Paul Cain, Gerry Kells et les trafics en tout genre

En 1933, Paul Cain voit son seul et unique roman publié, Fast One. Il faut attendre 1949 pour qu’il soit traduit par Jacques-Laurent Bost et Marcel Duhamel, devenant de ce côté-ci de l’Atlantique A tombeau ouvert. C’est en s’inspirant de plusieurs de ses nouvelles, parues dans le pulp Black Mask, que l’écrivain a imaginé cette intrigue.

Kells se rend dans l’arrière-boutique d’un débit de tabac. Rosen l’y attend pour lui proposer de paraître sur son nouveau bateau-salon-de-jeu. Cela pourra permettre de lancer sa réouverture en éloignant les éventuels concurrents. Le soutien de Kells, proche de Fay, le propriétaire d’un autre bateau ayant la même activité, pourrait laisser penser à une certaine entente. Kells décline l’offre, il ne souhaite pas se trouver au milieu de ceux qui se disputent le pouvoir à Los Angeles. Il se contente de vivre de ses paris et ça lui suffit. Mais il va constater qu’il est déjà trop tard.

Lorsqu’il rentre à son hôtel, on lui signale que Dave Perry a cherché à le contacter à plusieurs reprises. Alors qu’il entre chez Perry, il assiste au meurtre de Doc Haardt, le nouvel associé de Rosen, anciennement proche de Fay. Et les rebondissements vont se multiplier, entraînant Kells au beau milieu de la guerre que se livrent plusieurs hommes pour dominer la ville, tant au niveau politique que du trafic. Devant cette réalité, il décide de ne plus subir passivement et tente de tirer profit des événements. Il y a de l’argent à se faire, et c’est tout ce qu’il sait faire.

D’associations éphémères en trahisons, de chantages en affrontements, l’intrigue avance sous la violence des luttes. Les balles et les coups pleuvent.

Paul Cain mène son roman dans un pur style descriptif, pas de place pour les pensées des personnages, seules leurs actions les définissent. C’est bien le style behavioriste poussé loin, presqu’à son extrême, faisant la part belle aux dialogues. Contemporain de Hammett, issu du Black Mask comme lui, il s’inscrit pleinement dans les débuts du roman noir aux Etats-Unis. Ça se passe à Los Angeles, ça va d’un règlement de compte à l’autre, entre des politiciens cherchant à s’associer au crime organisé et des caïds voulant faire main basse sur le pouvoir politique. Rien de reluisant. La collusion est à tous les niveaux, même la police ressemble à une girouette.

Au milieu de tout cela, Kells tente de rentabiliser les tensions, les luttes, avançant d’un meurtre à un autre, en réchappant souvent de justesse. Mais est-il vraiment de taille ?

Toi avec ton orgueil ! Ton goût du risque. Tes petits règlements de comptes à grand spectacle ! […] Le malheur, avec toi, c’est que t’as vu trop de films de gangsters…

C’est un bon roman qu’a commis Cain. Un roman qui possède son pesant de seconds couteaux, de femmes fatales, de flics intègres ou ripoux. Les flingues et bagnoles définissent aussi l’action. Les billets passent d’une main à une autre aussi facilement que ça…

C’est un roman parfaitement dans la tendance du roman noir naissant.

Quelques années plus tard paraîtra un recueil de quelques unes de ses nouvelles. Second livre de Paul Cain traduit pour nous, il s’intitule Sept tueurs.

Harry Crews dans ses premières années

En 1978, Harry Crews commet un récit autobiographique. A la recherche de ses racines, celles qui seraient dans un lieu clairement délimité, il se penche sur ses premières années dans cette Géorgie qu’il a quittée par la suite pour aller d’un endroit à l’autre, renonçant à toute attache. A la recherche de ses origines, il retourne, par la pensée, vers ce coin de Géorgie, le comté de Bacon, où il est né, ce coin qui renferme ses premiers souvenirs et même ceux qui les ont précédés. Ceux de son père, parti travailler en Floride pour revenir ensuite… Ça s’intitule A childhood : The biography of a place et nous parvient, traduit par Philippe Garnier en 1997, sous le titre de Des mules et des hommes : une enfance, un lieu. Et c’est l’un de ses meilleurs livres, sinon le meilleur, peut-être parce qu’il s’y livre complètement, ou qu’il nous fait remonter à la source de ses talents de conteurs.

