John King, Jimmy dans la prison de Seven Towers

En 2004, deux ans après le deuxième opus de la trilogie du “Satellite Cycle”, White Trash, paraît le sixième roman de John King, The Prison House. Il lui faut quatorze ans pour traverser la Manche et être traduit. Diniz Galhos s’en charge, prenant la suite de son traducteur habituel, Alain Defossé, disparu en 2017. Et c’est de nouveau Au Diable Vauvert, la maison d’édition camarguaise qui le publie sous le titre Prison House.

 

Le marchand de glaces colle son visage entre les barreaux et promet les derniers outrages au narrateur qui est dans une cellule du commissariat, attendant son transfert après un jugement dont il ne s’est pas encore remis. Etranger, vagabond, il observe ceux qui l’entourent. Imagine qui ils sont tandis que le marchand de glaces continue à l’invectiver. Certains souvenirs de son enfance lui reviennent. On l’emmène se faire recoudre le front et il goûte ces instants, l’attention des infirmières, dernières femmes qu’il croise avant longtemps.

Après plusieurs heures, il est transféré, sa détention au commissariat et le trajet sont des avant-goût de cette vie à laquelle on l’a condamné, les odeurs, la crasse.

C’est le moment que tout homme redoute, la revanche d’un système propre sur lui et pervers à tous les niveaux. J’ai été conditionné à m’y attendre sans jamais croire que cela m’arriverait un jour.

Il découvre la prison de Seven Towers en descendant du fourgon et suit le mouvement avec les autres prisonniers. Les policiers, dernière touche d’humanité, sont remplacés par les matons. C’est la peur et l’humiliation, fouille au corps et violence, qu’il découvre pour commencer, avant d’être dirigé vers le Bloc C. Il y trouve un lit dans le vaste dortoir, s’installe et sombre dans un demi-sommeil. Il apprend à connaître certains de ses codétenus, particulièrement Elvis et Franco, deux joueurs d’échecs qui enchaînent les parties. La barrière de la langue est en partie effacée et il peut se laisser envahir par les souvenirs et son imagination. Une manière de survivre, de s’évader.

 

La narration passe de la première personne à la troisième quand celui à travers qui nous vivons s’imagine ailleurs, un autre, sortant de prison et conduisant vers le sud des Etats-Unis, dans un univers fantasmé par ce qu’il a pu lire ou voir de ce pays. Il est au volant d’une puissante décapotable, s’arrête dans un diner entre l’archétype et la caricature. Son esprit oscille de la réalité à la fiction. La vie au Bloc C n’a rien d’idyllique mais il finit par s’y faire, y savourer les quelques plaisirs auxquels il a encore droit, les trois repas quotidiens et la douche hebdomadaire. S’habituant aux sanitaires non entretenus surnommés le safari, en raison de l’aventure qu’ils représentent à chaque fois qu’on y pénètre et des odeurs, des infections et autres rats qui y règnent.

Nous sommes dans un pays qui n’est pas nommé, dont nous savons seulement qu’il n’est pas anglophone. L’univers carcéral y est dur. Le directeur de la prison, comme d’autres matons ou personnages exerçant un petit pouvoir, est l’objet de rumeurs concourant à sa réputation, celle d’un homme sans pitié. Alors qu’il s’est imaginé prisonnier modèle transféré dans une ferme pour aider aux travaux des champs moyennant une remise de peine, alors qu’il s’est imaginé s’y mariant, Jimmy finit par demander à bénéficier de cet aménagement.

Mais nous ne sommes pas dans le fantasme et il est bien vite ramené à la réalité.

Quand on est enfant il y a un moment où l’on prend conscience que la vie n’est pas ce qu’on imaginait. L’idée de la mort vous emplit l’esprit et, parce qu’elle est absurde, refuse de vous quitter. Les temps est statique pour un enfant, jusqu’à ce qu’il entende parler de la mort. Ceux qui l’entourent en parlent, la craignent et sont obsédés par elle et soudain il y a un point de non retour qui marque la fin des bons moments. Une peur à lui broyer les os s’empare de lui et ne le quitte plus jusqu’à la fin de ses jours. […] La vie que l’enfant prenait pour un dû est perdue, pour toujours. Cette peur de la nuit ne quitte plus jamais les gens tels que moi.

