James Ellroy de retour à Los Angeles

Après sa trilogie Underworld USA et son histoire revisitée du pays, James Ellroy revient vers sa ville pour un nouveau quatuor s’y déroulant. Perfidia en est le premier volet, paru en 2014 outre-Atlantique, il nous arrive ces jours-ci, traduit par celui qui a pris la succession de Freddy Michalski pour les œuvres du maître, Jean-Paul Gratias. Le titre reste le même, celui d’un morceau d’Alberto Dominguez, repris par Glenn Miller et son orchestre au début des années 40… Parmi les nombreuses versions de ce morceau, on en trouve une enregistrée récemment pour la série Dexter.

Pour nous aider à patienter, son dernier roman remontant à 2009 aux USA et 2010 chez nous, Ellroy nous avait offert un très court roman, plutôt une novella, intitulé Shakedown chez lui, en 2012, et Extorsion chez nous en 2014. Ellroy y revenait déjà vers sa ville, déjà sous un angle qu’il avait utilisé Extorsion (Rivages & Payot, 2012)pour nous la décrire, sa propension à générer le scandale et à recycler ce côté pervers en richesse. Pour ne pas nous perdre complètement et faire le lien entre la trilogie précédente et le quatuor annoncé, l’écrivain y reprend un personnage croisé dans American Death Trip et Underworld USA. Un personnage réel devenu personnage de roman comme aime à les transformer le romancier. Fred Otash était flic dans les années 50 à Los Angeles, devenu détective privé par la suite, il a surtout utilisé des méthodes plutôt répréhensibles pour glaner des informations sur ses contemporains. Des informations sur ceux qui comptaient dans son coin, principalement les stars hollywoodiennes. Des informations qu’il refourguait ensuite au tabloïds, ceux de son époque. Il est revenu il y a peu dans l’actualité quand furent révélées ses écoutes de Marylin Monroe notamment, il aurait reconnu, dans son journal, l’avoir entendu mourir. Fred Otash est donc un personnage comme les aime Ellroy. Un type sans morale, ou avec une morale plutôt tordue… Dans cette novella, Otash est au purgatoire, espérant pouvoir accéder au nuage supérieur s’il se confie à Ellroy par télépathie. Une demande de ses geôliers, si on peut les appeler ainsi. Alors, il se confie et nous offre quelques histoires croustillantes, mettant en scène Liz Taylor, Kennedy, Jimmy Dean, Liberace, Rock Hudson, Natalie Wood, Ingrid Bergman… Sexe et perversion…

La mémoire, c’est une rétrospection revue et corrigée.

Ellroy nous livre une approche rapide du bonhomme, on imagine ce que cela aurait pu donner sur la longueur, Otash ayant même livré quelques uns de ses secrets dans un livre. On imagine ce qu’Ellroy aurait pu faire de cet homme cherchant à collecter les secrets des uns et des autres pour en vivre… Il a rencontré le bonhomme et nous offre cette courte fiction pour nous appâter, le sujet faisant actuellement l’objet d’un travail pour en tirer une série qui intéresserait Fincher et HBO. Affaire à suivre, donc.

Nous avons patienté, une habitude avec Ellroy, et son nouveau roman arrive.

De retour à Los Angeles, Ellroy s’éloigne de notre époque. Il revient aux sources de la mythologie qu’il a créée, à travers les personnages qu’il a inventés, et dans la ville dont il s’est nourri et dont il a nourri l’histoire. Il revient aux sources de cette mythologie qu’il a créée en convoquant pas mal des protagonistes que nous connaissons pour les avoir croisés dans ses deux séries précédentes, le quatuor de Los Angeles et Underworld USA.

Nous sommes en 1941, les derniers jours de l’année, et les Etats-Unis se préparent à la guerre, les convois militaires traversent la ville pour rPerfidia (Rivages & Payot, 2014)ejoindre les endroits stratégiques, les bases le long de l’Atlantique. Les convois militaires traversent la ville et en bouleversent la circulation… et l’actualité. Lorsque l’intrigue débute, deux hommes sont à l’extérieur d’une épicerie et vérifient le bon fonctionnement de l’invention de l’un des deux, un appareil photographique à déclenchement automatique. Ray Pinker et Hideo Ashida ont installé la machine conçue par ce dernier juste à l’extérieur d’un commerce qui a fait l’objet de plusieurs vols récents… Ils l’ont installée pour photographier les plaques minéralogiques des automobiles qui s’arrêtent le long du trottoir. Et ils sont les témoins d’une nouvelle attaque, par un homme seul. Une attaque qui permet de confirmer l’intérêt de l’appareil imaginé par Ashida. Quelques heures plus tard, quatre corps sont découverts, ceux d’une famille japonaise, les Watanabe, dans leur maison. Une famille japonaise éventrée, comme après un seppuku. La communauté japonaise n’est pas en odeur de sainteté, même si les camps s’affrontent, entre partisans et opposants des nazis, de l’empereur et de leurs adversaires, les chinois notamment… La découverte des corps survient à un bien mauvais moment, un moment délicat, étant donné cette guerre en préparation, cette guerre soulignée par la présence des véhicules militaires dans la ville…

