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Léo Malet, La vie est dégueulasse

Quatrième de couverture :

La vie est dégueulasse (1948) est l’annonciateur de la vague du roman noir américain qui va fasciner la France.

Mais Léo Malet a d’autres ambitions que de mettre en scène la fatalité, à travers la destinée d’un jeune anarchiste dévoyé : « Ce Tristant sans Iseult, qui, par-dessus un abîme de cruauté et de tendresse et le fracas des mitraillettes en action, dresse le drapeau sang et nuit de l’inquiétude sexuelle. »

« Tirez au sexe », dit-il aux policiers qui le mettent en joue.

 

Les dix premières lignes :

Passées les hautes cheminées crachant leur infecte fumée noire, je touchai le bras nu d’Albert pour l’avertir que nous étions bientôt arrivés. Geste parfaitement inutile, puisque Albert connaissait aussi bien que moi l’endroit que nous avions inspecté ensemble, les jours précédents. Le lieu, à cette heure de la matinée, était à peu près désert.

Je dis à Albert de stopper et il rangea l’auto le long du trottoir, à une courte distance de la rue qui coupait le boulevard. Une charcuterie s’érigeait à l’angle.

 

Commentaire personnel :

Ça commence par un braquage. Un braquage pour une bonne cause. A la Robin des Bois. Un braquage pour permettre à un mouvement de grève de continuer, pour financer une petite révolte et mettre à mal un certain pouvoir en place. Un peu d’anarchie. Mais même l’anarchie, les grèves, ne supportent pas forcément la violence, qu’on butte un employé d’une société de convoyage de fonds. C’est ce que va apprendre le narrateur de l’histoire à ses dépends.

Mais il est trop tard, il y a pris goût, lui, à la violence. A l’illégalité. Et il va s’y enfoncer, tout en justifiant ses gestes, y trouvant une raison d’être. Sa philosophie va évoluer.

 

Si je connaissais l’endroit du globe d’où on peut contempler l’univers, j’y courrais, ficherais un pieu en terre, m’y pendrais et me précipiterais dans le vide, entraînant le monde dans ma chute… Il y avait encore le système du tunnel, percé d’un pôle à l’autre, dans les entrailles de la terre, qu’on bourre de dynamite… Tout ça, c’était de la poésie. Mieux valait les buter en détail.

 

Avec ce roman noir avant l’heure, Léo Malet dresse le portrait d’un petit malfrat épris de certains idéaux qu’il va détourner, qu’il va accaparer pour la seule bonne cause qui compte, la sienne. Il va se donner l’anarchie comme excuse et va en faire l’instrument de son propre règlement de compte avec une société dans laquelle il ne se reconnaît pas, à laquelle il ne veut pas appartenir. Une société dont il ne pourra pas vraiment s’affranchir puisqu’il en est issue, qu’il y a encore quelques attaches. La violence, le jusqu’au-boutisme, lui deviennent difficile au fur et à mesure qu’il réalise qu’il a adopté l’anarchie pour de mauvaises raisons, ou en tout cas, qu’il aura du mal à s’y tenir. Qu’il ne pourra aller au bout de son engagement…

 

C’est un roman particulièrement sombre que nous offre le père de Nestor Burma, un roman qui n’embellit pas notre chère société, qui ne lui fait pas de cadeau. Un roman qui nous dit que cette bonne société fabrique des êtres particulièrement perdus quand ils ne parviennent pas à s’y inscrire, quand ils ne parviennent pas à oublier les abîmes qu’elle a engendrés au plus profond de chacun.

Dans un style populaire, apparemment simple, Malet nous offre un roman noir impressionnant, sans concession, qui montre que ce genre existe bel et bien en France et qu’il n’a rien à envier aux autres. Qu’il ne les a pas attendus.

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