William McIlvanney, Jack Laidlaw et la disparition de la fille de Bud Lawson

En 1977, deux ans après Docherty, son premier roman traduit en français, McIlvanney voit publié le premier opus d’une série ayant pour personnage récurrent l’inspecteur Jack Laidlaw et tout simplement intitulé Laidlaw. Il nous arrive six ans plus tard sous le même titre, traduit par Jan Dusay.

 

Un homme court. Il sait que c’est le meilleur moyen d’être repéré mais il court, il ne peut faire autrement. Il doit fuir, trouver un endroit où se cacher. Il finit par dénicher ce qu’il cherche, une maison abandonnée dans une ruelle discrète. Il fuit sans pouvoir se défaire des images qui le hantent, un accès de violence qui l’a fait basculer.

Laidlaw ressasse des idées noires dans son bureau du commissariat, aux petites heures d’un dimanche matin. Ayant besoin de se sortir ces sales pensées de l’esprit, il accepte de recevoir Bud Lawson, un habitué, un sanguin en proie à des colères répétées. Bud Lawson n’est pas là pour les raisons habituelles mais pour signaler la disparition de sa fille, Jennifer. Majeure, elle n’est pas rentrée de sa sortie de la veille, elle qui ne découche jamais. Son père est inquiet et, après avoir tourné en ville, il n’a pas eu d’autre inspiration que de débarquer au commissariat pour signaler l’objet de ses tourments. Il n’en ressort pas soulagé, Laidlaw lui ayant fait comprendre que dans l’état des choses, il ne pouvait rien faire, sa fille étant majeure… Mais Laidlaw, une fois le père parti, donne tout de même l’ordre d’être attentif à la moindre information susceptible d’être en rapport avec cette disparition, la détresse de Lawson l’ayant touché.

On découvre bientôt le corps de la jeune fille dans un parc… Et Laidlaw s’occupe de l’enquête en parallèle de celle de Milligan, collègue qu’il n’apprécie pas forcément, ce sentiment étant réciproque. Pour le seconder, un nouvel arrivant lui est adjoint, Brian Harkness, ancien collaborateur de… Milligan. Harkness et Laidlaw apprennent à se connaître en menant leurs investigations. Dans le même temps, Tom, l’homme qui courrait au début du roman se cache et fait appel à un ancien amant, Harry Rayburn pour l’aider à s’enfuir… et Bud Lawson veut venger la mort de sa fille… Une mort qui émeut jusqu’aux patrons de la pègre locale, y voyant un désordre bien ennuyeux pour leurs affaires. Matt Mason et John Rhodes entendent faire régner l’ordre à leur manière, lançant des enquêtes parallèles à celle de la police.

 

On assiste à une course-poursuite. Une course-poursuite immobile, entre les truands et la police, entre ceux qui veulent protéger Tommy et ceux qui veulent l’exécuter…

On assiste également à l’éclosion d’un enquêteur hors pair, un enquêteur qui tolère difficilement ses contemporains, qui ne comprend pas que l’on puisse vivre avec des certitudes et qui pense que seul le doute pourrait permettre au monde d’aller mieux. Mais même de cela, il doute…

La chose la plus frappante chez lui, […] c’était la préoccupation. On ne le trouvait jamais l’esprit vide. On pouvait imaginer que si on débarquait sur une île déserte pour le secourir, il aurait quelque chose à terminer avant qu’on l’emmène. Il était difficile de l’imaginer flâner ; il allait toujours vers des destinations précises.

Nous le découvrons en même temps qu’Harkness dont le cadre qu’il était parvenu à se construire dans son métier est ébranlé. Deux personnages qui doutent et ne savent où ils en sont, jusque dans leur vie privée. Entre Harkness qui n’est plus sûr du tout de vouloir se fiancer, prêt à être séduit par quelques-unes des femmes qu’il rencontre, et Laidlaw remettant en question sa vie de famille, son couple, s’installant à l’hôtel, y entretenant une liaison tout en regrettant d’être éloigné de ses enfants.

