William McIlvanney, les Docherty à Graithnock

En 1975, alors qu’il est publié depuis neuf ans, William McIlvanney voit son quatrième roman paraître aux éditions Allen & Unwin. Cinq ans après le précédent, c’est un roman ambitieux qui lui apporte la reconnaissance. Il est traduit en français vingt-quatre ans plus tard par Freddy Michalski aux éditions Rivages, dans la collection « écrits noirs », cinq ans après une première traduction de Christian Civardi pour les Presses Universitaires de Grenoble, et alors que la série des Laidlaw lui a amené une certaine notoriété.

 

Nous sommes en 1903 et l’agitation qu’observe Mlle Gilfillan par sa fenêtre, en proie à l’insomnie, ne peut tromper, Jenny Docherty est sur le point de donner naissance à son quatrième enfant. Son mari revient avec le médecin, signe que tout ne se passe pas tout à EPSON MFP imagefait bien. Mais après des efforts, une césarienne, et l’attente de tous, Mlle Gilfillan à sa fenêtre, Tam, le père, dans l’appartement des voisins, un garçon naît, le troisième. Après Mick et Angus, celui-ci est prénommé Conn, diminutif de Cornelius, leur sœur, l’aînée, s’appelant Kathleen.

Nous sommes en Ecosse, à Graithnock, ville imaginaire, dans High Street, une rue populaire, peuplée d’ouvrier. Tam Docherty est l’un d’eux. Un mineur à la volonté de fer et aux principes du même métal. Un homme qui élève ses enfants dans une certaine exigence et la plus grande droiture possible. Jenny, sa femme, se consacre pleinement à sa famille. Tout cela permet aux enfants de vivre dans un certain cocon. D’avoir accès à l’école jusqu’à leurs 14 ans. Après l’école catholique pour les deux premiers, ce sera l’école protestante pour les deux autres. Tam est catholique et Jenny protestante, et la foi de Tam n’est pas si forte, un homme en proie au doute sur bien des sujets. Et sûr qu’un jour les ouvriers gagneront les droits qu’ils devraient avoir. Plutôt que de croire en Dieu, Tam croit dans ses semblables.

On vous racontait ce que votre vie pouvait signifier, en vous demandant d’y croire, alors que ça n’avait rien à voir avec ce qui vous arrivait au quotidien, dans votre maison comme dans votre tête. Pendant que votre épouse se tuait à un labeur d’esclave et que vos tiots grandissaient avec pour seule perspective de se retrouver au fond, comme les bidets, que vos camarades s’aigrissaient de jour en jour, les patrons vous achetaient votre sueur par berlines entières, et le gouvernement ne savait même pas que vous existiez. Et Dieu parlait latin. Les règles n’avaient aucun rapport avec le jeu qui se jouait. Vous sortiez sur votre pas de porte pour griller une cigarette et un homme s’avançait jusqu’à vous pour vous frapper de son bâton.

Les enfants grandissent. Kathleen se marie, Mick va à la mine puis c’est au tour d’Angus. Pour Conn, Tam a d’autres ambitions. Il veut le voir étudier…

Et puis, il y a la réalité, celle de tous les jours.

 

C’est une fresque désabusée. Un morceau d’histoire vue à hauteur d’homme.

McIlvanney nous la dépeint dans un style d’une grande richesse, d’une grande qualité. Il témoigne d’une époque et d’un pays. Une époque où la difficulté financière ne se disait pas, où elle était une réalité avec laquelle il fallait vivre, que l’on acceptait. Même si Tam se pose des questions, s’intéresse aux questions syndicales, à certaines revendications. Et est prêt à lutter. Il sait que pour continuer, que pour être respecté, il faut se battre.

Les Docherty forment une famille ordinaire, courbant l’échine et acceptant sa condition. Les enfants grandissent en observant, apprennent en regardant leur père. Au gré des événements, ils se forgent leur caractère, leur volonté.

… enterrés sous les épaisseurs de plusieurs automnes comme autant de reliefs de pique-niques lointains, gisaient des espoirs d’une impossibilité telle que seul un cœur de garçon est capable de les contenir, des ambitions absurdes, des rêves fragiles.

Katleen, bien que mariée, continue à venir souvent, Mick, impressionnant physiquement, est pétri de compassion, Angus aime l’affrontement, avancer en luttant, Conn, élève d’un bon niveau, veut vivre comme les siens, aller à la mine dès 14 ans. Les opinions se confrontent, se frottent les unes aux autres pour se renforcer, s’étoffer, s’opposer parfois. Tout cela sous le regard de Jenny et de Conn l’Ancien, le père de Tam, nouveau membre de la maison quand il devient veuf, parce que son fils ne peut l’imaginer dans un hospice, au contraire de ses frères et sœurs pourtant bons croyants et pratiquants.

