Jean Amila, derniers romans, chiens et champignons

En 1983, paraît l’avant-dernier roman de Jean Amila. Après un bouquin frappé du sceau de l’autobiographie romancée voire revisitée,  Le boucher des Hurlus, après les horreurs de la guerre, Amila reprend son bâton de pèlerin pour décrire avec acidité ses contemporains et la société dans laquelle ils s’ébattent. C’est Le chien de Montargis.

Le titre fait référence à une statue de la ville du Loiret qui a été érigée pour louer un animal de compagnie, un de ces canidés si fidèles à leur maître. Un canidé s’en prenant à celui qui Le chien de Montargis (Gallimard, 1983)avait agressé son maître, faisant de lui l’exemple du bon toutou fidèle et protecteur quand il le fallait. P’tit Ciss connait la statue et il expérimente l’affrontement avec les mollosses dont leur éleveur prend en exemple le fameux “chien de Montargis”. D’autant plus que nous sommes à Montargis… Mais même avec la tenue matelassée et les encouragements de son nouveau patron, Courchaudin, Francis ne se sent absolument pas pour vivre ça, les affrontements avec des chiens élevés pour tuer quand il s’agit de défendre les biens ou l’intégrité de son maître… P’tit Ciss ne sait pas pourquoi il est fait, au grand désespoir de sa Mémée, celle qui l’élève et chez qui il vit. C’est qu’il faut qu’il se trouve une voie professionnelle. Toujours est-il qu’après cette expérience en chenil, il sait ce qu’il déteste…

Un oncle propose alors de le prendre en main, à Saint Raphaël. Il le fait venir pour lui apprendre le métier, serveur dans son restaurant. Pas que le boulot lui déplaise mais le voilà de nouveau aux prises avec deux chiens, ceux de Lefauchois, le patron, l’oncle, et de la patronne. Il ne se sent vraiment aucune affinité avec ces bestioles qui vivent aux crochets des humains, d’autant que l’un des deux essaie de lui choper le mollet en guise d’accueil. L’occasion de rencontrer Lucienne, l’employée de la vétérinaire d’à côté, avec laquelle il se trouve quelques points communs, la haine des toutous notamment, et quelques attirances. Les deux s’associent pour empoisonner les saucisses à pattes et autres chienchiens à leurs mémères qui envahissent la Côte d’Azur.

P’tit Ciss continue ensuite à faire son apprentissage, devenant monte-en-l’air, grâce à un don pour l’escalade et continuant à nourrir une haine farouche pour les clebs et tous ceux qui les encensent…

Amila dézingue une nouvelle fois ses contemporains. Ceux qui ont fait le chien-roi dans leur société… Chiens qu’il n’hésite à comparer aux militaires, aux tenants de l’ordre, à des citoyens qui voudrait voir plus de rigueur dans leur pays…

Il dézingue mais j’ai eu un peu de mal à rester dans l’histoire, à me sentir concerner en permanence, même si certains moments restent particulièrement piquants. L’impression d’une difficulté à lancer l’histoire, à la maintenir parfois sur les rails choisis.

Deux ans plus tard, le dernier roman d’Amila arrive dans les bacs. Toujours fidèle à la “série noire”, c’est Au balcon d’Hiroshima.

Il s’agit d’une œuvre qui n’est pas sans rappeler Le boucher des Hurlus et sa dénonciation de l’absurdité et des ravages de la guerre. Une œuvre cousine de La lune d’Omaha, traitant comme elle de la seconde guerre mondiale.

Pour aborder un sujet marquant, Amila prend le parti de mêler du rocambolesque à la tragédie en marche. Deux truands, évadés de prison grâce à un bombardement providentiel de la Au balcon d'Hiroshima (Gallimard, 1985)Royal Air Force, devenus héros de la résistance, partent à la recherche de leur complice qui a réussi à s’échapper avec le magot de leur braquage. Ce complice a trouvé refuge au pays du soleil levant pour profiter du trésor volé. Nous le rencontrons dans la capitale nippone alors qu’elle est bombardée par les Etats-Unis, une nuée d’avions déversent des bombes transformant la ville en un gigantesque brasier… Roger, qui était convoqué à l’Ambassade pour confirmer qu’il vit sous une fausse identité, assiste à la tragédie à l’abri, les ambassades faisant rarement les frais de ce type d’acte de guerre, et comprend bien vite que son quartier est rayé de la carte. Sa femme et l’un de leurs enfants font parti des victimes, le second enfant se révèle introuvable, probablement transporté dans un état grave vers un hôpital… Mais tout a brûlé, ses papiers, les faux, son entreprise, tout. Roger n’est plus rien, a tout perdu. Il est envoyé, avec d’autres locataires improvisés de l’ambassade, dans un camp de prisonniers. Puis de nouveau déplacé près d’une ville dont il entend pour la première fois le nom, Hiroshima. Il y retrouve rapidement les deux compères partis à sa poursuite et enfermés comme lui… La vie au camp n’est que survie et le passé n’a plus prise.

Amila nous décrit l’inhumanité de la guerre, les représailles contre les civils, le peu de cas que l’on en fait, victimes désignées de la saloperie dans laquelle les puissants se sont engagés. C’est de nouveau le péquin qui trinque, comme dans la société que l’écrivain nous a décrite au long de ses années à la “série noire”.

Et ça se finit en apothéose devant l’une des plus grandes atrocités que l’esprit humain a pu inventer pour détruire son prochain. L’une des plus belles démonstrations de ce que la science peut enfanter pour tuer, cette même science qui se bat  en même temps pour aider l’homme à mieux vivre… Amila réussit à nous prendre, à nous émouvoir, à nous laisser complètement abasourdi devant ce qui n’est plus qualifiable. Juste incompréhensible. Alors qu’il avait fallu des nuées d’avions pour incendier Tokyo, un seul, isolé, suffit pour Hiroshima…

Ce dernier roman, cloturant sa bibliographie, lui vaudra le prix Mystère de la critique en 1986, il proposera encore un manuscrit aux éditions Gallimard qui sera refusé et publié bien des années plus tard, Comme un écho errant.