On vit dans un monde qu’il est possible de découvrir, sauf que la plupart de ce qu’on découvre reste un mystère complet qu’on peut certes identifier – même se défendre contre – mais jamais comprendre.

Nous sommes donc en Géorgie, dans le comté de Bacon, le seul endroit sur terre que Crews peut considérer comme celui de ses origines même s’il a beaucoup voyagé depuis, même s’il n’y a pas passé une grande partie de son existence. Mais il y a passé les Des mules et des hommes (Gallimard, 1978)premières années de sa vie, celles qui restent en vous que vous le vouliez ou non, celles qui vous façonnent le plus profondément. Et ce qui l’a marqué, ce qui s’est inscrit dans sa chaire, commence avant même sa naissance. Cela commence avec ce père qu’il a très peu connu, ce père qui a d’abord cru qu’il ne pourrait pas avoir d’enfants. Parti en Floride comme nombre de Géorgiens avant lui, il est revenu au pays d’abord s’exhiber, exhiber sa réussite, puis épouser celle qui lui a tapé dans l’œil, la sœur de son meilleur ami. Pour elle, et les enfants qu’elle lui donne, contre toute attente, il se met à travailler du matin au soir dans les fermes qu’ils louent, en fermage ou en métayage. Ils finissent même par acheter la leur et c’est là que nait Harry Crews. Il côtoie son père très peu de temps, ce dernier finissant par se tuer à la tâche. C’est son oncle qu’il appellera daddy, le frère de son père ayant épousé sa mère, en secondes noces. Viennent alors les années qui vont marquer Crews de manière indélébile, dans son esprit et dans sa chaire. Les anecdotes s’enchaînent, des souvenirs d’une époque et d’un lieu, des souvenirs qui malgré leur apparente simplicité vont s’imprimer, dans l’esprit de Crews, sur le papier et dans notre mémoire, à nous lecteurs privilégiés de ce témoignage.

L’enfance de Crews, les années de ces cinq, six, sept ans, oscille entre deux pôles principaux, les histoires racontées et les histoires vécues. Deux pôles qui vont l’amener à vivre bien des péripéties. Les premiers faits saillants de son existence. Deux pôles qui constituent son apprentissage. Et ont certainement fait de lui l’homme qu’il est devenu.

Hommes et femmes racontaient des histoires pleines de violence, de maladie et de mort. Mais avec les femmes, les histoires n’étaient jamais allégées d’un peu d’humour, mais au contraire remplies de visions d’apocalypse. Les hommes ils pouvaient raconter les histoires les plus atroces, ils arrivaient toujours à vous faire rire. Les histoires des hommes étaient des histoires qui tournaient autour du caractère, pas des circonstances, et ils connaissaient toujours les gens dont ils causaient. Mais les femmes elles répétaient souvent des histoires sur des gens ne connaissaient ni n’avaient jamais vus, et en conséquences, comme le caractère comptaient pour des prunes, les histoires étaient aussi dépouillées et froides qu’un mythe ou qu’une légende.

Les premières années de Crews sont proches de la terre et surtout proches des animaux. Du chien Sam, premier compagnon, ou compagnon de son premier souvenir, avec lequel il a des conversations. Il y a ensuite les animaux croisés dans la ferme, les limaces sur les feuilles de tabac, les mules qui aident au champ, les opossums ou les cochons que l’on mange…

Crews ne croise que peu d’enfants avant d’aller à l’école, il y a d’abord son frère et surtout les enfants de la famille qui travaille pour la sienne, des noirs employés et logés à la ferme. Son premier compagnon de jeu, un garçon de son âge, s’appelle Willalee Bookatee, il donnera d’ailleurs son prénom à un personnage de son premier roman, Le chanteur de Gospel, personnage sur lequel s’ouvre le roman. Willalee a une petite sœur, Lotti Mae, qui donnera elle aussi son nom à un personnage de Crews, dans La foire aux serpents.