Une nouvelle fois, il ressentit sa nature comme un paradoxe à la dérive. Il était un homme violent en puissance qui avait horreur de la violence, quelqu’un qui croyait à la fidélité et était infidèle, un homme d’action qui souhaitait la paix. […] Il ne pouvait rien faire d’autre qu’habiter les paradoxes.

La vie de famille est également importante chez les truands, isolée de leur vie de violence et de lutte.

 

C’est un livre prenant, profondément humain, Laidlaw rappelant sans cesse que les meurtriers ne sont pas des monstres mais bien des êtres humains, au risque d’être en conflit avec sa hiérarchie…

Qu’est-ce que le meurtre, sinon un absolu désiré, une certitude inventée ? Un manque existentiel de sang-froid. Ce que nous ne devons pas faire, c’est composer avec le crime dans la façon que nous avons d’y réagir. Et c’est ce que tout le monde n’arrête pas de faire. Devant l’énormité de la chose, ils perdent leur sang-froid et là où ils devraient voir un homme, ils voient un monstre.

Un livre qui nous décrit une ville, Glasgow, où se mêle la vie ordinaire et une noirceur profonde. Tout cela dans un style particulièrement savoureux, original, mêlant les phrases courtes, précises, et quelques descriptions frôlant une poésie attachée au réel, la frôlant ou s’y plongeant.

La violence se déchaîne, les flics tentent de la juguler, les petits malins n’existent pas, sauf exception, bien sûr… Et la galerie de personnages renforce cette humanité dont je parlais plus haut. Des parents ne sachant comment faire face au chagrin, comment aimer leur enfant, un homme prenant des risques pour son amant, des indics donnant des informations primordiales quand on ne les attend plus…

 

Le style de McIlvanney s’est épuré, dégraissé, par rapport à son roman précédent. Mais il garde une grande richesse.

 

L’un des indics de Laidlaw va venir occuper le devant de la scène dans l’intrigue suivante, parue six ans plus tard, Les papiers de Tony Veitch.

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William McIlvanney, les Docherty à Graithnock

En 1975, alors qu’il est publié depuis neuf ans, William McIlvanney voit son quatrième roman paraître aux éditions Allen & Unwin. Cinq ans après le précédent, c’est un roman ambitieux qui lui apporte la reconnaissance. Il est traduit en français vingt-quatre ans plus tard par Freddy Michalski aux éditions Rivages, dans la collection « écrits noirs », cinq ans après une première traduction de Christian Civardi pour les Presses Universitaires de Grenoble, et alors que la série des Laidlaw lui a amené une certaine notoriété.

 

Nous sommes en 1903 et l’agitation qu’observe Mlle Gilfillan par sa fenêtre, en proie à l’insomnie, ne peut tromper, Jenny Docherty est sur le point de donner naissance à son quatrième enfant. Son mari revient avec le médecin, signe que tout ne se passe pas tout à EPSON MFP imagefait bien. Mais après des efforts, une césarienne, et l’attente de tous, Mlle Gilfillan à sa fenêtre, Tam, le père, dans l’appartement des voisins, un garçon naît, le troisième. Après Mick et Angus, celui-ci est prénommé Conn, diminutif de Cornelius, leur sœur, l’aînée, s’appelant Kathleen.

Nous sommes en Ecosse, à Graithnock, ville imaginaire, dans High Street, une rue populaire, peuplée d’ouvrier. Tam Docherty est l’un d’eux. Un mineur à la volonté de fer et aux principes du même métal. Un homme qui élève ses enfants dans une certaine exigence et la plus grande droiture possible. Jenny, sa femme, se consacre pleinement à sa famille. Tout cela permet aux enfants de vivre dans un certain cocon. D’avoir accès à l’école jusqu’à leurs 14 ans. Après l’école catholique pour les deux premiers, ce sera l’école protestante pour les deux autres. Tam est catholique et Jenny protestante, et la foi de Tam n’est pas si forte, un homme en proie au doute sur bien des sujets. Et sûr qu’un jour les ouvriers gagneront les droits qu’ils devraient avoir. Plutôt que de croire en Dieu, Tam croit dans ses semblables.