Les Etats-Unis préparent la guerre et nous sommes à la veille, littéralement, de Pearl Harbour, le 6 décembre 1941. Quatre protagonistes sont mis en avant, Bill Parker, capitaine de police, Dudley Smith, que l’on ne présente plus, lieutenant de police et déjà pourvus de toutes les “qualités” qu’on lui connaît, Hideo Ashida, scientifique au service de la police, sous les ordres de Ray Pinker, et Kay Lake, jeune femme par qui beaucoup de rebondissements et de questions arrivent… Ce ne sont pas des inconnus, nous les avons déjà croisés, Hideo Ashida, rapidement, dans Le Dahlia Noir, Bill Parker dans L.A. Confidential et White Jazz, Kay Lake dans Le Dahlia Noir et Dudley Smith, dans tout ceux-là et davantage encore, à commencer par Clandestins. Dudley Smith, qui complète, en quelque sorte, le trio habituel. Pas vraiment une promotion, plutôt la confirmation de son importance dans l’œuvre du romancier même si, on s’en souvient, il avait fait parti de ce trio dans White Jazz.

Nous suivons l’histoire à travers ces quatre personnages. Les points de vue n’alternent pas complètement pourtant, en fait de trio, cette trinité chère à Ellroy, trio accompagné de l’habituel Dudley Smith, nous sommes plutôt en présence de deux points de vue, celui de l’écrivain et celui de Kay Lake. L’écrivain racontant à la troisième personne les trois protagonistes masculins et Kay Lake se racontant à la première. Ellroy poursuit en ceci l’évolution qu’il avait amorcée dans son précédent roman, Underworld USA. Il triture encore cette narration qu’il avait installée dans ses romans depuis Le grand nulle part. Il poursuit cette évolution narrative et l’accompagne d’un style plus classique. Le staccato qu’on lui connaissait, ce rythme haché des phrases, laisse la place à une syntaxe plus apaisée. Mais il ne s’agit, bien sûr, que du rythme, les personnages eux sont toujours aussi torturés, à la recherche d’une morale personnelle bien loin de tout consensus.

L’intrigue du roman va en croiser trois, l’enquête autour du quadruple homicide, l’installation de l’état de guerre dans la ville et la chasse à un groupe d’opposants aux idées teintées de rouge. Pas de surprises de ce côté. En arrière plan, les luttes raciales provoquées par la guerre s’invitent, lutte entre chinois et japonais, notamment… Arrière-plan qui est un des propos du roman puisque les quatre parties qui le composent s’intitulent Les japs, Les chinetoques, La cinquième colonne et La chasseresse. Trois intrigues se croisent mais ce qui prend le dessus, ce qui se joue et dévoie la vérité, c’est la lutte de pouvoir entre Parker et Smith. Ce qui se joue, c’est l’appât du gain dont une société comme celle des Etats-Unis ne peut se défaire et la guerre apporte son lot de spéculations, de manœuvres pour transformer en argent les événements. Dudley Smith s’emploie donc à corrompre la vérité, à la déformer, l’inventer au besoin pour que les différents appétits puissent s’assouvir, comme à son habitude.

Il y a la lutte entre chinois et japonais, les chinois voulant se venger de l’histoire récente mais ressemblant tellement à leurs ennemis. Il y a la question des religions et notamment celle de Parker et Smith, tous deux catholiques. Un arbitrage religieux qui n’arrange rien puisque la “reine rouge” de ce volume pratique également la même…

Une intrigue riche, fournie, longue de plus de huit cent pages. Une intrigue qui fait la part belle à l’univers de l’écrivain, y invitant Bette Davis et d’autres, mais créant également des liens entre personnages fictifs et réels, des liens de plus en plus intimes…

C’est un roman énorme d’Ellroy, un roman qui peut parfois frôler le trop-plein, nous étouffer, mais qui finit par retrouver, par moments, un rythme plus habituel chez l’auteur, ce rythme syncopé si remarquable. Une fois que les personnages se sont bien enfoncés dans leurs différents travers, alcool, drogue, sexe, politique et volonté de survivre malgré tout. Tout y est. Même l’absence de réel dénouement, l’impossibilité de décider qui a véritablement gagné.

