Marc Behm, Edmonde Kerrl au cœur du nazisme

En 1977, Marc Behm voit son premier roman publié, The Queen of the Night. Il est traduit par Nathalie Godard pour les éditions Sombres Crapules en 1989 sous le titre de La Reine de la nuit, huit ans après son deuxième roman, Mortelle randonnée.

Edmonde Kerrl est née le 13 janvier 1915 à Bad Tölz. Prénommée ainsi par la passion de son père pour Shakespeare, et son traitre préféré dans l’œuvre du dramaturge, Edmund, fils bâtard de Gloucester dans Le Roi Lear. Un père passionné par Shakespeare, une mère par Wagner. Edmonde a perdu sa mère tôt, à dix ans, et son père et elle se sont alors petit à petit débarrassés de leurs meubles. Elle les hait depuis.

A onze ans, elle s’est mise à fumer avec Lisa, des cigarettes données par Herr Dopmuller contre la vue de leur gorge. Elle a arrêté au départ de Lisa, sa meilleure amie, sa première amante, celle avec laquelle elle a découvert sa sexualité.

Erich Kerrl, le père d’Edmonde était dramaturge, comédien et acteur. A sa disparition, elle a dû accepter des travaux de secrétariat dans l’école qu’elle fréquentait, une école française où l’une des enseignantes était devenue sa maîtresse.

Sa vie a ensuite connu un tournant lorsqu’elle a rencontré Ernst Röhm, le chef de la Stormabteilung, les SA, les chemises brunes. Par ce biais, elle fait son chemin dans le parti nazi qui accède au pouvoir.

Pour son premier roman, Marc Behm s’attaque à un sujet pour le moins risqué, celui de la vie d’une femme évoluant dans les allées du pouvoir fasciste. Elle y évolue au gré des liens qu’elle noue, frayant avec tous les hommes au pouvoir, devenant la maîtresse d’une certaine Eva Braun. Nous la suivons au long de l’ascension du nazisme, de la guerre qu’il déclenche. Elle en parcourt bien des aspects.

Après s’être liée avec Ernst Röhm, homosexuel notoire, devenu dirigeant des SA et dont Berlin se méfie, elle se rapproche de Himmler, Hitler, Goebbels, échappe à la nuit des longs couteaux, exerce différents métiers dans les ministères, entre dans la SS, va de Paris à l’Ukraine.

Edmonde touche du doigt toutes les facettes de la guerre, devenant la maîtresse d’une résistante française, restant la maîtresse d’Eva Braun, obtenant l’estime d’Hitler et continuant, de loin en loin, à rencontrer Lisa, son premier amour. Elle s’intègre petit à petit à un système, évoluant au fur et à mesure, ses désillusions la poussant à en adopter également la façon d’agir, entre violences et trahisons. Elle en accepte tous les aspects, s’en approchant au gré de ses missions et du niveau de considération qui est le sien dans les hauts-lieux du pouvoir. Passant d’une affectation à Paris, en tant que traductrice, y découvrant les pratiques de la Gestapo, à une autre en Ukraine où l’armée s’enlise et qu’elle finit par fuir.

C’est un roman prenant, glaçant, raconté à la première personne. Les années passent et le seul souci d’Edmonde est de vivre, de masquer ses trahisons, de cacher ses aventures avec des femmes pas forcément en odeur de sainteté dans la nébuleuse nazie. Et d’échapper à ce chien qui la poursuit, la hante. Tout comme les souvenirs de son père.

C’est un roman qui fascine par la description de ce parcours qui s’embarrasse de moins en moins de morale, qui accepte la violence, la torture, et qui finit par s’en arranger. Une allemande férue de culture états-unienne s’accommodant fort bien au final de l’abjection dans laquelle elle évolue.

Marc Behm nous raconte tout ça de manière rythmée, iconoclaste, ne cherchant absolument pas à jouer sur une éventuelle séduction de l’époque, nous la décrivant dans tout ce qu’elle a pu avoir de délétère, de monstrueux.

C’est un roman qui marque, qui bouscule et où l’appétit sexuel semble gouverner une bonne partie des choix, où l’humain est surtout porté par son côté destructeur, égoïste, amoral.

Pour son roman suivant, Marc Behm reprend son observation d’une femme déroutante, qui fascine par son instinct de survie, son égoïsme, sa course ne avant perpétuelle, un instinct ne s’embarrassant pas de compassion. Ce sera Mortelle Randonnée.

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Paul Cain et sept nouvelles noires

En 1955, six ans après la publication française de son unique roman, sont traduites sept nouvelles de Paul Cain issues d’un recueil paru aux Etats-Unis. Sous la traduction de Henri Robillot, le livre s’intitule Sept Tueurs. Il s’agit de sept histoires qu’il avait écrites pour Black Mask, le pulp souvent considéré comme à l’origine du genre noir.