On vous racontait ce que votre vie pouvait signifier, en vous demandant d’y croire, alors que ça n’avait rien à voir avec ce qui vous arrivait au quotidien, dans votre maison comme dans votre tête. Pendant que votre épouse se tuait à un labeur d’esclave et que vos tiots grandissaient avec pour seule perspective de se retrouver au fond, comme les bidets, que vos camarades s’aigrissaient de jour en jour, les patrons vous achetaient votre sueur par berlines entières, et le gouvernement ne savait même pas que vous existiez. Et Dieu parlait latin. Les règles n’avaient aucun rapport avec le jeu qui se jouait. Vous sortiez sur votre pas de porte pour griller une cigarette et un homme s’avançait jusqu’à vous pour vous frapper de son bâton.

Les enfants grandissent. Kathleen se marie, Mick va à la mine puis c’est au tour d’Angus. Pour Conn, Tam a d’autres ambitions. Il veut le voir étudier…

Et puis, il y a la réalité, celle de tous les jours.

 

C’est une fresque désabusée. Un morceau d’histoire vue à hauteur d’homme.

McIlvanney nous la dépeint dans un style d’une grande richesse, d’une grande qualité. Il témoigne d’une époque et d’un pays. Une époque où la difficulté financière ne se disait pas, où elle était une réalité avec laquelle il fallait vivre, que l’on acceptait. Même si Tam se pose des questions, s’intéresse aux questions syndicales, à certaines revendications. Et est prêt à lutter. Il sait que pour continuer, que pour être respecté, il faut se battre.

Les Docherty forment une famille ordinaire, courbant l’échine et acceptant sa condition. Les enfants grandissent en observant, apprennent en regardant leur père. Au gré des événements, ils se forgent leur caractère, leur volonté.

… enterrés sous les épaisseurs de plusieurs automnes comme autant de reliefs de pique-niques lointains, gisaient des espoirs d’une impossibilité telle que seul un cœur de garçon est capable de les contenir, des ambitions absurdes, des rêves fragiles.

Katleen, bien que mariée, continue à venir souvent, Mick, impressionnant physiquement, est pétri de compassion, Angus aime l’affrontement, avancer en luttant, Conn, élève d’un bon niveau, veut vivre comme les siens, aller à la mine dès 14 ans. Les opinions se confrontent, se frottent les unes aux autres pour se renforcer, s’étoffer, s’opposer parfois. Tout cela sous le regard de Jenny et de Conn l’Ancien, le père de Tam, nouveau membre de la maison quand il devient veuf, parce que son fils ne peut l’imaginer dans un hospice, au contraire de ses frères et sœurs pourtant bons croyants et pratiquants.

La mystique de leurs habitudes allait au-delà des réflexes conditionnés par l’oppression capitaliste, et se rapprochait de rites primitifs destinés à exorciser le pouvoir de ce dieu scélérat, l’économie, née d’une impulsion d’avant les Factory Acts. Pareils aux adeptes d’une foi persécutée, ils avaient subi et enduré assez longtemps pour acquérir le sens, non pas simplement des privilèges immérités des autres, mais aussi de leur propre inutilité fondamentale. […] Leur servitude leur donnait accès à une vérité dont leurs maîtres se cachaient, car la seule liberté véritable, c’est de vivre avec la nécessité.

Les événements sont là pour ponctuer la vie de la famille. La première guerre mondiale l’affectant tout particulièrement. Ouvrant des cicatrices qui ne pourront se refermer, poussant certains à basculer, à céder. Et puis les générations se succèdent, l’une abandonnant la place à l’autre, non sans heurt.

