Horace McCoy, John Conroy contre Nemo Crespi

En 1953, un an après Le Scalpel, paraît le sixième et dernier roman d’Horace McCoy, This is Dynamite. Comme pour le précédent, il adapte l’un des scénarios qu’il a écrit pour Hollywood. Contrairement à l’autre, celui-ci a été porté à l’écran, par William Dieterle sous le titre Le cran d’arrêt (The Turning Point, 1952). C’est dans sa traduction française, due à Jacques-Laurent Bost, qu’il paraît d’abord, sous le titre Pertes et fracas. Il ne sera publié qu’en 1959 aux Etats-Unis, retitré Corruption City après que McCoy ait refusé à plusieurs reprises de le remanier, résistant aux habituelles pressions pour chacun de ses romans auxquelles il avait fini par s’accoutumer. C’est qu’une nouvelle fois, il met à mal ce fameux rêve états-unien tant vanté.

 

A quatre heures du matin, l’entrepôt abritant les réserves de papier des deux plus grands quotidiens de l’état est en feu. Les pompiers sont sur place aussi vite que possible mais il est déjà trop tard, les cinq étages ont flambés. Pour que ça soit aussi rapide, il n’y a qu’une explication, un incendie criminel avec plusieurs départs de feu. Les patrons du Morning Press et du Star Journal assistent, dès le lendemain, à une réunion dans le bureau du gouverneur en présence du district attorney, Dave Fogel, et de quelques autres huiles. La coupe est pleine et il n’y a aucun doute quant au commanditaire du crime, le Consortium de Nemo Crespi a mis ses menaces à exécution. Il ne tolère pas qu’on lui résiste et quand il veut faire main basse sur quelque chose, il ne lésine pas sur les moyens. Mais cette fois, le gouverneur décide de mettre les moyens aussi pour répliquer. Devant le refus du district attorney de prendre en main l’enquête qu’il veut diligenter, il décide de nommer un procureur spécial disposant de tous les moyens qu’il peut mobiliser.

Le doyen Roughhead est tout désigné pour cette tâche. Mais il refuse et propose à sa place le plus brillant enseignant de son université, John Conroy. Jeune professeur déjà promis à un bel avenir malgré ses vingt-sept ans. Après avoir un peu hésité, Conroy accepte et part le jour même pour la ville où il a grandi. Il a une dette dans cette ville vis-à-vis de son père, flic intègre qui n’a pas eu l’évolution qu’il méritait, supplanté dans les promotions par des collègues corrompus.

Sur place, John Conroy s’entoure d’une équipe en qui il peut avoir confiance, commençant par embaucher son père. Il décide ensuite de s’entourer de certains de ses anciens étudiants dont le discours était sans concession lors de leur passage à l’université. Ils ont malheureusement bien changé et il ne parvient à en convaincre que deux, dont Amanda Waycross, fille d’une juge à la réputation de grande probité. A cette équipe vient s’ajouter un ancien avocat déchu, Cicero Smith, tombé dans l’alcool et qui voit là l’occasion de se racheter.

 

La partie ne s’annonce pas facile, Nemo Crespi ayant acquis un pouvoir énorme et disposant de complices un peu partout. Même là où on ne pourrait l’imaginer.

 

C’est un roman noir pur et dur que nous offre là Horace McCoy. Le roman d’une société corrompue qui tente de se réveiller bien tardivement, d’échapper à la mainmise du crime organisé qu’elle a pourtant laissé s’épanouir et prospérer jusqu’ici.

John Conroy se montre inflexible et déterminé. La partie gagne en intensité au fur et à mesure que les deux adversaires prennent la mesure du danger que représente l’autre. La peur gagne et les coups se font de plus en plus durs, en laissant quelques-uns sur le carreau.

McCoy décrit une violence installée, acceptée, ayant eu raison de toute résistance. Une société gangrénée qui a intégré la corruption et accepté de faire une place aux truands.  Il le fait à un rythme soutenu, dans un style épuré, direct, où l’action domine. Les sentiments sont là, exprimés dans des élans irrépressibles, l’amour, la haine, le doute, le sens du devoir et un certain instinct de préservation.