La mystique de leurs habitudes allait au-delà des réflexes conditionnés par l’oppression capitaliste, et se rapprochait de rites primitifs destinés à exorciser le pouvoir de ce dieu scélérat, l’économie, née d’une impulsion d’avant les Factory Acts. Pareils aux adeptes d’une foi persécutée, ils avaient subi et enduré assez longtemps pour acquérir le sens, non pas simplement des privilèges immérités des autres, mais aussi de leur propre inutilité fondamentale. […] Leur servitude leur donnait accès à une vérité dont leurs maîtres se cachaient, car la seule liberté véritable, c’est de vivre avec la nécessité.

Les événements sont là pour ponctuer la vie de la famille. La première guerre mondiale l’affectant tout particulièrement. Ouvrant des cicatrices qui ne pourront se refermer, poussant certains à basculer, à céder. Et puis les générations se succèdent, l’une abandonnant la place à l’autre, non sans heurt.

 

C’est un roman prenant, où le travail à la mine n’est pas décrit en détail, comme il l’était dans Germinal par Zola, ce qui importe ici, ce sont bien les individus, leurs idées, leur évolution. Les moments importants, qui ne sont pas les mêmes pour les uns et les autres, sont mis en exergue, les points de vue alternant.

Le seul petit bémol qu’il peut y avoir à cette lecture est dû à la volonté de retranscrire la manière de parler des personnages. Un accent irlandais dû à leurs origines. Dans la traduction française, pour faire couleur locale, cet accent devient celui du nord. Il faut parfois s’accrocher pour comprendre, être bien concentré, ce qui ralentit parfois la fluidité de la lecture. Dommage.

McIlvanney signe malgré tout un grand roman, affirmant l’identité de certains de ses semblables, de son pays. Le roman d’un grand romancier.

 

Deux ans plus tard, c’est un roman noir qui va confirmer l’importance de l’auteur, son talent et son ancrage local. Laidlaw marque l’entrée en scène du flic du même nom, un personnage récurrent, à Glasgow. Le romancier n’abandonne pas pour autant Graithnock, cette ville imaginaire qu’il a créée, y revenant, en 1985, avec Big Man, d’autres suivront.

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Amila bouscule encore

Après trois romans au flic récurrent, Serpico à la française, Amila reprend le fil de son œuvre (qu’il n’avait pas vraiment perdu ou abandonné, d’ailleurs) et certains thèmes qui lui sont chers.

A qui ai-je l’honneur ?… paraît en 1974 à la “série noire”. Géronimo est parti voguer vers d’autres horizons mais la société n’en finit pas de donner du grain à moudre au romancier. Un A qui ai-je l'honneur (1974)romancier qui nous propose un livre dans la veine de ses derniers. Quelques personnages sont embringués dans une histoire dont ils ne devraient pas faire partie. Un concours de circonstances. Un déplacement forcé.

Cette fois, c’est une famille de garagistes qui fait les frais de l’intrigue. Une intrigue qui va voir de nouveau pointer le museau de quelques barbouzes sans scrupule. Des personnages peu recommandables qui pensent pouvoir s’attacher les services de Geo, ouvrier et époux de la fille du patron. Geo n’a pas tout dit à sa famille, il a omis de raconter qu’il a fait de la prison et qu’il a été affublé du surnom de “gorille de Ville-d’Avray”, suite à un fait divers marquant. Il a oublié d’en parler et ce passé le rattrape. Ses qualités sont recherchées. Mais il n’a aucune envie de plonger de nouveau… et sa famille va en faire les frais.

Ça dézingue, ça enlève, ça séquestre, ça torture, dans tous les coins. On ne s’embarrasse pas d’humanité… Il y a de l’argent en jeu, un moyen de financer plus ou moins légalement des actions plus ou moins légales.

Une nouvelle fois, les services secrets, les barbouzes, en prennent pour leur grade et le péquin ordinaire paie les pots cassés, comme dans Les fous de Hong-Kong ou les Géronimo.

Mais encore une fois, le péquin ordinaire se rebiffe et montre qu’il peut lutter, affronter, un certain ordre établi. Qu’il peut se rebiffer pour peu qu’on l’y oblige.

Amila, pour son dernier roman des années 70, nous propose un aperçu d’une société baignant dans les magouilles et une certaine impunité… Il redit ce qu’il a déjà dit, il observe ce qu’il a déjà observé sans que rien n’est réellement bougé entre temps.

Au tournant des années 80, Amila nous offre deux romans qui peuvent être mis à part dans sa bibliographie. Deux romans qui se remarquent, qui dénotent.