Avec Willalee, il invente des histoires à partir de catalogues de vente par correspondance, il en vit… Avec la grand-mère des deux enfants, Tatie, il en écoute, des histoires frôlant parfois le surnaturel, dotant certains animaux de pouvoirs impressionnants, notamment les serpents et les oiseaux, animaux qui prendront leur place dans deux de ses fictions, La foire aux serpents, citées plus haut, et Le faucon va mourir.

La seule façon de se colleter au monde réel c’était de le contrecarrer avec un de votre invention.

Des histoires, le petit Harry en entend aussi par la force des choses, cloué au lit pendant de longues semaines, il écoute les adultes raconter ce qui s’est passé ici ou là…

J’avais déjà appris – sans le savoir – que tout ce qu’il y avait dans le monde était plein de mystères et de pouvoirs incroyables. Et que ce n’était qu’en faisant les choses comme il fallait – de façon rituelle – que nous tous on pouvait s’en sortir. Inventer des histoires dessus ce n’était pas pour comprendre ces choses-là mais pour pouvoir vivre avec, s’en accommoder.

Il s’imprègne.

C’est raconté dans un style brut, proche du langage des gens du coin. Pour faire revivre une époque, l’écrivain travaille sa prose, une prose qui nous parvient quelque peu modifiée par la traduction, barrière inévitable mais aussi volontaire, car le style adopté par l’auteur, fait de répétitions et d’un vocabulaire qui nous est étranger, aurait pu rebuter, c’est ce que nous en dit son traducteur en introduction. Mais il a su garder cette impression de rugosité. Et cette façon de raconter qui était un moyen important pour transmettre la mémoire et acquérir une culture commune.

C’est un grand livre. Apre comme la vie de Crews et ses expériences particulièrement douloureuses, une immobilisation sans raison connue et un accident lors de l’ébouillantage des cochons qui en ont fait un homme si avide d’histoires racontées ou à raconter.

Après ce récit, deux romans suivent qui n’ont pas encore été traduits, mais l’œuvre est toujours en cours de traduction. Dix ans plus tard, il y aura Le roi du K.O.

David Goodis, 1954 chez Lion

L’année 1954 est une année faste pour David Goodis. Pas moins de trois romans paraissent sous sa signature. Deux chez Lion et un chez Gold Medal. Difficile de savoir dans quel ordre ils sortent. Les différentes sources ne s’accordent pas, pour Philippe Garnier, son biographe, il semblerait que ce soit d’abord La blonde au coin de la rue puis Vendredi 13 et Sans espoir de retour. Pour l’éditeur français du premier roman cité, celui-ci ne serait que le deuxième coincé entre Sans espoir de retour et Descente aux enfers qui ne paraît pourtant qu’en 1955… Pour une certaine encyclopédie collaborative, il en serait de même, La blonde… n’étant que le troisième de l’année derrière Vendredi 13 et Sans espoir de retour et avant Descente aux enfers… Bien compliqué. Comme je l’ai fait jusqu’ici, je vais suivre Philippe Garnier et évoquer d’abord les deux romans parus chez Lion.

The blonde on the street corner est donc un roman paru en 1954, l’année suivant celle de La lune dans le caniveau. Il s’agit de la novellisation, et sûrement d’un travail de réécriture, d’un scénario que Goodis avait commis lors de son passage à Hollywood, Up till now, une commande qui n’a jamais été plus loin que le traitement scénaristique. Il arrive en France, traduit par Jean-Paul Gratias, en 1986 sous le titre de La blonde au coin de la rue.

C’est un roman proche de l’univers habituel de Goodis. A Philadelphie, avec des jeunes hommes un peu paumés. C’est un roman proche de son univers habituel mais en léger décalage. Nous ne sommes pas tout à fait dans les bas-fonds, nous ne sommes pas dans la misère mais juste au dessus. Nous ne La blonde au coin de la rue (Rivages, 1954)sommes plus dans les années 50 mais dans les années 30, 1936 pour être exact, à la veille de Noël. Retour en arrière pour Goodis… Un retour sur lui-même ?