Amila bouscule encore

Après trois romans au flic récurrent, Serpico à la française, Amila reprend le fil de son œuvre (qu’il n’avait pas vraiment perdu ou abandonné, d’ailleurs) et certains thèmes qui lui sont chers.

A qui ai-je l’honneur ?… paraît en 1974 à la “série noire”. Géronimo est parti voguer vers d’autres horizons mais la société n’en finit pas de donner du grain à moudre au romancier. Un A qui ai-je l'honneur (1974)romancier qui nous propose un livre dans la veine de ses derniers. Quelques personnages sont embringués dans une histoire dont ils ne devraient pas faire partie. Un concours de circonstances. Un déplacement forcé.

Cette fois, c’est une famille de garagistes qui fait les frais de l’intrigue. Une intrigue qui va voir de nouveau pointer le museau de quelques barbouzes sans scrupule. Des personnages peu recommandables qui pensent pouvoir s’attacher les services de Geo, ouvrier et époux de la fille du patron. Geo n’a pas tout dit à sa famille, il a omis de raconter qu’il a fait de la prison et qu’il a été affublé du surnom de “gorille de Ville-d’Avray”, suite à un fait divers marquant. Il a oublié d’en parler et ce passé le rattrape. Ses qualités sont recherchées. Mais il n’a aucune envie de plonger de nouveau… et sa famille va en faire les frais.

Ça dézingue, ça enlève, ça séquestre, ça torture, dans tous les coins. On ne s’embarrasse pas d’humanité… Il y a de l’argent en jeu, un moyen de financer plus ou moins légalement des actions plus ou moins légales.

Une nouvelle fois, les services secrets, les barbouzes, en prennent pour leur grade et le péquin ordinaire paie les pots cassés, comme dans Les fous de Hong-Kong ou les Géronimo.

Mais encore une fois, le péquin ordinaire se rebiffe et montre qu’il peut lutter, affronter, un certain ordre établi. Qu’il peut se rebiffer pour peu qu’on l’y oblige.

Amila, pour son dernier roman des années 70, nous propose un aperçu d’une société baignant dans les magouilles et une certaine impunité… Il redit ce qu’il a déjà dit, il observe ce qu’il a déjà observé sans que rien n’est réellement bougé entre temps.

Au tournant des années 80, Amila nous offre deux romans qui peuvent être mis à part dans sa bibliographie. Deux romans qui se remarquent, qui dénotent.

En 1981 paraît à la “série noire” Le pigeon du Faubourg. C’est un roman atypique d’Amila même si on y retrouve ses préoccupations. On y retrouve un homme ordinaire plongeant dans une histoire qui le dépasse. Un homme qui pensait que la vie ne lui réserverait plus de surprise, pas à lui et qui va devoir affronter des événements graves.

Ça commence de manière anodine, un malaise alors qu’il transporte un bahut et Marceau, décorateur d’intérieur, restaurateur de vieux meubles, se rend compte du poids de l’âge àLe pigeon du Faubourg (Gallimard, 1981) pratiquement cinquante ans. Seulement, ce poids de l’âge, ce physique moins fringant pourrait venir d’ailleurs, avoir des causes moins naturelles.

Et puis, quasiment dans la continuité de ce constat, sa maîtresse, mère de deux de ses enfants, est victime d’une agression particulièrement violente qui risque de la laisser aveugle. Une agression qui lui fait revoir ses positions, il n’envisageait pas de divorcer mais sa position évolue. Comment laisser cette jeune femme seule dans l’appartement qu’il lui a acheté ? Et sa santé chancelante ne viendrait-elle pas de sa femme, celle qu’il trompe depuis longtemps sans en tirer de quelconques conséquences ?

Ce n’est pas un roman qui avance à vive allure, comme le précédent. C’est un roman centré sur un homme qui se voit, face à certains événements, contraint de tirer un bilan de sa vie. De tirer un bilan de cette vie qu’il mène depuis quelques années entre deux femmes, la légitime et la jeune maîtresse. La première lui a donné un fils devenu juge dont il n’a jamais pu se sentir proche, accaparé qu’il a été par sa belle-famille. Ils se sont peu à peu éloignés, sont devenus des personnes qui, bien que vivant sous le même toit, n’échangent plus rien, ne se parlent presque plus. La deuxième lui a redonné du tonus, lui a redonné le sourire… lui a également donné deux enfants et continue à l’accueillir malgré l’écart d’âge…

Parallèlement à sa remise en question un flic s’accroche à l’affaire, cherche à comprendre. Et le pousse à aller plus loin dans le questionnement.

C’est un roman singulier dans l’œuvre d’Amila, on y suit un homme perdant de son assurance, réalisant que ceux qui l’entourent ne sont pas forcément tels qu’il se plaisait à les imaginer. Réalisant qu’au-delà de ce faubourg Saint Antoine où il a toujours vécu, qu’il chérit particulièrement, il y a aussi des individus, différents, avançant tant bien que mal avec leurs contradictions, leurs petits arrangements avec le monde…

Après son observation d’un homme qui, à l’aube de la cinquantaine, se demande où il en est, comment il en est arrivé là, Amila se penche sur son propre passé le mêlant à un événement pour se définir, expliquer l’auteur qu’il est, avec ses convictions. Il se penche sur son passé et écrit un roman marquant, un roman qui reste comme l’un des principaux de sa bibliographie.

Le boucher des Hurlus (Gallimard, 1982)Nous sommes en 1982 lorsque paraît Le boucher des Hurlus. En ce début des années 80, Amila nous ramène en arrière, au lendemain de la première guerre mondiale. Il nous emmène à la suite d’un gamin de huit ans, Michou, un gamin dont la mère est la cible, le défouloir, des femmes du quartier. Un gamin rasé comme pour rappeler ce que son père était. Ils sont des cibles pour ce que le mari, le père, à fait, parce qu’il a été un mutin, fusillé pour l’exemple en 1917…

Parce qu’il en a marre de cette histoire, parce qu’il n’en peut plus de voir souffrir sa mère, il va s’acoquiner avec trois autres enfants et partir jusqu’à ces champs de batailles qui en ont tant vu mourir pendant que d’autres revenaient couverts de médailles… Et notamment un général n’hésitant pas à sacrifier la chair à canon qu’il avait sous ses ordres pour devenir un exemple aux yeux de la nation, un général devenu le boucher des Hurlus et n’ayant pas supporté que certains refusent d’y aller quand lui-même n’y allait pas, refusent d’aller tomber pour la patrie dans une guerre qui n’était pas forcément la leur.

