un peu bancal, déséquilibré.

Walt souffre dans sa chair comme souvent, d’autres aussi, assez fortement, mais on ne retrouve pas le souffle de Tous les démons sont ici, de Dark Horse, du Camp de morts ou de Little Bird.

L’épisode suivant ou presque (inscrit dans la chronologie sans être un épisode en tant que tel), Steamboat, déjà traduit chez nous, retrouve un peu de ce souffle, tendu autour d’une intrigue unique. Vient ensuite celui que nous attendons désormais, un titre évoquant n’importe quel autre nom.

Duane Swierczynski, Serafina Holland ou l’âge adulte imposé

En 2014, paraît le neuvième roman de l’écrivain de Philadelphie, Canary. Après trois romans non encore traduits chez nous ayant comme personnage central Charlie Hardie, un ex-flic aux aventures violentes et rocambolesques, il revient au roman unique, d’un seule tenant, sans avant ni après. Il vient d’être publié ici, traduit une nouvelle fois par Sophie Aslanides, sous le titre de Canari.

Pour bien réfléchir à ce qui lui est arrivé, Sarie écrit à sa mère en ce 27 novembre, veille de Thanksgiving. Elle le fait comme son père le lui a conseillé et comme elle le fait toujours pour comprendre et apprendre, écrire. Elle veut comprendre les événements qui l’ont amenée à ce qu’elle est devenue.

Une soirée étudiante ordinaire, dont elle n’est pas familière, mais à laquelle elle est allée pour s’aérer, sur les conseils de son père, qui ne la voit pas assez sortir. Elle y a siroté une bière, la faisant durer aussi longtemps que possible en y ajoutant régulièrement de l’eau. Et puis, elle s’est surprise à prendre une véritable bouffée d’un bong, elle qui ne prend pourtant jamais de drogue. Ça l’a détendue. Peut-être un peu trop puisqu’elle a ensuite accepté de véhiculer D., un étudiant plus âgé, troublant. Il lui a proposé d’aller manger un morceau après qu’il soit passé récupérer un livre chez un pote, en passant. Alors qu’elle l’attend en stationnement à peine licite, elle comprend qu’il ne s’agit sans doute pas d’un livre. Quand il descend ensuite pour s’acheter un cheesesteak, elle l’enjoint de prendre avec lui son sac, obligée qu’elle est de faire le tour du pâté de maisons étant donné l’absence de place libre pour se garer. Elle ne veut pas que de la drogue traîne dans sa voiture quand celui qui l’a achetée, pour peut-être la revendre, n’est pas là. Hors de question. Malheureusement, un flic l’arrête ensuite pour maraudage, trop de fois à tourner autour du block, et découvre de la drogue dans le blouson que D. a laissé à l’arrière de la voiture. Sans trop savoir pourquoi, elle prévient D. et est emmenée au poste pour cette action. Ne voulant pas livrer D., elle devient indic pour le flic, Wildey, qui sait pertinemment qu’elle n’y est pour rien, puisqu’il les a suivis depuis le lieu d’achat de la drogue, chez Chukie Morphine, le gros dealer qu’il cherche à faire tomber…

Nous comprendrons vite que si Sarie écrit à sa mère, c’est parce que celle-ci n’est plus là, disparue l’année précédente, au lendemain de Noël. Elle n’est pas la seule à nous raconter l’histoire puisque les points de vue alternent, entre le sien, à travers ce journal qu’elle tient en s’adressant à sa mère, celui de Wildey, de son père, Kevin Holland, et de son jeune frère, Marty, puis des différents personnages apparaissant au fur et à mesure.

C’est une plongée de plus en plus risquée dans l’univers du trafic, Sarie cherchant à satisfaire son officier traitant en lui livrant un dealer, puis un autre, mais jamais celui qu’il veut. En étudiante sérieuse, travailleuse, elle s’informe, se documente, découvrant ainsi que le surnom que lui donnait son père quand elle était enfant coïncide avec l’un de ceux donnés aux indics et décide de l’adopter. Elle se surnomme alors Sarie Canari et finit par en savoir pas mal, suffisamment pour se mettre à courir de plus en plus de risques. Elle s’investit à fond, comme dans tout ce qu’elle a étudié jusqu’ici.

Après Jack Eisley dans The Blonde ou Mickey Wade dans Date limite, c’est une nouvelle fois un innocent, en l’occurrence une innocente, qui se trouve en plein milieu d’un univers qu’elle ne connait pas. C’est de nouveau un personnage manipulé au milieu d’un panier de crabes, tel Patrick Lennon dans A toute allure, Michael Kowalski dans The Blonde ou les différents protagonistes de Mort à tous les étages.

Tout le monde se pose des questions, les personnages foisonnent.

Le rythme n’est pas tout à fait celui des précédents romans, moins entraînant dans les premières pages, poussant moins à tourner les pages sans prendre le temps de respirer. Il le devient petit à petit pour nous happer véritablement dans les derniers chapitres. Dans cet univers plus réaliste qui paraît à peine moins déjanté que ceux que nous avons déjà croisés sous la plume de l’auteur, l’intrigue se fait un peu plus folle, plus violente, au fur et à mesure que Sarie s’investit dans sa nouvelle condition, se fait plus invraisemblable pour nous prendre. Dans ce Philadelphie que nous connaissons un peu mieux à chaque fois, le Philadelphie de Swierczynski où les histoires qu’il nous a racontées sont maintenant parties intégrantes de son univers et de l’histoire de cette ville aux quartiers si contrastés.