Ralph vit dans une famille où le père, Norman, travaille. Sa sœur, Evelyn est également salariée. Il mène une vie relativement stable, trois repas par jour, un toit… Une maison tenue par sa mère et une jeune sœur encore au lycée… Il mène une vie stable tout en faisant partie de cette frange de la société qui ne travaille pas. A trente ans, il est au chômage et passe le plus clair de son temps avec trois copains, au coin d’une rue, devant une épicerie. Ils y observent la vie suivre son cours sans eux. C’est là qu’au tout début du livre, il attend. Une femme, une blonde, attend sur le trottoir d’en face. Ils se font face et elle l’interpelle.

Cette scène est rapide et l’histoire se penche sur Ralph Creel et ses trois amis, Ken, George et Dingo. Une bande de trentenaires en marge. Ils grappillent l’argent de leurs parents, de leurs frères et sœurs pour vivoter. Pour s’acheter des cigarettes et pouvoir tuer le temps, passer leurs soirées et manger quand cela devient de leur responsabilité, quand plus personne n’est là pour prendre cet aspect en charge… Ralph ne sait pas ce qu’il veut, perpétuellement dans le doute, perpétuellement dans l’attente. Seule la boxe l’intéresse, la boxe telle qu’elle apparaît dans les pages sportives du quotidien reçu par la famille. Il se délecte des comptes-rendus de combats, des coups portés par les uns et les autres. Il se chamaille avec ses sœurs, parle peu avec son père…

Et rejoint ses copains chaque soir. Leurs soirées sont occupées par les discussions, par les cigarettes fumées, par les plans sur la comète, les rêves d’avenirs trop grands pour eux. Leurs soirées sont occupées par les rencontres avec les filles que Dingo arrange en téléphonant à des femmes choisies au hasard dans l’annuaire, en organisant des rendez-vous, quatre filles et quatre garçons. Lors de l’une d’entre elles, Ralph est attiré par Edna, une fille isolée du groupe d’en face, de celui des filles. Ils veulent se revoir, se revoient, mais Ralph résiste. Mal à l’aise pour ce qu’il a à offrir à une fille. Une fille qui peut encore avoir un avenir quand le sien semble bouché. Les paroles qu’il écrit sur les musiques composées par Ken risquent de ne jamais dépasser leur cercle fermé, l’absence d’entregent ne leur promettant aucun avenir… Alors Ralph résiste. Il résiste à l’attirance qu’il éprouve… à l’attirance réciproque.

C’est un roman singulier dans la bibliographie de Goodis. Un roman sans réelle intrigue, sans réelle progression. Nous assistons à des soirées qui se répètent, qui semblent tourner en rond, à des projets qui, à peine énoncés, retournent aux oubliettes. Un roman sans réelle construction et qui semble plutôt nous restituer une atmosphère, l’air du temps de ces années 30 telles qu’elles pouvaient être vécues par des chômeurs, sans grande volonté et certainement pas celle de s’intégrer au monde du travail. Un roman singulier, peut-être autobiographique en partie. Qui peut ressembler au Goodis que Garnier a découvert en partant à la recherche de ceux qui l’avaient connu. Un roman qui, malgré tout, porte l’empreinte de son auteur, cette noirceur, cette désillusion.

On essaie de se convaincre qu’on pourrait faire mieux que ce qu’on fait, et de temps en temps, on a une idée brillante et on essaie de la mettre en pratique. Mais ça ne marche jamais. On ne peut pas descendre d’un manège qui n’arrête pas de tourner.

La même année paraît, chez le même éditeur, Black Friday. Traduit par François Gromaire en 1955, il devient Vendredi 13 du côté de chez nous. Une traduction plus rapide que le précédent qui implique un vocabulaire différent, un vocabulaire année 50, celui de la « série noire » de l’époque (“pipes” pour cigarettes, “marle”,…). Une traduction plus rapide qui s’explique peut-être par l’intrigue, une intrigue sous le signe de l’action, ramassée, située dans un certain milieu.

