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Philippe Djian, Lorsque Lou

Les dix premières lignes :

Lorsque Lou me soulevait du sol, traversait le bar et me jetait au milieu de la rue, je ne savais jamais si c’était mes os que j’entendais craquer ou la pellicule de glace qui se brisait sous mon poids. S’il avait neigé, il se produisait une sorte de grincement étouffé et lugubre. D’autres fois, quand les pelles venaient de dégager la chaussée, je faisais comme un œuf tombant du ciel, je restais étendu, sans bouger, coulant de ma coquille, je regardais les engins s’éloigner et tourner dans Huron Avenue jusqu’à ce que le silence revienne, et je regrettais de ne pas avoir atterri là quelques minutes plus tôt, juste avant leur passage.

Commentaire personnel :

Qu’est-il venu faire là ? Ce peintre à succès, cet artiste adulé à Paris, qu’est-il venu faire dans ce patelin paumé du Manitoba ? On ne peut que se le demander tant on le voit porter sa croix, accepter d’être le souffre-douleur de toute une famille, les Conroy. Il donne un coup de main dans leur bar, se fait rançonner par l’un d’entre eux et malmener par tous… Même la sœur, Sarah, celle pour qui il est venu et qu’il ne retrouve qu’à la nuit tombée, clandestinement, pour goûter aux plaisirs qu’elle lui consent, loin des autres, à l’abri des regards. Même Sarah qui, devant tout le monde, le bouscule également, ne semble pas prête à lui pardonner quoi que ce soit.

Difficile de comprendre le plaisir qu’il éprouve à se faire ainsi maltraiter… sinon celui d’avoir enfin conscience de vivre. Cette conscience qu’il avait perdue à force de se perdre parmi les élites artistiques.

Accepter d’être ainsi châtié ne peut pas durer sans conséquences. On finit par payer les pots cassés. Tandis que les ours arrivent sur Riverdale, dans leur migration annuelle, on tend le dos pour ce qui va être infligé à notre narrateur, souffre-douleur, cible de toutes les attentions… et mauvaises intentions.

Philippe Djian nous propose un roman puissant, au souffle digne de certains auteurs états-uniens, tels que Jim Harrison. La nature se mêle à l’intrigue proprement psychologique et le suspens réside dans la survie du héros en même temps que celle de toute une communauté aux prises avec certains représentants de la dite nature les plus impressionnants, les plus puissants. Ces plantigrades au coup de patte douloureux, voire mortel.

Avec cette histoire, Djian nous offre l’un de ses plus beaux textes, l’un de ses romans les plus puissants. Un roman court magnifiquement illustré par Miles Hyman.

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Pourquoi pas Jim Harrison et Dalva, par exemple. Pourquoi pas d’autres Djian ou certains Cook où les héros se perdent volontairement…

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