Les relations entre les personnages ne sont pas le côté le moins intéressant de ce livre, semblant être l’aspect que le romancier a voulu développer. Relation entre le père et la fille, entre l’indic et le flic, entre la sœur et son frère, exacerbées par une situation qui se tend… Un aspect qui explique peut-être le rythme moins effréné de l’intrigue au regard des précédentes.

Comme d’habitude avec Duane Swierczynski, on n’est jamais perdu, l’alternance des points de vue nous permettant d’avoir souvent plusieurs longueurs d’avance sur chacun des personnages. Pas tout le temps…

L’année suivante, en 2016, paraît le dixième roman de l’auteur, Revolver, un nouveau roman s’inscrivant parfaitement dans son œuvre puisqu’il met en avant les générations d’une même famille, à l’image de ce roman, Canari, ou de Date limite.

Duane Swierczynski, Mickey Wade et sa famille de tout temps

Deux ans après Mort à tous les étages, le cinquième roman de Duane Swierczynski, Expiration Date, paraît outre-Atlantique. Son cinquième polar en solo. Il nous arrive quatre ans plus tard, traduit par Sophie Aslanides, comme les précédents. Et c’est un roman qui s’attaque à une nouvelle facette du roman populaire.

Un homme, le narrateur, est étendu sur le sol, baignant dans son sang, transpercé de trois balles. Les secours sont appelés mais il s’agit bien d’un corps et plus d’un homme à terre. Pour mieux comprendre comment il en est arrivé là, Mick Wade, l’homme mourant, va nous expliquer. Retour en arrière.

Mickey a dû déménager, revenir dans le quartier qu’il avait cru quitter définitivement quelques années plus tôt, Frankford. Mais voilà, il vient de perdre son boulot de journaliste au City Paper et doit se résoudre à réduire son train de vie. Il emménage donc dans l’appartement de son grand-père, libéré par ce dernier depuis quelques jours, depuis qu’il a été hospitalisé, plongé dans un coma profond. Meghan, sa meilleure amie, aide Mickey dans ce déménagement.

Dans la nuit suivant leur première soirée dans son nouvel appartement, Mickey est pris de migraine et, après avoir pris les cachets de Tylenol trouvés dans l’armoire à pharmacie de son grand-père, est confronté à une expérience particulièrement déroutante. Il se retrouve seul dans la pièce où il était mais aménagée légèrement différemment et lorsqu’il sort, il découvre le quartier en plein hiver, beaucoup moins repoussant que ce qu’il en avait vu en arrivant, plus proche des souvenirs du Frankford dans lequel il a grandi. Détail supplémentaire, les voitures garées le long des trottoirs datent toutes du début des années 70.

Très rapidement, il comprend qu’il voyage dans le temps. Qu’il revient dans les premières années de sa vie, en tant qu’adulte cette fois et invisible pour la plupart des gens de l’époque. Mais pas tous. Certains le voient et cela n’a, bien sûr, rien d’un hasard.

Mickey va devoir comprendre à quoi peut lui servir ce don, comme tout héro qui se respecte, il va également devoir apprendre à le maîtriser, à y survivre et à éventuellement mettre dans la confidence quelques personnes de son entourage.

C’est un roman haletant, prenant et qui, comme d’habitude avec Swierczynski, bouscule.

Il bouscule d’autant plus que les questions étiques inhérentes à tout voyage dans le temps sont prégnantes puisqu’elles concernent la famille de Mickey, les Wade ou Wadckeck, comme ils se nommaient avant. Il en va du changement du passé et des conséquences dans le présent mais aussi de l’intégrité de Mickey, car il y a un prix à payer à tous ces voyages, un talon d’achille, dans le présent et le passé, qui pousse à peser encore plus le pour et le contre.

Comme souvent chez Swierczynski, les personnages principaux trinquent, souffrent et ne peuvent tout maîtriser. Et ce, quel que soit le genre dans lequel s’aventure l’écrivain.

Après A toute allure et le roman noir classique, The Blonde et le thriller déjanté, Mort à tous les étages et l’espionnage qui dézingue à tout va, Swierczynski s’inscrit cette fois dans le voyage dans le temps, cher à H.G. Wells et auquel Ken Grimwood a offert l’une de ses références les plus marquantes. Il s’y inscrit à la manière de ses ainés en y mettant beaucoup de lui-même, en s’y impliquant. En effet, Swierczynski a vécu à Frankford, il a connu le quartier et la famille dont il parle au nom d’origine polonaise comme le sien, n’est pas si éloignée de la sienne, comme il en témoigne dans les remerciements en nous racontant l’histoire de ce roman. C’est peut-être ce qui nous y rend plus sensible encore.

C’est prenant, touchant. Et c’est peut-être son meilleur roman jusqu’ici. Celui que j’ai préféré sans aucun doute. De la relation entre Mickey et Meghan et que celui-ci ne parvient pas à comprendre, à celle entre Mickey et le reste de sa famille et son histoire familiale, il y a une énorme richesse, une grande humanité. Il s’agit de comprendre les autres, de comprendre leur comportement, de comprendre pourquoi sa famille a vécu ou subi tel ou tel événement, et de savoir si envisager de se sacrifier vaut vraiment la peine.

Duane Swierczynski commet ensuite trois romans avec un personnage récurrent, Charlie Hardie, non encore traduits à ce jour. Le roman suivant du romancier, publié en 2015 aux Etats-Unis, vient tout juste de nous arriver, il s’agit de Canari.