Un homme débarque en ville et butte sur un homme agonisant qui prononce un nom, Mac Cary. Il se trouve alors au milieu d’une lutte de pouvoir entre un homme et son fils, les Mac Cary.

Shane apprend par Rigas qu’il a accepté de divorcer de Loraine puis ils se disputent concernant l’affaire de Rigas dans laquelle Shane a investi. Rigas est assassiné quelques minutes après leur altercation.

Un homme arrive dans l’appartement de Gus et Bella où un meurtre vient d’avoir lieu. Gus s’accuse d’être le coupable même s’il ne se souvient plus de rien, imbibé qu’il était.

Un homme s’intéresse à un dénommé Hearley qui vient de toucher un pactole. Il n’est pas le seul sur sa piste. Lorsqu’il le retrouve, Hearley tue celle qui prétend être sa femme et qui l’a poursuivi pour le faire chanter.

Coleman se fait descendre à la sortie d’une partie de billard, Mazie Decker est poignardée par le client qu’elle accompagné en sortant du club où elle travaille, Winfield est tué dans son bain. Doolin découvre que ces trois meurtres sont liés, les trois victimes ayant assisté à un règlement de compte quelques semaines plus tôt. Il décide de proposer ses services au dernier témoin survivant.

Une femme, au volant de sa voiture, est poursuivie. On lui tire dessus mais elle s’en sort presque par miracle. Son mari, le millionnaire Hanan, fait appel à Druse, un homme spécialiste des situations délicates, pour aider son épouse. Elle est aux prises avec un caïd pour des dettes de jeu.

Devant un salon de coiffure, un homme dépose une valise et s’en va. La bombe qui y était explose tuant tous ceux qui se trouvaient dans le salon. Un excentrique, Green, qui se trouvait justement dans le commissariat proche de la tuerie s’intéresse à l’affaire et mène son enquête en parallèle de la police.

Dans les sept nouvelles commises par Cain, un homme se trouve au milieu d’une situation délicate. Soit par hasard, soit parce qu’il connaissait les protagonistes, soit parce qu’il s’y intéresse ou a été engagé pour s’y intéresser. C’est en général un homme qui semble avoir un certain pouvoir même si l’on ne sait jamais vraiment d’où il le tient.

Les nouvelles sont rapides, avec une narration cherchant la simplicité même si certaines intrigues peuvent apparaître compliquées. Le style est direct, sans effet, dans la veine des premiers romans noirs, behavioristes.

On oscille entre le policier, quand la personne qui s’intéresse à l’affaire est étrangère au groupe dans lequel elle gravite, et le noir, quand le narrateur ou personnage principal est directement impliqué. Etranger ou pas au départ, de toute façon, il y a de l’action, des revolver et des femmes séduisantes, fatales. L’oscillation entre policier à l’ancienne, même si le style et la narration sont ceux des années 20 et 30 du Black Mask, et noir pur et dur, permet de ressentir peut-être à certains moment ce passage qui s’opère entre ces deux genres. Et leur filiation.

Un moment de lecture agréable, rapide.

Paul Cain, Gerry Kells et les trafics en tout genre

En 1933, Paul Cain voit son seul et unique roman publié, Fast One. Il faut attendre 1949 pour qu’il soit traduit par Jacques-Laurent Bost et Marcel Duhamel, devenant de ce côté-ci de l’Atlantique A tombeau ouvert. C’est en s’inspirant de plusieurs de ses nouvelles, parues dans le pulp Black Mask, que l’écrivain a imaginé cette intrigue.

Kells se rend dans l’arrière-boutique d’un débit de tabac. Rosen l’y attend pour lui proposer de paraître sur son nouveau bateau-salon-de-jeu. Cela pourra permettre de lancer sa réouverture en éloignant les éventuels concurrents. Le soutien de Kells, proche de Fay, le propriétaire d’un autre bateau ayant la même activité, pourrait laisser penser à une certaine entente. Kells décline l’offre, il ne souhaite pas se trouver au milieu de ceux qui se disputent le pouvoir à Los Angeles. Il se contente de vivre de ses paris et ça lui suffit. Mais il va constater qu’il est déjà trop tard.

Lorsqu’il rentre à son hôtel, on lui signale que Dave Perry a cherché à le contacter à plusieurs reprises. Alors qu’il entre chez Perry, il assiste au meurtre de Doc Haardt, le nouvel associé de Rosen, anciennement proche de Fay. Et les rebondissements vont se multiplier, entraînant Kells au beau milieu de la guerre que se livrent plusieurs hommes pour dominer la ville, tant au niveau politique que du trafic. Devant cette réalité, il décide de ne plus subir passivement et tente de tirer profit des événements. Il y a de l’argent à se faire, et c’est tout ce qu’il sait faire.

