Jean Amila, années 60

Il faut attendre 1962 pour que paraisse le premier roman de la décennie signé Amila. Un roman qui remet Amila en scène, en selle, proche de ce qu’il a toujours aimé raconter, la vie et les préoccupations des gens ordinaires.

Avec Jusqu’à plus soif, il déplace le lieu de la plupart de ses intrigues, il délocalise. Nous trouvons, une nouvelle fois, ne femme au centre de l’intrigue, l’étrangère qui arrive, qui Jusqu'à plus soif (1962)débarque en terre inconnue, pleine d’idées, voire d’idéaux, lointaine cousine d’Irène, celle des Loups dans la bergerie. Nous ne sommes pas dans le sud mais en Normandie, dans la campagne, celle des alambiques et de l’alcool, celle du trafique de gnole. Une fois de plus, Amila nous place juste à la lisière du monde des truands, celle qui touche le reste de la société, celle qui l’y relie.

Les idéaux de Marie-Anne, jeune institutrice, vont être confrontés à une réalité qu’elle n’imaginait pas, elle va se trouver embarquée dans une histoire dont elle ne maîtrise pas tout mais où les truands ne sont pas non plus maître de tout…

Amila revient au roman après un passage par le cinéma avec une intrigue proche d’une réalité qui n’est peut-être plus tout à fait d’actualité, au cœur d’un monde qui n’existe plus tout à fait non plus… La campagne n’est plus aussi peuplée, les trafiquants n’y sont sûrement plus aussi nombreux. Ce livre apparaît comme un témoignage sur une époque en passe d’évoluer de manière radicale. Les romans noirs, baignés dans l’actualité du moment, peuvent devenir des livres à connotation historique, témoignage d’une époque révolue.

On savoure toujours le style d’Amila qui mène son intrigue avec rythme, s’intéresse à ses personnages et nous livre un roman réussi… C’est sûr, en cette année 1962, Amila est de retour et il va nous offrir quelques romans valant le détour dans les deux années à venir.

L’année suivante, la “série noire” se fend d’un nouveau livre de notre auteur. Langes radieux confirme l’intérêt d’Amila pour les sans-grades, les seconds couteaux, puisqu’il évoque les lendemains d’un braquage et la course au magot à la suite de la disparition de celui qui a commis le méfait…Langes radieux (1963)

Nous ne sommes pas si loin de La bonne tisane même si, cette fois, il n’a pas question de succession mais de mettre la main sur un trésor… Amila nous décrit les protagonistes, les différents intéressés et les fait s’affronter. La police s’en mêle.

C’est un roman qui pourrait paraître léger mais qui décrit sans fard des relations inhérentes à une certaine société, la nôtre. En s’intéressant aux personnages, à leur humanité, il signe un roman moins daté que le précédent.

C’est, une fois de plus, un roman qui se lit avec plaisir, avec fluidité, la faute, sans doute, au style d’Amila qui se fond de plus en plus dans la collection qui l’accueille, dans le genre qu’il a accepté d’adopter, tout en gardant une exigence qui l’en démarque. Je l’ai évoqué ailleurs

L’année suivante, l’année 1964, sera une année faste pour Amila. Pas moins de trois romans vont paraître accompagnés de son nom. Trois romans qui passent en revue les intérêts, voire les obsessions, de l’auteur et nous permettent de l’apprécier un peu plus…

C’est d’abord Pitié pour les rats, un roman que j’ai tout particulièrement aimé. Pourquoi ? Allez savoir. Peut-être parce qu’il s’attaque à un sujet tellement en phase avec son monde qu’il Pas de pitié pour les rats (1964)nous touche encore… le roman comme le sujet. Amila observe avec une acuité aiguisée les transformations de la société et l’importance de certains événements sur la société dans laquelle il vit. Il observe ces transformations et nous les ressert sous couvert de polar. Pitié pour les rats est un roman social, faisant preuve d’un certain engagement, d’une prise de position de l’auteur qui nous rappelle son dégoût de certaines choses et son penchant pour un certain anarchisme.

L’intrigue n’a l’air de rien, il s’agit des bouleversements subis par une famille à la suite de l’intrusion d’un homme dans leur quotidien. Intrusion plus ou moins acceptée, plus ou moins provoquée. Cette famille exerce une activité répréhensible, ce sont des artisans de la cambriole, des amoureux du travail bien fait, respectant leurs victimes et tout ce qui ne concerne pas leur gagne-pain. Ces amoureux du travail bien fait vont être confrontés à une évolution, celle qui, sous couvert d’efficacité, ne s’embarrasse pas de sentiments. On est dans la productivité, la quantité contre la qualité, une mutation qui ne concerne que ce petit monde en marge, mais toute une société… Le père, la mère et la fille vont se remettre en cause, se demander où se situe le bon chemin, sans toutefois trahir leurs convictions… mais justement, les convictions et l’évolution du travail ne font pas toujours bon ménage.