Hart erre dans Philadelphie. C’est l’hiver, il a froid et cherche un manteau… Sans un sous, il envisage de le dérober à un passant mais celui-ci semble plus fauché que lui. Il erre encore, plus frigorifié, et entre dans une boutique promettant des vêtements soldés… Il repart en courant et va courir unVendredi 13 (Gallimard, 1954) certain temps. Il n’est pas de Philadelphie mais y a étudié et en connait un peu la géographie, ses pas vont le mener d’embêtements en embêtements. En se dirigeant vers un quartier qu’il croit épargné par les délits et les rondes de police, il tombe sur un règlement de compte… Et se retrouve au milieu d’une bande de malfaiteurs, des professionnels, entre deux mauvais coups. Un certain Renner est tombé, il lui prend son portefeuille mais le restitue aux autres, Charley, Paul, Mattone et Rizzio, quand ceux-ci le lui demandent. Il ne se livre pas sans combattre mais finit chez eux, dans la maison qu’ils occupent avec deux femmes, Myrna et Frieda.

Le statut et l’occupation des malfrats ne font aucun doute. Hart va devoir les convaincre du sien. Il fuit la police pour un meurtre commis à la Nouvelle Orléans, le meurtre de son frère. Il fuit mais les flics sont sur ses traces, il a intérêt à se planquer pour un temps et c’est ce que lui offrent la bande et leur maison. Il doit y faire sa place et ce n’est pas simple, devant affronter chaque membre à son tour… Il a cessé de courir mais la lutte est toujours là. Le mobile de son crime pouvant lui donner une certaine légitimité.

La plupart des meurtres, c’est des histoires de haine. Ou d’amour. Ou un geste auquel on se laisse aller dans une minute de folie et qu’on regrette après. Mais quand vous faites ça pour de l’argent, ça devient une opération commerciale, ça vous place dans une catégorie spéciale, ça fait de vous un véritable professionnel.

Un coup se prépare, auquel il accepte de se joindre. Mais il reste sur le qui vive.

C’est une intrigue différente de la précédente. Le milieu dans lequel elle se déroule n’est pas le même et les relations entre les protagonistes sont bien différentes, plus violentes, plus épidermiques. Une intrigue différente mais qui brasse les mêmes préoccupations, celles que l’on rencontre dans chaque œuvre du romancier. Un homme cherche sa place. Un homme qui doit également choisir entre deux femmes… deux modes de vie, deux modes de relations. Un homme prêt à se battre mais dont les choix sont difficiles à faire, difficiles à décanter.

Le style de Goodis convient parfaitement à l’intrigue, il convient autant à la description des scènes de violence, avec une prédilection plus affirmée pour la boxe, qu’à celle d’introspection, de retour en arrière dans les souvenirs. C’est un roman prenant, comme le précédent même s’il se situe plus dans l’action et le besoin de survie dans un milieu où tout peut basculer très vite…

En poursuivant son parcours avec ces deux romans, l’écrivain confirme son talent. Il confirme également une certaine originalité, cette petite musique qui fait d’un écrivain un écrivain reconnaissable, différent de la plupart des autres. Pour ce qui est de Goodis, un écrivain aux personnages désespérés, presque condamnés d’avance, et dont les préoccupations peuvent parfois être proches des nôtres. Celles notamment d’évoluer dans une société qui ne nous correspond que très imparfaitement.

Comme je le disais plus haut, un troisième roman paraît en 1954, Sans espoir de retour.

Dashiell Hammett, Nick Charles et l’homme mince

En 1934 paraît le dernier roman de Dashiell Hammett, L’introuvable. Il est publié trois ans après le précédent et marque la fin de l’œuvre romanesque de l’auteur partant exercer son talent sous d’autres cieux créatifs, Hollywood et les scénarii. Intitulé The thin man, il nous parvient la même année, d’abord traduit par Edmond Michel-Thyl, il le sera ensuite par Henri Robillot, en 1950, pour la “série noire” puis de nouveau et intégralement en 2009 par Nathalie Beunat et Pierre Bondil.

Nick Charles, de retour à New York pour les fêtes de fin d’année, croise une ancienne connaissance, Dorothy Wynant, dans un speakeasy. La jeune femme n’est plus l’enfant qu’il a connu quelques années plus tôt quand il était encore détective privé et un ami de son père, quand il lui racontait des L'introuvable (Gallimard, 1934)histoires qui la captivaient. Dorothy lui avoue qu’elle n’a plus vu son père depuis quelques années, depuis le divorce de ses parents, et qu’elle aimerait savoir ce qu’il devient… si Nick Charles voulait reprendre du service. Mais Nick, personnage central et narrateur, n’est plus détective, il vit à San Francisco et gère les affaires de Nora, sa femme. Ils sont là juste pour quelques jours, fuyant comme chaque année la côte ouest pendant la période des fêtes.