D’associations éphémères en trahisons, de chantages en affrontements, l’intrigue avance sous la violence des luttes. Les balles et les coups pleuvent.

Paul Cain mène son roman dans un pur style descriptif, pas de place pour les pensées des personnages, seules leurs actions les définissent. C’est bien le style behavioriste poussé loin, presqu’à son extrême, faisant la part belle aux dialogues. Contemporain de Hammett, issu du Black Mask comme lui, il s’inscrit pleinement dans les débuts du roman noir aux Etats-Unis. Ça se passe à Los Angeles, ça va d’un règlement de compte à l’autre, entre des politiciens cherchant à s’associer au crime organisé et des caïds voulant faire main basse sur le pouvoir politique. Rien de reluisant. La collusion est à tous les niveaux, même la police ressemble à une girouette.

Au milieu de tout cela, Kells tente de rentabiliser les tensions, les luttes, avançant d’un meurtre à un autre, en réchappant souvent de justesse. Mais est-il vraiment de taille ?

Toi avec ton orgueil ! Ton goût du risque. Tes petits règlements de comptes à grand spectacle ! […] Le malheur, avec toi, c’est que t’as vu trop de films de gangsters…

C’est un bon roman qu’a commis Cain. Un roman qui possède son pesant de seconds couteaux, de femmes fatales, de flics intègres ou ripoux. Les flingues et bagnoles définissent aussi l’action. Les billets passent d’une main à une autre aussi facilement que ça…

C’est un roman parfaitement dans la tendance du roman noir naissant.

Quelques années plus tard paraîtra un recueil de quelques unes de ses nouvelles. Second livre de Paul Cain traduit pour nous, il s’intitule Sept tueurs.

Harry Crews dans ses premières années

En 1978, Harry Crews commet un récit autobiographique. A la recherche de ses racines, celles qui seraient dans un lieu clairement délimité, il se penche sur ses premières années dans cette Géorgie qu’il a quittée par la suite pour aller d’un endroit à l’autre, renonçant à toute attache. A la recherche de ses origines, il retourne, par la pensée, vers ce coin de Géorgie, le comté de Bacon, où il est né, ce coin qui renferme ses premiers souvenirs et même ceux qui les ont précédés. Ceux de son père, parti travailler en Floride pour revenir ensuite… Ça s’intitule A childhood : The biography of a place et nous parvient, traduit par Philippe Garnier en 1997, sous le titre de Des mules et des hommes : une enfance, un lieu. Et c’est l’un de ses meilleurs livres, sinon le meilleur, peut-être parce qu’il s’y livre complètement, ou qu’il nous fait remonter à la source de ses talents de conteurs.

On vit dans un monde qu’il est possible de découvrir, sauf que la plupart de ce qu’on découvre reste un mystère complet qu’on peut certes identifier – même se défendre contre – mais jamais comprendre.

Nous sommes donc en Géorgie, dans le comté de Bacon, le seul endroit sur terre que Crews peut considérer comme celui de ses origines même s’il a beaucoup voyagé depuis, même s’il n’y a pas passé une grande partie de son existence. Mais il y a passé les Des mules et des hommes (Gallimard, 1978)premières années de sa vie, celles qui restent en vous que vous le vouliez ou non, celles qui vous façonnent le plus profondément. Et ce qui l’a marqué, ce qui s’est inscrit dans sa chaire, commence avant même sa naissance. Cela commence avec ce père qu’il a très peu connu, ce père qui a d’abord cru qu’il ne pourrait pas avoir d’enfants. Parti en Floride comme nombre de Géorgiens avant lui, il est revenu au pays d’abord s’exhiber, exhiber sa réussite, puis épouser celle qui lui a tapé dans l’œil, la sœur de son meilleur ami. Pour elle, et les enfants qu’elle lui donne, contre toute attente, il se met à travailler du matin au soir dans les fermes qu’ils louent, en fermage ou en métayage. Ils finissent même par acheter la leur et c’est là que nait Harry Crews. Il côtoie son père très peu de temps, ce dernier finissant par se tuer à la tâche. C’est son oncle qu’il appellera daddy, le frère de son père ayant épousé sa mère, en secondes noces. Viennent alors les années qui vont marquer Crews de manière indélébile, dans son esprit et dans sa chaire. Les anecdotes s’enchaînent, des souvenirs d’une époque et d’un lieu, des souvenirs qui malgré leur apparente simplicité vont s’imprimer, dans l’esprit de Crews, sur le papier et dans notre mémoire, à nous lecteurs privilégiés de ce témoignage.