 

C’est un roman prenant, où le travail à la mine n’est pas décrit en détail, comme il l’était dans Germinal par Zola, ce qui importe ici, ce sont bien les individus, leurs idées, leur évolution. Les moments importants, qui ne sont pas les mêmes pour les uns et les autres, sont mis en exergue, les points de vue alternant.

Le seul petit bémol qu’il peut y avoir à cette lecture est dû à la volonté de retranscrire la manière de parler des personnages. Un accent irlandais dû à leurs origines. Dans la traduction française, pour faire couleur locale, cet accent devient celui du nord. Il faut parfois s’accrocher pour comprendre, être bien concentré, ce qui ralentit parfois la fluidité de la lecture. Dommage.

McIlvanney signe malgré tout un grand roman, affirmant l’identité de certains de ses semblables, de son pays. Le roman d’un grand romancier.

 

Deux ans plus tard, c’est un roman noir qui va confirmer l’importance de l’auteur, son talent et son ancrage local. Laidlaw marque l’entrée en scène du flic du même nom, un personnage récurrent, à Glasgow. Le romancier n’abandonne pas pour autant Graithnock, cette ville imaginaire qu’il a créée, y revenant, en 1985, avec Big Man, d’autres suivront.

William McIlvanney sur la toile et dans ma bibliothèque

William McIlvanney est un romancier venu au noir après avoir débuté dans une littérature plus classique. Tâtant également de la poésie, il a été politiquement engagé toute sa vie.

Sur la toile, il est bien présent, la faute sans doute à sa disparition encore récente, le 5 décembre 2015.

L’annonce par BBC News est encore en ligne, agrémentée d’une présentation qui le qualifie notamment de “voix des classes laborieuses”. The Conversation s’était également fendu d’un article au moment de l’événement, le présentant comme un génie littéraire et socialiste. Alan Taylor avait signé une nécrologie à cette occasion pour The Herald. Un an après sa disparition, c’était son frère, Hugh, journaliste sportif, qui lui consacrait un texte, toujours pour le journal écossais.

Mais la notoriété de McIlvanney n’a pas explosé au moment de son décès, en témoignent plusieurs pages en ligne, celle que Stuart Kelly avait signé en 2006 pour The Telegraph, par exemple, à l’occasion de la sortie de Week End, ou encore celle du British Council retraçant sa vie, proposant une approche critique de son œuvre et listant les récompenses qu’il a obtenues. Enfin pour commencer à approcher son œuvre, dans sa langue maternelle, on peut aller voir du côté de Fantastic Fiction et de la bibliographie qu’il a établie le concernant.

A l’annonce de sa mort, le France n’était pas en reste, Bruno Corty signant un texte pour Le Figaro, tout comme la Culture Box de FranceTV Info. On peut leur préférer l’entretien qu’il avait accordé à Velda pour son Blog du polar et qu’elle a publié en hommage. Cela permet de s’approcher de son œuvre, de la même manière que l’article qu’avait consacré Christine Ferniot sur Télérama à la réédition de la trilogie autour de Jack Laidlaw. Après toutes ces informations, pour refaire le point sur ce que l’on peut savoir du romancier, il y a la page qui lui est consacrée sur Polars Pourpres ou encore celle sur Wikipédia.

On peut enfin noter la page qui lui rend hommage sur Facebook, un mémorial pas si courant.

C’est parce qu’il était présenté comme le “parrain” du “Tartan Noir”, ce mouvement de l’éclosion du roman noir écossais, et comme un écrivain social que j’ai ouvert ses romans, le premier d’entre eux traduits en France lorgnant sérieusement vers le roman naturaliste. Je vais bien sûr reparler très prochainement de ma lecture de ses romans.

Marc Behm, Fecunditatis à la lutte pour l’Incal Vert et sa survie

Le dernier roman de Marc Behm, Dime Novel, paraît en 1997 en France, trois ans après Crabe. Non publié dans sa version originale, il est traduit, pour la troisième fois, par Gérard de Chergé, sous le titre de Tout un roman !.