Le lendemain, Julia Wolf, l’assistante de Clyde Wynant, est retrouvée par Mimi, la mère de Dorothy, assassinée chez elle. Mimi n’ayant pas réussi à la sauver. Dès lors, l’affaire va coller aux basques de Nick bien malgré lui. Nora, quant à elle, est curieuse de le voir exercer son ancienne profession et la police, en la personne de Guild, toute heureuse de pouvoir compter sur son expertise… Il se laisse emporter, sous les yeux de sa femme et avec sa complicité, entre l’ex-femme, Mimi, sa fille, Dorothy, et Gilbert, le fils. Il se laisse emporter tout en continuant à mener la vie qu’ils s’étaient fixée pour les fêtes, allant de soirée en soirée, de salon en salon, se reposant de temps à autre dans leur luxueuse suite du Normandy, entre deux verres, deux cocktails.

L’enquête et ses rebondissements semblent échapper à tous, à la police, à Nick. Clyde Wynant, invisible, est celui qui mène le bal, orchestrant les nouvelles découvertes, orientant les recherches par ses seules lettres envoyées aux uns et aux autres. Nous ne le voyons pas mais il finit par occuper la place centrale, un homme qui échappe à toute description, qui réussit à rester dans l’ombre… Un homme décrit comme fou mais riche, un homme passionné par ses recherches scientifiques. Son argent, géré par son homme de confiance, est l’objet de toutes les convoitises, notamment de sa famille. Une famille particulièrement bizarre, difficile à comprendre. Sa fille, Dorothy, peu farouche mais perdue, ne s’entendant plus avec sa mère ; son fils, Gilbert, passionné par les autres, lisant tous les bouquins possibles pour comprendre ses prochains mais ne les fréquentant que très peu, ou mal ; Mimi, enfin, son ex-femme, remariée à un jeune beau, tirant sur la corde et enchaînant les mensonges…

Après La clé de verre et l’impression d’impasse qu’il donnait, l’écrivain a cherché à se renouveler mais… C’est un roman policier plutôt léger qui clôt son œuvre romanesque. Un policier se déroulant dans le beau monde… Presque paradoxal de la part d’un auteur dont Chandler disait qu’il avait sorti le meurtre des “palais vénitiens” pour le mettre dans la rue. Comme un boomerang.

Le style d’Hammett privilégie toujours l’action, décrivant les personnages par leurs actes plutôt que par leurs pensées, Nick Charles lui-même évitant de trop livrer ses cogitations. Il privilégie toujours l’action pour un roman qui, de ce fait, entre autre, reste à la surface, un roman qui nécessitait peut-être un autre traitement. Ce n’est plus du roman noir mais du roman policier de salon, brillant mais un peu vain…

D’autres romanciers s’engouffreront par la suite dans la brèche ouverte par Hammett et dont il s’est bizarrement extirpé.

Hammett tentera de nouveau de commettre des romans ou des nouvelles mais en vain. Nick Charles, dernier enquêteur qu’il a imaginé, dernier rejeton de papier, deviendra le personnage récurrent d’une série de films dont l’auteur contribuera à écrire les scénarii, un rejeton rentable…

Parallèlement à son activité d’écrivain, il s’engagera ensuite dans le militantisme communiste et pro-Etats-Unis, entre ses descentes aux enfers du fait de son alcoolisme…

Dashiell Hammett reste l’un des pères du roman noir, un romancier qui aura ouvert la voie à Chandler, Thompson, Goodis ou Malet, entre autres, qui approfondiront le sillon qu’il a tracé. Il restera également comme l’auteur de deux romans marquants : Moisson rouge et Le faucon maltais.

David Goodis première et une certaine vision de l’american way of life

En 1938, le premier roman de David Goodis est publié, il s’intitule Retreat from Oblivion. Il faudra attendre que la renommée et la réputation de l’auteur fassent leur effet, que son succès donne envie aux éditeurs, en l’occurrence les éditions Clancier-Guénaud, de fouiller un peu, pour qu’il soit traduit par Isabelle Reinharez en 1985 et devienne chez nous, Retour à la vie.