Sur fond de guerre d’Algérie et de ses conséquences, Amila nous livre un roman qui m’a particulièrement plu, vous l’aurez compris… J’en ai également parlé ici.

Après ce Pitié pour les rats paraît un autre roman important dans la bibliographie d’Amila,  La lune d’Omaha.

Amila est de retour en Normandie, cette Normandie qu’il avait déjà évoquée deux ans plus tôt dans Juqu’à plus soif. Il est de retour dans le coin et va adopter une structure narrative (je sais, c’est un grand mot mais bon, je n’en ai pas trouvé d’autre) qui rappelle celle du Drakkar… Le point de vue n’est pas unique, il est multiple.La lune d'Omaha (1964)

Amila nous offre une ouverture qui le place clairement du côté des ennemis de la guerre, de cette saleté qui broie et tue les innocents. Car ce sont eux, les innocents, qui vont au front et qui tombent sous les balles d’autres innocents, d’autres victimes de la connerie humaine. C’est un roman dont on se souvient longtemps et qui marque malgré quelques choix qui ne me l’ont peut-être pas fait apprécié à sa juste valeur.

Il y a de nouveau une grande humanité chez l’auteur et une certaine lucidité sur l’âme humaine, une lucidité d’autant plus frappante qu’elle est écrite avec une grande simplicité, un style qui touche et qui fait mouche…

C’est un roman important, un roman qui marque mais dont j’avais, juste après sa lecture, avoué avoir ressenti certaines limites…

Le débarquement de Normandie le 6 juin 1944 et ses conséquences vingt ans après. Ses conséquences pour les habitants des environs et pour quelques soldat envoyés à une mort certaine.

Voilà un grand sujet, un sujet digne d’Amila ! La guerre le dégoûte et, comme dans Le Boucher des Hurlus, il va nous en dégoûter en soignant ses descriptions, le plus honnêtement possible. Il y a effectivement quelques pages, quelques scènes, particulièrement prenantes…

Mais comment se fait-il que je n’ai pas accroché autant que pour d’autres oeuvres d’Amila ?


J’ai eu le sentiment de lire des scènes sans forcément de liens entre elles. Les changements de points de vue, des personnages, pour lesquels j’ai eu beaucoup de mal à éprouver un minimum d’empathie, le minimum nécessaire pour entrer dans l’histoire, sont certainement des explications à ma déception.

J’ai été déçu, sûr que j’étais qu’un Amila ne peut décevoir. Alors, il reste évident que c’est un bon bouquin, avec des intentions, une histoire avec des gens simples, des victimes, des quidam qui ne maîtrisent pas tout ce qui leur arrive. C’est du Amila et je le répète quelques passages sont vraiment bons.

Mais je n’ai pas accroché. Difficile à expliquer, à comprendre.

On ne peut pas goûter tous les sujets, peut-être celui-ci fait-il partie de ceux que je ne prise pas particulièrement. Peut-être un peut trop sujet historique trop rebattu…

L’année 1964 confirme qu’elle est un grand cru avec le troisième roman sorti de la plume de notre auteur. Ce sont les Noces de souffre.

Contrairement aux deux précédents, l’actualité récente ou plus ancienne, celle qui devient de l’histoire, n’est pas présente dans ce roman. Il s’agit d’un drame intime, d’un drame Noces de soufre (1964)passionnel, auquel (quand même) la société dans laquelle nous vivons n’est pas étrangère.

Comme pour Langes radieux, nous arrivons après la bataille, après le vol et nous en suivons les conséquences. C’est un véritable roman noir que nous offre Amila pour en finir avec cette première moitié des années 60, un roman dans lequel nous suivons la lente descente d’un couple. C’est un roman fort qui nous propose une fois de plus un personnage féminin marquant… Un personnage féminin, Annette, assailli par le doute et perdant pied petit à petit. En fait, c’est la désagrégation d’un couple qu’écrit Amila, un couple aux prises avec une société qui lui impose des codes auxquels il ne peut plus se conformer. Un couple qui voudrait casser un carcan mais qui mène un combat que l’on comprend impossible.

Nous sommes face à l’incompréhension entre l’homme et la femme, l’impossibilité de communiquer simplement, impossibilité qui engendre le drame, la chute.

Les personnages secondaires s’effacent au fur et à mesure pour laisser toute la place aux deux principaux protagonistes. Zoom avant, resserrement du cadre, qui donne au roman une grande force.

Avec cette année 1964, Amila confirme tout son talent et s’affirme définitivement comme l’un des très grands auteurs du roman noir, qu’il soit français ou d’ailleurs.

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Peace et deux tiers de trilogie japonaise

Après l’Angleterre de ses origines vue à travers un fait divers, à travers une grande grève puis le sport national, Peace est allé vers d’autres horizons. Vers ce pays qui fut le sien pendant une quinzaine d’années.