Au final, on a lu, essoufflés, un roman qui ne dépare pas dans la bibliographie de l’auteur, un roman qui m’a moins emporté que les précédents, moins bousculé, l’habitude peut-être. Un roman plus politiquement correct puisqu’il donne la parole à une femme et à un japonais, victime désignée du racisme ordinaire, exacerbé par le conflit en cours. Mais un roman qui peut se révéler, pour les aficionados de l’écrivain, passionnant par bien des aspects, pour voir éclore les duo ou trio des autres opus du romancier, Blanchard et Bleichert, Buzz Meeks et Ellis Loew, Ward Littell et Scotty Bennett ; pour voir comment la guerre, en quelques jours, peut transformer une ville et des hommes, comment elle peut les amener en un temps record, quelques semaines, à ce qu’ils seront le conflit terminé.

Une fois le livre refermé, on se dit qu’il va falloir prendre son mal en patience pour que le deuxième opus de ce nouveau quatuor ne paraisse, en espérant que les années ne seront pas trop nombreuses…

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James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (3)

Le troisième opus de la trilogie Underworld USA, qui reprend le nom de celle-ci, conclut la réécriture d’une partie de l’histoire des Etats-unis par l’un des écrivains les plus ambitieux, les plus egocentriques, de ce pays.

Pour en parler, j’ai repris de larges extraits (comme on dit) de la chronique que j’avais commise sur le site Pol’Art Noir en 2010, quelques mois après la sortie du roman.

Underworld USA (Blood's a rover, 2009)Après un prologue en 64, nous reprenons là où Ellroy nous avait laissés. 1968, Martin Luther King et Robert Kennedy viennent de rejoindre JFK. Certains sont toujours obsédés par Cuba (notamment un certain Mesplède, un français, peut-être le frère ou l’un des descendants de celui qui apparaissait chez Lehane dans Un pays à l’aube ; peut-être des cousins ou des oncles d’Amérique de notre Claude Mesplède national), d’autres sont obsédés par l’argent et la poule aux œufs d’or de l’époque, Howard Hugues. Le pouvoir est le moteur de bon nombre d’entre eux.

Une fois de plus, Ellroy nous propose de suivre l’intrigue à travers trois personnages dont les points de vue alternent, un agent fédéral, Dwight Holly, proche de ce Hoover que nous retrouvons aussi, bien évidemment (que seraient les Etats-Unis et la trilogie Underworld USA sans ce grand malade ?), un ancien flic, Wayne Tedrow, chimiste à ses heures et déjà croisé dans le précédent opus, American Death Trip, et, enfin, un détective, Don Crutchfield, jeune et obsédé, qui fait tellement penser à la description qu’Ellroy a fait de lui-même dans Ma part d’ombre, et qui se retrouve embringué dans toutes les histoires qui vont jalonner ce pavé qu’Ellroy nous offre.

Cette sainte trinité qu’Ellroy affectionne, rencontrée dans tous ses romans depuis  Le grand nulle part, trinité qu’il maîtrise particulièrement, Ellroy va en jouer, s’en démarquer, la triturer, pour mieux y revenir.

L’époque est pourrie, le président qui se fait élire, Nixon, est à l’avenant, il fera plus tard parler de lui, se fera prendre, on le sait tous. Les extrémistes sévissent partout, le terrorisme s’annonce, un terrorisme intérieur, de gauche comme de droite. Et la balance, l’histoire, le point de vue, va petit à petit pencher, s’incliner vers la gauche, Ellroy ayant déjà tellement exploré l’autre bord.

Les femmes deviennent des personnages importants, politisés et actifs… Les femmes et le vaudou.

Ellroy bouscule tout comme il avait déjà tellement bousculé son pays et son histoire dans les deux premiers opus de la trilogie, il bouscule même l’univers qu’il nous offrait jusque là.

Est-ce un jeu ? Ellroy joue-t-il avec nous ou est-ce qu’il ne lui restait plus que ça à dézinguer après avoir tellement dézinguer son pays ? Se dézinguer ?

