Jean-Hugues Oppel, rivages marins et exploitation

Après quelques années sans publier, depuis 2007, Jean-Hugues Oppel revient avec un roman, Vostok, édité directement en poche dans la collection “rivages/noirs”. Après la politique et ses dessous peu reluisants, après le roman noir et le polar, l’écrivain commet un roman qui pose la question de l’exploitation des ressources naturelles. Une fable écologique en quelque sorte. Une fable grinçante et actuelle.

Tanya Lawrence, chargée par un service de l’ONU d’observer les conditions de travail à travers le monde, débarque à la Colonie. La Colonie est le nom donné aux bâtiments implantés par Metal-IK pour loger ses employés travaillant à la gestion de l’exploitation des mines de “terres rares” en territoire Awasati. Un territoire enclavé d’Afrique, non-rattaché à ses voisins et, de ce fait, pouvant être saigné, vidé, sans scrupule. Les terres rares, ces minéraux non-ferreux Vostock (Rivages, 2013)composants de nos téléphones, tablettes, éoliennes, et autre, constituent une production hautement stratégique et concurrentielle. Oppel imagine une concurrence à la Chine qui possède un quasi-monopole dans le domaine.

Lawrence débarque dans un microcosme constitué de personnes isolées, travaillant là en attendant des jours meilleurs ou en ayant déjà connu et ne pouvant plus que s’aigrir sous une certaine nostalgie. Lawrence débarque au milieu de cadres chargés de surveiller les conditions météorologiques et tout autre paramètre pouvant influer sur la production… Elle débarque dans une fournaise climatique tempérée par les climatisations, escortée dans chacun de ses déplacements par un employé de Metal-IK ayant pas mal roulé sa bosse, Tony Donizzi. Ces deux-là vont s’entendre pour ne pas la laisser être manipulée par la direction, pour lui permettre une certaine autonomie de déplacement, d’exploration… Elle va ainsi pouvoir approcher les awas, peuplade autochtone, observer des baleines échouées sur les plages environnantes.

Alors qu’elle est perçue comme une menace par ceux qui l’accueillent en raison du rapport qu’elle est chargée de rédiger à leur sujet, perçue comme une fouineuse et du même coup en danger, Lawrence va sentir petit à petit une autre menace planant sur ce coin de terre. Une autre menace pour les habitants que l’exploitation dans les mines de précieuses terres rares.

Le ton de Jean-Hugues Oppel est toujours aussi plaisant, ironique, épicé d’une certaine culture contemporaine. Ton plaisant qui rend la lecture agréable.

Ton plaisant pour une intrigue qui oscille entre deux sujets, tout aussi politiques. Les relations entre les instances internationales chargées de préserver un certain respect de l’homme et les multinationales mues uniquement par l’appât du gain d’un côté et de l’autre ce que la nature peut réserver à l’homme même le plus présomptueux.

Comme dans ses romans précédents, Oppel ne tente pas de débusquer un sujet brûlant, de faire un scoop. Il s’intéresse à un problème dont tout le monde a conscience, une conséquence de cette société que l’homme a façonnée et avance sur un terrain glissant, qui pourrait s’apparenter à un enfonçage de portes ouvertes. Ça n’est pas le cas puisqu’il y injecte de la fiction, des personnages aux prises avec leurs propres problèmes. On se prend pourtant à s’interroger, au long de la lecture du roman, ce qu’il aurait pu être si Oppel avait choisi entre les deux sujets évoqués plus haut, se donnant alors l’opportunité de l’approfondir…

Jean-Hugues Oppel nous est revenu après une longue absence, reprenant l’intrigue d’un roman de science-fiction jamais publié. On espère que ce retour n’a rien d’éphémère et qu’il arpentera rapidement de nouveaux terrains de fiction ou de plus anciens déjà foulés.

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Jean-Hugues Oppel sur le même rivage

Après trois romans réussis tournant autour de la politique, autour des seconds rôles, des seconds couteaux qui permettent aux premiers d’exister, d’exercer, Oppel a persisté dans cette voie avec ses deux fictions suivantes. Les deux dernières en date du côté des adultes…

En 2006, le romancier apporte sa plume pour ajouter une pierre à l’édifice d’une collection naissante, la “suite noire” des éditions La Branche. Une série qui revisite les grands titres des grands anciens et dans laquelle Oppel ne pouvait pas ne pas être.