Un enfant nait à Ajaccio dans la maternité Marie-France. Il a juste le temps de commencer à respirer qu’un groupe de faux pompiers vient l’arracher aux bras de sa mère. Ils ne vont pas bien loin car leur camion plonge dans la mer à cause d’une flaqueTout un romand’huile à quelques centaines de mètres de la maternité. Seul l’enfant survit, il est recueilli à bord d’un bateau de pêche, le Fecunditatis. Le capitaine, Loulou Saïd, décide de l’adopter et il le baptise du nom du bateau.

Ainsi commencent les mémoires que Fecunditatis s’est décidé à écrire. Sa vie est à l’aune de ses premières heures et nous n’aurons pas le temps de nous ennuyer. Même si son enfance, ses années d’apprentissage sont plus calmes. Il grandit au milieu d’une famille nombreuse et se rapproche particulièrement de sa sœur, Suzy, les deux s’initiant mutuellement. Quelques années encore et c’est avec la deuxième femme de Loulou Saïd qu’il s’adonne à quelques plaisirs défendus. Pratiques qui lui valent de se retrouver à nouveau à la mer après une altercation avec son père adoptif. Il échoue sur une plage de Capri, à quelques mètres du cadavre d’un homme, une flèche dans le cœur, et d’une jeune femme éplorée, en robe de mariée, son fiancée venant d’être tué par son oncle, coutumier du fait. Une histoire d’héritage.

Et tout cela en quelques pages !

Les rebondissements ne s’arrêtent plus. De l’Italie à la France puis aux Etats-Unis et à l’Afrique, Fecunditatis multiplie les ennemis, les qui pro quo s’ajoutant aux incompréhensions. Nous croisons ainsi les services secrets israéliens, des membres de l’OLP, de l’IRA, de la Mafia et d’un autre groupe improbable, la CAPEB. Il rencontre des personnages plus inquiétants ou surprenants les uns que les autres, Matityahu Yigal et Ida, Pat O’Keegan et Julia, Mad Dog Magee, Phoebe et oncle Rufus, Mary Parcmètre, Caligula Rasec, Lily et ses Douze Donzelles Dansantes, Atalaya et Pedro, l’Aigle. Des personnages qu’il ne va cesser de fuir et de croiser, avec lesquels il va fuir aussi parfois selon les situations, de Grenoble à Chicago puis Los Angeles, le long d’un fleuve africain, à Sidi-Ifni puis à Paris en passant par l’Espagne.

C’est de nouveau un roman de course-poursuite sous la plume de Marc Behm, comme La Reine de la nuit, Mortelle randonnée ou encore Trouille et, à un degré moindre, Crabe. Un roman qui part dans tous les sens, où ça flingue à tout va, où les fléchettes empoisonnées fusent autant que les balles et où les associations, les alliances, se font et se défont, au gré des luttes et des affrontements. Rien n’est jamais stable.

Au cours de ses péripéties, Fecunditatis parviendra à découvrir qui était sa mère, une exploratrice dont tous veulent connaître le secret, nouveau prétexte à une chasse à l’homme. Il découvrira même qui était son père. Tout cela pour parvenir à une conclusion qui n’en est pas une…

Comme à son habitude, l’écrivain nous emmène dans sa folle imagination, nous brinqueballe, nous tient en haleine, dans cette suite d’aventures rocambolesques. Décidément, Marc Behm est un auteur à part, comme on en croise rarement et dont on se dit au final qu’on a été chanceux de le rencontrer.

L’œuvre de Marc Behm s’arrête là, il disparaît dix ans plus tard, en 2007. Son nom apparaîtra encore sur une couverture de roman à l’occasion de l’adaptation par son petit-fils, Jérémy, d’un de ses scénarii, Le Hold-Up des salopettes.

Marc Behm, Lucy en vacances retrouve le Borgne

Le septième roman de Marc Behm paraît en 1994. Il s’intitule Crab et, comme les deux précédents, n’a toujours pas été publié dans sa version originale. Pour la version française, c’est Gérard de Chergé qui s’y colle pour la deuxième fois. Le roman devient Crabe sous la plume fidèle de l’excellent traducteur.