Le roman noir d’une époque s’achève, l’avenir est loin d’être radieux. Nous avons suivi l’écroulement d’une nation, sa perdition et tout cela se finit en mai 1972, au lendemain de la mort de Hoover et à la veille d’une affaire politique qui va faire chuter un président, rien que ça. Ça s’arrête là et nous n’en pouvons plus. Ellroy nous laisse lessivés, épuisés…

C’est un livre exigeant, bien sûr, comme toujours, auquel il faut parfois s’accrocher, huit cent pages ça demande une certaine volonté, mais Ellroy nous donne tant en retour… Exige tant de lui, on le sent, on le sait…

Ellroy a trituré son univers, l’histoire de son pays. Il a affirmé une vision de sa nation et va continuer, on le sait désormais, à s’ébattre dans ce monde fictif qu’il s’est créé. Il va resserrer le plan, resserrer le cadre, pour revenir à Los Angeles. Los Angeles dans les années quarante, avec un nouvel éclairage sur ces personnages qu’il nous a offerts lors de ses deux dernières séries…

Il faudra juste être patient.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (2)

Après avoir démontré dans le premier opus de la trilogie sur les bas-fonds de son pays que ce dernier avait déjà perdu son innocence avant l’assassinat de Kennedy, Ellroy poursuit son entreprise de démythification. Il explore les années 60 de la fin d’un Kennedy à la fin d’un autre Kennedy.

American Death Trip (The cold six thousand) parait en 2001, six ans après le précédent. Un nouveau trio est à l’œuvre, nouveau trio composé en partie d’anciens. Le lien entre les deux opus se situe d’abord là. La création d’un univers, d’un American Death Trip (The cold six thousand, 2001)monde peuplé de personnages désormais incontournables dans l’œuvre du romancier, se retrouvant d’un livre à l’autre, enrichissant une galerie déjà particulièrement étoffée. L’univers d’Ellroy, si prenant, si particulier, s’affirme, prend forme dans l’esprit même de son créateur, comme s’il l’assumait, en faisait une nouvelle force.

Pete Bondurant et Ward J. Littell sont toujours là, poursuivant leurs basses besognes. Leur travail de désinformation, de manipulation et plus si nécessaire. Ils sont rejoints par un troisième personnage, Wayne Tedrow Junior. Ce dernier vole vers Vegas avec un contrat en poche… Un contrat et six mille dollars, les fameux six thousand du titre original…

Nous poursuivons notre parcours dans les Etats-Unis des années soixante. Nous reprenons l’histoire là où l’opus précédent s’était arrêté. Nous sommes au lendemain du 22 novembre 1963. Au lendemain de ce choc qui a révélé à toute une nation qu’elle avait perdu son innocence depuis longtemps et qu’il ne fallait plus se le cacher. Sauf que beaucoup ont intérêt à cacher la vérité, à se complaire dans une nouvelle légende. Une nouvelle fiction.

Après s’être inspiré de Don DeLillo et de son Libra pour nous raconter sa vision de son pays avant la fin prématurée de Kennedy, Ellroy poursuit son épopée jusqu’à d’autres coups de feu qui ont résonné longtemps dans la mémoire collective, ceux tirés contre un autre Kennedy en 1968. Bobby après John. Coups de feu qui ont résonné quelques semaines après ceux tirés contre une autre icône des années 60, Martin Luther King. Ellroy poursuit sa vision cauchemardesque d’un pays qui s’enfonce. Un roman noir à l’échelle d’un pays, un roman états-unien parce que paranoïaque, cinglé. Un roman qui vous prend et vous emporte, vous bouscule, vous donne une vision si différente des livres d’histoire ou des documentaires que l’on nous sert par pelletée sur cette époque désormais historique.

Les complots, les magouilles, se succèdent, les personnages réels et fictifs se croisent, correspondent. Certains se font de plus en plus présent, Howard Hugues, J. Edgar Hoover, notamment. Ils sont les représentants de leur époque, des figures résumant à elles seules un pays, une façon de voir le monde, de voir la société, ses individus… Des satellites indispensables au pouvoir, ou dont les représentants du pouvoir sont les indispensables satellites. Ils sont au cœur d’une reconstruction, d’une évolution de la structuration de l’économie souterraine, celle basée sur les trafics divers et qui veut s’acheter une devanture respectable lui permettant ultérieurement de s’étendre vers le sud, le centre du continent… Ça conspire, ça ne s’embarrasse pas de morale, ça trahit à tout va et cela sous les yeux et l’aval de ceux qui devraient représenter l’ordre… Mais où est l’ordre ?

Décidément, Ellroy veut remettre les choses à leur place, redonner aux événements leur véritable signification, donner son interprétation. Que sa mythologie, ses mensonges, remplacent ceux d’une nation, la sienne. Il le fait avec ce style qui emporte, qui force à se concentrer, qui pousse à ne pas perdre une miette de la fiction qu’il propose, de ce travail de réécriture en profondeur. C’est une nouvelle fois dense, captivant, effrayant, nauséabond, et pourtant on s’accroche, on ne veut pas lâcher… Ou certains lâchent peut-être rapidement, car il faut accepter la folie d’un romancier, son exigence.