L’enfance de Crews, les années de ces cinq, six, sept ans, oscille entre deux pôles principaux, les histoires racontées et les histoires vécues. Deux pôles qui vont l’amener à vivre bien des péripéties. Les premiers faits saillants de son existence. Deux pôles qui constituent son apprentissage. Et ont certainement fait de lui l’homme qu’il est devenu.

Hommes et femmes racontaient des histoires pleines de violence, de maladie et de mort. Mais avec les femmes, les histoires n’étaient jamais allégées d’un peu d’humour, mais au contraire remplies de visions d’apocalypse. Les hommes ils pouvaient raconter les histoires les plus atroces, ils arrivaient toujours à vous faire rire. Les histoires des hommes étaient des histoires qui tournaient autour du caractère, pas des circonstances, et ils connaissaient toujours les gens dont ils causaient. Mais les femmes elles répétaient souvent des histoires sur des gens ne connaissaient ni n’avaient jamais vus, et en conséquences, comme le caractère comptaient pour des prunes, les histoires étaient aussi dépouillées et froides qu’un mythe ou qu’une légende.

Les premières années de Crews sont proches de la terre et surtout proches des animaux. Du chien Sam, premier compagnon, ou compagnon de son premier souvenir, avec lequel il a des conversations. Il y a ensuite les animaux croisés dans la ferme, les limaces sur les feuilles de tabac, les mules qui aident au champ, les opossums ou les cochons que l’on mange…

Crews ne croise que peu d’enfants avant d’aller à l’école, il y a d’abord son frère et surtout les enfants de la famille qui travaille pour la sienne, des noirs employés et logés à la ferme. Son premier compagnon de jeu, un garçon de son âge, s’appelle Willalee Bookatee, il donnera d’ailleurs son prénom à un personnage de son premier roman, Le chanteur de Gospel, personnage sur lequel s’ouvre le roman. Willalee a une petite sœur, Lotti Mae, qui donnera elle aussi son nom à un personnage de Crews, dans La foire aux serpents.

Avec Willalee, il invente des histoires à partir de catalogues de vente par correspondance, il en vit… Avec la grand-mère des deux enfants, Tatie, il en écoute, des histoires frôlant parfois le surnaturel, dotant certains animaux de pouvoirs impressionnants, notamment les serpents et les oiseaux, animaux qui prendront leur place dans deux de ses fictions, La foire aux serpents, citées plus haut, et Le faucon va mourir.

La seule façon de se colleter au monde réel c’était de le contrecarrer avec un de votre invention.

Des histoires, le petit Harry en entend aussi par la force des choses, cloué au lit pendant de longues semaines, il écoute les adultes raconter ce qui s’est passé ici ou là…

J’avais déjà appris – sans le savoir – que tout ce qu’il y avait dans le monde était plein de mystères et de pouvoirs incroyables. Et que ce n’était qu’en faisant les choses comme il fallait – de façon rituelle – que nous tous on pouvait s’en sortir. Inventer des histoires dessus ce n’était pas pour comprendre ces choses-là mais pour pouvoir vivre avec, s’en accommoder.

Il s’imprègne.

C’est raconté dans un style brut, proche du langage des gens du coin. Pour faire revivre une époque, l’écrivain travaille sa prose, une prose qui nous parvient quelque peu modifiée par la traduction, barrière inévitable mais aussi volontaire, car le style adopté par l’auteur, fait de répétitions et d’un vocabulaire qui nous est étranger, aurait pu rebuter, c’est ce que nous en dit son traducteur en introduction. Mais il a su garder cette impression de rugosité. Et cette façon de raconter qui était un moyen important pour transmettre la mémoire et acquérir une culture commune.

C’est un grand livre. Apre comme la vie de Crews et ses expériences particulièrement douloureuses, une immobilisation sans raison connue et un accident lors de l’ébouillantage des cochons qui en ont fait un homme si avide d’histoires racontées ou à raconter.

Après ce récit, deux romans suivent qui n’ont pas encore été traduits, mais l’œuvre est toujours en cours de traduction. Dix ans plus tard, il y aura Le roi du K.O.

David Goodis, 1954 chez Lion

L’année 1954 est une année faste pour David Goodis. Pas moins de trois romans paraissent sous sa signature. Deux chez Lion et un chez Gold Medal. Difficile de savoir dans quel ordre ils sortent. Les différentes sources ne s’accordent pas, pour Philippe Garnier, son biographe, il semblerait que ce soit d’abord La blonde au coin de la rue puis Vendredi 13 et Sans espoir de retour. Pour l’éditeur français du premier roman cité, celui-ci ne serait que le deuxième coincé entre Sans espoir de retour et Descente aux enfers qui ne paraît pourtant qu’en 1955… Pour une certaine encyclopédie collaborative, il en serait de même, La blonde… n’étant que le troisième de l’année derrière Vendredi 13 et Sans espoir de retour et avant Descente aux enfers… Bien compliqué. Comme je l’ai fait jusqu’ici, je vais suivre Philippe Garnier et évoquer d’abord les deux romans parus chez Lion.