Amila s’empare d’un sujet sensible, un sujet qui touche encore plus de soixante-dix ans après, un sujet qui en a fait l’écrivain qu’il est, en butte avec la société, révolté, si proche des gens ordinaires… Il s’empare de ce sujet et règle des comptes sans être larmoyant, à travers l’épopée de quatre enfants.

A lire !

Après deux livres marquants, Amila publiera encore deux romans pour achever son parcours polardeux

Jean Amila et Géronimo

Deux ans après Le grillon enragé, Amila amène dans son univers un héro qui deviendra récurrent, Edouard “Doudou” Magne, alias Géronimo. Ce flic à l’allure pas vraiment classique apparaît dans La nef des dingues (référence à Jérôme Bosch et sa nef des fous ?).

Nous sommes en 1972 et l’accoutrement des jeunes n’est plus tout à fait dans la droite lignée des ainés. La mode est à la peau de mouton, aux cheveux longs… Et, comme pour valider La nef des dingues (1972)cette tendance, Amila invente ce flic ayant adopté cette nouvelle ligne vestimentaire. Un flic aux idées non-violentes… dans certaines limites.

Nous ne croisons pas tout de suite l’officier de police Magne, l’histoire commence avec un couple se voulant bohème. Dorf, peintre tirant le diable par la queue et vivant au crochet de Brigitte, dite Bri. Ces deux-là ne savent plus trop où ils en sont, hippies dont les convictions non-violentes et anti-bourgeoises sont mises à mal. Ils nous entraînent dans un périple jalonné de personnages sur le fil, comme eux. Il y a Meyer, promoteur immobilier en passe de tomber pour un délit d’initié et aux convictions bibliques presque intégristes, sa compagne, Solange, amie de Bri. Il y aura aussi Bob et Pipou, deux jeunes sans foi ni loi, et certains services de l’Etat, plus ou moins secrets, aux méthodes radicales.

Doudou Magne est appelé à la rescousse par Bri et se naviguer en eaux troubles, parmi ces personnages peu recommandables, au final. Naviguer et essayer de ne pas perdre le fil…

Amila dézingue la société de son époque, une révolution qui aura fait long feu chez certains, des magouilles, une jeunesse à l’abandon et des barbouzes, cousins lointains de ceux croisés dans Le grillon enragé. Quand je dis qu’il dézingue joyeusement, ce n’est pas qu’une façon de parler puisque ça tombe comme à gravelotte et que nous assistons à tout ça en se demandant si ça s’arrêtera.

C’est un Amila désabusé et léger que l’on lit avec curiosité et dont le personnage de flic intrigue, coincé entre ses convictions et son métier et sous les ordres du commissaire Verdier déjà croisé avec Lentraille et que nous retrouverons de nouveau… Amila commence à exploiter l’univers qu’il s’est créé au fil des romans et nous accueille désormais dans celui-ci. Nous le retrouvons avec intérêt. Les bateaux (cette fameuse “nef” du titre), les compromissions et une absence de morale de plus en plus criante…

C’est un roman plus léger que les précédents, plus à l’emporte-pièce, partant dans tous les sens. Peut-être écrit plus vite… Une nouvelle ligne narrative qui déstabilise et se perd peut-être parfois. Se perd pour finalement se resserrer au moment du dénouement final et nous faire retrouver un sens au bazar ambiant…

Quelques mois plus tard, Doudou Magne reprend du service. L’officier de police revisite une affaire qui a fait grand bruit deux décennies plus tôt, l’affaire Dominici. En effet, dans Contest-flic, Amila se penche de nouveau sur ce fait divers qu’il avait déjà abordé dans La tragédie de Lurs, l’un de ses derniers bouquins signés Meckert.Contest-flic (1972)

J’en ai déjà parlé ailleurs, voici ce que j’en disais :

Jean Amila s’attaque à l’affaire Dominici. Et comme on pouvait s’y attendre, ça ne ressemble absolument pas à ce que l’on pourrait attendre.

Une famille allemande est sauvagement assassinée à proximité de la Grange-Rouge dans les Basses-Alpes et tout naturellement, les soupçons se portent sur les occupants de cette ferme isolée. La presse s’empare du sujet, l’affaire se répand, occupe le devant de la scène en ce mois d’août… Géronimo, surnom donné à l’O.P. Edouard Magne à cause de ses longs cheveux et de sa tenue vestimentaire, est envoyé là-bas, sur ses congés et non officiellement, pour appuyer la thèse de son chef, le commissaire Verdier.

Il va s’intéresser à certains témoignages laissant penser que l’affaire n’est pas aussi simple qu’elle y parait. Cela va l’amener à croiser les services secrets, le grand banditisme… et une jeune journaliste teutonne sans scrupule, chasseuse de scoops.

Jean Amila n’est tendre avec personne. Les policiers, les journalistes, les services secrets et les collusions qui les unissent en prennent pour leur grade. Il prend plaisir à greffer sur ce sujet sérieux une aventure au ton rocambolesque.

Jean Amila nous offre là un bon moment de lecture, un vrai plaisir comme on en a à chaque fois que l’on ouvre l’un de ses romans !

Avec ce deuxième opus des aventures de l’OP Géronimo, Amila semble avoir adopté une démarche identique au premier. Une intrigue qui pourrait être sérieuse et qui prend un ton léger pour en dénoncer le plus possible. Les années soixante-dix n’ont décidément rien d’idylliques sous la plume du romancier… Il a toutefois donné un ton quelque peu journaliste à la narration avant de se laisser aller à une intrigue plus improbable. Plus extravagante.

Deux ans plus tard, la suite des aventures de Géronimo arrive. Il s’agit de Terminus Iéna. Ce troisième et dernier volet des enquêtes de l’O.P. Edouard Magne confirme une tendance entrevue lors des deux précédents, une tendance lorgnant parfois, de manière surprenante, du côté du grand guignol.