En deux romans, Ellroy est allé très loin pour remettre en cause certains événements sur lesquels s’appuie encore son pays pour expliquer ce qu’il est devenu. Il est allé très loin pour les démonter. Il va aller encore plus loin dans le troisième volet de la trilogie en remettant même en cause son propre personnage, cet univers qu’il a créé, cette structure narrative dans laquelle il s’est complu… Mais c’est pour plus tard. Bientôt.

James Ellroy et son histoire des Etats-Unis (1)

Non content d’avoir parcouru la société de son pays au travers de sa ville et de fictions ou de révision de certains faits divers, Ellroy étend son champ d’action… Il englobe tout le territoire et revisite les décennies qui le passionnent. Il revisite l’histoire de sa nation en s’attachant aux complots et aux non-dits. Aux côtés sombres, peu reluisants.

C’est en 1995 que paraît American Tabloïd, premier volume de la trilogie Underworld USA. Un pavé au point de vue paranoïaque, digne du pays dont il émane. Un bouquin qui va s’attacher à démonter une période de l’histoire des Etats-Unis en en fouillant les bas-fonds, les côtés inavouables. Démonter l’image qui colle à cette période, en défaire American Tabloïd (1995)chaque pièce comme d’un puzzle.

Pour ce faire, Ellroy reprend sa trinité, cette construction qui suit l’intrigue au travers de trois personnages. Trois personnages avec leur mal-être, leurs manques, leur passé obsédant. Trois personnages qui n’ont rien de héros mais qui vont côtoyer ces années, tenter d’y survivre… Survivre du 22 novembre 1958 au 22 novembre 1963, de Beverly Hills à Dallas en passant par Chicago, Miami, Washington, D.C.

Il y a Pete Bondurant, homme de main d’Howard Hugues après avoir été adjoint du sheriff du comté de Los Angeles. Homme de main ou homme à tout faire, pourvoyeur de came, de femmes et éventuellement de solution radicale pour certains gêneurs. Il y a Kemper Boyd prêt à tout pour faire son chemin, à s’imposer en se liant par la bande au clan Kennedy, en n’étant pas à une entourloupe près. Il y a Ward J. Littell, alcoolique en voie de guérison, se rapprochant de la mafia et de ses conspirations par des moyens peu recommandables… Tous les trois intéressent les auteurs des complots qui s’ourdissent.

Une belle trinité qui nous emmène d’une côte à l’autre, d’une conspiration à l’autre, qui nous donne à voir des alliances de circonstances entre ennemis de toujours… Nous fait vivre de l’intérieur une époque devenue mythique pour une nation, une époque que l’écrivain va s’acharner à dézinguer, démonter. Il y a comme une concurrence entre la fiction de l’auteur et celle que s’est créé le pays. Une concurrence que l’écrivain veut affronter…

Les seconds rôles de cette histoire sont beaucoup moins fictifs que les premiers. Les frères Kennedy, Edgar J. Hoover, Jimmy Hoffa s’ajoutent à Howard Hugues cité plus haut. Ils ne sont pas les seuls, Lawford, Sinatra, Giancana, Traficante, Marylin ou Ava Gardner viennent étoffer le générique, inévitablement, pourrait-on dire. La CIA, le FBI et la Mafia, entre autres organisations, s’invitent également dans cet impressionnant maelstrom.

Ellroy ratisse large et passe en revue tout ce qui a pu miner l’époque et mener à ce fameux 22 novembre 1963 à Dallas. C’est paranoïaque comme le sont les Etats-Unis, c’est délirant et dans le même temps tellement collé au réel… Car ce qui transparaît dans cet opus, c’est l’énorme travail de documentation qui a prévalu à la rédaction de ce gigantesque roman dont on sent qu’il n’est que la partie émergée de l’iceberg, qu’il n’est qu’une infime parcelle de ce qu’a écrit Ellroy.

Cet important travail d’enquête influence également le style de la narration. Ce style qui a retrouvé un souffle que je n’avais pas senti (sûrement à tort) dans le précédent roman. Les rapports et autres compte-rendu se succèdent, les notes secrètes, les échanges codés et les titres de journaux viennent ponctuer les pages au style épuré, dégraissé, comme l’est le nombre de pages.

Tout cette somme pourrait paraître effrayante mais, au final, Ellroy nous offre un roman qui nous emporte, un roman épuisant, étouffant, nauséabond… un grand roman malade comme le pays dont il est issu et qu’il décrit.

