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Hugues Pagan, Tarif de groupe

Quatrième de couverture :

Tarif de groupe, huitième roman de Pagan, déballe le linge sale de l’Usine – la police en jargon interne. Le spectacle d’une poubelle de fast-food serait sans doute plus ragoûtant. Ce flic qui a le blues ne fait pas dans le sous-entendu. Son ex-inspecteur Chess les connaît à fond, ces types qui pratiquent les méthodes du grand banditisme, « sous le masque de la vérité et de la justice ». Des flics qui « se goinfrent » : 50 briques sur un plan de came. […]

Les dix premières lignes :

Une légende veut qu’à la fin de sa vie, Lester Young ne parlait plus qu’avec les morts. Il s’était inventé une langue à lui – une langue à eux… Il avait fini par tout comprendre, même des choses qui ne plaisent pas vraiment, des choses qu’on préférerait ne jamais avoir sues. La légende dit aussi qu’un beau jour, celui que ses pairs reconnaissaient comme le plus grand saxo ténor de sa génération, celui que tout le monde appelait « Président », est parti tout seul sans laisser derrière lui, rien que quelques phrases pudiques et tendres, d’un tragique contenu, d’une magnifique sagacité un peu pensive, où transparaît, lorsqu’on y prend garde, la splendide amertume paisible qui est le terrible apanage de ceux qui avaient deviné dès le début qu’ils n’iraient pas beaucoup plus loin que le coin de la rue…

Commentaire personnel :

Avec Hugues Pagan, on est toujours sur le fil du rasoir. Voilà un auteur qui nous embarque à chaque fois dans un voyage périlleux. On n’est jamais sûr de ne pas finir dans le décor, de ne pas sombrer dans la caricature, de ne pas assister à son crash en plein vol.

Nous suivons Chess, un ancien flic qui a quitté le métier on ne sait pas bien pourquoi. On ne le saura jamais vraiment. Il se retrouve embringué dans une affaire qui le ramène à ses anciennes occupations, à son ancien boulot. A ce boulot qu’il a fini par détester et qui l’a abandonné, échoué sur la grève.

Je me suis laissé tomber dans mon fauteuil. D’avant le naufrage, j’avais conservé le sous-main élimé qui me servait à l’Usine, et j’ai balancé le .45 dessus en plein milieu, la crosse vers moi. Ceux de mes ennemis contre lesquels je dois me battre le plus souvent n’ont que foutre d’un Governement Model : ils passent à travers les murs et même les plus grosses balles dum-dum ne peuvent les atteindre.

Il vit avec tout ce que l’Usine lui a laissé. Des souvenirs difficiles à trimballer, qui ne vous laissent pas entier, qui vous laminent. Alors il a le blues (la bande originale de ce bouquin vaut le détour) qui l’accompagne partout, pas vraiment une bouée puisqu’on s’enfonce également à trop le fréquenter mais au moins, la chute est-elle plus belle.

Un type vient le voir, lui glisse dans les mains le dossier d’une affaire trop vite classée. Un meurtre trop vite considéré comme une affaire non élucidée, une affaire qui ne le sera jamais.

Chess connaît la victime. Il s’en souvient et va par curiosité chercher à savoir pourquoi on n’a pas couru bien longtemps après les coupables.

Et puis… A chaque fois qu’il voudra renoncer, un petit événement viendra le relancer, le pousser à poursuivre. Il va de nouveau s’approcher de la sale face pas si cachée que ça de son ancien métier. Les redresseurs de tors assermentés ne sont jamais bien loin des voyous et parfois ils sont pires que ceux qu’ils pourchassent. Au moins aussi truands et sans scrupule. C’est sale, nauséabond, ce que Chess va remuer. Dangereux. Il ne le fera pas seul, embarquant malgré lui, malgré elle, une ancienne collègue, ancienne subordonnée, bien esquintée par ce métier qui détruit.

Elle avait peur. Pour elle, pour moi, pour nous… J’avais peur moi aussi, mais seulement de la nuit qui montait peu à peu de partout avec son cortège d’ombres, de sanglots et de haine, tous ces yeux caves, ces mains sans vie accrochées à nos basques, ces atroces regrets. J’avais peur de ce que j’étais prêt à commettre, beaucoup plus que de ce que je risquais de subir.

Chess est désabusé, comme beaucoup de personnages de roman noir. Mais ça n’a rien d’un passage obligé, rien d’une caricature, il vit avec ses morts, se rapprochant petit à petit de la sienne. Irrémédiablement. Luttant de moins en moins contre ses démons.

Mes visiteurs de la nuit sont venus, même le Black qui se plaignait de ne plus pouvoir écrire sans bras, même la dernière suicidée que j’avais trouvée boudinée par les gaz dans ses draps merdeux, même la petite gosse avec sa culotte pas très propre qu’on m’avait amenée dans une bâche bien trop grande pour sa taille, la nuit de la gare de Lyon. Ils en faisaient une belle farandole, mes morts, tous ceux qui m’avaient passé par les mains. Efflanqués ou gonflés comme des outres, obèses ou squelettiques, livides ou de la couleur d’une combinaison de plongée, jeunes ou vieux, à point ou bien cuits, entre les mâles, les femelles et tous les autres, j’ai compté de tête que j’en avais connu presque l’effectif d’une cohorte en vingt-cinq ans de temps. Pour la plupart, des anonymes, des sans-grade qui ne m’avaient intéressé que fort peu de temps chacun. Comme moi, dans ce qui me faisait usage de vie, ils n’avaient fait que passer.

On peut ne pas aimer Pagan, trouver qu’il en fait trop, mais il a les qualités de ceux qui ne laissent pas indifférents. Et il ne se retient pas. Aucune bride ne lui va et c’est tant mieux. Une fois de plus, Pagan frôle les bordures, dérape dans les virages, mais se rattrape toujours, évitant la chute et nous servant un roman sombre. Entêtant. Au bord du gouffre.

Vous avez aimé… vous aimerez peut-être :

Les autres du même, bien sûr. Avec ce style, cette petite voix qui n’est qu’à lui.

Et tous ceux qui ne font pas de concessions, Peace, Ellroy

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