Contrairement à Un linceul n’a pas de poches, la presse apparaît comme l’un des seuls remparts à la collusion entre le pouvoir et le banditisme. L’un des autres remparts étant la justice, ou quelques hommes en son sein, une évolution depuis Adieu la vie, adieu l’amour… Mais sur le fond, c’est bien toujours cette société malade que nous décrit le romancier, ne constatant aucun progrès depuis On achève bien les chevaux.

 

Le roman est publié aux Etats-Unis en 1959, après la mort de son auteur, sous une forme proche du scénario qu’il était au départ, alors qu’il a été publié bien plus tôt en France sous la forme d’un véritable roman. Plus direct, plus proche du behaviorisme que ses autres intrigues, il reste une attaque contre la société dans laquelle il a vécu, ne déparant pas avec l’ensemble de son œuvre romanesque.

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Horace McCoy, Tom Owen de retour d’Europe

Quatre ans après être parvenu à faire publier son roman précédent, Adieu la vie, adieu l’amour…, Horace McCoy voit son cinquième roman édité. Il s’intitule Scalpel. Il est traduit en français par Maurice Beerblock trois ans plus tard sous le titre Le scalpel.

 

Un homme attend à un passage à niveau. Il descend de sa voiture pour regarder le train qui passe, un train de marchandise particulièrement long. Il lit le nom des compagnies dont le charbon est transporté ainsi, une industrie qu’il connaît bien. Alors qu’il voit passer le cinquantième wagon de l’interminable convoi, c’est justement celle de sa ville, Houilleville, qui apparaît, “le compagnie houillère Reasonover”. Les souvenirs qui remontaient prennent de l’ampleur, un ancrage. Tom Owen est de retour dans sa ville, dans cette Pennsylvanie qui l’a vu grandir, il n’y avait plus mis les pieds depuis une dizaine d’années. Thomas Owen, fils et petit-fils de mineurs, est maintenant le colonel Owen, médecin dans l’armée des Etats-Unis.

A peine traverse-t-il le hall de l’hôtel de Pittsburgh où il a réservé une chambre qu’il est interpelé par une femme élégante. Se méprenant d’abord sur ses intentions, il comprend rapidement qui elle est, Hélène Curtis, la fille de Reasonover. Celui-ci l’a aperçu et veut discuter avec lui de son frère Lloyd. C’est en effet Lloyd qui est la raison du retour de Tom. Ingénieur dans la compagnie de Reasonover, il vient de mourir avec cinq mineurs dans l’écroulement d’une galerie. Owen veut comprendre ce qui s’est passé et voir dans quel état se trouve sa mère, elle qui ne jurait que par son frère.

Rapidement, Lloyd passe de victime à coupable quand le rapport de la commission de sécurité est connu. Tom parvient à arracher sa mère à la vindicte populaire et à l’installer à Pittsburgh. Il décide de rester et d’ouvrir une clinique grâce à Hélène Curtis qui l’aide à la financer. Le succès arrive très vite, aussi vite que sa popularité auprès de la haute société de la ville. C’est que Tom apprécie la compagnie de ces personnes et est bien décidé à profiter de l’engouement qu’il suscite pour assurer ses arrières… il devient riche et reconnu, sachant très bien que sa bonne étoile peut bien vite s’étioler pour une autre nouvelle tocade.

 

L’histoire est racontée par Owen lui-même, à la première personne, comme pour les précédents romans de McCoy, à l’exception d’Un Linceul n’a pas de poches. Nous suivons l’ascension de Thomas Owen en même temps que ses pensées sans illusion. Il veut faire fructifier la bonne passe dans laquelle il se trouve, sachant qu’elle ne doit rien à ses qualités de chirurgien mais bien à l’opportunité qui lui a été donnée d’intégrer la haute bourgeoisie grâce à Hélène Curtis, avec laquelle il entretient une liaison sans illusion non plus, revenus qu’ils sont tous deux de certains sentiments.

Les affaires vont bien, Owen a un superbe appartement, son seul souci est l’envie qu’a sa mère de retourner à Houilleville, malgré le saccage de sa maison et des tombes des siens.