Terminus Iéna (1973)Après une référence à la peinture puis à l’un de ces faits divers marquant épisodiquement notre société, Amila va voir du côté du cinéma et de la littérature. Le terminus évoqué ici doit son nom à la bataille napoléonienne et au traitement que lui a fait subir Balzac dans Une ténébreuse affaire. Le roman du grand Honoré est en cours d’adaptation cinématographique et c’est au milieu du tournage que débarque Doudou Magne pour interroger un acteur de second rôle, de seconde zone, sur la disparition de sa femme… Acteur que l’officier de police avait d’abord cru mort noyé après la découverte d’un corps lui ressemblant quelque peu et la déclaration de son épouse le croyant disparu mais se refusant à le reconnaître dans ce cadavre. Jusqu’ici, tout est simple. Ou presque. Mais les choses vont se compliquer. Le film en cours est une coproduction franco-est-allemande et elle intéresse pas mal de personnes… à commencer par ces fameux services secrets qu’Amila poursuit depuis quelques bouquins déjà, depuis Les fous de Hong-Kong pour être exact. C’est une obsession commune au romancier et à son personnage récurrent. Alors que l’intrigue suit son cours, multipliant les individus louches, elle emprunte un chemin étonnant… Nous sommes tout à coup bringuebalés entre le passé et le présent, aux prises avec des personnages ne sachant plus s’ils sont encore dans les années soixante-dix ou l’année 1806, date de la fameuse bataille…

A noter, de manière anecdotique, que le roman marque le retour de Mad, l’amie de Géronimo, l’un des personnages de La nef des fous que le policier hippie avait délaissée lors de son enquête dans les Basses-Alpes.

Comme pour les deux opus précédents, on a parfois l’impression de sauter du coq à l’âne et de ne pas bien comprendre la progression de l’histoire. Impression que l’écrivain hésite entre deux façons d’aborder l’intrigue, deux façons de nous narrer les rebondissements qui lorgnent du côté de Ponson du Terrail ou de ce que l’on en imagine. C’est surprenant, déstabilisant. Perturbant.

Ça n’est, au final, pas déplaisant.

Avec cette “trilogie”, Amila a enfoncé le clou de sa vision peu reluisante de cette police parallèle que sont les services secrets. Il a privilégié des intrigues à rebondissements au détriment des personnages sur lesquels il se centrait jusque là pour étayer son propos. C’est plus ou moins réussi, pas désagréable. Curieux…

Une parenthèse ?

Jean Amila, fin 60 début 70

Au milieu des années 60, comme à la fin des années 50, Amila fait une pause dans sa production romanesque. Il se consacre à d’autres activités, comme le cinéma. Cinq ans s’écoulent après la parution de Noces de soufre.

Les fous de Hong-Kong paraît en 1969.

Avec ce roman, l’écrivain nous offre le portrait d’un homme perdu, d’un homme qui ne maîtrise pas complètement ses relations aux autres, un homme à l’image du couple du roman Les fous de Hong-Kong (1969)précédent. La société, son évolution, ne font pas de cadeau. Il faut s’adapter… L’économique, la finance, prédominent, de manière de plus en plus globale.

Victor y croit pourtant en débarquant dans la ville. Il s’y croit ou veut y croire. Il est venu négocier un contrat pour la société de son beau-père, est suivi à distance par son épouse, pas tenu en très haute estime par les deux. Sa situation n’est déjà pas idéale. A peine débarque-t-il que la femme de celui avec lequel il doit négocier passe la nuit avec lui… Mais ce John, cet anglais qui peut paraître naïf, est peut-être son double. Un naïf qui est parvenu à le faire venir pour d’autres raisons que celles qu’il croit.

Les personnages de ce roman sont flous, difficiles à cerner. Comme dans Noces de soufre, les relations n’ont plus la simplicité d’avant, elles ne correspondent plus à ce à quoi on avait préparé cette génération… Dans une ville qui oscille entre communisme chinois, domination anglaise et proximité taïwanaise, les gens oscillent aussi.

C’est un roman qui tente de prendre la température de l’époque qu’a écrit Amila, un roman en plein changement… changement qui est plus proche de celui que nous décrit Amila que de celui auquel certains voulaient croire à l’époque.

Amila capte l’air du temps, nous en proposant une vision désabusée, on le serait à moins. Il capte l’air du temps en commettant un roman prenant, dérangeant… un roman qui ne met pas à l’aise. Cette tendance, pressentie avec Noces de soufre, se poursuit. Elle existait dans les romans précédents mais elle se précise nettement. Les personnages doivent s’adapter à une société qui évolue trop vite, qui ne leur donne pas de place et où en trouver une est loin d’être simple.

L’année suivante, c’est Le grillon enragé qui atterrit sur les gondoles.

Le personnage principal est un marginal. Un homme, jeune, ayant navigué d’un extrême à l’autre, des barbouzes aux étudiants à la recherche d’une société nouvelle. L’histoire débute alors qu’il se remet d’un passage à tabac, soigné dans la chambre d’une infirmière en devenir. Un type débarque, M. Michel, et lui propose de travailler pour lui, pour ce qui ressemble àLe grillon enragé (1970) une agence gouvernementale.

Henri Grimont ne sait pas très bien qui il est, qui il peut devenir. Il aime à s’imaginer autrement, à un âge où beaucoup de choses sont encore possibles… Henri Grimont se rêve autrement, il veut qu’on l’appelle Eric et se verrai bien en avatar de James Bond… Et c’est un peu ce que lui propose M. Michel.

Un James Bond à la petite semaine. Un James Bond dont la première mission va se dérouler en Sardaigne… et ne va pas se dérouler tout à fait comme prévu. Car, entre temps, Eric s’est découvert amoureux et se sentant assez malin pour tout gérer, il envisage la Sardaigne en compagnie de Vonette, l’élue de son cœur, l’infirmière qui l’hébergeait. Première entorse à ses engagements… Pour une mission secrète, ça commence mal.

