Dangereuses adaptations ?

Je ne sais pas si être adapté plusieurs fois est un signe mais… Je pense que Les liaisons dangereuses sont d’une telle force que certains n’ont pu résister. Elles ont été déclinées, en plus d’un sketch parodique des Nuls, en opéra, pièce de théâtre et au cinéma, donnant l’occasion à plusieurs réalisateurs et scénaristes de s’illustrer. En plus, adapter un roman du XVIIIème permet de cacher son envie d’être quelque peu incorrect, dérageant, derrière l’argument de l’adaptation d’une référence littéraire, d’un incontournable. L’intérêt d’adaptations multiples est l’accès à de multiples lectures d’une même œuvre, d’en saisir l’intensité et parfois certaines subtilités passées inaperçues.

Se pencher sur les différentes adaptations cinématographiques proposées peut donc valoir le coup. Je ne m’attarderai que sur quelques unes d’entre elles, n’étant pas familier avec les autres. En effet, les liaisons… ont fait l’objet d’un travail un peu partout dans le monde, en Allemagne (à partir d’une adaptation théâtrale), au Japon, en Tchécoslovaquie et jusqu’en Corée du Sud. La dernière en date à être évoquée sur le site de référence en ligne en matière de cinéma (qui ne semble pas forcément complet, de nombreuses adaptations oubliant de préciser leur source d’inspiration) est même un film porno gay. On voit que l’histoire a pu être adaptée de manière bien différente, actualisée ou détournée. Toutes ces versions ont sans aucun doute un intérêt mais elles restent difficilement accessibles en France.

Je commencerai par les adaptations qui ont transposé l’intrigue dans une autre époque. Souvent celle où le film a été réalisé. Je m’arrêterai aux deux qui me sont les plus familières.

Roger Vadim a, en son temps (1959), adapté l’intrigue, conviant des acteurs-phares puisque Gérard Philippe y est Valmont et Jeanne Moreau, Merteuil. L’histoire prend donc place dans Les liaisons dangereuses, Roger Vadimles années cinquante et les relations épistolaires ont été en partie supplantées par les communications téléphoniques. On y sent l’atmosphère du livre, parfois. Mais je l’ai trouvé un peu trop éloigné à certains moments sans que cet éloignement propose une alternative intéressante. En effet, en amateur de l’œuvre originale, l’idée de remplacer certaines lettres par des conversations téléphoniques peut sembler la seule idée… Bonne idée ? La question se pose puisqu’on en oublie le décalage qu’il peut y avoir dans un échange épistolaire, les lettres qui peuvent se croiser et les incompréhensions qui peuvent en résulter. Je ne sais pas si c’était une fausse bonne idée mais si le seul intérêt du film réside dans celle-ci, ça fait un peu léger… Pourtant, Jeanne Moreau en madame de Merteuil, ça a de l’allure mais on a l’impression que Vadim est resté à la surface, n’osant pas aller loin dans ce qui fait tout l’intérêt de livre de Laclos. A noter que Roger Vadim a dû se passionner pour ce roman puisque, sans le dire, il en a proposé une deuxième adaptation avec l’actrice érotique des années soixante-dix.

Plus récemment, en 1999, Roger Kumble a transposé le roman dans le New York du siècle finissant, au sein de la haute bourgeoisie. L’intrigue conserve toute sa force. Sous couvert d’un film pour ado, ou à propos des ados, il nous sert l’intrigue du roman en s’attardant plus particulièrement sur les relations entre Merteuil et Valmont, le couple central de l’histoire, et en faisant d’eux un beau-frère et une belle-sœur au sein d’une famille recomposée. Ce film a peut-être su gardé une certaine intensité par le casting (par sa Cruel intentionsjeunesse surtout) qu’il propose et le rythme de l’intrigue. Le montage accentue l’impression d’impossibilité de résister à la lutte dans laquelle se lancent les deux principaux protagonistes. Mais, peut-être est-ce dû à une certaine vision nord-américaine des relations entre hommes et femmes, tout semble se résumer à la simple bagatelle quand chez Laclos, les personnages se perdre à force de résister à leurs sentiments. Les sentiments et la morale sont le moteur du livre de Laclos, ce que semble avoir oublié Kumble. Pour lui, nous sommes dans un jeu, ce qui est le cas du bouquin, mais un jeu beaucoup plus subtil et le discours de Kumble, teinté d’un certain puritanisme ou, en tout cas, d’un discours qui se veut critique du puritanisme, en arrive à nous présenter les femmes et les hommes uniquement menés par leurs instincts sexuels, se contentant du côté graveleux, quand le livre nous propose également une vision de la femme et de sa force allant au-delà de ce que nous en dit le cinéaste états-unien. Ce Cruel Intention (rebaptisé Sexe Intentions, en bon français, révélant peut-être les intentions réelles du long métrage, y collant plus) a connu un certain succès, occasionnant deux autres films s’en réclamant, je ne les ai pas vus, redoutant un peu les libertés prises. Il faut un certain talent pour se le permettre.