Tom Owen est un homme qui savoure les instants, conscient de sa chance, qui se remémore son passé, notamment cette guerre au cours de laquelle il a vécu son métier intensément. D’autres sont d’ailleurs là pour lui rappeler ses exploits, un général dont il a sauvé le pied et la jambe au cours d’une opération particulièrement délicate et couronnée de succès, un ancien assistant devenu chirurgien après l’avoir côtoyé et ayant fait de lui un dieu, les pistolets offerts par Patton en personne, son grade de colonel et les décorations obtenues pour sa bravoure à opérer au plus près des combats.

Petit à petit, Owen se demande ce qui le fait avancer, ce qui le motive, l’argent ou ce métier qui lui a permis de sortir de la mine, de ne pas aller au fond comme les siens avant lui. Une nouvelle assistante, la fiancée de Crowley, son ancien aide, lui offre une toute autre vision de lui-même.

 

Ce n’est pas un roman noir que commet là McCoy mais le roman d’une époque, de celle qui a vu éclore ce genre dans lequel il s’est illustré. Un héro de retour de guerre dans une société qu’il juge de manière quelque peu acerbe, Owen parvenant, lui, à s’y insérer quand d’autres avaient eu bien du mal, à l’instar du Vanning de David Goodis et de bien des premiers personnages du genre. La difficulté à revenir dans cette société pour un soldat, à comprendre qu’elle pourrait y être sa place peut également faire penser à un film réalisé quelques vingt-cinq ans plus tard et se situant également en Pennsylvanie, dans une ville de fonderies, évoquant quant à lui la guerre du Viet Nam, le chef-d’œuvre de Cimino, Voyage au bout de l’enfer.

Outre le héro, ancien combattant revenu de beaucoup de choses, un autre ingrédient du roman noir des origines constitue un élément important de l’intrigue, l’industrie minière ou autre. La mine est en effet le centre d’un roman précurseur du genre, à mon avis, Germinal. Plus récemment, on la retrouve également chez William McIlvanney dans Docherty et Big Man. L’industrie est également l’une des pierres angulaires du Moisson Rouge de Dashiell Hammett, les fonderies encore une fois.

 

Sans être un roman noir, il s’agit donc d’un roman qui lui doit beaucoup et qui ne s’en affranchit pas, bien au contraire, comme si McCoy avait voulu amener les thèmes du genre du côté de la littérature dite blanche. Il nous propose le portrait d’un homme beaucoup plus nuancé qu’on ne pourrait le penser en l’entamant, un homme qui hésite entre un accomplissement à travers sa place dans la société et un autre passant par l’assouvissement de sa passion.

McCoy ne peut d’ailleurs s’empêcher d’agrémenter son roman d’un regard particulièrement critique sur son monde, comme il l’avait déjà fait avec ses livres précédents, comme le roman noir le fait si souvent. Chassez le naturel…

Autrefois, au temps où ce pays était rude et fort, au temps où les Etats-Unis étaient en formation, un homme sortait de chez lui, tuait un ours, le ramenait à ses voisins, pour le plaisir : c’était un triomphe social. Maintenant que la formation du pays est complète, que le pays est plat, et mou, les arrière-arrière-petits-neveux du chasseur d’ours sortent de chez eux, attrapent un chroniqueur mondain, l’invitent à dîner. Ils ont remporté un triomphe !

 

Pour son roman suivant, le dernier, à l’histoire éditoriale toujours aussi mouvementée, McCoy revient au roman noir pur et dur, ce sera Pertes et fracas.

Horace McCoy, évasion et réinsertion pour Ralph Cotter

Le quatrième roman de McCoy connaît, à l’instar des précédents, quelques difficultés à être publié. Il l’est finalement dix ans après le précédent, J’aurais dû rester chez nous, et s’intitule Kiss Tomorrow Good-Bye. Il ne met pas autant de temps à être traduit puisqu’il paraît l’année suivante dans la “série noire”, traduit par Max Roth et Marcel Duhamel, sous le titre Adieu la vie, adieu l’amour…, en étant une nouvelle fois épargné par le style des traductions de l’époque pour la collection. Pas d’argot, pas de coupes.