C’est un titre de Manchette, l’un de ses auteurs de chevet, qu’il décide de parodier, dont il décide de s’inspirer pour La déposition du tireur caché (2006)commettre son propre roman. La position du tireur couché devient La déposition du tireur caché. L’écrivain nous propose une nouvelle aventure au pays de la magouille et des règlements de compte sans trop de scrupule. Règlements de compte au-dessus des lois parce que commandités par des personnes qui se croient d’une importance indiscutable…

Une nouvelle fois, Oppel dénonce et exploite les affaires qui ont frappé les milieux politico-financiers. On pourrait penser à une affaire Boulin au pays de la haute finance, celle qui ne s’embarrasse pas de morale, celle qui fraie avec les politiques comme les truands…

Cette affaire arrive sous nos yeux quand elle a déjà occupé le devant de la scène sans trouver d’épilogue du côté de la marée-chaussée. Nous allons parcourir les différents documents composant un courrier envoyé au commissaire chargé de l’enquête. Une lettre, des dossiers confidentiels et un enregistrement lui sont adressés pour l’aider à faire la lumière sur l’exécution et, en même temps, punir des commanditaires peu respectueux des usages en cours. Nous lisons les confessions d’un tueur à gage qui pourrait être celui que nous avons croisé dans Cartago, un pendant masculin de la Canine de Canine et Gunn ou encore l’équivalent professionnel du personnage central de Chaton : trilogie.

C’est une récréation que nous offre Oppel, une récréation réussie. Un livre pas vraiment commis en passant, même pour ce qui pourrait s’apparenter à un jeu, Oppel nous offre un ouvrage écrit avec sérieux, respect pour ses lecteurs. Un respect synonyme de plaisir partagé.

L’année suivante arrive sur les gondoles le dernier roman en date du romancier.

Réveillez le Président ! propose un nouvel angle dans l’approche du pouvoir politique. Après avoir exploré le monde de ceux qui sont chargés de permettre au pouvoir d’agir avec une certaine sérénité, sans la peur de l’attentat ou de l’assassinat, après avoir exploré celui de la collusion entre politique et finance et les dommages collatéraux que ce Réveillez le président ! (2007)genre d’alliance provoque, après avoir étudié ou imaginé les magouilles, les stratégies (pour être plus correct), utilisées pour accéder au pouvoir ou s’y accrocher, Oppel se laisse aller à imaginer ce que ce pouvoir peut avoir d’inquiétant, de dangereux… Ce que les technologies, autres alliés des hautes sphères, peuvent représenter d’angoissant quand une confiance trop grande leur est faite.

Nous sommes dans un roman de politique-fiction qui remet en cause certains processus planifiés au sommet de l’Etat. Certains processus en place et difficilement discutables, étroitement reliés à la défense du pays… La guerre est peut-être trop sérieuse pour être confiée à des militaires mais doit-elle autant reposer sur le silicium et ses avatars, sur les microprocesseurs et leurs connexions ? Est-ce sans risque ?

C’est une évolution de la société, désormais tributaire de réseaux et de technologies complexes, que le romancier pointe du doigt. Et pour mieux étayer son discours, le rendre plus percutant, il imagine un bug (ou bogue) au plus haut niveau de l’Etat, un dysfonctionnement qui pourrait avoir des conséquences dévastatrices… Un bug d’une machine couplé à celui d’un chef d’Etat et la communication n’existe plus entre les différents niveaux de décisions militaires… Les conséquences peuvent en être dévastatrices depuis que l’Homme s’est doté d’armes pouvant détruire ou sérieusement endommagé la planète.

C’est une réflexion, un sujet que nous avons déjà entendu, une sorte de War Games (le film de John Badham) littéraire et français. Mais c’est une nouvelle fois une occasion pour Oppel de coupler à son discours une histoire prenante, un thriller efficace.

Le thriller étant le genre vers lequel il semble de plus en plus tendre…

On peut trouver ce roman parfois très (trop) technique, comme le sont la plupart des intrigues se penchant sur de tels sujets, avec descriptions précises des armes, des forces en présence. Mais d’autres traits viennent contrebalancer cette impression comme les petites phrases que chaque personnage s’autorise à un moment ou un autre sur le chef de l’Etat, affirmant qu’il n’est plus le même depuis tel ou tel événement. Oppel nous offre ainsi une liste non exhaustive de ce qui aurait pu changer le Président, des échecs qu’il a dû affronter régulièrement. Il nous offre aussi une liste des différents bugs qui auraient pu mener à une troisième guerre mondiale, une guerre nucléaire à la conclusion guère réjouissante.

Depuis 2007, Oppel se fait désirer. Son prochain roman est sûrement en cours ou achevé… peut-être qu’il a nécessité plusieurs réécritures, toujours est-il que notre impatience monte…

Jean-Hugues Oppel, d’un rivage à l’autre

En 2000 paraît Cartago.