Et si l’on veut mener une mission secrète à bien, il faut être froid, sans sentiment, ce qui ne s’avérera pas simple pour Eric…

C’est à nouveau le portrait d’un homme en marge que nous offre Amila, le portrait d’un jeune qui ne sait pas ce qu’il pourrait devenir à un âge où il est temps de le savoir. Le portrait d’un homme qui voudrait vivre de rien, en dehors du monde… Un naïf à une époque où il ne fait finalement pas bon de l’être.

Les romans suivants d’Amila vont être marqués par l’arrivée d’un personnage récurrent, Géronimo, Doudou Magne de son vrai nom.

Jean Amila, années 60

Il faut attendre 1962 pour que paraisse le premier roman de la décennie signé Amila. Un roman qui remet Amila en scène, en selle, proche de ce qu’il a toujours aimé raconter, la vie et les préoccupations des gens ordinaires.

Avec Jusqu’à plus soif, il déplace le lieu de la plupart de ses intrigues, il délocalise. Nous trouvons, une nouvelle fois, ne femme au centre de l’intrigue, l’étrangère qui arrive, qui Jusqu'à plus soif (1962)débarque en terre inconnue, pleine d’idées, voire d’idéaux, lointaine cousine d’Irène, celle des Loups dans la bergerie. Nous ne sommes pas dans le sud mais en Normandie, dans la campagne, celle des alambiques et de l’alcool, celle du trafique de gnole. Une fois de plus, Amila nous place juste à la lisière du monde des truands, celle qui touche le reste de la société, celle qui l’y relie.

Les idéaux de Marie-Anne, jeune institutrice, vont être confrontés à une réalité qu’elle n’imaginait pas, elle va se trouver embarquée dans une histoire dont elle ne maîtrise pas tout mais où les truands ne sont pas non plus maître de tout…

Amila revient au roman après un passage par le cinéma avec une intrigue proche d’une réalité qui n’est peut-être plus tout à fait d’actualité, au cœur d’un monde qui n’existe plus tout à fait non plus… La campagne n’est plus aussi peuplée, les trafiquants n’y sont sûrement plus aussi nombreux. Ce livre apparaît comme un témoignage sur une époque en passe d’évoluer de manière radicale. Les romans noirs, baignés dans l’actualité du moment, peuvent devenir des livres à connotation historique, témoignage d’une époque révolue.

On savoure toujours le style d’Amila qui mène son intrigue avec rythme, s’intéresse à ses personnages et nous livre un roman réussi… C’est sûr, en cette année 1962, Amila est de retour et il va nous offrir quelques romans valant le détour dans les deux années à venir.

L’année suivante, la “série noire” se fend d’un nouveau livre de notre auteur. Langes radieux confirme l’intérêt d’Amila pour les sans-grades, les seconds couteaux, puisqu’il évoque les lendemains d’un braquage et la course au magot à la suite de la disparition de celui qui a commis le méfait…Langes radieux (1963)

Nous ne sommes pas si loin de La bonne tisane même si, cette fois, il n’a pas question de succession mais de mettre la main sur un trésor… Amila nous décrit les protagonistes, les différents intéressés et les fait s’affronter. La police s’en mêle.

C’est un roman qui pourrait paraître léger mais qui décrit sans fard des relations inhérentes à une certaine société, la nôtre. En s’intéressant aux personnages, à leur humanité, il signe un roman moins daté que le précédent.

C’est, une fois de plus, un roman qui se lit avec plaisir, avec fluidité, la faute, sans doute, au style d’Amila qui se fond de plus en plus dans la collection qui l’accueille, dans le genre qu’il a accepté d’adopter, tout en gardant une exigence qui l’en démarque. Je l’ai évoqué ailleurs

L’année suivante, l’année 1964, sera une année faste pour Amila. Pas moins de trois romans vont paraître accompagnés de son nom. Trois romans qui passent en revue les intérêts, voire les obsessions, de l’auteur et nous permettent de l’apprécier un peu plus…

C’est d’abord Pitié pour les rats, un roman que j’ai tout particulièrement aimé. Pourquoi ? Allez savoir. Peut-être parce qu’il s’attaque à un sujet tellement en phase avec son monde qu’il Pas de pitié pour les rats (1964)nous touche encore… le roman comme le sujet. Amila observe avec une acuité aiguisée les transformations de la société et l’importance de certains événements sur la société dans laquelle il vit. Il observe ces transformations et nous les ressert sous couvert de polar. Pitié pour les rats est un roman social, faisant preuve d’un certain engagement, d’une prise de position de l’auteur qui nous rappelle son dégoût de certaines choses et son penchant pour un certain anarchisme.

L’intrigue n’a l’air de rien, il s’agit des bouleversements subis par une famille à la suite de l’intrusion d’un homme dans leur quotidien. Intrusion plus ou moins acceptée, plus ou moins provoquée. Cette famille exerce une activité répréhensible, ce sont des artisans de la cambriole, des amoureux du travail bien fait, respectant leurs victimes et tout ce qui ne concerne pas leur gagne-pain. Ces amoureux du travail bien fait vont être confrontés à une évolution, celle qui, sous couvert d’efficacité, ne s’embarrasse pas de sentiments. On est dans la productivité, la quantité contre la qualité, une mutation qui ne concerne que ce petit monde en marge, mais toute une société… Le père, la mère et la fille vont se remettre en cause, se demander où se situe le bon chemin, sans toutefois trahir leurs convictions… mais justement, les convictions et l’évolution du travail ne font pas toujours bon ménage.

Sur fond de guerre d’Algérie et de ses conséquences, Amila nous livre un roman qui m’a particulièrement plu, vous l’aurez compris… J’en ai également parlé ici.

Après ce Pitié pour les rats paraît un autre roman important dans la bibliographie d’Amila,  La lune d’Omaha.