 

Dans une prison, un homme s’apprête à s’évader. Il a été choisi pour prêter main forte à un autre détenu, Toko, moins aguerri que lui. C’est alors qu’ils sont au champ, à ramasser des melons qu’elle doit avoir lieu. Cotter fait mine d’être malade pour aller récupérer les armes cachées pour eux. Ils se rapprochent ensuite d’un petit bois qui leur permettra de prendre de l’avance sur les gardes à cheval. Puis ils passent à l’action et, tandis qu’ils courent vers ceux qui les attendent un peu plus haut, Cotter tire une balle dans la tête de Toko. Il rejoint ensuite Holiday, la sœur de ce dernier, occupée à canarder ses poursuivants à l’aide d’une mitrailleuse, et le chauffeur engagé pour l’occasion. Ils sèment leurs poursuivants et regagnent la ville pour se cacher.

Cotter fait alors connaissance avec Mason, le garagiste qui a prêté la voiture. Après un petit temps de repos, il se rend dans une épicerie et une idée lui vient pour se remettre financièrement à flot. Il emménage ensuite avec Holiday qui ne lui ouvre pas que son appartement… Leurs relations sont rapidement passionnées pour ne pas dire violentes. Holiday est attirée par tous les hommes qui passent et Cotter ne parvient pas à la convaincre de l’écouter ou, tout simplement, à être convaincant. Le braquage qu’il a imaginé et qu’il réalise avec l’aide de Jinx, l’un des complices d’Holiday, est un succès mais des policiers véreux remontent jusqu’à eux. Cotter refuse de quitter la ville comme ils le lui demandent, sûr qu’il est qu’il rencontrera ce problème partout où il ira. Il veut rester et décide de tout mettre en œuvre pour se faire une place.

 

C’est un polar résolument ancré dans le banditisme qu’a commis McCoy, un roman qui nous offre comme personnage central un homme décidé à lutter pour s’intégrer dans la ville où il a atterrit. Un délinquant ayant de la bouteille et ne crachant pas dessus.

C’est une intrigue prenante et procurant parfois le malaise, notamment dans les relations entre Holiday et Cotter. Des relations dont la violence est excessive, poussée loin, comme si d’autres manières de communiquer n’existaient pas.

Ralph Cotter parvient à faire son trou mais c’est au prix de manœuvres qui l’enfoncent un peu plus à chaque fois. Sans foi ni loi, n’attirant pas la sympathie, c’est un personnage central auquel il est difficile de s’identifier. Un choix à rebours des précédents romans de l’écrivain.

 

Au travers de cette intrigue sombre, désespérée, McCoy nous décrit une société malade, à l’image de celle contre laquelle luttait Mike Dolan dans Un linceul n’a pas de poches. Cette fois, le personnage central décide de s’en accommoder et d’en tirer profit. Mais ça n’est pas simple et quand on accumule les ennemis, rien n’est évident.

Nous sommes résolument dans le roman noir des années 30 où un homme tente de survivre au milieu de la corruption et des collusions diverses. Cette fois le recours à la violence est la solution envisagée, dans une société qui en use abondamment. Le romancier ne nous la présentant pas comme un plaisir mais bien comme la source de bien des peurs.

C’est l’histoire d’un individualiste forcené, délinquant diplômé, qui tente de parvenir à ses fins, son confort personnel, coûte que coûte. Dans une ville, un pays, où l’individualisme est la valeur qui prime. Pour réussir dans son entreprise, son parcours va d’une police corrompue à une religion qui n’en a que le nom pour ensuite aller du côté d’une industrie toute puissante, en passant par une justice trop absente. Bref, tous les pouvoirs…

Mais malgré tous ses efforts, on sait que l’édifice est fragile. La peur habite Cotter en permanence, tout comme la folie, une folie violente, destructrice et particulièrement antipathique.

 

Après un roman désabusé mais moins amer, McCoy est revenu à ce qui a fait l’essence du roman noir, un constat sans concession sur une société gangrénée par cet individualisme qui va mener à un libéralisme décomplexé, détaché de tout humanisme, de toute humanité.

 

Le roman suivant de l’auteur revient lorgner du côté d’une littérature moins dérangeante. Ce sera Le scalpel. Une histoire qui aborde une nouvelle fois une société décrite à travers une ville et un homme qui tente d’y survivre.