Un roman qui marque un virage dans l’œuvre de l’écrivain sans toutefois déparer du reste. C’est un roman rondement mené, un quasi-thriller, tout comme avaient pu l’être auparavant Barjot ! ou Six-Pack. C’est un roman qui frôle certains Cartago (2000)fantasmes propres au polar ou aux genres voisins, après le grand banditisme et les tueurs à gage de Canine et Gunn, le tueur en série de Six-Pack (encore), voici maintenant les services spéciaux, ces officines d’Etat qui ont des droits et un manque de scrupules pour mener à bien leur mission que le commun des mortels n’a pas. Ou ne peut se permettre.

En l’occurrence, l’officine est chargée de la protection du chef de l’Etat. Et l’histoire démarre au lendemain d’un attentat manqué contre celui-ci… Une nouvelle unité est créée pour suppléer à la précédente, indépendante de l’officine en question et directement assujettie à l’Elysée. La nouvelle unité va, cette fois lui être directement rattachée et un de ses agents, Phalène, en fera partie… Oppel joue avec les sigles puisque la CAT et opposé à la DOG. Entre autres.

Nous sommes en pleine politique fiction et, sous couvert du genre, l’écrivain joue avec les conventions, les passages quasiment obligés… Phalène, agent infiltré par la DOG dans le Groupe, va étroitement côtoyer le président, intégrer sa protection la plus rapprochée. Mais Phalène n’est pas qu’une garde-du-corps, elle se pose des questions sur les raisons qui ont poussé une organisation à payer pour tuer un président déjà mal en point, presque mourant. Nous sommes en 1994 et la succession est lancée, alors, pourquoi s’intéresser encore à celui qui ne représentera plus rien, en tout cas plus l’Etat, d’ici quelques mois…

Oppel joue avec les codes pour nous offrir une nouvelle fois un roman rythmé, un roman accrocheur, un roman loin d’être juste une politique-fiction… Ou alors, rappelant celles des années 70 au cinéma, celles d’Alan J. Pakula notamment. C’est un récit qui se veut neutre, respectant, je le répète, certains codes en vigueur. Oppel est un écrivain cherchant à s’inscrire dans les différents genres qui voisinent avec ou font le polar, il sait mener une intrigue et nous offre avec Cartago un roman tendu, un suspens prenant, s’élevant vers une apothéose finale qui restera légèrement extérieure au livre…

Deux ans plus tard, Jean-Hugues Oppel poursuit son exploration de la politique et de ses à-côtés. C’est Chaton : trilogie. Une trilogie en un seul roman.

Après la politique-fiction vue du côté des officines d’Etat, nous voici devant les liens entre politiques et banditisme. Sous toutes ses formes. Un homme, Chaton, est animé d’un esprit de vengeance carabiné. Un esprit de vengeance meurtrier. Une femme, commissaire de son état, sent l’histoire beaucoup plus compliquée qu’un simple règlement de compte quand elle débarque sur les lieux d’une tuerie particulièrement efficace et sauvage.Chaton trilogie (2002)

Après la politique-fiction menée à la manière d’un thriller, d’un roman d’espionnage, nous sommes de retour du côté du polar, avec une intrigue en forme d’enquête et de traque. Pas si loin de Six-Pack ou Ténèbres, pas loin non plus du roman d’Amila, Sans attendre Godot… Il y a d’autres points communs entre les deux auteurs comme, par exemple, cette façon de mener l’histoire, de faire monter la tension jusqu’à un final en apothéose… Apothéose plutôt négative bien souvent.

Avec ce roman, Oppel s’attaque à un genre, sans toutefois complètement abandonner ses vertesprairies. Qui auraient plus à voir avec de sombres ravins, des côtés plutôt nauséabonds de l’âme humaine. Car, à mon avis, ce qui intéresse J-H Oppel est davantage à chercher du côté de l’Homme, dans toute sa grandeur et surtout sa petitesse, que dans la société. Ce qui l’intéresse sûrement plus est de voir, d’examiner, comment l’homme a pu pervertir le groupe dans lequel il vit, la société qui en est née. Et, avec Chaton : trilogie, on est servi.
On assiste à un règlement de compte. Un règlement de compte qui touche la surface, le visible de la société. Un événement qui dépasse et fait désordre. Un événement qui dérange, qui gêne particulièrement aux entournures ceux qui tirent les ficelles, détiennent certains pouvoirs occultes, ou que l’on ne veut pas mettre trop sur le devant de la scène. On assiste à ce point de rencontre entre ce qui veut rester caché, dans l’ombre, et cette bonne République à laquelle le citoyen lambda est confronté.