En 1981 paraît à la “série noire” Le pigeon du Faubourg. C’est un roman atypique d’Amila même si on y retrouve ses préoccupations. On y retrouve un homme ordinaire plongeant dans une histoire qui le dépasse. Un homme qui pensait que la vie ne lui réserverait plus de surprise, pas à lui et qui va devoir affronter des événements graves.

Ça commence de manière anodine, un malaise alors qu’il transporte un bahut et Marceau, décorateur d’intérieur, restaurateur de vieux meubles, se rend compte du poids de l’âge àLe pigeon du Faubourg (Gallimard, 1981) pratiquement cinquante ans. Seulement, ce poids de l’âge, ce physique moins fringant pourrait venir d’ailleurs, avoir des causes moins naturelles.

Et puis, quasiment dans la continuité de ce constat, sa maîtresse, mère de deux de ses enfants, est victime d’une agression particulièrement violente qui risque de la laisser aveugle. Une agression qui lui fait revoir ses positions, il n’envisageait pas de divorcer mais sa position évolue. Comment laisser cette jeune femme seule dans l’appartement qu’il lui a acheté ? Et sa santé chancelante ne viendrait-elle pas de sa femme, celle qu’il trompe depuis longtemps sans en tirer de quelconques conséquences ?

Ce n’est pas un roman qui avance à vive allure, comme le précédent. C’est un roman centré sur un homme qui se voit, face à certains événements, contraint de tirer un bilan de sa vie. De tirer un bilan de cette vie qu’il mène depuis quelques années entre deux femmes, la légitime et la jeune maîtresse. La première lui a donné un fils devenu juge dont il n’a jamais pu se sentir proche, accaparé qu’il a été par sa belle-famille. Ils se sont peu à peu éloignés, sont devenus des personnes qui, bien que vivant sous le même toit, n’échangent plus rien, ne se parlent presque plus. La deuxième lui a redonné du tonus, lui a redonné le sourire… lui a également donné deux enfants et continue à l’accueillir malgré l’écart d’âge…

Parallèlement à sa remise en question un flic s’accroche à l’affaire, cherche à comprendre. Et le pousse à aller plus loin dans le questionnement.

C’est un roman singulier dans l’œuvre d’Amila, on y suit un homme perdant de son assurance, réalisant que ceux qui l’entourent ne sont pas forcément tels qu’il se plaisait à les imaginer. Réalisant qu’au-delà de ce faubourg Saint Antoine où il a toujours vécu, qu’il chérit particulièrement, il y a aussi des individus, différents, avançant tant bien que mal avec leurs contradictions, leurs petits arrangements avec le monde…

Après son observation d’un homme qui, à l’aube de la cinquantaine, se demande où il en est, comment il en est arrivé là, Amila se penche sur son propre passé le mêlant à un événement pour se définir, expliquer l’auteur qu’il est, avec ses convictions. Il se penche sur son passé et écrit un roman marquant, un roman qui reste comme l’un des principaux de sa bibliographie.

Le boucher des Hurlus (Gallimard, 1982)Nous sommes en 1982 lorsque paraît Le boucher des Hurlus. En ce début des années 80, Amila nous ramène en arrière, au lendemain de la première guerre mondiale. Il nous emmène à la suite d’un gamin de huit ans, Michou, un gamin dont la mère est la cible, le défouloir, des femmes du quartier. Un gamin rasé comme pour rappeler ce que son père était. Ils sont des cibles pour ce que le mari, le père, à fait, parce qu’il a été un mutin, fusillé pour l’exemple en 1917…

Parce qu’il en a marre de cette histoire, parce qu’il n’en peut plus de voir souffrir sa mère, il va s’acoquiner avec trois autres enfants et partir jusqu’à ces champs de batailles qui en ont tant vu mourir pendant que d’autres revenaient couverts de médailles… Et notamment un général n’hésitant pas à sacrifier la chair à canon qu’il avait sous ses ordres pour devenir un exemple aux yeux de la nation, un général devenu le boucher des Hurlus et n’ayant pas supporté que certains refusent d’y aller quand lui-même n’y allait pas, refusent d’aller tomber pour la patrie dans une guerre qui n’était pas forcément la leur.

Amila s’empare d’un sujet sensible, un sujet qui touche encore plus de soixante-dix ans après, un sujet qui en a fait l’écrivain qu’il est, en butte avec la société, révolté, si proche des gens ordinaires… Il s’empare de ce sujet et règle des comptes sans être larmoyant, à travers l’épopée de quatre enfants.

A lire !

Après deux livres marquants, Amila publiera encore deux romans pour achever son parcours polardeux