Entre ces deux adaptations, et presque coup sur coup, deux films ont débarqué sur les écrans. Deux films se voulant plus fidèles à l’intrigue originale et respectant, au moins, les lieux et l’époque de celle-ci. Ce sont donc deux films en costumes qui nous furent offerts et que j’ai goûté de manière différente.

Le premier à avoir atteint les grands écrans est l’adaptation de Stephen Frears. Les liaisons dangereuses (Dangerous liaisons en v.o.) est un film tiré de l’adaptation théâtrale de Les liaisons dangereuses, Stephen Frears 2Christopher Hampton. Le fait d’être adapté d’une pièce à succès garantit un rythme efficace. De plus, Hampton a voulut coller au texte original et il a transposé, transformé en scène, ce que les personnages racontent. Il a transposé ce qui était transposable et ce qui pouvait donner des scènes intéressantes. Travail de réexpression donc et de sélection. Etant adapté d’une pièce, le côté galipette si prisé par d’autres adaptations est quelque peu gommé, laissant la place à un certain suspens, à l’expression des sentiments. Et à la guerre que se livrent Merteuil et Valmont, deux êtres interprétés avec délectation par Glenn Close et John Malkovich. Tous le casting est d’ailleurs de haute tenue, Michelle Pfeiffer en Tourvel est parfaite de retenue et d’émotions refoulées, de tentative de contrôle de soi, tout comme les deux jeunes Uma Thurman et Keanu Reeves face aux affres des premiers émois et des premières attirances difficilement domptables. L’adaptation de Frears est sans doute, de mon point de vue, l’une des plus intéressantes, l’une des plus proches de l’idée du texte et du texte lui-même.

Le deuxième film anglo-saxon, en costume, ayant atteint les écrans, en 1989, un an après Frears, est celui de Milos Forman. Cette adaptation signée par Forman et Carrière a décidé de Les liaisons dangereuses, Milos Formanse centrer sur le personnage de Valmont, comme son titre l’indique. Un parti pris intéressant puisque Valmont a parfois tendance à n’être qu’un faire-valoir pour Merteuil alors que son rôle dans la partition est de la première importance. Il est l’homme au prise avec des émotions qu’il ne veut avouer ni s’avouer. L’homme qui veut garder sa force, ne montrer aucune faiblesse quand il est au prise avec les siennes propres. Le parti pris est intéressant mais un peu éloigné de la volonté de Laclos. Les auteurs, Carrière et Forman, ont également décidé d’une distribution en accord avec les âges de l’œuvre originale, les rôles sont donc joués par des acteurs au début de leur carrière, Colin Firth ou Annette Benning. Cette adaptation souffre de la comparaison avec le film de Frears, trop éloignée de l’œuvre originale, elle nous perd un peu en route…

Avant ces deux adaptations, la télévision française s’était penchée sur le roman que nous évoquons. Charles Brabant avait commis une œuvre d’une autre dimension que celles passées en revue jusqu’ici.

Les liaisons dangereuses, Charles BrabantEn effet, dans cette adaptation inspirée de l’œuvre et de la vie de Laclos, les deux sont intimement mêlées. On y voit l’auteur conversant avec ses personnages et éclairant son roman de ses expériences personnelles. Ça n’a rien de rébarbatif, au contraire, Merteuil et Laclos s’affrontent pour donner leur interprétation de l’histoire dans laquelle le deuxième a plongé la première. Les personnages écrivent et disent leurs lettres sans que cela ne soit lourd, à aucun moment. Les scènes reprenant l’intrigue du roman sont d’une grande fidélité et on sent, on retrouve tout ce qui se joue dans cette intrigue, la guerre des sexes, la guerre de pouvoir qui ne se joue pas avec les mêmes armes et qui doit, malgré tout se jouer selon les carcans qu’imposent l’époque et la société. Société si proche de la nôtre.

Merteuil et Laclos s’affrontent, luttant pour décrire la condition des femmes. Merteuil soulignant tout ce que l’œuvre de Laclos peut avoir de contestable dans le fait qu’elle décrit sans juger, donnant au lecteur ce pouvoir. La chute inexorable des personnages est décrite avec minutie. Nous avons là une œuvre intelligente, vous donnant l’impression de l’être, tout en vous distrayant.

Si vous ne connaissez pas ce film réalisé pour la télévision, cherchez-le. Il n’est pas facile à trouver mais je crois qu’il est désormais édité en dvd et accessible pour peu que l’on se donne la peine. Regardez le film mais n’oubliez surtout pas de lire Laclos et ses Liaisons dangereuses si ce n’est pas encore fait.

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Les liaisons et moi

Rien à voir avec une quelconque visite chez l’orthophoniste et d’éventuelles difficultés d’énonciations, même si c’était le cas, ça ne serait pas le lieu pour en parler. Non, je continue mon exploration des Liaisons dangereuses, œuvre unique à plus d’un titre, mais surtout unique roman de son auteur ayant traversé les siècles.

J’ai été confronté pour la première fois à cette œuvre dans un cadre assez classique finalement, pour un roman classé dans les classiques depuis que certaine institution se l’est inscrite Les liaisons dangereuses (folio)dans ses programmes. Une reconnaissance qui peut avoir son revers mais qui, en l’occurrence, m’aura permis d’ouvrir l’ouvrage et de me plonger dedans avec délectation.