Horace McCoy, Ralph Carston et le rêve hollywoodien

En 1938, le troisième roman d’Horace McCoy est publié une année après le précédent, Un Linceul n’a pas de poches. Il s’agit de I Should Have Stayed Home. Il est traduit pour la “blanche” de Gallimard par Marcel Duhamel et Claude Simonnet en 1946 sous le titre J’aurai dû rester chez nous. C’est le deuxième roman, après On achève bien les chevaux, que le romancier consacre à Hollywood et à ce qu’il peut susciter comme rêve et comme déception. Ce côté obscure mis en lumière gène une nouvelle fois aux entournures ses contemporains, adeptes du rêve qu’on leur vendait, de cette réussite dont on oubliait de signaler qu’elle en laissait plus d’un sur le bas-côté.

 

Un homme erre dans les rues de Hollywood à la nuit tombée. C’est l’heure où elles ressemblent le plus à l’image qu’il s’en est fait, celle qui l’a fait venir là pour y trouver la célébrité. Pour le moment, il est seul, figurant quand la chance lui sourit, et loin de cette renommée qu’il jalouse tant chez les autres. Il est seul dans le bungalow de Mona qui vient d’être condamnée à une peine de prison pour avoir trop vertement réagi à la condamnation de Dorothy, l’une de leurs voisines, pour vol. Une victime de miroir aux alouettes qu’est Hollywood pour Mona, cette citée tant vantée dans les magazines de cinéma.

A son retour, Ralph Carston voit un homme assis sur les marches de son bungalow. C’est le juge Boggess, celui qui a condamné Mona et qui est prêt à revenir sur sa condamnation si elle fait amende honorable… Ralph accepte de signer à sa place une lettre d’excuse.

Ralph et Mona sont deux célibataires qui se soutiennent dans leur rêve. Ils tirent le diable par la queue. Mais la réaction de Mona lui permet de sortir de l’anonymat pour quelques heures. Ils sont invités chez une riche veuve parmi une foule de célébrités. Lors de la réception, au milieu des vedettes du moment, ceux qu’ils aspirent à rejoindre, Ralph tape dans l’œil de Mme Smithers, la riche veuve. Elle a déjà un protégé mais se laisse guider par ses envies. Elle en a les moyens.

Mona et Ralph n’éprouvent finalement pas de plaisir à côtoyer des personnes dont les mérites ne sont pas si évidents et qui vivent si loin de leur monde.

Je me promenais dans les rues du voisinage : Fountain, Linvingston et Cahuenga, parce qu’elles étaient sombres et solitaires, contemplant les petites maisons en me disant que Swanson, Pickford, Chaplin, Arbuckle et les autres habitaient là dans le bon vieux temps, quand faire des films était encore un plaisir et pas une affaire.

 

C’est une nouvelle charge contre Hollywood à laquelle s’adonne McCoy, décrivant la vie de ceux qui sont en marge, qui ne parviennent pas à franchir la barrière qui les mènerait à la gloire et à leur rêve. Pour cela, il nous décrit deux personnages principaux qui ne sont pas prêt à tout pour y arriver, gardant une certaine morale, ou ayant des idées bien arrêtées sur les compromissions et ce qu’elles ont de peu attirant.

C’est une nouvelle charge et dans le même temps une description des Etats-Unis du point de vue de ceux que l’on ne voit pas habituellement parce qu’ils ne font pas rêver, parce qu’ils rappellent à leur semblables qu’il n’y a pas que du succès et du glamour au cinéma ou dans les studios.

Je montrerai ce que sont les studios. Je ferai un film là-dessus, et il passera, bon Dieu, même si je dois le colporter sur mon dos à travers tout le pays. Ça ou bien un roman.

Ralph est venu à Hollywood, invité par un agent qui désormais l’évite, mais il comprend petit à petit qu’il a un sérieux handicap, son accent du sud. Il se met à douter, lui qui se croyait fait pour ça, qui voyait son avenir à Beverley Hills ou sur Sunset Boulevard.

Mona, quant à elle, ne supporte pas qu’il y ait une telle différence, un tel gouffre, entre ce que racontent les magazines consacrés au cinéma, ce monde de rêve, et une réalité beaucoup moins enviable.