The blonde on the street corner est donc un roman paru en 1954, l’année suivant celle de La lune dans le caniveau. Il s’agit de la novellisation, et sûrement d’un travail de réécriture, d’un scénario que Goodis avait commis lors de son passage à Hollywood, Up till now, une commande qui n’a jamais été plus loin que le traitement scénaristique. Il arrive en France, traduit par Jean-Paul Gratias, en 1986 sous le titre de La blonde au coin de la rue.

C’est un roman proche de l’univers habituel de Goodis. A Philadelphie, avec des jeunes hommes un peu paumés. C’est un roman proche de son univers habituel mais en léger décalage. Nous ne sommes pas tout à fait dans les bas-fonds, nous ne sommes pas dans la misère mais juste au dessus. Nous ne La blonde au coin de la rue (Rivages, 1954)sommes plus dans les années 50 mais dans les années 30, 1936 pour être exact, à la veille de Noël. Retour en arrière pour Goodis… Un retour sur lui-même ?

Ralph vit dans une famille où le père, Norman, travaille. Sa sœur, Evelyn est également salariée. Il mène une vie relativement stable, trois repas par jour, un toit… Une maison tenue par sa mère et une jeune sœur encore au lycée… Il mène une vie stable tout en faisant partie de cette frange de la société qui ne travaille pas. A trente ans, il est au chômage et passe le plus clair de son temps avec trois copains, au coin d’une rue, devant une épicerie. Ils y observent la vie suivre son cours sans eux. C’est là qu’au tout début du livre, il attend. Une femme, une blonde, attend sur le trottoir d’en face. Ils se font face et elle l’interpelle.

Cette scène est rapide et l’histoire se penche sur Ralph Creel et ses trois amis, Ken, George et Dingo. Une bande de trentenaires en marge. Ils grappillent l’argent de leurs parents, de leurs frères et sœurs pour vivoter. Pour s’acheter des cigarettes et pouvoir tuer le temps, passer leurs soirées et manger quand cela devient de leur responsabilité, quand plus personne n’est là pour prendre cet aspect en charge… Ralph ne sait pas ce qu’il veut, perpétuellement dans le doute, perpétuellement dans l’attente. Seule la boxe l’intéresse, la boxe telle qu’elle apparaît dans les pages sportives du quotidien reçu par la famille. Il se délecte des comptes-rendus de combats, des coups portés par les uns et les autres. Il se chamaille avec ses sœurs, parle peu avec son père…

Et rejoint ses copains chaque soir. Leurs soirées sont occupées par les discussions, par les cigarettes fumées, par les plans sur la comète, les rêves d’avenirs trop grands pour eux. Leurs soirées sont occupées par les rencontres avec les filles que Dingo arrange en téléphonant à des femmes choisies au hasard dans l’annuaire, en organisant des rendez-vous, quatre filles et quatre garçons. Lors de l’une d’entre elles, Ralph est attiré par Edna, une fille isolée du groupe d’en face, de celui des filles. Ils veulent se revoir, se revoient, mais Ralph résiste. Mal à l’aise pour ce qu’il a à offrir à une fille. Une fille qui peut encore avoir un avenir quand le sien semble bouché. Les paroles qu’il écrit sur les musiques composées par Ken risquent de ne jamais dépasser leur cercle fermé, l’absence d’entregent ne leur promettant aucun avenir… Alors Ralph résiste. Il résiste à l’attirance qu’il éprouve… à l’attirance réciproque.

C’est un roman singulier dans la bibliographie de Goodis. Un roman sans réelle intrigue, sans réelle progression. Nous assistons à des soirées qui se répètent, qui semblent tourner en rond, à des projets qui, à peine énoncés, retournent aux oubliettes. Un roman sans réelle construction et qui semble plutôt nous restituer une atmosphère, l’air du temps de ces années 30 telles qu’elles pouvaient être vécues par des chômeurs, sans grande volonté et certainement pas celle de s’intégrer au monde du travail. Un roman singulier, peut-être autobiographique en partie. Qui peut ressembler au Goodis que Garnier a découvert en partant à la recherche de ceux qui l’avaient connu. Un roman qui, malgré tout, porte l’empreinte de son auteur, cette noirceur, cette désillusion.