Amila est de retour en Normandie, cette Normandie qu’il avait déjà évoquée deux ans plus tôt dans Juqu’à plus soif. Il est de retour dans le coin et va adopter une structure narrative (je sais, c’est un grand mot mais bon, je n’en ai pas trouvé d’autre) qui rappelle celle du Drakkar… Le point de vue n’est pas unique, il est multiple.La lune d'Omaha (1964)

Amila nous offre une ouverture qui le place clairement du côté des ennemis de la guerre, de cette saleté qui broie et tue les innocents. Car ce sont eux, les innocents, qui vont au front et qui tombent sous les balles d’autres innocents, d’autres victimes de la connerie humaine. C’est un roman dont on se souvient longtemps et qui marque malgré quelques choix qui ne me l’ont peut-être pas fait apprécié à sa juste valeur.

Il y a de nouveau une grande humanité chez l’auteur et une certaine lucidité sur l’âme humaine, une lucidité d’autant plus frappante qu’elle est écrite avec une grande simplicité, un style qui touche et qui fait mouche…

C’est un roman important, un roman qui marque mais dont j’avais, juste après sa lecture, avoué avoir ressenti certaines limites…

Le débarquement de Normandie le 6 juin 1944 et ses conséquences vingt ans après. Ses conséquences pour les habitants des environs et pour quelques soldat envoyés à une mort certaine.

Voilà un grand sujet, un sujet digne d’Amila ! La guerre le dégoûte et, comme dans Le Boucher des Hurlus, il va nous en dégoûter en soignant ses descriptions, le plus honnêtement possible. Il y a effectivement quelques pages, quelques scènes, particulièrement prenantes…

Mais comment se fait-il que je n’ai pas accroché autant que pour d’autres oeuvres d’Amila ?


J’ai eu le sentiment de lire des scènes sans forcément de liens entre elles. Les changements de points de vue, des personnages, pour lesquels j’ai eu beaucoup de mal à éprouver un minimum d’empathie, le minimum nécessaire pour entrer dans l’histoire, sont certainement des explications à ma déception.

J’ai été déçu, sûr que j’étais qu’un Amila ne peut décevoir. Alors, il reste évident que c’est un bon bouquin, avec des intentions, une histoire avec des gens simples, des victimes, des quidam qui ne maîtrisent pas tout ce qui leur arrive. C’est du Amila et je le répète quelques passages sont vraiment bons.

Mais je n’ai pas accroché. Difficile à expliquer, à comprendre.

On ne peut pas goûter tous les sujets, peut-être celui-ci fait-il partie de ceux que je ne prise pas particulièrement. Peut-être un peut trop sujet historique trop rebattu…

L’année 1964 confirme qu’elle est un grand cru avec le troisième roman sorti de la plume de notre auteur. Ce sont les Noces de souffre.

Contrairement aux deux précédents, l’actualité récente ou plus ancienne, celle qui devient de l’histoire, n’est pas présente dans ce roman. Il s’agit d’un drame intime, d’un drame Noces de soufre (1964)passionnel, auquel (quand même) la société dans laquelle nous vivons n’est pas étrangère.

Comme pour Langes radieux, nous arrivons après la bataille, après le vol et nous en suivons les conséquences. C’est un véritable roman noir que nous offre Amila pour en finir avec cette première moitié des années 60, un roman dans lequel nous suivons la lente descente d’un couple. C’est un roman fort qui nous propose une fois de plus un personnage féminin marquant… Un personnage féminin, Annette, assailli par le doute et perdant pied petit à petit. En fait, c’est la désagrégation d’un couple qu’écrit Amila, un couple aux prises avec une société qui lui impose des codes auxquels il ne peut plus se conformer. Un couple qui voudrait casser un carcan mais qui mène un combat que l’on comprend impossible.

Nous sommes face à l’incompréhension entre l’homme et la femme, l’impossibilité de communiquer simplement, impossibilité qui engendre le drame, la chute.

Les personnages secondaires s’effacent au fur et à mesure pour laisser toute la place aux deux principaux protagonistes. Zoom avant, resserrement du cadre, qui donne au roman une grande force.

Avec cette année 1964, Amila confirme tout son talent et s’affirme définitivement comme l’un des très grands auteurs du roman noir, qu’il soit français ou d’ailleurs.

Meckert devient Amila : Jean Amila

En 1959, Jean Amila apparaît, avec ce nouveau prénom, laissant tomber l’anglo-saxon si éloigné de son univers. Il apparaît sur la couverture de Les loups dans la bergerie.

Avec ce roman, il affirme une nouvelle fois ses préoccupations, son style et un certain point de vue.

Et justement, avec ces loups, se confirme l’une des constantes de l’auteur. Une constante qui, pour moi, le rend si particulier. Cette constante est la place faite aux femmes dans ses Les loups dans la bergerie (01-1959)intrigues. Dans Les loups, le personnage central en est, de mon point de vue, Irène, jeune fille pleine d’idéaux qui vont devoir affronter la réalité. Elle en est le personnage central ou au moins l’un d’entre eux, au même titre que les deux sœurs Amy et Jane de Y’a pas de bon Dieu !, que Jacqueline dans Motus !, que Maine et Thérèse dans La bonne tisane ou encore Colette avec Sans attendre Godot. Cette importance des femmes dans l’œuvre d’Amila va se confirmer de livre en livre.

Dans Les loups dans la bergerie, Irène est présente du début à la fin. Elle est d’abord surprise en pleine préparation de l’accueil d’enfants à la bergerie. Une bergerie abandonnée puis retapée pour des jeunes déjà délinquants, déjà repérés par la justice, et que Irène et son compagnon veulent prendre en main, loin de la ville, pour leur offrir une possibilité de changer, de ne pas suivre l’avenir que la société, la bonne, la bien pensante, leur prédit. Ils sont pleins d’idéaux mais on ne saura jamais si ils nageaient en pleine utopie ou non car, avant même que les adolescents ne soient là, trois personnages font irruption. Trois délinquants, des vrais, des durs, des voyous en fuite, évadés de prison. Ils cherchent un endroit où se cacher en attendant que les choses se tassent et croient avoir déniché le coin idéal, paumé, loin de tout, avec cette bergerie.