 

Ce n’est peut-être pas le meilleur de ses trois premiers romans, peut-être est-il un peu en-dessous des deux précédents, restant dans un entre-deux, Ralph ne parvenant pas à être complètement dégoûté pas cet univers qui l’attire toujours. Mais ça reste un roman âpre et n’épargnant pas les vedettes, les tenants de ce rêve que l’on a tenté de vendre pendant des décennies, venu d’Amérique. Mona étant celle qui a la tête sur les épaules et qui voit la réalité telle qu’elle est.

 

Son roman suivant, Adieu la vie, adieu l’amour… paraît onze ans plus tard, connaissant de nouveau de nombreuses difficultés à être édité.

Horace McCoy, Mike Dolan contre les frilosités d’un journalisme corrompu

En 1937, Horace McCoy signe son deuxième roman, No Pockets in a Shroud. Son contenu gênant encore plus sérieusement aux entournures ses compatriotes que le premier, On achève bien les chevaux, il ne trouve d’abord un éditeur qu’en Angleterre. Il est traduit en 1946 par Sabine Berritz et Marcel Duhamel, devenant Un Linceul n’a pas de poches. Il ne paraîtra que dix ans après aux Etats-Unis, McCoy le réadaptant, se battant en vain pour qu’il ne s’agisse pas d’une version expurgée.

 

Dolan, journaliste au Times Gazette, est une nouvelle fois convoqué dans le bureau du directeur, Thomas. Son dernier article va encore être refusé et son patron en profite pour lui reprocher les dettes qu’il a un peu partout, mauvaise image pour le quotidien. Devant l’absence d’arguments pour lui expliquer cette nouvelle non publication d’un de ses papiers, Dolan décide de plaquer le journal. Une envie qui le chatouillait depuis longtemps. Il sait pertinemment que la seule raison de la mise au panier de ses articles est la collusion de son journal avec les édiles et autres détenteur des pouvoirs dans sa ville, Colton.

Je connais l’esprit de tous les journaux de la ville. Je connais l’esprit de tous les sacrés bon dieu de journaux du pays, rien dans le ventre, pas ça de cran ni les uns ni les autres.

A peine sorti, il réfléchit à un nouveau projet puis se rend au Petit Théâtre pour une répétition de la troupe amateur dont il fait partie. Il passe les heures suivantes avec l’une des actrices, sa maîtresse, sur le point de se marier avec un autre, sa famille n’estimant pas Mike comme un suffisamment bon parti.

Dolan décide de créer sa propre publication, ce sera le Cosmopolite. Après avoir trouvé un financeur, l’un des membres du Petit Théâtre, et un imprimeur, il peut se consacrer, avec l’aide d’une femme qui le trouble et qu’il vient à peine de rencontrer, Myra Barnowski, à son premier numéro qui traitera du sujet refusé par son ancien journal, la corruption dans le sport professionnel et la défaite de Colton, tenante du titre en base-ball lors de la finale du championnat. Il sait qu’elle ne s’explique que par des espèces sonnantes et trébuchantes. Son enquête publiée provoque la réaction de la ligue professionnelle et la sanction des joueurs payés pour perdre. Premier numéro, premier scoop et scandale à la clé. Mike Dolan veut écrire la vérité, raconter ce qui se passe vraiment pour faire réagir, et non se contenter d’un journalisme qui n’est plus digne d’en porter le nom, n’ayant comme seul souci que de ne pas froisser, abandonnant la morale à d’autres. Dolan croit en ce métier et veut lui redonner sa véritable dimension, son devoir d’investigation sur des sujets brûlants.

Les réactions aux premiers numéros commencent à peine qu’il pense au deuxième. Il doit nourrir l’hebdomadaire.

 

McCoy nous offre un personnage aux fortes convictions, Dolan ne vit que pour son métier, prêt à tout pour pouvoir l’exercer comme il l’entend, sacrifiant sa vie personnelle à cette quête de la vérité, ce devoir de la raconter. Il pense que le journalisme peut permettre à la ville d’être meilleure, qu’il peut améliorer la société en dénonçant ses travers. Mais il se heurte rapidement aux personnes de pouvoir.