 

La lutte est constante entre l’imagination, qui permet de vivre, d’accepter la réalité, de s’en évader, et la dure vie imposée aux criminels, isolés, constamment brimés, tendus. Que l’on cherche à détruire. L’imagination et la réalité se mêlent, évoluant selon les rencontres, Jimmy se rêve en rocker puis en occidental visitant l’Inde, passionné puis s’immergeant dans le bouddhisme. Il se revoit enfant vivant avec sa mère et sa grand-mère, se souvenant des moments marquants, des instants de bonheur.

La réalité et la fiction se mêlent à un tel point qu’on finit par se demander si tout n’est pas que fantasmé, où se trouve la réalité. John King joue sur la première ou la troisième personne, sur la présence ou l’absence de ponctuation, sur des échanges dans l’esprit du narrateur.

C’est une introspection que nous lisons grâce à laquelle Jimmy apprend à se comprendre, à accepter la culpabilité qui le ronge, nous le découvrons également au travers de ses relations avec les autres prisonniers, Franco, Elvis, Jésus, qui inspirent ses rêvent, les avatars dans lesquels ils se réincarne en songe, Débile Débile, le constructeur de maison en allumettes, les hommes-singent autour de Papa, le Boucher et bien d’autres…

Il faut apprendre à survivre même si tout paraît empirer au fur et à mesure, même si le sommeil ne peut jamais en être un véritable.

L’expert qui a inventé le paradis et l’enfer était sous l’empire des drogues, il s’est emmêlé les pinceaux dans l’iconographie. L’enfer ne peut décemment pas être bondé de saunas et de piscines thermales, le bloc du châtiment éternel ne peut pas être un paysage lunaire avec çà et là du charbon qui brûle et des cratères carbonisés, des coupables si tourmentés que quand une diablesse défile en bas résille et talons aiguilles ils ont trop honte ne serait-ce que pour jeter un œil. Suant sang et eau de tous leurs pores ils préfèrent implorer le pardon, prier pour un transfert au paradis, pays des merveilles hivernal du célibat frigide. Ils doivent être bien atteints pour vouloir quitter la chaleur de l’enfer et passer l’éternité dans une unité de réfrigération, complexe aux lignes sévères où des hommes saints, assis dans un silence inflexible, révisent pour leur diplôme d’études de commerce.

 

En exergue du livre, une citation du Rôdeur ou du Vagabond des étoiles de Jack London nous est proposée. C’est dans la lignée de ce roman que se situe résolument celui que King nous offre, un prisonnier qui, pour échapper à son enfermement, se réfugie dans ses rêves ou ses souvenirs. On peut également penser au Peter Ibbetson de George Du Maurier. Mais il y a bien une dimension sociale, dénonciatrice de notre société, qui le rapproche davantage de London.

C’est un livre qui demande un effort, il faut s’accrocher devant l’aspect répétitif de la vie derrière les barreaux, les pensées de Jimmy tantôt fantasmes, tantôt souvenirs. La volonté de se situer dans un environnement isolé. La construction, la progression apparaissent petit à petit et renforcent la dénonciation d’une société qui incarcère sans qu’elle constitue elle-même un rempart ou un objectif à atteindre. La violence ne se situe pas seulement du côté de ceux sur lesquels on a collé cette étiquette.

Un livre qui dénote dans l’œuvre du romancier, se situant loin de l’Angleterre qu’il a décrite jusqu’ici, même si, au final, il rejoint cette vision qui est la sienne d’une société qui laisse peu de chances à ceux qui vivent ou sont nés en marge.

 

Quatre ans plus tard, John King clôt sa trilogie du “Satellite Cycle” avec Skinheads.

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Craig Johnson, Walt Longmire dans le comté de Campbell

En 2014 paraît le onzième opus de la série des Walt Longmire, Any Other Name. Il est publié l’année suivant la parution des deux précédentes aventures du shérif du comté d’Absaroka, La Dent du serpent et Steamboat, deux romans nous offrant le moins bon et le bon, non loin du meilleur, de cette série. Sa traduction par la fidèle Sophie Aslanides est parue il y a quelques semaines, deux ans après celle du dixième et un an après celle du neuvième (oui, je sais, c’est un peu bizarre, mais c’est comme ça)…

 

C’est le troisième hiver que nous vivons dans le comté d’Absaroka. Trois ans se sont écoulés dans sa vie depuis l’apparition en littérature du shérif du comté le moins peuplé de l’état le moins peuplé des Etats-Unis.