Pour se pencher sur le Japon, Peace, fidèle à lui-même, le scrute au travers de faits divers, d’événements authentiques. Il scrute le Japon pour mieux nous en faire découvrir une époque marquante, celle de l’après-guerre, de ce pays défait.

En 2007 paraît Tokyo année zéro, premier opus de ce qui est déjà annoncé comme une trilogie. Et Peace passe au tamis un autre endroit de son existence, de son histoire. Il remonte dans le temps et nous propose de débarquer dans le Tokyo année zéro (2007)Japon ravagé de l’après-guerre. Un Japon anéanti, vaincu. Un Japon qui tente de survivre avant de se relever… Un Japon rampant.

Mais tout détruit qu’il est, ce Japon, alors que l’Empereur s’apprête à annoncer la capitulation, reste un pays aux prises avec la noirceur des hommes, des âmes. Avec le crime.

Minami, inspecteur de police, va faire comme le Japon, il va s’accrocher. S’accrocher pour survivre. Et ce à quoi il va s’accrocher, c’est cette enquête, celle qui débute le jour du discours de l’Empereur. Cette enquête qui se révèle comme non résolue un an plus tard quand d’autres cadavres de femmes nues émergent, refont surface. Minami, pour ne pas sombrer dans le déshonneur, celui qu’apprennent à affronter ses congénères, celui qu’apprend à affronter une nation entière, Minami donc va aller loin, très loin, pour résoudre cette affaire. Il va parcourir un pays détruit, laminé. A la limite de l’insalubrité.

Pour nous présenter le pays qu’il avait adopté pendant une quinzaine d’années, Peace n’hésite pas à plonger, à remuer la fange, à nous en offrir une image nauséabonde. Il adopte pour ce faire certains codes d’une certaine culture que le pays du soleil levant a exporté, ceux du manga entre autre, avec des onomatopées, des sons qui se répètent, comme toujours chez lui. Les sons, les pensées, sont ressassés, répétés jusqu’à l’écœurement, jusqu’à l’overdose.

Nous sommes bien dans l’univers de Peace même si nous avons changé de continent, de culture, à l’orée d’une mondialisation qui s’en emparera également, de cette culture, de ces cultures. J’en ai parlé par ici.

Deux ans plus tard, Peace nous offre une nouvelle vision de son pays d’adoption. C’est Tokyo, ville occupée. Il convoque de nouveau la culture de cette nation pour nous exposer l’histoire d’un cambriolage qui s’est transformé en meurtre de masse. L’histoire d’un cambriolage qui a marqué l’opinion publique d’un pays encore chancelant mais à l’aube d’une Tokyo ville occupée (2009)renaissance.

Pour nous raconter ce cambriolage, Peace décide de faire de nous un écrivain et de nous faire approcher, toucher du doigt, les affres de la création, les difficultés qu’il y a à vouloir ressusciter des morts, à vouloir de nouveau faire vivre les protagonistes d’une telle histoire. Une histoire déjà racontée par d’autres évoqués à la fin de l’ouvrage, comme Romain Slocombe notamment. Pour construire son roman, il emprunte la structure de deux nouvelles d’Atugawa Ryunosuke dont Rashomon.

Ce sont douze témoignages que nous allons lire. Douze témoignages pour faire la lumière sur cette affaire. Douze témoignages de personnages réunis à la porte noire, réunis pour que l’écrivain puisse faire son œuvre. Douze témoignages pour douze chandelles, en cercle, qui vont s’éteindre au fur et à mesure et de l’obscurité naissante, envahissante, naitra peut-être la lumière.

Au travers de ces douze chandelles et de l’histoire qui les accompagnent, nous n’approchons pas seulement la réalité d’un fait divers mais également la réalité d’un pays… Les victimes, deux inspecteurs, une survivante, deux enquêteurs sur les armes biologiques japonaises, un journaliste, un exorciste, un homme d’affaire mafieux, un condamné, un meurtrier et celle qui reste pour pleurer, vont nous offrir leur vision de l’affaire, leur vision de leur vie pendant l’affaire, nous donnant ainsi à voir un tableau, une fresque et nous indiquant les différents angles sous lesquels nous pouvons l’appréhender. Le fait divers et ses conséquences.

C’est un David Peace jusqu’au-boutiste qui a écrit ce livre. Autant, sinon plus, qu’il l’avait déjà été dans ses œuvres précédentes. Rien n’est passé sous silence, rien ne nous est épargné, pas même les élucubrations, les fantasmes de l’écrivain au travail.

Un David Peace qui nous propose une vision noire du Japon, une vision qui bouscule et il faut nous accrocher, nous aussi, pour ne pas chanceler, ne pas tomber, k.o. au bout du compte.

Avant de clore cette trilogie, Peace est revenu vers son pays et le football.