James Ellroy et Los Angeles, deuxième partie

Après deux romans qui marquent dans son œuvre, Ellroy poursuit son exploration de sa ville et de ses relents les plus nauséabonds. La police de la cité en est un résumé frappant, recélant tous les vices, tous les plus sombres desseins.

Le troisième opus du quartet paraît en 1990, l’année suivant le précédent, et s’intitule L.A. Confidential, dans la langue de Molière comme dans celle de Shakespeare. Il reprend la construction du Grand Nulle Part avec ses trois protagonistes principaux. Trois protagonistes ayant des ambitions, des motivations, qui remontent du passé, qui les hantent. Ayant L.A. Confidential (1990)des comptes à régler avec eux-mêmes…

Il y a Bud White (le même patronyme que chez Cimino), flic violent, s’acharnant à protéger les femmes, victimes éternelles, comme sa mère… Un passé que l’on a déjà croisé. Un passé que l’auteur ressasse. Il y a Jack Vincennes, dit “la Poubelle”, flic frayant avec les feuilles de choux à scandales qui font les beaux jours d’une certaine presse et qui émaillent de leurs articles le roman. Il y a Ed Exley, flic héritier d’une réussite familiale à laquelle il a du mal à se mesurer, à laquelle il veut se mesurer… Il y a ces trois flics que tout oppose, ces trois flics minés de l’intérieur, et des affaires de pornographie, de trafics, et de meurtres qui en rappellent d’autres.

Le passé hante le présent, il le pollue. Il pollue les enquêtes, détruit à petit feu la ville, cité aux anges bien ravagés, il pollue les esprits. Nous plongeons une nouvelle fois dans des âmes prises entre le bien et le mal, ces notions si floues, si proches. Nous plongeons une fois de plus dans ces rues où il ne fait pas bon vivre du Los Angeles des années cinquante.

Il y a des réminiscences pour les personnages, les affaires, mais aussi pour nous et l’œuvre d’Ellroy, nous croisons des situations étrangement similaires à d’autres, des femmes, des organisations qui pourraient rappeler Le Dahlia Noir avec ces prostituées aux visages célèbres… Nous croisons ce qui hante l’œuvre d’Ellroy et sûrement son esprit. Nous retrouvons également quelques personnages, Buzz Meeks et ce qui constitue la conclusion de l’opus du précédent roman, Ellis Loew et Dudley Smith comme de bien entendu.

Ellroy mêle les points de vue, les enquêtes, les retours en arrière. Il les entremêle et les ponctue de ce qui constitue l’une de ses marques de fabrique, les extraits de textes tirés de la presse de l’époque… Il nous concocte un roman prenant de son style qui s’affirme pleinement, une écriture hachée, un rythme de mitraillette, qui force l’attention, qui force à se plonger corps et âme dans ces pages d’une noirceur effrayante. Qui force sans nous perdre…

C’est un roman marquant. Parce qu’il confirme cette construction que le romancier adopte, ces trois personnages, ces différents supports et styles d’écriture. C’est un roman marquant parce qu’il confirme tout le talent de son auteur…

Un an plus tard, Ellroy pousse le bouchon, l’exigence, un cran plus loin. White Jazz poursuit l’évolution du style de l’écrivain, pousse ce rythme, cette écriture, très loin, dans leurs derniers retranchements. Et il faut s’accrocher. Il faut faire l’effort, un effort encore plus grand pour suivre Ed Exley, Dudley Smith et le narrateur, David Klein, lieutenant de police de son état. La lutte des pouvoirs s’imbrique dans les affaires, vol de fourrures, cambriolage chez des trafiquants White Jazz (1991)de drogue et meurtre à répétition de clochards… Les répétitions sont légion, les scènes semblent se reproduire à l’infinie… Le style emporte tout, nous, lecteurs, les premiers. Ellroy va très loin, se contentant de flashs, d’éclairs, pour décrire une scène, éclairant là, ici, et nous chargeant de relier le tout.

C’est un gros effort qui, pour moi, a atteint ses limites. Quand on aime un écrivain, on est prêt à le suivre n’importe où ou presque. On est prêt à accepter beaucoup de choses, à ne pas compter ses efforts pour savourer une nouvelle fois la profondeur de ses observations, la noirceur de sa vision. Mais là, je n’ai pas pu. Relire sans cesse certains passages, reprendre la lecture en ne sachant plus ce qu’il y avait juste avant parce que rien ne nous permet de nous y recoller et que le retour en arrière nous perd encore plus… Trop, trop de tout ça.