Noël vient de passer, Longmire attend à un passage à niveau que l’un de ces trains interminables transportant le charbon en finisse de bloquer sa progression. Il est plus Tout autre nom (Gallmeister, 2014)patient que son passager, Lucian Connally, son prédécesseur et ancien patron, qui descend pour fumer sa pipe. C’est pour rendre service à ce dernier que le shérif a accepté de l’accompagner dans le comté de Campbell, voisin de celui d’Absaroka, où il ne peut refuser la demande qui lui a été faite.

L’hiver est là et la neige tombe tandis que les deux hommes, accompagnés du Chien, ouvre la porte de la maison ou Lucian voulait se rendre. Ils sont à Gillette et descendent au sous-sol pour rencontrer la femme qui vit là, Phyllis Holman. Elle n’accepte pas la disparition de son mari, Gerald, qui s’est suicidé deux semaines plus tôt dans la chambre d’un motel de deux balles dans la tête. C’est pourquoi elle demande à Lucian de l’aider à comprendre et, bien sûr, c’est Walt qui va s’y coller sur cette affaire que le shérif du comté, Sandy Sandburg, a déjà classée. Il s’y consacre alors qu’il devrait avoir la tête ailleurs et aimerait bien être bien plus à l’est, à Philadelphie où Cady, sa fille, est sur le point d’accoucher.

Gerald Holman, retraité mais souhaitant toujours exercer, avait été affecté aux affaires non résolues et les dossiers auxquels il se consacrait intriguent Walt Longmire. Trois disparitions de femmes dont une particulièrement récente curieusement déjà considérée comme non résolue, une basque exerçant dans une boîte de strip tease, Jone Urrecha.

 

On retrouve avec plaisir le shérif du comté d’Absaroka, après qu’il se soit replongé avec Lucian dans ses souvenirs juste avant Noël dans Steamboat et alors qu’il récupère à peine de son affrontement avec l’Eglise apostolique de l’Agneau de Dieu raconté dans La dent du serpent. Il n’est pas le seul à avoir dû récupérer et les habitués arrivent au fur et à mesure, Lucian est déjà là, Ruby, la standardiste lui passe un appel de sa fille, Cady, Vic Moretti revient de vacances… et Henry Standing Bear finit, bien sûr, par faire son apparition, de manière originale.

Longmire est une fois de plus lancé, on sait qu’il va avoir du mal à s’arrêter, comme un chien sur une piste ou un bison à travers les plaines. Il est lancé et il croise une fois de plus quelques spécimens, un flic plein de convictions et ayant oublié d’être aimable au point que le diminutif de son prénom lui va comme un gant, un jeune policier plein d’enthousiasme, des propriétaires de motel d’origine indienne (d’Inde), un postier, un ancien espoir du football, celui qui se joue avec les mains, une femme infirme écrivant les sous-titres des émissions en direct, une propriétaire d’une boîte de strip tease et sœur de shérif, …

Une autre activité du coin est mise en avant, après le pétrole, l’élevage de chevaux, c’est au tour du transport du charbon. Une ponctuation qui revient régulièrement au long du roman. Tout comme l’évocation des roses, présentes dès le titre, une nouvelle référence à Shakespeare.

Les morceaux de bravoures ne manquent pas, une nouvelle poursuite dans le blizzard aussi prenant que les deux précédentes, une autre le long d’une voie ferrée, font la part belle à l’action. Les coups de feu sont toujours aussi peu nombreux mais toujours aussi importants, marquants.

 

C’est vrai qu’on pourrait avoir l’impression que les enquêtes de Longmire tournent en rond, se répètent, mais j’ai trouvé cette aventure plus réussi que La dent du serpent, qui elle ne l’était pas vraiment, et aussi prenante que Steamboat. La lassitude n’est pas encore là, le fait d’aller dans un autre comté permet peut-être de l’éviter, mais c’est vrai qu’en refermant le livre, on peut se dire que l’aspect roman populaire, avec ses multiples rebondissements et cette propension qu’a le shérif à se jeter systématiquement dans la gueule du loup, de chercher les ennuis et d’en réchapper comme les Pearl White, Judex ou autre Fantomas, au temps du cinéma muet, est ce qui nous tient encore… jusqu’à quand ?

Toujours est-il que j’ai pris plaisir à lire cet épisode et que je croise les doigts pour le suivant, une histoire d’os secs, jouant sur les mots, et peut-être une nouvelle référence à Shakespeare.