Les personnages de Chaton, l’homme en rupture de ban, et de la commissaire de police, sonnent juste, nous mènent dans cette histoire de manière convaincante. On a envie de suivre leur vie, de suivre leurs réflexions, leurs états d’âme. Envie de savoir ce qui leur arrive, de savoir comment ils vont y arriver.

Ce n’est pas un roman qui dénonce à mort, juste un roman qui parle de choses que tout-un-chacun soupçonne, pour peu qu’il ne soit pas dénué de cette paranoïa qui nous habite tous plus ou moins.

Et cette femme commissaire, Valérie Valencia, n’est pas sans nous rappeler les flics croisés précédemment dans l’œuvre de l’auteur. Elle n’est pas sans rappeler les personnages principaux de tous ses livres, des êtres solitaires, sans attaches ou les ayant rompues… Et prêts à tout pour connaître la vérité.

En 2005 paraît le troisième volet de l’exploration politique de Jean-Hugues Oppel. French Tabloïds, de part son titre et de l’aveu même de l’auteur en ouverture, est un hommage à Ellroy.

Avec les deux précédents romans, on pouvait le sentir venir… Après un roman proche de l’espionnage, comparé à ceux de Frédéric Forsyth en quatrième de couverture, après un autre proche d’un polar plus classique, cette fois, Oppel French Tabloïds (2005)lorgne du côté des grands contemporains et de l’un d’entre eux en particulier.

Il revient sur l’année d’avant les élections présidentielles de 2002, égraine les jours au rythme des morts plus ou moins célèbres qui les ont jalonné. Oppel ne se contente pas, bien sûr, d’égrainer ces disparitions mais c’est, à mon avis, un des détails qui participent à une certaine impression de froideur, les gens disparaissent, des personnalités qui ont, en leur temps, fait l’actualité ou passionné les foules et dont la mort ne nous touche que très peu. Nous sommes finalement comme les personnages du roman d’Oppel, indifférents à ce qui se passe ailleurs ; réaction humaine ?

Là où les personnages de Oppel sont différents, c’est l’indifférence qu’ils ont également pour la disparition de ceux qui servent leurs intérêts, qui vont permettre de mettre en place un scénario étudié, pensé. Ils vont jusqu’à les souhaiter et parfois les provoquer. Aucun suspens, nous savons tous ce qui se passe, ce qu’il va se passer et à quoi vont aboutir toutes ces manipulations mises en place dans différents endroits, par différents protagonistes ne se connaissant même pas. Leur but est commun, l’élection de leur Champion.

Oppel nous propose une explication à des événements que nous avons vécus, que nous avons subi… Il nous donne sa vision des choses, sa vision des coulisses et c’est effectivement effrayant. Car sans jouer sur le sensationnel, il nous expose une explication tellement réaliste que nous n’avons malheureusement aucun mal à y croire.

Cette élection, comme toutes les élections, fut un combat où tous les coups étaient permis, pour peu qu’on leur donne un tour acceptable. Oppel nous raconte l’histoire du côté des vainqueurs, c’est toujours de ce côté-là qu’elle s’écrit, et on a de grandes difficultés à la trouver belle cette histoire. Mais qu’en diront les générations futures ?

Jean-Hugues Oppel nous offre avec ce roman plus qu’un roman, un témoignage, presque un document bien qu’il donne la part belle à la fiction.

Dans la forme, le roman se présente comme une alternance de textes, de unes de journaux ou d’extraits d’autres documents, il use de phrases courtes, simples. Dans le fond, il s’agit de la réécriture d’une page récente de notre histoire politique… Comment a été mené à bien le passage au deuxième tour de l’élection présidentiel d’un candidat d’extrême-droite. C’est un roman qui fait certainement énormément appel à l’imagination de son auteur, à son interprétation, ses fantasmes, mais qui est également sérieusement inspiré d’un fait authentique ayant marqué l’actualité récente.

Oppel nous offre une vision paranoïaque d’un événement, tout comme l’écrivain auquel ce roman se réfère.

L’exploration de ce sujet, la politique et ce qui tourne autour, va se poursuivre dans l’œuvre de Jean-Hugues Oppel, avec ses deux derniers romans parus à ce jour… J’y reviens dans pas longtemps.

Jean-Hugues Oppel, vers d’autres rivages, noirs

Avec le cinquième roman de Jean-Hugues Oppel, deux changements s’opèrent… Deux changements qui apparaissent en couverture. Tout d’abord, les couleurs ne sont plus cette association de jaune et noir si connue, si identifiable et puis le nom n’apparait plus seul. Changement d’éditeur, donc, arrivée chez Rivages dans la collection dirigée par François Guérif et prénom révélé aux lecteurs curieux, qui le connaissaient peut-être déjà mais cette fois en ont la confirmation quasi officielle.