On essaie de se convaincre qu’on pourrait faire mieux que ce qu’on fait, et de temps en temps, on a une idée brillante et on essaie de la mettre en pratique. Mais ça ne marche jamais. On ne peut pas descendre d’un manège qui n’arrête pas de tourner.

La même année paraît, chez le même éditeur, Black Friday. Traduit par François Gromaire en 1955, il devient Vendredi 13 du côté de chez nous. Une traduction plus rapide que le précédent qui implique un vocabulaire différent, un vocabulaire année 50, celui de la « série noire » de l’époque (“pipes” pour cigarettes, “marle”,…). Une traduction plus rapide qui s’explique peut-être par l’intrigue, une intrigue sous le signe de l’action, ramassée, située dans un certain milieu.

Hart erre dans Philadelphie. C’est l’hiver, il a froid et cherche un manteau… Sans un sous, il envisage de le dérober à un passant mais celui-ci semble plus fauché que lui. Il erre encore, plus frigorifié, et entre dans une boutique promettant des vêtements soldés… Il repart en courant et va courir unVendredi 13 (Gallimard, 1954) certain temps. Il n’est pas de Philadelphie mais y a étudié et en connait un peu la géographie, ses pas vont le mener d’embêtements en embêtements. En se dirigeant vers un quartier qu’il croit épargné par les délits et les rondes de police, il tombe sur un règlement de compte… Et se retrouve au milieu d’une bande de malfaiteurs, des professionnels, entre deux mauvais coups. Un certain Renner est tombé, il lui prend son portefeuille mais le restitue aux autres, Charley, Paul, Mattone et Rizzio, quand ceux-ci le lui demandent. Il ne se livre pas sans combattre mais finit chez eux, dans la maison qu’ils occupent avec deux femmes, Myrna et Frieda.

Le statut et l’occupation des malfrats ne font aucun doute. Hart va devoir les convaincre du sien. Il fuit la police pour un meurtre commis à la Nouvelle Orléans, le meurtre de son frère. Il fuit mais les flics sont sur ses traces, il a intérêt à se planquer pour un temps et c’est ce que lui offrent la bande et leur maison. Il doit y faire sa place et ce n’est pas simple, devant affronter chaque membre à son tour… Il a cessé de courir mais la lutte est toujours là. Le mobile de son crime pouvant lui donner une certaine légitimité.

La plupart des meurtres, c’est des histoires de haine. Ou d’amour. Ou un geste auquel on se laisse aller dans une minute de folie et qu’on regrette après. Mais quand vous faites ça pour de l’argent, ça devient une opération commerciale, ça vous place dans une catégorie spéciale, ça fait de vous un véritable professionnel.

Un coup se prépare, auquel il accepte de se joindre. Mais il reste sur le qui vive.

C’est une intrigue différente de la précédente. Le milieu dans lequel elle se déroule n’est pas le même et les relations entre les protagonistes sont bien différentes, plus violentes, plus épidermiques. Une intrigue différente mais qui brasse les mêmes préoccupations, celles que l’on rencontre dans chaque œuvre du romancier. Un homme cherche sa place. Un homme qui doit également choisir entre deux femmes… deux modes de vie, deux modes de relations. Un homme prêt à se battre mais dont les choix sont difficiles à faire, difficiles à décanter.

Le style de Goodis convient parfaitement à l’intrigue, il convient autant à la description des scènes de violence, avec une prédilection plus affirmée pour la boxe, qu’à celle d’introspection, de retour en arrière dans les souvenirs. C’est un roman prenant, comme le précédent même s’il se situe plus dans l’action et le besoin de survie dans un milieu où tout peut basculer très vite…

En poursuivant son parcours avec ces deux romans, l’écrivain confirme son talent. Il confirme également une certaine originalité, cette petite musique qui fait d’un écrivain un écrivain reconnaissable, différent de la plupart des autres. Pour ce qui est de Goodis, un écrivain aux personnages désespérés, presque condamnés d’avance, et dont les préoccupations peuvent parfois être proches des nôtres. Celles notamment d’évoluer dans une société qui ne nous correspond que très imparfaitement.

Comme je le disais plus haut, un troisième roman paraît en 1954, Sans espoir de retour.

Dashiell Hammett, Nick Charles et l’homme mince

En 1934 paraît le dernier roman de Dashiell Hammett, L’introuvable. Il est publié trois ans après le précédent et marque la fin de l’œuvre romanesque de l’auteur partant exercer son talent sous d’autres cieux créatifs, Hollywood et les scénarii. Intitulé The thin man, il nous parvient la même année, d’abord traduit par Edmond Michel-Thyl, il le sera ensuite par Henri Robillot, en 1950, pour la “série noire” puis de nouveau et intégralement en 2009 par Nathalie Beunat et Pierre Bondil.