Séverine Chevalier, août 1988 quelque part dans le centre de la France

Il y a quelques semaines est paru le dernier roman en date de Séverine Chevalier, Les Mauvaises, quatre ans après Clouer l’Ouest. Elle se voit de nouveau publiée dans la collection “Territori”, dirigée par Cyril Herry, des éditions La Manufacture des Livres.

 

11 août 1988, Roger, employé des pompes funèbres, arrive au travail. Il fait chaud. Il ouvre la chambre funéraire, parcourt les lieux, occupé par ses pensées, celles qui le ramènent à cette femme qu’il a eue et qui est morte, à cette vie qui est la sienne et auxcorps qui gisent dans les différentes chambres. Il finit par constater ce que nous savons depuis la première ligne du roman, un cadavre a disparu. Il s’agit de celui d’une jeune fille d’une quinzaine d’années, Micheline Broume, dite Roberto. Un corps qui l’attirait, un corps frêle que, d’après la rumeur, plusieurs hommes ont connu intimement.

Roberto était la fille de Lipo, la petite-fille de Bébé, et avait été élevée par ces deux hommes, sa mère étant partie à sa naissance avec le frère de Lipo, Le Krone. Elle menait une vie à l’aune de bien d’autres dans ce coin du Centre de la France, employée dans un salon de coiffure et courant les bois et les chemins avec deux autres enfants, Ouafa et Oé, le garçon du trio.

 

En parallèle, nous découvrons les jours qui ont précédé le suicide de la jeune fille, ceux qui suivent la disparition de son corps et l’histoire de sa vie à travers quelques faits marquants. La romancière nous raconte par petites touches, au travers de petits événements, l’atmosphère qui régnait en ce mois d’août caniculaire, aux abords d’un lac artificiel vidé pour la vérification du barrage. C’est un paysage d’avant l’inondation, un aperçu du fond du lac depuis notamment le viaduc abandonné qui domine la vallée disparue.

Nous faisons connaissance avec quelques habitants du coin, ceux que connaissait Roberto, d’autres qu’elle croisait. Ceux qui bénéficiaient de ses faveurs, d’autres qui la voyaient passer sur son vélomoteur. Dans cet endroit un peu perdu, isolé.

La bande qu’elle formait avec Oé et Ouafa veut être au plus près de la nature, celle que s’apprête à défigurer la nouvelle extension de l’usine qui offre du boulot à la plupart des gens du coin. Une fonderie de pointe où travaillent le père de Roberto et la mère d’Ouafa et dont le propriétaire est le beau-père d’Oé. Les enfants ont tendu des fils en travers du terrain guetté par la déforestation nécessaire au besoin d’agrandissement de l’entreprise. C’est, comme souvent, le combat du pot de terre contre le pot de fer, un autre gang de la clé à molette…

 

Séverine Chevalier décrit sans prendre parti. Elle expose, constate. Mais cette description, ce constat, amènent à voir le peu de cas que l’industrie fait de la nature, celle-ci étant presqu’un mal nécessaire. Les précédents sont là également, sous les yeux, nécessaires à une époque puis abandonnés, charge à la nature d’y reprendre ses droits, comme les tunnels ou le viaduc de la voie de chemin de fer désormais abandonnée, enclavant un peu plus cet endroit voué à l’oubli, à l’ignorance des autres.

certains aiment

l’effleurement de la mort

sa possibilité maîtrisée

d’autres aiment la mort tout court

même si ce n’est sans doute pas vraiment

de l’amour

plutôt un impérieux besoin

de disparaître

peut-être

on ne sait pas

on ne peut pas les sonder

les suicidés

C’est un témoignage au travers d’une histoire que nous offre l’auteure. Une histoire dont elle nous décrit ce qu’elle en sait, ce que les autres pourraient en savoir, laissant dans l’ombre ce qui relèverait de l’imagination, nous offrant ainsi une intrigue au plus près de ses personnages. La réalité est ainsi prégnante et les enfants subissent.

 

La première partie se déroule au XXème siècle, la seconde au XXIème. Les dates précises jalonnent une narration éclatée, allant d’avant en arrière puis revenant aux jours proches de l’événement constituant le nœud de l’intrigue.