Avec ce cinquième roman, outre ces changements, Oppel poursuit son évolution, son exploration du monde du polar, s’approchant du roman noir…

Brocéliande sur Marne paraît en 1994 et confirme la richesse de l’univers du romancier. Après être entré dans le polar par deux romans assez classiques pour l’époque, bien dans la tendance du moment, et pourtant déjà marqués par une certaine patte, une plume et un certain humour, puis deux romans s’approchant d’une observation plus sociale, Oppel Broceliande sur Marne (1994)change encore.

Il avait rendu hommage à certains aînés auparavant, cette fois, il s’empare d’une légende pour nous raconter une histoire bien actuelle… Il s’empare d’une légende pour la pervertir. Arthur et les chevaliers de la table ronde ne sont plus ce qu’ils étaient, ils ne sont même plus tout à fait du même côté, les vielles rivalités les ont poussé dans des camps opposés. Les chevaliers ne sont plus aussi fringants, les fées ont sombré, emportées par leurs mixtures.

C’est un paysage pas très reluisant que nous offre Oppel, un paysage de banlieue promit à l’avidité des promoteurs, aux coulées de bétons à vous défigurer les vieux quartiers, à vous expatrier les habitants pour faire place nette et attirer les gogos pleins aux as. Ou tout au moins aisés. L’humanité n’est pas à chercher du côté des politiques ou des professionnels du bâtiment mais plutôt de celui des petites gens, de ceux qui faisaient les banlieues jusqu’ici. Elle peut aussi se cacher dans la jeunesse, une jeunesse pas forcément si désabusée, ou en tout cas prête à se battre encore.

Oppel continue à mettre son style léger, parfois humoristique, décalé, au service d’une intrigue détaillant un pan peu reluisant de notre société. On ne s’embarrasse pas de scrupule quand il s’agit de faire du fric. Le fric est d’ailleurs devenu une raison de ne plus se préoccuper de ses semblables. Constat pessimiste mais malheureusement plus que jamais actuel. Constat noir… couleur qui teinte de plus en plus les romans du monsieur.

Quelques mois après Brocéliande sur Marne, Oppel commet un nouveau roman, un roman qui confirme sa place dans le paysage du polar.

Ambernave s’attaque de nouveau à décrire notre société malade. Malade du chômage, de la crise et de la pauvreté qu’elle entraîne. Pauvreté que certains persistent à croire volontaire, à stigmatiser. Oppel rend hommage à un autre monument de la littérature, à l’un des auteurs marquants du XXème siècle et à une de ses œuvres incontournables, Des souris et des hommes de Steinbeck. Il s’y attaque avec humilité et en propose une version qui s’intitulerait “Des petits chiens et des ombres”.Ambernave (1995)

Nous suivons le parcours d’un ancien docker, abimé, un ancien docker qui vivote, qui tente de garder une certaine dignité en se battant pour survivre. Un docker dont l’une des références est le roman de Steinbeck et qui va le vivre de l’intérieur… Qui va en vivre sa propre version.

C’est une histoire déglinguée que nous offre Jean-Hugues Oppel, déglinguée et pleine d’une humanité qui s’accroche encore à quelques uns d’entre nous. Espérant sûrement des jours meilleurs. Espérant ne pas être définitivement condamnée. Emile va devoir composer avec ses sentiments, lui, le misanthrope, va se découvrir des envies d’amitié, des envies de protection, de se soucier de son prochain… Plutôt inattendu mais il va l’accepter et s’y soumettre.

C’est un roman marquant, touchant, dans lequel Oppel va jusqu’au bout, ne détournant les yeux devant aucune forme de violence, s’attachant à des personnages parfois peu recommandables. Des personnages enfantés par notre société. C’est noir et pessimiste.

En arrivant chez Rivages, Oppel aura écrit, au milieu des années 90, deux romans majeurs dans son œuvre, deux romans qui témoignent de son talent, qui le confirment définitivement… Mais il n’en restera pas là.

L’attirance pour le noir chez Oppel se confirme avec son opus suivant.

Six-pack a un aspect moins social que les deux bouquins précédents. Il lorgne du côté des hard-boiled d’outre-Atlantique, nous proposant de nouveau un personnage déglingué mais ce personnage déglingué sera pour cette fois un flic, un enquêteur, aux prises avec une affaire nauséabonde. Une affaire de crimes en série aux répercussions Six-Pack (1996)délicates… Une affaire qui va l’obliger à désobéir à ses supérieurs, à plonger dans une histoire dont il ne pourra de toute évidence pas ressortir entier. Indemne, comme on dit.