Lucy a décidé de tenir le compte dans un journal de l’alcool qu’elle ingurgite et c’est ce qu’elle fait à bord de l’avion qui l’amène au Canada après la soirée qu’elle vient de passer, récupérant l’un de ses êtres ayant vendu son hypostase contre une vie améliorée. CrabeC’est vrai qu’elle en fait une sérieuse consommation, nous l’avons constaté comme elle dans l’opus précédent, Et ne cherche pas à savoir.

Au Canada, sa tâche n’est pas simple, celle qu’elle vient chercher étant cachée au bord d’un lac difficile à dénicher. Lorsqu’elle y parvient, elle doit aller jusqu’au milieu du lac gelé pour mettre la main dessus. Alors qu’elle est à la veille d’un repos bien mérité, elle a un mauvais pressentiment au milieu de l’Elephant Lake.

Lucy décide de passer ses quelques jours de congés à Paris. Mais, à peine débarquée, elle ressent une présence qui ne  cesser de l’assaillir et va devenir son obsession. Son pressentiment était justifié.

En fait de vacances, nous assistons à un affrontement causant quelques dommages collatéraux. Lucy cherchant à identifier son adversaire. Un personnage croisé bien des années voire des siècles auparavant. Un personnage revenu sur terre à la suite d’incantations prononcées par d’inconscients adeptes du satanisme au bord d’une piscine.

C’est une succession de rebondissements. Tous plus fantastiques les uns que les autres. C’est que les deux êtres qui s’affrontent sont dotés de quelques pouvoirs.

Par l’intermédiaire de chevaux, d’ours ou de serpents, ils s’affrontent. Hypnotisant les êtres vivants croisés, simples d’esprit ou sorcière, ou les plaçant sur le chemin de l’autre.

Tous ces affrontements font revenir à la mémoire de Lucy leur première rencontre. En route vers Rome et dont le nom du lac où elle a eu son pressentiment n’est pas étranger.

C’est de nouveau un roman échevelé, hors norme, que nous offre Marc Behm. Un roman s’accordant toutes les libertés pour notre plaisir de lecteur.

Il le situe pour la première fois en France, dans ce pays qu’il a adopté, où il s’est installé. Une sorte d’hommage, jouant avec certaines expressions comme ce “froid de canard” que Lucy savoure.

Les thèmes de prédilection de l’auteur sont là, lesbianisme, violence, Shakespeare, poursuite, solitude et, bien sûr, course contre la mort…

Le plaisir de l’auteur est communicatif.

Le fait d’avoir de nouveau fait appel à Lucy donne parfois l’impression d’une récréation, Marc Behm ne s’embarrassant pas d’explications superflues. Il laisse libre cours à sa plume et ça donne un nouveau roman léger et savoureux.

Son huitième roman paraît trois ans plus tard, Tout un roman !, le retour d’une succession de voyages pour des aventures toujours à rebondissements.

Marc Behm, Lucy débarque chez Bess, Véronique et Nan

En 1993, paraît Seek to Know no More, sixième roman de Marc Behm. Il est, comme pour quelques autres de l’auteur, d’abord publié en France, traduit par Gérard de Chergé, également traducteur de Jack O’Connell, écrivain à l’univers voisin de celui de Behm. Le titre français en est Et ne cherche pas à savoir, traduction littérale du vers de Shakespeare utilisé pour l’original.

Le Dr Hegel jubile, le tueur en série surnommée le Piqueur en raison de l’arme qu’il utilise vient de faire une nouvelle victime. Il peut abuser du cadavre qu’il est chargé d’autopsier. Il retrouve ensuite Véronique, son épouse, pour assister à la représentation d’Othello, après avoir rendu son rapport à la police.