C’était donc il y a bien bien longtemps (j’exagère) dans une galaxie pas si éloignée que ça puisque c’est la nôtre, notre bonne vieille Voie lactée, alors qu’il s’agissait de préparer une échéance importante de ma vie d’élève, une échéance anticipée pour un examen qui marquerait le début de ma vie estudiantine… Il fallait en passer par certaines épreuves, pas sûr que ça ait à voir avec le passage à l’âge adulte, pas vraiment un rite mais presque. Et dans le cadre de cette préparation se déroula la rencontre.

J’avais déjà été confronté au roman épistolaire, une fois, et j’avais goûté cette confrontation avec Les lettres persanes de Montesquieu. Il faudrait que je m’y remette pour voir si l’effet est toujours le même. Mais cette forme de roman n’est plus très en vogue de nos jours.

La découverte ne fut donc pas dans la forme mais dans l’esprit. Je me suis délecté à suivre une intrigue particulièrement tortueuse au travers des échanges entre protagonistes. Ces échanges nous permettent de suivre plusieurs aspects de l’intrigue en parallèle, ils nous permettent de ne pas nous perdre dans des méandres trop confus et permettent surtout à l’auteur de nous donner à voir l’esprit, l’âme des différents personnages. Car les lettres sont l’occasion de confidences et, à cette époque, les confidences pouvaient aller très loin puisqueLes liaisons dangereuses (Classiques français) la peur de la diffusion sur Internet, par exemple, n’existait pas… même si, ils auraient un peu dû se méfier ces êtres machiavéliques dont nous suivons les plans de vengeances de missive en missive. Ça pourrait presque faire l’objet d’une étude, d’un pan de l’étude, que proposent les professeurs de français à leurs chères ouailles. Du danger de diffuser les pensées profondes de chacun, de l’intérêt de préserver une sphère privée, très privée. Inaccessible au tout-venant.

La marquise de Merteuil et le vicomte de Valmont sont des personnages intrigants. Ils veulent se venger en utilisant les sentiments quand ils en sont eux-mêmes les jouets. La présidente de Tourvel, Cécile de Volanges ou le chevalier Danceny se laissent manipuler en tentant de résister à leurs penchants. Bien des choses restent inavouables. Mais cette valse des sentiments, l’utilisation et la manipulation des êtres sont savoureux et affolants. Comment se prémunir ?

Laclos nous propose une histoire à la construction particulièrement élaborée et qui, sous des dessous parfaitement moraux, explore des recoins inavouables de nos esprits et des tentations auxquelles il tente parfois de ne pas succomber.

C’est un grand roman, écrit dans une langue classique, riche et qui explore nos âmes comme peu de romans ont osé le faire depuis ou même avant… Certains contemporains ne s’y sont pas trompés, proposant des adaptations cinématographiques de cette intrigue parfois savoureuses sur lesquelles je reviendrai prochainement.

Choderlos de Laclos entoilé

Pierre Choderlos de Laclos n’est certainement pas le premier auteur de roman noir dans l’histoire littéraire mais il sera, sans doute, l’un des plus anciens à être évoqué dans ces pages virtuelles.

Le roman emblématique, le seul dont je parlerai (il a également écrit des essais, notamment sur l’instruction des filles), dont il est l’auteur est, pour moi, sans conteste, un roman noir. Un roman qui joue avec les mœurs de son époque, avec les sentiments de ses personnages, les entraînant vers une fin qui n’est pas forcément enviable. Un roman qui joue autant avec ses personnages qu’avec ses lecteurs tellement il nous manipule et nous fait coupablement dévorer des pages décrivant des situations loin d’être politiquement correcte, comme on le dirait aujourd’hui.

Un roman à la forme emblématique de son époque, puisqu’il est épistolaire, comme d’autres en son temps… Cette forme s’est sérieusement raréfiée mais elle est intéressante puisqu’elle utilise et met en avant le moyen principal de communication du XVIIIème siècle, ancêtre de nos réseaux actuels.

Roman devenu classique après quelques décennies d’oubli, Les liaisons dangereuses ont permis à son auteur d’acquérir une certaine notoriété, observable également sur la toile.

Il en est question dans bien des endroits, j’en ai retenu quelques uns pour vous… Reconnu dans la littérature comme un classique, cette littérature que l’on enseigne aussi bien dans le secondaire qu’après, Laclos a les honneurs de l’encyclopédie Universalis tout comme ceux de l’encyclopédie collaborative Wikipédia.

Il a également les honneurs d’autres sites, tels que @lalettre.com qui nous présente une bibliographie exhaustive. Une autre encyclopédie nous propose des accès aux œuvres de Laclos en ligne, il s’agit de l’encyclopédie de l’Agora. En se baladant sur la toile, ce sont surtout les études de son roman qui nous sont accessibles, ici, par exemple.

Pour en finir sur cet auteur et son traitement sur le net, une courte biographie sur terres d’écrivains nous permet une approche intéressante de l’auteur, juste avant de passer à son œuvre maîtresse d’ici peu.