Un tueur se plaît à occire de jeunes femmes célibataires, à les occire de manière assez sauvage. Mais y a-t-il des crimes civilisés, respectueux des victimes ? L’inspecteur Saverne s’y colle et ira jusqu’au bout, quoi qu’il en coûte.

Oppel nous parle un peu de mondialisation, nous présentant ces crimes en série comme une importation états-unienne que nous allons devoir nous coltiner au même titre que les chaînes de restauration rapide et en série ou tout un autre tas de produits venus de là-bas. Oppel plonge surtout dans une noirceur profonde, noirceur et thème qui pourraient rappeler par certains côtés ceux d’American Psycho d’Ellis mais traités d’un autre point de vue.

C’est de nouveau un roman marquant.

Le roman suivant paraît deux ans plus tard, en 1998.

Ténèbres explore de nouveau le roman noir et la descente aux enfers d’un flic déjà pas mal bousculé, marqué.

La mort est partout et Novembre, flic de son état, l’a beaucoup affrontée. Il va s’y coller encore et aller très loin.

Jean-Hugues Oppel nous décrit une autre manière de détruire les esprits inventée par l’homme. Après les produits en série qui déboulent jusqu’à nous, il nous parle des croyances et de l’endoctrinement qui y sont attachées, parfois… Après l’économique, le spirituel détruit les âmes…Ténèbres (1998)

C’est un roman marquant car Oppel, tout en explorant un autre sujet, s’intéresse toujours à une forme en constante évolution. Le roman noir qu’il commet n’est pas tout à fait le même que celui d’avant, ce n’est plus un thème majeur du roman anglo-saxon qu’il accommode à la sauce française mais une autre façon de fouiller l’âme humaine et ses dérives. Une dégénérescence inhérente à l’humanité, une certaine humanité… une humanité malade.

Jean-Hugues Oppel va très loin, se met peut-être un peu en scène puisque le personnage central aime les chats, roule en moto…

C’est, pour moi un roman important dans l’œuvre d’Oppel, un roman que j’ai particulièrement apprécié. Peut-être parce qu’il est proche de thèmes, d’une approche, chers à un auteur comme Pagan, par exemple…

Après avoir arpenté le roman noir, notre écrivain va bifurquer. Il va s’aventurer sur un terrain qu’il a déjà effleuré mais qu’il veut approfondir. Un pan de notre société qui génère pas mal de fantasmes. La politique et tous ceux qui tournent autour… Ce sera pour la prochaine fois.

Oppel, série noire

C’est dans la collection créée par Duhamel que débarque Oppel. D’abord en duo, comme d’autres avant lui, Manchette ou consort.

En 1983, Dorison et Oppel s’associent pour nous raconter à deux voix l’histoire de Canine et Gunn. Les présentations avec les deux personnages du titre, ceux que nous allons principalement suivre, sont expédiées dès les premières Canine et Gunn (1983)pages. Nous savons d’emblée où nous nous aventurons et quelle genre d’histoire va nous être contée… Une jeune femme, aimant les armes et acceptant certains contrats pour l’argent, et son chien aux ambitions si proches de sa maîtresse.

Le duo débarque en Corse. Pas pour le tourisme. Il débarque pour mettre la main sur du matériel acquis illégalement par des voyous locaux. Ce matériel attire les convoitises de pas mal de monde et Canine et Gunn vont devoir tracer leur chemin aux milieux de ces luttes de clans (corses et siciliens), luttes de pouvoir (CIA et KGB, guerre froide oblige).

C’est une histoire dans l’esprit du polar des années 80, un polar dans la lignée de ce qu’est devenu le polar après que quelques aînés aient contribué à son évolution. Manchette n’est pas loin, Klotz non plus, deux auteurs dont Oppel se réclame d’ailleurs. C’est l’histoire d’une femme plongée dans un monde habituellement réservé aux hommes, quand je dis habituellement, je pense surtout à l’univers romanesque balisé, le polar calibré…

Oppel et Dorison arrivent et nous proposent déjà une relecture du polar tel qu’il existe à leur époque, apportant un décalage qui y ajoute une certaine saveur. De l’ironie. Mais leur arrivée est surtout marquée par un roman rythmé, efficace. Un de ces romans que l’on aime lire entre deux trains ou deux gares.