Et ne cherche pas à savoir

Lucy débarque alors en ville, chargé de régler leur sort à Walter Gösta qui s’est vendu pour ne plus être impuissant et Antoine Koprosky pianiste qui a voulu la virtuosité jusqu’au bout. Elle arrive alors que le Piqueur fait une nouvelle victime, se méprenant, il a assassiné un travesti, le frère de Bess, Ken dit Fifi. Nan Corey, inspectrice, est persuadée d’avoir aperçu le meurtrier alors qu’elle faisait sa ronde.

Walter Gösta se révèle introuvable et la quête de Lucy se télescope à celle de la police et à la vie quelque peu débridée de la ville.

Les chapitres alternent les points de vue, passant d’un personnage à l’autre. Les quatre principaux sont Lucy, Nan, Véronique et Bess. Nous connaissons la première, les trois autres sont des amies d’enfance qui se sont un peu perdues de vue. Bess est la sœur de la nouvelle victime du Piqueur, Ken, avec lequel elle avait des relations ambigües, l’assistant dans l’assouvissement de ses penchants sexuels et enlevant son corps alors qu’il est à la morgue, elle passe la nuit à tenter de s’en débarrasser pour qu’on ne sache pas que Fifi était Ken. Véronique Hegel est la femme du médecin-légiste, un peu paumée et ne pouvant s’empêcher de penser à Nan et leur amour inassouvi malgré quelques caresses poussées dans leur adolescence. Et Nan Corey, devenue flic en raison de l’admiration qu’elle porte à l’une de ses maîtresses, Charlotte, la mère de Walter.

Tout ce petit monde évolue dans les rues juste avant Noël, slalomant entre une bourgeoisie décadente, un éléphant échappé du zoo, un crocodile, des bandes se disputant le pouvoir et les territoires, un junkie en vadrouille, une sorcière commandant aux rats, le fantôme de Ken récitant Richard III pour retrouver la mémoire, une cambrioleuse ayant besoin d’aide…

Nous étions si fragiles ! Rien de plus qu’une petite étincelle de vie dans une coquille aussi fine que du papier.

Pour la première fois, Lucy a du retard pour livrer son “client” et au gré de ses recherches, tout en rendant des comptes à Don Giovanni, son supérieur, elle chamboule ce petit monde, séduisant les unes et les autres, négociant de nouveaux contrats, éclusant une bonne quantité d’alcool et découvrant les liens familiaux cachés.

C’est un joyeux télescopage. Marc Behm mène son intrigue de manière toujours aussi réjouissante. Il propose une histoire aux thèmes proches de ses deux précédents romans, une envoyée de l’au-delà venant prendre les condamnés à l’image de celle que Joe Egan fuit dans Trouille, une série de meurtres perpétrés par un tueur en série dans un quartier, après le Boucher d’A côté de la plaque, c’est cette fois le Piqueur. Ces deux arrières plans lui permettent de décrire une communauté déjantée et de la malmener avec une certaine délectation.

Un an plus tard, Lucy revient dans Crabe.

Marc Behm, Patrick Nelson, Jenny Mund et le Boucher

Un an après Trouille, en 1991, le cinquième roman de Marc Behm est publié. Il s’intitule Off the Wall et est traduit par Nathalie Godard, sous le titre A côté de la plaque. Sa version originale n’a toujours pas été publiée.

Patrick Nelson n’arrive plus à dormir, des questions le taraudent, le prénom de la sœur Brontë qui a écrit Jane Eyre, le nom de famille d’Isabella, la date de la batailleA côté de la plaque d’Austerlitz. Comme il a l’habitude de ces insomnies, il part en vadrouille dans les rues de son quartier et, dans Colby, alors que les cigales se sont tues, il découvre un corps dépecé. Partant à la recherche de la tête du cadavre, il préfère rentrer chez lui et somnoler dans son hamac. Le corps est découvert le lendemain, il s’agit de la cinquième victime de celui qu’on appelle désormais le Boucher. Au matin, Ofélia, sa femme de ménage, lui annonce la nouvelle et il part au garage un livre dans la poche.