 

C’est un univers singulier, dans lequel il faut accepter d’entrer, qui demande un effort, celui d’une réalité que nous ne connaissons pas. Une vision propre, unique, la marque d’un auteur comme on n’en lit pas tous les jours. Un auteur dont l’univers est là depuis le premier roman, Recluses, l’intrigue de Les Mauvaises semblant se dérouler dans l’un des endroits traversés par les deux personnages centraux du premier livre de la romancière, justement. Un endroit devenu un musée à ciel ouvert, des mannequins rappelant ici et là les métiers d’antan.

Un univers singulier décrit dans un style épuré et poétique, en prose à l’exception d’un passage en vers sans rimes. Qui choisit, comme les précédents, d’alterner les points de vue, les points d’entrée, autour d’un même événement pour en enrichir notre perception et peut-être la modifier.

 

A la lecture des trois premiers romans de Séverine Chevalier, on se dit décidément qu’il y a peu d’auteurs comme elle et qu’il va maintenant falloir prendre son mal en patience pour attendre le prochain.

Séverine Chevalier et le retour de Karl

En 2014, trois ans après le premier, paraît le deuxième roman de Séverine Chevalier. Il est toujours édité chez Ecorce mais cette fois dans la collection Territori et s’intitule Clouer l’Ouest. Il est réédité en 2015 par la Manufacture de Livres lors du partage de la collection entre les deux maisons d’édition, collection dirigée dans les deux cas par Cyril Herry, éditeur découvreur de talents et écrivain.

 

Le roman commence par une sorte d’avertissement, d’aparté, qui nous explique que l’histoire que nous allons découvrir est une reconstruction. Qu’elle n’est peut-être pas fidèle aux événements réels mais qu’elle est l’histoire qui restera puisqu’elle nous est ainsi racontée… Un aparté qui n’est pas signé mais nous pourrons en deviner l’auteur en cours de lecture, rien d’un suspens insoutenable, plutôt une entrée dans ce qui ressemble à des confidences, un récit très personnel.

Le passé et le présent se mêlent, un présent déjà passé d’ailleurs. Une histoire se construit sous nos yeux à coup de petites touches. Petites touches d’une époque puis d’une autre… Il s’agit d’une famille et d’un endroit. L’endroit, c’est le plateau des Millevaches, un plateau peu peuplé, où la nature existe encore et où l’homme s’inscrit, sans souci de domination, plutôt la recherche d’une certaine symbiose. Cette symbiose pourrait être incarnée par Pierre, le frère resté au pays et qui s’est fabriqué une existence au plus près de la nature. La famille, c’est la famille Des Corps, dont le père est venu s’installer là pour exercer la médecine, dans une volonté de s’éloigner d’une certaine civilisation, de son Clermond-Ferrand natal et d’une lignée un peu trop installée. Une famille dans laquelle le fils prodigue, Karl, s’apprête à revenir… Mais les choses ont changé, malgré la force des souvenirs…

Karl a rendu son logement et dit au revoir à son ex-femme et sa fille, à Limoges, avant de repartir dans ce coin qu’il s’était promis de ne plus revoir. Mais la vie dont il rêvait en quittant tout n’est restée qu’un rêve et la réalité a eu raison de ses ambitions et de l’indépendance qu’il n’aura finalement pas réussi à gagner. Karl revient dans ce pays où les souvenirs affluent. Pierre, son frère, qui était un peu son souffre-douleur, a approfondi sa passion, à la place de son tipi d’enfant, il a construit une cabane en bois et reste toujours en marge des autres, ayant même gagné un surnom, l’Indien. Le père, le Doc, est à la retraite mais maintient son emprise sur son entourage, à la tête notamment des chasseurs du coin…

 

C’est un superbe roman que nous offre Séverine Chevalier avec ce Clouer l’Ouest. Un roman alternant le présent et le passé, le point de vue des uns et des autres sur les mêmes événements ou les souvenirs qu’ils peuvent garder les uns des autres. C’est un roman sous la neige, au moment de Noël, un Noël qui n’est pas forcément synonyme de fête mais plutôt d’isolement. Un roman taiseux, où la parole des uns et des autres semble précieuse, économisée au maximum. Où chaque acte posé est d’une grande importance. Où même la nature paraît silencieuse, la neige étouffant le moindre bruit.

Les relations humaines sont réduites, les sentiments rares ou tus…

C’est un superbe roman qu’il faut lire parce qu’il n’en existe pas des dizaines comme celui-ci. Un roman à la grande exigence littéraire et d’une profondeur inhabituelle dans le paysage actuel.