Nick Charles, de retour à New York pour les fêtes de fin d’année, croise une ancienne connaissance, Dorothy Wynant, dans un speakeasy. La jeune femme n’est plus l’enfant qu’il a connu quelques années plus tôt quand il était encore détective privé et un ami de son père, quand il lui racontait des L'introuvable (Gallimard, 1934)histoires qui la captivaient. Dorothy lui avoue qu’elle n’a plus vu son père depuis quelques années, depuis le divorce de ses parents, et qu’elle aimerait savoir ce qu’il devient… si Nick Charles voulait reprendre du service. Mais Nick, personnage central et narrateur, n’est plus détective, il vit à San Francisco et gère les affaires de Nora, sa femme. Ils sont là juste pour quelques jours, fuyant comme chaque année la côte ouest pendant la période des fêtes.

Le lendemain, Julia Wolf, l’assistante de Clyde Wynant, est retrouvée par Mimi, la mère de Dorothy, assassinée chez elle. Mimi n’ayant pas réussi à la sauver. Dès lors, l’affaire va coller aux basques de Nick bien malgré lui. Nora, quant à elle, est curieuse de le voir exercer son ancienne profession et la police, en la personne de Guild, toute heureuse de pouvoir compter sur son expertise… Il se laisse emporter, sous les yeux de sa femme et avec sa complicité, entre l’ex-femme, Mimi, sa fille, Dorothy, et Gilbert, le fils. Il se laisse emporter tout en continuant à mener la vie qu’ils s’étaient fixée pour les fêtes, allant de soirée en soirée, de salon en salon, se reposant de temps à autre dans leur luxueuse suite du Normandy, entre deux verres, deux cocktails.

L’enquête et ses rebondissements semblent échapper à tous, à la police, à Nick. Clyde Wynant, invisible, est celui qui mène le bal, orchestrant les nouvelles découvertes, orientant les recherches par ses seules lettres envoyées aux uns et aux autres. Nous ne le voyons pas mais il finit par occuper la place centrale, un homme qui échappe à toute description, qui réussit à rester dans l’ombre… Un homme décrit comme fou mais riche, un homme passionné par ses recherches scientifiques. Son argent, géré par son homme de confiance, est l’objet de toutes les convoitises, notamment de sa famille. Une famille particulièrement bizarre, difficile à comprendre. Sa fille, Dorothy, peu farouche mais perdue, ne s’entendant plus avec sa mère ; son fils, Gilbert, passionné par les autres, lisant tous les bouquins possibles pour comprendre ses prochains mais ne les fréquentant que très peu, ou mal ; Mimi, enfin, son ex-femme, remariée à un jeune beau, tirant sur la corde et enchaînant les mensonges…

Après La clé de verre et l’impression d’impasse qu’il donnait, l’écrivain a cherché à se renouveler mais… C’est un roman policier plutôt léger qui clôt son œuvre romanesque. Un policier se déroulant dans le beau monde… Presque paradoxal de la part d’un auteur dont Chandler disait qu’il avait sorti le meurtre des “palais vénitiens” pour le mettre dans la rue. Comme un boomerang.

Le style d’Hammett privilégie toujours l’action, décrivant les personnages par leurs actes plutôt que par leurs pensées, Nick Charles lui-même évitant de trop livrer ses cogitations. Il privilégie toujours l’action pour un roman qui, de ce fait, entre autre, reste à la surface, un roman qui nécessitait peut-être un autre traitement. Ce n’est plus du roman noir mais du roman policier de salon, brillant mais un peu vain…

D’autres romanciers s’engouffreront par la suite dans la brèche ouverte par Hammett et dont il s’est bizarrement extirpé.

Hammett tentera de nouveau de commettre des romans ou des nouvelles mais en vain. Nick Charles, dernier enquêteur qu’il a imaginé, dernier rejeton de papier, deviendra le personnage récurrent d’une série de films dont l’auteur contribuera à écrire les scénarii, un rejeton rentable…

Parallèlement à son activité d’écrivain, il s’engagera ensuite dans le militantisme communiste et pro-Etats-Unis, entre ses descentes aux enfers du fait de son alcoolisme…

Dashiell Hammett reste l’un des pères du roman noir, un romancier qui aura ouvert la voie à Chandler, Thompson, Goodis ou Malet, entre autres, qui approfondiront le sillon qu’il a tracé. Il restera également comme l’auteur de deux romans marquants : Moisson rouge et Le faucon maltais.

David Goodis première et une certaine vision de l’american way of life

En 1938, le premier roman de David Goodis est publié, il s’intitule Retreat from Oblivion. Il faudra attendre que la renommée et la réputation de l’auteur fassent leur effet, que son succès donne envie aux éditeurs, en l’occurrence les éditions Clancier-Guénaud, de fouiller un peu, pour qu’il soit traduit par Isabelle Reinharez en 1985 et devienne chez nous, Retour à la vie.