La dénonciation d’un médecin pratiquant l’avortement de manière barbare met Dolan en danger, mais il l’accepte comme un des éléments inhérents à ce boulot, un des dommages collatéraux inévitables.

 

Dolan est un personnage convaincu par ce qu’il fait et en même temps plein de doute quant au reste de son existence. Il multiplie les conquêtes sans réellement s’attacher, vit dans une maison sans en payer le loyer et en subvenant aux besoins des autres colocataires, des artistes sans le sou dans lesquels il croit.

Il doit affronter une certaine réalité, celle du financement de son journal, et en accepte la difficulté. Ses conquêtes, issues de familles riches, lui permettent de trouver des ressources pour son journal. Cet aspect de sa vie lui important peu, il n’y fait pas preuve d’un grand amour-propre.

Mais on ne peut impunément défier les gens de pouvoir…

 

C’est un roman noir, violent, âpre et sans concession avec une société gangrénée par les collusions et la corruption, une société sans morale. Un roman qui passe en revue quelques unes des tares de ses contemporains, le pouvoir de l’argent, les liens entre politique et banditisme, le racisme et ce journalisme qui n’en est plus un…

 

Dans la liste de ses romans, celui qui vient ensuite, J’aurais dû rester chez nous, est publié l’année suivante.

Horace McCoy, Robert et Gloria dansent pour survivre

En 1935, après deux années de refus de nombreux éditeurs, le premier roman d’un scénariste hollywoodien de série B, Horace McCoy, est publié par la prestigieuse maison d’édition Simon & Schuster. Il s’intitule They Shoot Horses, Don’t They ? Il est traduit par Marcel Duhamel en 1946 pour Gallimard, dans la collection “Du monde entier”, sous le titre On achève bien les chevaux, traduction sans les caractéristiques ou les partis pris de la “série noire” puisque commise pour une collection moins sombre. McCoy marque son entrée en littérature, après quelques nouvelles publiées dans Black Mask notamment, il y décrit un pays bien loin de l’image qu’il voudrait donner.

 

Un homme est jugé. Il ne peut nier les faits, il a bien tué Gloria. Il revoit le moment fatidique dans un flash.

Alors que la sentence est prononcée après la délibération du jury, il se remémore leur rencontre et ce qui a mené à l’issue fatale.

A la sortie des studios Paramount où il a encore fait chou blanc, ne parvenant pas à se faire embaucher comme assistant, le narrateur est apostrophé par une femme. Du moins le croit-il jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle hélait juste le bus qui vient de le dépasser. Ils font connaissance et échangent sur leur sort commun, leur rêve de cinéma, le désespoir qui colle à la peau et à chaque pensée de la femme. Comme ils se revoient, Gloria réussit à convaincre Robert de s’inscrire à un marathon de danse qui va démarrer quelques jours plus tard. Le couple vainqueur se verra verser une récompense de mille dollars, une somme dans ces années post-dépression et pour des gens comme eux vivotant tant bien que mal.

Il faut tenir le plus longtemps possible, danser ou bouger sans s’arrêter. Leur seul temps de récupération consiste en une pause de dix minutes toutes les deux heures. Si l’un des deux partenaires est immobile, le couple est disqualifié. Pour donner du sel à l’épreuve et attirer les spectateurs, Socks le directeur et Rocky, son adjoint, ajoutent des épreuves au fur et à mesure, les petites périodes d’accélération ne suffisant pas. Ils imaginent le derby, une course entre les couples, l’homme marchant et la femme trottinant à son côté, accrochée à sa ceinture, les derniers arrivés sont irrémédiablement éliminés.

Les liens entre les couples se tissent. Avec les spectateurs également, certains pouvant obtenir l’appui de sponsors leur fournissant des tenues de rechange.

 

L’histoire est un long retour en arrière alors que la sentence que Robert connait déjà est prononcée. Elle vient s’intercaler entre chaque chapitre, soulignant l’inéluctable. Nous suivons les événements qui ont conduit cet homme à sa condamnation. Sans qu’il ait pu y faire grand-chose, victime d’une société qui est venue assister au procès comme elle était venue se repaitre du spectacle de ces couples luttant pour survivre.