Un roman à l’atmosphère et au style particulièrement remarquables.

 

Avec ce roman, Séverine Chevalier confirme ce qu’elle nous avait offert dès son premier roman. Une vision et un univers singuliers, une manière de raconter originale, personnelle. C’est un véritable auteur que nous continuons de découvrir et dont nous avons envie de lire les livres à venir. Une romancière qui nous propose des histoires ouvertement subjectives, jouant sur les points de vue et s’enrichissant par petites touches, par des témoignages quand la vérité n’appartient à personne.

Le suivant s’intitule Les Mauvaises et est paru en ce début d’année 2018.

Séverine Chevalier, Suzanne sur les traces de la fille en jaune

En 2011 paraît le premier roman de Séverine Chevalier, Recluses. Après ceux d’Eric Maneval et de Fred Gevart, c’est le troisième à être édité par les toutes jeunes Editions Ecorce, fondées par Cyril Herry, dans la collection Noir.

 

Un supermarché tout ce qu’il y a de plus classique, avec son rayon poissonnerie, son rayon boucherie, sa boulangerie. Une femme et une fille en arpentent les allées. La femme avec son enfant dans le caddie, la fille avec un panier rouge à la main, vide. Un supermarché tout ce qu’il y a de plus classique avec une femme qui parcours les rayons pour entasser les marchandises dans ses bras, son caddie avec son fils dedans laissé au coin des fromages et des produits laitiers, une fille en robe jaune s’approche et fouille sous sa veste… et c’est l’explosion.

Sous la canicule, la femme tente de continuer à vivre. Nous sommes un mois après l’attentat. Elle décide d’essayer de comprendre ce qui a motivé la jeune fille en jaune en suivant sa piste, en couchant sur le papier son enquête.

Nous la suivons pas à pas alors qu’elle se lance sur la piste de cette Zora Korps dont nous apprenons le nom en même temps qu’elle. De l’école de management où elle étudiait à l’appartement qu’elle partageait avec son père. Elle s’implique dans sa quête.

Puis, quand il s’agit de sortir de Lyon, d’aller voir ailleurs, là où elle passait ses vacances, par exemple, Suzanne embarque sa sœur, Zia. Une sœur lourdement handicapée qu’elle n’a plus vue depuis longtemps. Elles partent tout d’abord en Camargue puis poursuivent leur chemin, au gré des informations glanées ou de l’instinct de Suzanne. A la recherche de la vérité, s’il y en a une.

 

Nous suivons d’abord Suzanne et son point de vue puis ceux-ci alternent. Passant de celui de Zia à celui du psychiatre qui a suivi Suzanne en prison, à la suite des événements qui nous sont racontés et que nous découvrons. Le docteur Harold Saw a écrit un rapport qu’il envoie à Zia pour qu’il lui soit lu. Huit ans après.

C’est une narration linéaire puis éclatée mais ce qui prédomine reste chronologique, l’errance des deux sœurs, les pensées de Zia. Avec, donc, quelques bonds en avant au gré des passages du rapport du psychiatre. Les deux sœurs errent et s’enfoncent dans un paysage qui n’est plus urbain, de plus en plus isolé, d’une maison inhabitée à un camping désert, un hangar puis une maison au bout d’un chemin. Le temps passe de la canicule au déluge…

 

Séverine Chevalier, en même temps qu’elle nous balade d’un endroit à un autre, explore les coins et les recoins de son histoire, les coins et les recoins d’une narration faite de répétitions, de descriptions aux détails changeants, d’accès de violence et de moments d’une intime douceur. Avec des personnages en marge, tentant de s’accommoder d’un monde qui ne leur convient pourtant pas. Ses phrases sont simples, directes, la ponctuation riche, avec une économie de mots.

Nous nous laissons emporter par une intrigue aux multiples entrées, aux multiples facettes et ce style prenant qui nous introduit dans un univers original où les choses ne s’expliquent pas, ou difficilement, où les personnages ne parviennent pas à comprendre ce qui les entraîne.

… nous ne connaissons rien de la plupart de nos actes, […] nous ne savons strictement rien des objets qui nous meuvent…

 

C’est un premier roman particulièrement réussi, le livre d’une romancière qui a aussi sans doute beaucoup lu. Un premier roman qui nous rend impatient d’ouvrir le deuxième, tant l’univers et le style que nous avons découvert est original, singulier. Il arrive trois ans plus tard, dans une nouvelle collection des éditions Ecorce, Territori, et s’intitule Clouer l’Ouest.