Herbert Hervey est publiciste. Il gagne bien sa vie, ce qui convient à sa femme, Jean, elle aime sortir, bien s’habiller, et ils Retour à la vie (Clancier-Guénaud, 1938)ont adopté un mode de vie fait de légèreté, d’alcool… Seulement, rien ne va dans leur couple, elle le trompe, sans qu’il s’en offusque, elle le quitte pour mieux revenir. Leur vie est liée à un autre couple, Paul et Wilda, qui vit comme eux… Et se déchire comme eux.

Nous sommes dans les années 30, la vie à New York se veut superficielle, en tout cas chez une certaine classe. Elle ne l’est pas pour tous. Hervey croise le chemin de Dorothy, une ouvrière qui doit subvenir elle-même à tous ses besoins puisque son mari est parti combattre en Espagne, engagé dans la guerre civile du côté des républicains. Dorothy est une militante de gauche, ce qui est compliqué aux Etats-Unis, une femme seule qui veut s’assumer. Une femme seule, séduisante. Tout cela attire Herb. Mais elle est mariée. Et il ne veut pas être celui qui sèmera la zizanie dans le couple. D’un autre côté, il y a Mlle Guillen, Helen, une secrétaire du bureau où travaille Hervey, une secrétaire prête à engager une liaison avec lui. Sans attache, elle possède cette liberté qu’Hervey recherche…

Evoluant entre ces trois femmes, Herbert est parfois perdu. Il sait quels sont ses sentiments, vers laquelle il voudrait aller mais la morale a la vie dure, elle pèse même sur ceux qui se veulent légers. Dans le même temps, Paul, Wilda et Jean font face à des dilemmes identiques. Une génération qui, ne sachant quoi faire, s’ennuyant, s’invente des aventures où les sentiments ont difficilement leur place… Certains vont les vivre pleinement, sans réussir à y trouver une quelconque satisfaction.

C’était l’histoire des gens dans les villes, les fermes, les collines et sur les champs de bataille. Ils étaient bons, ils étaient méchants, de nouveau ils étaient bons, et avant même de s’en rendre compte ils étaient déjà morts et peu importait ce qu’ils avaient été ou ce qu’ils avaient accompli. Ils avaient bien pu vivre toute leur vie sans dire un seul mensonge, ou avoir vécu vingt-trois ans et puis disparaître au cours d’un massacre ou avoir assassiné cinq femmes et avoir fini sur la chaise électrique. Mais ça n’avait pas d’importance une fois que le cœur avait cessé de battre. C’était terminé cette comédie et quelqu’un d’autre recommençait tout au début, ailleurs.

Des gens perdus qui se croisent, s’évitent ou s’attirent. Des gens subissant, vivant au jour le jour, faisant avec le temps qui leur est donné… puisqu’ils ne peuvent s’en affranchir.

Certains jours arrivent tout juste à passer clopin-clopant. Ils semblent même s’arrêter et souffler un instant, et puis poursuivre leur chemin, allant à l’aveuglette d’un air maussade pour enfin disparaître. Certains jours passent comme l’éclair. Certains mois passent comme l’éclair. Il n’y a pas de changement d’allure. Chaque jour file au poteau et se trouve réduit à l’état de souvenir, et chaque jour est rapide, trop rapide.

Contrairement à ses personnages, David Goodis n’oublie pas les événements qui secouent le monde. Il inscrit son intrigue dans l’époque et ses soubresauts, la guerre d’Espagne, celle opposant la Chine au Japon, et le militantisme de gauche dont la place est si ambigüe dans son pays. Il n’oublie pas son époque et y plonge ces personnages si détachés… vivant dans un oubli dont il leur faudra revenir.

Il ne s’agissait que de plonger et de remonter à la surface, de replonger et de remonter encore. Sauf que des fois on remontait mais on ne remontait pas assez haut pour réussir à replonger. Et puis des fois on ne remontait pas du tout.

C’est dans un style fluide, d’une grande qualité, élégant, que Goodis écrit. Un écrivain de son temps qui, sans grand discours, sans digression explicitant son propos, nous donne à voir une jeunesse désenchantée, perdue et égoïste.

Un roman qui annonce de belle manière une œuvre qui vaut le détour, une œuvre en prise avec ses contemporains, laissant peu de place à la concession. Une œuvre à redécouvrir.

Huit ans plus tard, le temps d’une guerre et de quelques pulps ou autres pièces radiophoniques, paraît le deuxième roman de Goodis, Cauchemar (Dark Passage), qui lancera définitivement son auteur.