Gloria et Robert ont bien sûr sympathisé avec une spectatrice mais la barrière est là entre eux, chacun d’un côté. Les idées noires de Gloria s’amplifiant au fur et à mesure, s’accentuant avec la fatigue. D’un côté ceux qui regardent, qui peuvent s’asseoir sur des fauteuils, observer les souffrances et la lutte de ceux qui ne veulent que survivre en se donnant quand même bonne conscience.

Regardez-moi ces gosses, mesdames et messieurs : au bout de 216 heures, ils sont frais comme des roses…, frais comme des roses les concurrents du marathon de la danse qui comptera pour les championnats du monde. Une épreuve d’endurance et de virtuosité. Ces gosses sont nourris sept fois par jour…, trois grands repas et quatre casse-croûte.

Horace McCoy dresse un portrait particulièrement noir, désespéré d’un monde dont les frontières sont celles de l’argent, du pouvoir. Les autres, les laissés-pour-compte, n’ayant d’autre choix que de se soumettre à la volonté de ceux-là, d’accepter des règles qui sont pour le moins faussées puisqu’elles n’ont rien de juste, ne servant qu’à transformer leur vie en spectacle. Un spectacle qui permet sûrement aux plus aisés de se rassurer sur leur propre existence, de la savourer d’autant plus qu’ils prennent conscience de leur chance tout en accentuant le calvaire des autres.

 

Avec ce premier roman, McCoy, à l’instar de Dashiell Hammett ou James M. Cain, s’inscrit dans une volonté de décrire une société malade. Il offre avec cette intrigue une matrice reprise par bien d’autres, souvent dans un cadre dystopique pour atténuer sans doute le malaise que pourrait susciter une trop grande proximité avec la réalité, de ces jeux où l’on en sacrifie quelques uns pour le plaisir des spectateurs. McCoy décrit la réalité, sans fard, et c’est sans doute ce qui crée un malaise, on ne peut se dire que c’est juste imaginaire, fictif. Il touche ses contemporains là où ça fait mal, loin des idéaux qu’ils se sont construits et auxquels ils veulent croire. C’est certainement ce qui explique pourquoi l’écrivain rencontrera bien des difficultés avec ses romans suivants, parvenant difficilement à les voir publiés par une société qui cherche avant tout à se voiler la face, à croire en un rêve tellement prégnant qu’il gomme, balaie sous le tapis, la réalité.

 

Le roman suivant d’Horace McCoy s’attaque à un monde qu’il a longtemps fréquenté, celui de la presse, ce sera Un Linceul n’a pas de poche et rencontrera toutes les difficultés à trouver un éditeur.

Horace McCoy dans ma bibliothèque et sur le blog

McCoy a écrit l’un de ces classiques connus de tout le monde, ou presque, d’autant que son adaptation cinématographique par Sydney Pollack permet de le rappeler au souvenir d’un grand nombre d’entre nous. On achève bien les chevaux est un roman marquant, décrivant certaines victimes du rêve américain. Presque un classique que beaucoup ont lu. Impossible de me souvenir quand ça a été le cas pour moi, d’autant qu’il n’est pas ensuite resté dans ma bibliothèque. Un emprunt, sûrement. Ou un prêt avec lecture impérative de la part du prêteur.

Les recensions de lecture me rappelant l’auteur n’ont ensuite pas manqué, comme celles de Claude Le Nocher, dont la dernière est toute récente. Black Mask Stories, dont il parle, valant également le détour pour l’introduction de Jean-Claude Zylberstein, comme il nous le rappelle.

Dernièrement, j’ai rédigé un article pour L’Indic des Fondu au Noir, il s’agissait, pour moi, d’évoquer les auteurs ayant été journalistes. Lors d’un échange avec Caroline de Benedetti, nous nous sommes souvenu du bouquin du même McCoy, Un linceul n’a pas de poches, et d’un de ses métiers avant de devenir scénariste, celui de journaliste sportif. Il était tout indiqué pour l’article et je me suis dit à ce moment-là qu’il avait sa place sur Mœurs Noires, au même titre que les précurseurs que sont Hammett, Paul Cain ou Jean Amila et d’autres qui ne devraient pas tarder, Léo Malet, Raymond Chandler ou encore Chester Himes.

Voilà qui est fait.