Séverine Chevalier sur la Toile

Les trois romans de Séverine Chevalier sont pas mal chroniqués sur la Toile et les avis semblent, pour ceux que je lis, proches d’un certain consensus. Mais, outre ce concert de louanges, dont j’ai tendance en temps ordinaire à me méfier, craignant la déception, il y a deux autres éléments qui m’ont donné envie de tenter le coup.

Le premier est son éditeur, Cyril Herry, dont les jeunes éditions Ecorce proposent un catalogue déjà plein de pépites et que j’avais croisé virtuellement (et même une fois, trop rapidement, en chair et en os) du temps de Pol’Art Noir, ce qui m’avait permis d’apprécier ses avis et la personnalité qui pointait derrière. Le deuxième élément aura été l’avis de Philippe Cottet, longtemps en une du Vent Sombre, affirmant, dans mes souvenirs puisqu’il n’est plus accessible, que la lecture de Clouer l’Ouest (ou était-ce Recluses ?) l’avait convaincu de continuer à parler de bouquins et de ne pas arrêter ses comptes rendus de lecture comme il en avait eu un temps l’intention.

Bref tout cela conjugué a fait que j’ai ouvert les romans de Séverine Chevalier.

 

Une romancière qui reste très énigmatique puisque logiquement on peut surtout lire des billets autour de ses romans. Au point que, comme pour ses personnages, il faut parfois laisser place à notre imagination. Juste à côté des avis sur ses romans, comme par exemple Recluse, son premier, Philippe Cottet a glissé une brève biographie de la romancière. Nous apprenons ainsi qu’elle est née en 1973 à Lyon et vit en Auvergne. Sur Polars Pourpres, il y a accord sur l’année de naissance mais on nous dit qu’elle vit à Marseille. Peut-être est-elle passée par l’Auvergne avant de s’installer à Marseille, ou serait-ce l’inverse ?

Grâce à l’entretien qu’elle a accordé à Robert Guinot pour La Montagne, on est fixé sur la petite énigme précédente puisqu’elle nous apprend qu’elle est passée par Marseille avant de s’installer en Auvergne. Ouf, énigme résolue ! Mais pour le reste, l’entretien évoque ce qui nous intéresse le plus, son parcours autour de l’écriture. L’approche qu’elle en a. Pour connaître encore mieux sa manière de l’appréhender, il y a également son entretien avec Cassiopée sur le site Un Polar Collectif.

 

Il ne me reste plus maintenant qu’à vous parler à mon tour de mes lectures de ses romans.

John Harvey, Charlie Resnick dernière

En 2014, deux ans après son précédent roman, Lignes de fuite, et six ans après la dernière apparition de Charlie Resnick dans Cold in hand, paraît Darkness, Darkness. C’est la douzième et dernière enquête du policier de Nottingham, comme nous l’annonce son auteur en postface. Le roman est traduit l’année suivante par Karine Lalechère sous le titre Ténèbres, ténèbres.

 

Il neige sur le cortège qui accompagne Peter Waites à sa dernière demeure. Charlie Resnick est du nombre, lui qui a rencontré le défunt lors des grèves de 1984, chacun d’un côté, le mineur et le flic. Ils ont sympathisé, se sont voué une certaine estime et Resnick est naturellement présent pour ses funérailles. Il se souvient de leur première conversation lors de ces événements qui ont marqué tout un pays et qui planent encore au dessus des anciens comme le souligne la présence du syndicat des mineurs au grand mécontentement des enfants du disparu. La plaie est présente et Resnick ne sait pas qu’elle va se rouvrir un peu plus dans les jours qui vont suivre.

L’ancien inspecteur principal est désormais à la retraite mais il n’a pas pu raccrocher complètement et il fréquente encore les commissariats dans le cadre de la réserve citoyenne. Il mène des interrogatoires, classe des papiers, met des dossiers en ordre et continue de côtoyer ses anciens collègues. Il faut dire qu’il n’a plus que ça, redevenu célibataire par la force des choses et n’ayant plus qu’un seul chat des quatre qu’il avait encore six ans plus tôt. Six ans se sont en effet écoulés depuis la tragédie qui l’a frappé et qui le hante encore, qui nous a bouleversés et qui hante encore cette maison où il continue malgré tout à vivre.