Il faut attendre cinq ans pour ouvrir le deuxième roman d’Oppel. Il a, entre temps, comme son compère Dorison, touché au cinéma mais, contrairement à Dorison, il revient au polar, univers qui semble lui convenir et convenir à sa plume.

En 1988 paraît Barjot !, toujours dans la collection à la couverture noir et jaune. Ce roman est un régal pour qui goûte à l’univers du polar de l’époque, à un certain univers du polar. Il s’agit d’un roman ressemblant à une course-poursuite, un homme est aux prises avec une réalité qu’il ne connaissait pas. C’est un polar qui bouscule et vous tient en haleine Barjot ! (1988)avec un rythme particulièrement soutenu. Ça commence fort, ça commence avec un massacre perpétré de main de maître. Le massacre d’une famille réunie autour de la table pour partager un repas. Une famille dans laquelle le père, Jérôme-Dieudonné Salgan, manque seul à l’appel… Pour une roue crevée, roue crevée à cause d’un chauffard dont il se prend à penser qu’il n’est pas étranger à l’élimination de sa famille. Et ce père ne va plus penser qu’à régler leur compte à ceux qui ont fait ça, il est en vie et il doit s’accrocher à quelques chose. Mais il n’est pas familier des enquêtes, pas familier des pistes à suivre ni de la manière de les débusquer, les pistes. Cette naïveté va lui servir puisqu’il en devient imprévisible du point de vue des professionnels, engoncés dans leurs habitudes. Oppel nous offre un personnage proche de nous, confronté à un univers que nous ne connaissons qu’à travers la lecture. Et l’alchimie prend. Que demande le lecteur sinon d’être dans l’histoire ?

Avec ce deuxième roman, le premier en solo, Oppel s’affirme et se fait un nom. Pour le prénom, il faudra encore attendre. Il s’affirme comme un auteur maîtrisant le genre et y ajoutant une touche nouvelle. Un bon auteur de polar. Un auteur à suivre.

J’en avais parlé par ici.

Trois ans s’écoulent avant la parution du bouquin suivant. Zaune atteint les gondoles en 1991. Le réalisme (un certain réalisme) qui était à la périphérie de ses deux premiers opus est, cette fois, bien présent. L’action de Zaune se situe dans une réalité à l’œuvre en ce début des années 90.

C’est une nouvelle course-poursuite que nous donne à lire Oppel. Une course contre la montre pour Zaune, pour Zaune (1991)sauver son frère. Dans sa banlieue, cet ancêtre de la cité, de ces cités dont on parle à tout bout de champ désormais. Zaune va devoir courir pour sauver son frère de ses trafics et de ses tentatives particulièrement naïves d’escroquer plus fort que lui…

Oppel, sous couvert d’une action tendue, nous fait parcourir cette banlieue où tant de personnes vivent ou sont appelées à vivre dans les années qui suivront. Il nous fait parcourir la banlieue en nous offrant au passage à voir les acteurs, les personnes qui la font, qui y sévissent. Et Zaune évolue dans ce microcosme…

Oppel évolue radicalement avec ce troisième roman, il ne centre pas tout sur l’action mais se met dans la position d’observateur. Observateur de la société dans laquelle il vit, de la société dans laquelle vivent ses lecteurs. Il franchit l’espace qui sépare le divertisseur de l’auteur…

J’ai chroniqué ce livre pas plus loin que .

L’année suivante paraît le dernier roman d’Oppel à la série noire. Ce sera Piraña matador, polar exotique.

Ce qu’avait amorcé Oppel avec son polar précédent, l’observation des sans-grade, des exploités, se poursuit. Sous une autre lattitude, l’auteur observe la lutte d’un patron tout puissant contre ses ouvriers, contre les syndicats qui pourrissent leur esprit, leur donnant des idées revendicatrices. L’élément étranger que nous allons accompagner est unPiraña matador (1992) exécuteur de basses œuvres appelé là pour nettoyer la ville de ses empêcheurs d’exploiter en rond. Un exécuteur qui se prend à penser, qui ne maîtrise plus son côté humain…

Comme pour les romans précédents, il y a lutte, lutte de pouvoir. Après les services secrets et un certain crime organisé dans Canine et Gunn, différents services d’Etat dans Barjot !, la police et les malfrats qui veulent asseoir leur main mise sur un territoire dans Zaune, nous voici cette fois au cœur du monde du travail. Comme pour les romans précédents, l’action est rythmée et tend vers une conclusion en forme d’apothéose, une montée en puissance, en tension, qui trouve parfaitement sa place dans la collection où sévit l’écrivain.