Nous assistons à une cohabitation tendue. Le couple voulant épargner les adolescents essaie de composer avec des malfrats préoccupés par leur survie… Rien ne se passera comme tous l’espèrent, mais en fait, aucun n’espère la même chose…

Jean Amila nous offre un affrontement presque à huis-clos, au milieu d’une campagne désertée et où les sentiments vont s’exacerber, la chaleur amplifiant les réactions. C’est un roman intéressant, moins ancré que les précédents dans une mode du moment, Amila s’affranchit des figures imposées de la collection dans laquelle il sévit pour s’intéresser plus à une société qui provoque des conflits parmi les gens simples, ceux qui n’ont pas d’ambition démesurées… Il y a peut-être dans ce roman un peu plus de l’auteur d’avant, de celui qui s’appelait Meckert et qui commettait, par exemple, Les coups.

La même année, à peine quelques mois plus tard, paraît le deuxième roman signé Jean Amila, le sixième si l’on oublie le prénom. Le drakkar est un roman de bord de mer. Un roman plus calme que le précédent mais où les luttes n’en sont pas moins violentes, juste plus feutrées, plus insidieuses.

Nous sommes, comme pour Motus !, au bord de l’eau. Une eau salée, cette fois. L’histoire bénéficie de deux points de vue ; en effet, à l’approche d’un procès, la patron d’un journal Le drakkar (04-1959)envoie deux hommes enquêter sur l’affaire qui y a mené, un journaliste et un romancier. Le journaliste narre l’enquête au jour le jour quand le romancier reprend l’histoire depuis le début et offre à la lecture son manuscrit en pleine progression. Les deux points de vue vont s’affronter, le journaliste ne voulant voir qu’une sombre intrigue de bandits alors que le romancier s’intéresse à toutes les personnes concernées, tachant de leur redonner une place dans le fil des événements. Fil des événements qui a conduit au meurtre d’une femme, une riche américaine dépensant son argent sur la côte bretonne, allant jusqu’à accepter de construire un drakkar, en plus petit, à l’image de celui d’Erik le Rouge pour que son jeune amant puisse rejouer la première découverte de l’Amérique. Des malfrats sont mêlés à l’histoire, lorgnant sur le restaurant de la rentière laissé à la gestion d’un couple pas vraiment sympathique.

Le journaliste ne voulant que traiter le côté fait divers et l’évidente culpabilité du milieu va petit à petit se rendre au point de vue du romancier y voyant une histoire plus compliquée, pas aussi simple que la justice l’a cru.

Jean Amila nous raconte l’histoire sous deux angles, le journaliste pas forcément à son avantage, va en apprendre du romancier, plus fin dans sa perception des humains… Je ne sais pas si il a cherché à régler des comptes mais Amila s’amuse à montrer certains égarements, il semble moins porter d’attention à une intrigue bizarre, peut-être un peu légère et particulièrement marquée par une époque… C’est un roman intéressant quand on s’intéresse à l’auteur, mais je ne suis pas sûr qu’il soit d’un grand intérêt pour un lecteur cherchant un roman réussi. C’est un roman qui semble dénoter dans l’œuvre d’Amila. Même si une fois encore, une femme, assassinée, et une autre, disparue, en sont le centre.

Les années 50 s’achèvent pour notre auteur sur ces deux romans étrangement dissemblables. Le style reste là mais Amila paraît toujours à la recherche d’un univers, univers qu’il a pourtant semblé toucher du doigt avec Les loups dans la bergerie… Il va continuer, dans les années 60, à évoluer, à construire une œuvre qui est une œuvre majeure dans le roman noir, une œuvre à explorer, avec ses hauts et ses bas.

Meckert devient Amila : John Amila

A la fin des années 40, une série voit le jour, une série qui puise dans le réservoir d’une certaine littérature nord-américaine mais qui va bientôt chercher à créer un vivier de ce côté-ci de l’Atlantique. C’est à ce titre que Marcel Duhamel, fondateur de la collection, va s’adresser à un auteur de romans populaires de l’époque, romans ancrés dans une réalité sans tentative d’embellissement, sans édulcorant. Ce romancier s’appelle Jean Meckert, reconnu mais pas suffisamment lu, et l’offre va lui plaire… Un défi qu’il va relever, d’abord comme un carcan dans lequel entrer puis duquel s’échapper. Auteur Gallimard, il passe de la “blanche” à la “série noire” sans changer de maison.

Le premier roman signé Amila est un pur produit de la “série noire” de l’époque. Cadre et vocabulaire compris. Meckert, l’auteur Des coups, situe l’action de ce premier roman de commande aux Etats-Unis… si loin de ce qui constituait son univers jusque là. Y’a pas de bon Dieu ! se déroule sur les premières pentes des Montagnes Rocheuses, dans le parc de Y'a pas de bon Dieu ! (1950)Yellowstone. Le roman raconte l’histoire d’un village, une communauté presque fermée sur elle-même. Une communauté qui va affronter un ennemi venu de l’extérieur, un ennemi qui va s’infiltrer et diviser…

Paul Wiseman, le pasteur méthodiste, nous narre l’histoire. Cette lutte du pot de terre contre le pot de fer. Il nous la raconte tout en nous confiant ses doutes et autres sentiments.

Bien qu’ancrée dans le fin fond des Etats-Unis, l’intrigue n’est pas sans rappeler des événements survenus de ce côté-ci de l’Atlantique à la même époque. Nous sommes dans les années 50 et l’industrialisation reprend du poil de la bête, l’industrialisation et la consommation. Tout cela nécessite des ressources, nouvelles ou plus anciennes, qu’il faut développer. On va notamment chercher l’énergie un peu partout, quitte à défigurer certains paysages, à transformer certaines régions en les inondant pour profiter de ce que les centrales hydrauliques peuvent apporter. Il faut de l’énergie, quitte à déplacer des populations, à leur effacer leur lieu d’origine sous des tonnes d’eau.

Meckert, sous couvert de nous raconter une histoire états-unienne, touche à l’actualité de son pays…

Il nous raconte les tensions occasionnées par cette lutte pour la préservation d’une vallée, les tensions entre l’appât du gain et l’envie de ne pas oublier d’où l’on vient. La tension monte et l’on sait qu’elle atteindra un certain paroxysme, on le sent.