Vous l’aurez compris, je n’ai pas fini White Jazz. J’ai fini par y renoncer pour feuilleter d’autres pages moins épuisantes, moins déroutantes et prenant un peu plus soin du lecteur. J’en avais besoin…

Mais l’œuvre du romancier s’est poursuivie. Le quartet achevé, il s’est lancé dans une autre série et j’ai pu recoller, y revenir, avec plaisir. Ellroy n’en avait pas fini avec moi et je n’avais pas fini de l’apprécier…

James Ellroy et Los Angeles, première partie

Après un roman qui a pu en inspirer d’autres, un serial killer et son super saigneur, un peu comme le Dexter de Jeff Lindsay et son passager noir ou le Patrick Bateman de Brett Easton Ellis, le romancier retrouve sa ville et sa noirceur.

Il s’y installe pour quatre romans qui constitueront le fameux quartet de Los Angeles. Il s’y installe et s’attaque d’emblée à cette affaire qui le hante, qu’il a déjà évoqué ici ou là, notamment dans ses deux premiers romans, Brown’s requiem et Clandestin.

C’est en 1987 que paraît Le Dahlia Noir (The Black Dalhia). Avec cette histoire, Ellroy se plonge dans le Los Angeles de la fin des années quarante qu’il avait déjà évoqué dans Clandestin. Il brosse un portrait d’une police bouffée par la corruption, la soif de pouvoir de certains et la folie d’une société en pleine mutation.

Ellroy, en s’attaquant à cette affaire qui a nourri les journaux de son pays pendant si longtemps, au point d’en faire l’un des cas célèbres du XXème siècle aux Etats-Unis, s’inflige ce qu’il a jusqu’ici infligé à ces personnages… Un retour en Le Dalhia Noir (The Black Dalhia, 1987)arrière, la fouille méthodique d’un esprit, d’une âme obnubilée par ce meurtre, en écho à un autre. Il fouille cette obsession et en fait un de ses romans majeurs.

En 1947, le 15 janvier, le corps nu et coupé en deux d’Elizabeth Short est retrouvé dans un terrain vague. L’une des grandes énigmes judiciaires vient de naître. Elle avait vingt-deux ans, rêvait de percer à Hollywood et va marquer son pays. Les deux flics qu’Ellroy met sur l’affaire forment un duo de boxeurs, Bleichert et Blanchart. Un duo de flics qui s’enfonce pour exorciser certains souvenirs de leur auteur.

Elizabeth Short pourrait être l’archétype de toutes ces femmes, jeunes, qui viennent, au sortir de l’adolescence, tenter leur chance dans la ville du cinéma… Toutes ces jeunes femmes qui se fracassent à une réalité beaucoup moins brillante, moins dorée. Elle en est l’archétype jusqu’à sa fin prématurée. Bleichert et Blanchart prennent la suite et se fracassent à leur tour à une certaine réalité. Ils vont, comme d’autres personnages du romancier avant eux, être écartelés entre deux femmes, Betty et Kay… Deux femmes ou deux types de femmes.

Parallèlement, plusieurs personnages apparaissent, des personnages qui vont habiter l’œuvre d’Ellroy pour quelques temps, Buzz Meeks, Ellis Loew, Mickey Cohen…

Avec ce roman, Ellroy crée et délimite un univers qu’il va parcourir en long, en large et en travers pendant plusieurs années… Il évacue également des souvenirs, s’en débarrasse en leur offrant un épilogue imaginaire.

C’est une œuvre forte car peu de choses sont passées sous silence, peu de descriptions, peu de pensées, peu d’états d’âmes. Comme à son habitude, Ellroy va très loin, et nous emmène toujours plus loin, au bord de la nausée…

Deux ans plus tard paraît Le grand nulle part (The big nowhere). Une des œuvres particulièrement recommandables du romancier. Particulièrement recommandable à mes yeux. Peut-être parce que l’étalage, l’évocation d’une de ses lubies, dans le roman précédent, lui permettent cette fois d’écrire sans cette histoire en tête. Parce qu’il en est débarrassé, au niveau de l’écriture au moins. Et qu’il peut construire une intrigue, écrire, se pencher sur son style, sans arrière pensée.Le grand nulle part (The big nowhere, 1989)

On y voit l’apparition d’une de ses grandes figures narratives, le trio. Une trinité de personnages qui va parcourir l’histoire. L’ambitieux Mal Considine de la criminelle, Danny Upshaw obsédé par une série de meurtres et Buzz Meeks, voulant se servir d’un statut de flic retrouvé pour continuer ses trafics… Un trio torturé, qui se lance sur une affaire pour des raisons bien différentes, auquel s’ajoutent deux personnages croisés auparavant, Dudley Smith et le procureur adjoint Ellis Loew. Deux enquêtes se mêlent, une chasse aux rouges et la traque d’un assassin, et deux femmes chamboulent la donne…