Le cap qu’il avait franchi avec l’ouvrage précédent se confirme, Oppel approfondi ses personnages, ils ne sont plus de simples faire-valoir d’une intrigue rondement menée, distrayante et efficace. Son point de vue devient social, critique… Oppel confirme tout le bien que ses autres romans pouvaient laisser imaginer, entrevoir.

Après s’être fait un nom, Oppel va s’attaquer à son prénom en changeant d’éditeur et en étoffant son univers, en enrichissant ce que nous avons pu discerner à la “série noire”.

Oppel et moi

Oppel fait parti de ces auteurs découverts presque par hasard… Un de ses bouquins hantait les têtes de gondoles dans les rayons poche et j’avais envie d’un polar. J’ai jeté un rapide coup d’œil à ce qu’on en disait ici ou là et je me suis jeté. Un auteur français de polar, ça me tentait, je n’en connaissais que très peu. Et un auteur de polar semblant si éclectique, ça me tentait encore plus.

Ou bien quelqu’un d’autre me l’a rapporté d’une de ses expéditions en librairie après m’avoir demandé ce que j’en pensais… ce qui n’est pas loin de revenir au même.

Avec Oppel, comme vous pourrez le voir quand je parlerai de son œuvre, on parcourt le polar. Le polar et ses formes. Oppel est une sorte de caméléon, capable de se glisser dans pas mal de genres ou de sujets pour toujours nous proposer un roman à lire puis à recommander.

Mais cette définition de ce qui pourrait faire l’originalité d’Oppel ne vaut-elle pas pour beaucoup d’autres ? Le propre d’un écrivain n’est-il pas d’explorer, d’arpenter des territoires ? De parcourir différents thèmes, de fouiller différents genres ? Cette définition semble valable pour bien des auteurs évoqués jusqu’ici, Amila venu au polar après le roman social, Cook s’offrant deux vies d’écrivain, Pagan partant du polar pour explorer ses personnages en profondeur, Lehane arrivant au roman historique ou Colize au roman noir, Murakami réexplorant sans cesse notre univers, le remettant sans cesse en question…

Alors qu’est-ce qui définit le mieux Jean-Hugues Oppel… C’est peut-être en parcourant son œuvre que nous le saurons.

Où l’on parle de Jean-Hugues Oppel

Jean-Hugues Oppel est un auteur confirmé dans le milieu du polar. Un auteur qui a roulé sa bosse et qui la roule encore. Parcourant les festivals, se déplaçant dans les collèges ou autres lieux d’enseignement, il a diversifié sa palette en passant dans les années 90 au roman pour la jeunesse… Un écrivain complet sur lequel je vais me pencher à présent. Parce qu’outre être complet, il a un certain talent, un talent qui en fait l’un des écrivains que j’aime retrouver régulièrement…

Sur la Toile, Jean-Hugues Oppel a également sa place. Une place qui va du généraliste au spécialiste…

Il a les honneurs de quelques sites généralistes très peu (voire pas du tout) évoqués ici. Rue des livres nous propose une courte biographie agrémentée de sa bibliographie quasiment complète… On y apprend l’essentiel et son œuvre apparaît. Sur un site jeunesse, Ricochet, sa bibliographie destinée aux chères têtes blondes est mise en exergue. L’inévitable article de Wikipédia existe en ce qui le concerne, courte biographie accompagnée une nouvelle fois par une bibliographie exhaustive, en supplément un entretien succinct sur la littérature jeunesse…

A la lecture de ces différents textes, il est aisé de comprendre qu’Oppel est un auteur prisé pour ce qui est de la jeunesse… mais il l’est également dans le domaine du polar.

Il est ainsi présent sur le site de l’ours Polar à travers une interview, sur l’incontournable Pol’Art Noir (j’y reviens toujours) avec un autoportrait venu d’un site disparu dans les limbes numériques, et sur le non moins incontournable k-libre, une biographie accompagnée d’une rubrique recensant ses présences dans les différents festivals qui confirme qu’il s’y consacre assidument…

Je terminerai ce rapide tour d’horizon avec les deux sites les plus intéressants, sûrement, pour faire connaissance avec le bonhomme. Il y a d’abord un site qui lui est consacré et qui semble pas mal informé… Et, cerise sur le gâteau, son éditeur actuel lui a consacré une série de vidéos accessibles sur son site… A voir et écouter.

Avec tout ça, si vous ne connaissez pas déjà ce romancier, vous en saurez plus sur lui et j’espère que vous n’aurez alors qu’une envie, celle de parcourir son œuvre… Je ne vais pas tarder à ajouter mon grain de sel dans l’histoire pour vous convaincre si c’est encore nécessaire. Et puis aussi pour souligner à mon tour tout le bien que je pense de lui.