Pour cette première incursion dans l’univers du polar, Meckert respecte les codes, allant jusqu’à adopter le vocabulaire en vogue dans la série noire de l’époque, se voulant proche du langage parlé et utilisé de gré ou de force… notamment dans les traductions pas toujours respectueuses des originaux nord-américains. On cherche à coller à l’époque.

Meckert vient d’entrer dans une nouvelle période et, pour l’occasion, il adopte un nouveau pseudonyme, John Amila… Son prénom anglicisé suivi d’un nom qu’il a négocié avec Duhamel. Et pour s’intégrer parfaitement dans la “série noire”, le roman est même annoncé comme traduit de l’anglais par Meckert.

Le deuxième roman signé John Amila paraît trois ans plus tard, en 1953. Avec Motus !, Amila semble accepter de basculer dans le polar. Celui qui était encore un auteur de roman social dans le précédent, roman social mâtiné d’une intrigue polardeuse, se lance cette fois dans le polar en jouant avec sa forme, une certaine légèreté.Motus ! (1953)

John Amila revient en France, il s’installe dans un paysage qu’il nous proposera dans d’autres romans, une écluse sur les bords de Marne. Il a visiblement accepté de se fondre complètement dans l’univers de la “série noire” en proposant une intrigue à rebondissements, une intrigue légère, filant au gré des courants et dont on peut parfois avoir l’impression qu’elle est inventée au fur et à mesure… pour notre plaisir, parce que son déroulement, son évolution sont, du même coup, difficile à deviner.

La tension qui monte cette fois est celle de voir l’étau se resserrer autour du narrateur, André Lenoir, travaillant à l’écluse et pour qui la découverte du corps d’un marinier va être le début d’aventures s’approchant du thriller contemporain. Alors que l’intrigue se déroule sous nos yeux, Amila, de retour au pays, adopte un ton qui était le sien quand il ne s’appelait pas encore ainsi et qu’il va développer au fil des années. Un ton sans concession, où tout le monde va en prendre pour son grade et où l’humain sera présenté tel qu’il est, se satisfaisant de petits arrangements, pas toujours reluisant… Le ton que l’on pouvait sentir dans les dernière pages de Y’a pas de bon Dieu s’affirme.

J’ai évoqué ce roman sur le site Pol’Art Noir, juste ici.

John Amila revient deux ans plus tard. Meckert ne le sait peut-être pas encore mais il est en train de basculer définitivement du côté de ce double, il vient de signer deux romans l’année précédente et il n’en signera pas d’autre avant quasiment trente ans… pas d’autres sous ce nom qui est pourtant le sien.

La bonne tisane inscrit un peu plus Amila dans l’univers du polar. Cette fois l’intrigue se penche sur des personnages parfaitement intégrés au petit monde que Duhamel contribue à La bonne tisane (1955)populariser. Nous sommes chez les truands, ceux que l’on croise si souvent dans les romans à la couverture jaune et noire… Nous sommes chez les truands mais nous restons chez Amila, qui continue à creuser son chemin, à se faire sa place, à s’affirmer comme auteur dans une collection qui n’a pourtant pas pour vocation d’en révéler, plutôt d’offrir des intrigues calibrées, entrant parfaitement dans l’ensemble qu’elle propose.

Amila y vient avec sa propre petite musique qui en fait un écrivain à part. Ses propres obsessions, son regard tout personnel sur la société. Il nous offre à voir des truands dans une guerre de succession, des intrigues pour reprendre un marché… Dans le même temps, il fait une place aux gens ordinaires, observateurs distanciés des règlements de compte, observateurs qui n’en sont plus à certains moments et viennent se mêler à l’histoire. Les infirmières de l’hôpital du quartier croisent nos malfrats dans un café avant de prendre leur service, les croisent à nouveau quand ils atterrissent dans leur service. Et nous les suivons elles aussi dans leur vie de tous les jours, nous les suivons découvrant leur métier pour celle qui sont élèves et débutent.

En même temps qu’il nous offre une histoire de bandits, avec le chauffeur aux dents longues, la maîtresse qui veut sa part du gâteau et les concurrents, Amila nous décrit une tranche de vie ordinaire, avec des questionnements ordinaires mais plein de sel, si proche de nous, du monde du travail, de la vie de tous les jours avec ses hauts et ses bas… Amila est un auteur social, un auteur qui nous plonge dans la société grâce un esprit d’observation aiguisé, une sensibilité véritable. Un témoin de son époque, un témoin talentueux.

Le quatrième et dernier roman signé John Amila paraît un an plus tard. Il prend place de nouveau en France et annonce l’ancrage définitif de l’auteur par un changement de prénom qui le ramènera de ce côté-ci du monde. Le changement de prénom viendra pour le livre suivant.

Sans attendre Godot reprend les personnages rencontrés un an plus tôt, les truands et ceux qui tournent autour. Nous retrouvons la maîtresse du Comte, Maine, qui a changé de Sans attendre Godot (05-1956)protecteur et mène sa barque. Un protecteur affublé d’un nom déjà croisé en littérature, Godot.

Comme pour le roman précédent, Amila ne va pas se contenter de ce milieu fermé, il va l’ouvrir au reste de la société, cette fois par l’intermédiaire de la famille de Maine. Son ancien mari, le premier, un cheminot, leur fille, élevée loin de la vie de sa mère. Le père et la fille vont s’intégrer dans l’histoire, s’adapter à ce milieu qu’ils découvrent et tenter d’en sortir… Mais une fois qu’on s’est frotté à un endroit nouveau, il en reste quelque chose, ils ne pourront plus être les mêmes, toute expérience vous change.

Le milieu des truands tel qu’il l’avait décrit précédemment va s’enrichir d’un pan nouveau, la politique, les affaires, tout cela est lié et Amila ne se gène pour charger la barque.

L’intrigue est rondement menée, la tension monte jusqu’au final toujours aussi maîtrisé chez le romancier, toujours aussi prenant. Toujours aussi peu soucieux d’une quelconque morale mais au plus proche de la réalité…

Ce quatrième roman confirme l’importance d’Amila, confirme son intérêt.

Il faudra attendre deux ans pour le roman suivant, cette fois signé Jean Amila… Meckert retrouve son prénom et adopte presque définitivement son nouveau nom.