C’est un roman qui marque une étape dans la carrière de l’écrivain, une structure se met en place et un sujet, une intrigue, sont exploités à fond pour faire ressortir la pourriture d’une société. Ellroy nous offre un roman foisonnant, dont on ne peu se défaire et qui hante le lecteur (au moins celui que je suis) des années après sa lecture. Les hommes vont se révéler dans l’épreuve bien différents de ce qu’ils croient, leurs motivations vont évoluer ou adopter leur véritable visage au cours des épreuves que chacun va traverser.

C’est un roman immense, l’un des plus marquants dans l’œuvre du romancier, l’un de ceux, vous l’aurez compris, que j’ai préférés. Ellroy réussit, de mon point de vue, si bien son tour de maître que dans les romans suivants, cette structure sera sa marque de fabrique. Il a trouvé avec ce livre une dimension nouvelle pour son œuvre et va l’explorer de fond en comble par la suite…

L’auteur talentueux qu’il était jusque là s’est mué en auteur incontournable. Rester à ce niveau sera dur, une épreuve, une lutte dont il ne sortira pas toujours vainqueur mais qu’il recommencera à chaque bouquin. Sans se lasser, un combat sans cesse renouvelé, qui ajoute du piment à chaque nouvelle fiction.

Ellroy sur la route

En 1986, Ellroy répond à une commande. Il est en pleine conclusion de la trilogie Lloyd Hopkins quand il commet Un tueur sur la route (Silent terror). Un roman à part dans sa bibliographie, pas uniquement parce qu’il s’agit d’un sujet qu’il n’a pas choisi mais aussi parce que le traitement qu’il en fait n’est pas dans la lignée de ses autres ouvrages.

Avec ce roman, Ellroy revient à ce qu’il avait expérimenté avant Lloyd Hopkins, à savoir un roman à la première Un tueur sur la route (Silent Terror, 1986)personne. Mais cette fois, plutôt que de suivre les pensées et les actes d’un personnage placé du bon côté de la barrière, il nous offre le point de vue d’un tueur en série. Ses confessions et son parcours violent, sanglant, parfois à la limite du supportable.

Martin Plunkett analyse ou tente d’analyser sa folie, celle dans laquelle il a sombré, celle qui l’a vu dominé par celui qu’il appelle “super saigneur”, l’une des facettes de sa personnalité. Plunkett nous raconte son épopée meurtrière et ne nous épargne pas les détails. Il croise un autre sérial killer et l’homosexualité latente, déjà présente dans les romans précédents d’Ellroy, revient sur le devant de la scène.

Ellroy revient à ses deux premiers romans en écrivant une histoire de manière subjective et reprend certains thèmes présents dans la trilogie Hopkins, le point de vue du meurtrier. Les origines de sa folie. Mais le roman reste à la première personne et l’une de ses limites réside dans l’adoption de ce point de vue unique. L’une des autres limites étant peut-être l’intérêt qu’a porté l’écrivain à son histoire, peut-être déjà tout à son prochain opus, à cette affaire qui l’obnubilait depuis longtemps. Une certaine impatience.

Malgré tout, avec ce roman, Ellroy profite de la commande pour expérimenter. Il travaille sur son style et le traitement qu’il peut faire d’une histoire. Il utilise de manière répétée et pour la première fois les journaux. Il les cite allègrement, nous offrant des articles entiers. Ils sont une référence pour le narrateur, une manière d’avancer dans sa confession comme dans ses actes. L’importance des médias et du dialogue qu’ils offrent à ses protagonistes est un aspect important des romans d’Ellroy. Il développera ces citations en longueur dans ses romans suivants, les ajoutant aux autres citations d’écrits, mémos internes, compte-rendu de réunions ou encore unes ou titres d’articles… l’idée est là, en germe.

Le style, quant à lui, se fait plus rythmé, plus haché… Cette évolution se concrétisera avec le quartet à venir.

Ce roman d’Ellroy qui pourrait être pris comme une parenthèse dans son œuvre n’en est pas une. Il l’a exploité pour faire avancer sa construction d’une intrigue, pour évoluer comme à chaque roman. Un aspect apparaît ainsi de manière prégnante, il s’agit de son besoin de se documenter pour raconter une histoire… d’où l’importance de ces écrits qui débordent dans la narration même de l’intrigue.