Lors de travaux destinés à raser définitivement les dernières maisons d’un village de mineurs, Bledwell Vale, un corps est retrouvé, enterré sous une extension. Il s’agit de celui de Jenny Hardwick, disparue en 1984, épouse d’un mineur non-gréviste et militante engagée du côté des grévistes. Une figure, jusqu’à sa mystérieuse disparition quelques jours avant Noël. L’autopsie confirme ce qui était évident, elle a été assassinée.

 

Une enquête est ouverte mais l’affaire semble périlleuse et elle est confiée à Catherine Njoroge, ses supérieurs redoutant de la prendre en charge eux-mêmes. On lui refile la patate chaude en lui conseillant de ne pas faire de zèle. Pour former son équipe, elle décide de faire appel à un policier qu’elle a croisé six ans plus tôt et qui était actif à l’époque du meurtre et dans le coin en question, Charlie Resnick.

Catherine et Charlie et leur équipe multiplient les déplacements entre Nottingham et le nord du comté, à la recherche des protagonistes de l’époque qui, depuis trente ans, ont vécu bien d’autres choses, sont partis ailleurs pour certains, ont disparu pour d’autres. L’enquête ne s’annonce pas simple.

La narration alterne entre Charlie et Catherine, entre le présent et le passé. Jenny Hardwick était une femme forte, pleine de convictions, passionnées. Les relations avec son mari n’étaient pas évidentes, chacun d’un côté, gréviste contre non-gréviste. Tout dans le mouvement l’attirait, l’engagement, monter sur l’estrade pour prendre la parole, et jusqu’à l’un de ceux envoyés là pour faire nombre dans les piquets de grève.

Les manifestants viennent de partout, comme les renforts de la police, les mêmes procédés d’un côté comme de l’autre mais avec un objectif différent, pour des motivations opposées.

 

Comme il l’a fait de plus en plus au fur et à mesure des opus de la série, John Harvey approfondit le portrait de la victime, une femme comme bien des fois. Il approfondit ses personnages féminins, Jenny et Catherine tout particulièrement. Charlie est comme auparavant un témoin, un observateur actif cherchant avant tout à comprendre ses contemporains, cette fois de manière plus évidente puisqu’il ne dirige pas l’enquête. Il erre le reste du temps, un peu désemparé, écoutant les morceaux de jazz qu’il aime, mangeant ses sandwiches si particuliers, mais on sent moins d’enthousiasme, moins d’implication. La vie l’a déserté, il n’est plus là que pour les autres, loin de cette communauté vers laquelle il se tournait quand il en avait besoin…

Catherine et Jenny sont deux femmes fortes mais en même temps sensibles et fragiles. C’est une nouvelle fois la condition féminine que le romancier met en avant. Le rôle des femmes pendant les grèves de 1984, une nouvelle étape dans leur long chemin vers l’égalité, celles d’aujourd’hui devant malgré tout composer encore avec un emploi et des responsabilité tout en étant toujours traitées en inférieures dans les relations privées. La violence guette toujours les femmes et Jenny et Catherine en font chacune l’amère expérience.

 

C’est une nouvelle fois un roman fort et sensible au style classique et précis que nous offre Harvey. Un roman où les victimes sont si nombreuses, jalonnant une intrigue qui hésite, avance puis revient en arrière, comme l’enquête qu’elle décrit. La vérité est si difficile à trouver, enfouie dans des strates de non-dits, d’oublis plus ou moins volontaires.

C’est un roman dont on tourne les pages avec plaisir, que l’on a du mal à refermer, tant il est emprunt de cette humanité dont Harvey à fait preuve depuis le début.

Resnick a été abîmé depuis Cœurs solitaires, il a souffert dans sa chair et son cœur, mais il continue à avancer même si ce monde n’est plus tout à fait le sien, même si sa vie n’a plus vraiment de sens, pas celui qu’il avait un temps imaginé, rêvé. Au détour d’un chapitre, on apprend la mort de Millington, son ancien second, et c’est comme si son ancienne équipe avait définitivement disparue.

On gardera en souvenir un policier touchant, émouvant, et tellement humain, l’un des plus marquants parmi tous ceux que nous avons croisés au détour des pages d’un polar. Avec l’envie de dire toute notre gratitude à son auteur, merci M. Harvey (et merci David Peace de lui avoir donné envie de parler après vous de ces événements marquants).