Patrick Nelson est un dilettante, excentrique, décalé, off the wall, à côté de la plaque. Riche de l’héritage de ses parents et soutenu par Nancy Shigi, sa comptable et la fille d’Ando Kawamoto, celui qui a géré ses biens durant son enfance, il vit une vie différente de la plupart des gens. Bien souvent dans un monde à lui, nourri par ses lectures. Pour l’heure, son imagination se consacre à un safari dans une Afrique fantasmée à la recherche d’un trésor légendaire.

Alors qu’il assiste, parmi les badauds, aux premières investigations de la police sur les lieux de la découverte de la cinquième victime du Boucher, Patrick voit apparaître une femme qui le subjugue. Une flicquette chargée de ratisser les environs et de ramasser tout ce qu’elle trouve pour analyse. Pour s’assurer qu’ils pourront entrer en contact, Patrick abandonne sa carte AAA dans un buisson. La police et Jenny Mund vont effectivement s’intéresser à lui, en manque de suspects qu’ils sont.

Deux histoires alternent dans ce roman, celle du présent, de l’enquête autour des crimes du Boucher et de la rencontre de Patrick et Jenny, de leur rapprochement, et, sous forme de journal d’exploration, écrit à la première personne, celle du safari imaginaire mené par un Patrick Nelson du XIXème siècle, à l’image de ces aventuriers partis explorer l’Afrique et ces recoins inconnus.

D’un côté, Patrick Nelson, quitte à passer pour le Boucher, veut continuer à attirer l’attention de Jenny Mund qui est chargée de se rapprocher de lui pour mieux évaluer son profil, de vérifier s’il peut être le Boucher. D’un autre, Patrick Nelson l’explorateur est à la recherche d’un endroit à l’existence duquel il est le seul à croire, la cité perdu d’Ophir.

Marc Behm a écrit une histoire rythmée comme à son habitude, une histoire originale comme on n’en lit pas. Faite de courts chapitres, c’est une narration pleine d’humour, cet humour, cette distance que l’on a vus se confirmer avec son troisième roman, La Vierge de glace, et qui était déjà perceptible dans les deux premiers. Un humour qui accentue le suspens, Patrick ne cherchant qu’à attirer encore et toujours l’attention de Jenny, prêt à courir le risque de passer pour un serial killer, inconscient des conséquences possibles ou s’en moquant.

C’est un personnage singulier, solitaire, livré à lui-même depuis la mort de ses parents. Entouré de femmes mais n’ayant pas de compagne, de maîtresse.

Comme les précédents, c’est un roman savoureux que l’on ne lâche que difficilement, pris que l’on est entre la romance entre Jenny et Patrick et les risques qu’il court en attirant sciemment les soupçons de la police sur lui. Et tout ça sur fond de Malher, Wagner et quelques références à Shakespeare.

Marc Behm est décidément un auteur singulier. Après avoir exploré la période de la deuxième guerre mondiale telle qu’elle a pu être vécue en Allemagne par une femme ne voulant réfléchir à ce qui se passait, s’être intéressé à un privé fasciné par une meurtrière en série, avoir imaginé un casse fomenté par des vampires puis un homme poursuivi par la mort, il dresse cette fois le portrait d’un homme vivant en marge de ses contemporains aussi bien physiquement que mentalement.

Ce sont d’ailleurs bien souvent des personnages en retrait de leur monde qu’il nous décrit, ne s’embarrassant pas de morale ou ayant la leur, obnubilés par un seul objectif, réduisant leur monde à lui seul. Pour Patrick, c’est Jenny… Alors bien sûr, il prend des risques mais ce qu’il obtient en retour lui fait penser que le jeu en vaut la chandelle. Et pendant ce temps, son esprit tente d’atteindre cette cité perdue d’Ophir. Et tout cela donne un roman noir particulièrement réussi, saisissant, procurant ces frissons que nous recherchons tant.

Le roman suivant de Behm s’intitule Et ne cherche pas à savoir et paraît deux ans plus tard.