Herbert Hervey est publiciste. Il gagne bien sa vie, ce qui convient à sa femme, Jean, elle aime sortir, bien s’habiller, et ils Retour à la vie (Clancier-Guénaud, 1938)ont adopté un mode de vie fait de légèreté, d’alcool… Seulement, rien ne va dans leur couple, elle le trompe, sans qu’il s’en offusque, elle le quitte pour mieux revenir. Leur vie est liée à un autre couple, Paul et Wilda, qui vit comme eux… Et se déchire comme eux.

Nous sommes dans les années 30, la vie à New York se veut superficielle, en tout cas chez une certaine classe. Elle ne l’est pas pour tous. Hervey croise le chemin de Dorothy, une ouvrière qui doit subvenir elle-même à tous ses besoins puisque son mari est parti combattre en Espagne, engagé dans la guerre civile du côté des républicains. Dorothy est une militante de gauche, ce qui est compliqué aux Etats-Unis, une femme seule qui veut s’assumer. Une femme seule, séduisante. Tout cela attire Herb. Mais elle est mariée. Et il ne veut pas être celui qui sèmera la zizanie dans le couple. D’un autre côté, il y a Mlle Guillen, Helen, une secrétaire du bureau où travaille Hervey, une secrétaire prête à engager une liaison avec lui. Sans attache, elle possède cette liberté qu’Hervey recherche…

Evoluant entre ces trois femmes, Herbert est parfois perdu. Il sait quels sont ses sentiments, vers laquelle il voudrait aller mais la morale a la vie dure, elle pèse même sur ceux qui se veulent légers. Dans le même temps, Paul, Wilda et Jean font face à des dilemmes identiques. Une génération qui, ne sachant quoi faire, s’ennuyant, s’invente des aventures où les sentiments ont difficilement leur place… Certains vont les vivre pleinement, sans réussir à y trouver une quelconque satisfaction.

C’était l’histoire des gens dans les villes, les fermes, les collines et sur les champs de bataille. Ils étaient bons, ils étaient méchants, de nouveau ils étaient bons, et avant même de s’en rendre compte ils étaient déjà morts et peu importait ce qu’ils avaient été ou ce qu’ils avaient accompli. Ils avaient bien pu vivre toute leur vie sans dire un seul mensonge, ou avoir vécu vingt-trois ans et puis disparaître au cours d’un massacre ou avoir assassiné cinq femmes et avoir fini sur la chaise électrique. Mais ça n’avait pas d’importance une fois que le cœur avait cessé de battre. C’était terminé cette comédie et quelqu’un d’autre recommençait tout au début, ailleurs.

Des gens perdus qui se croisent, s’évitent ou s’attirent. Des gens subissant, vivant au jour le jour, faisant avec le temps qui leur est donné… puisqu’ils ne peuvent s’en affranchir.

Certains jours arrivent tout juste à passer clopin-clopant. Ils semblent même s’arrêter et souffler un instant, et puis poursuivre leur chemin, allant à l’aveuglette d’un air maussade pour enfin disparaître. Certains jours passent comme l’éclair. Certains mois passent comme l’éclair. Il n’y a pas de changement d’allure. Chaque jour file au poteau et se trouve réduit à l’état de souvenir, et chaque jour est rapide, trop rapide.

Contrairement à ses personnages, David Goodis n’oublie pas les événements qui secouent le monde. Il inscrit son intrigue dans l’époque et ses soubresauts, la guerre d’Espagne, celle opposant la Chine au Japon, et le militantisme de gauche dont la place est si ambigüe dans son pays. Il n’oublie pas son époque et y plonge ces personnages si détachés… vivant dans un oubli dont il leur faudra revenir.

Il ne s’agissait que de plonger et de remonter à la surface, de replonger et de remonter encore. Sauf que des fois on remontait mais on ne remontait pas assez haut pour réussir à replonger. Et puis des fois on ne remontait pas du tout.

C’est dans un style fluide, d’une grande qualité, élégant, que Goodis écrit. Un écrivain de son temps qui, sans grand discours, sans digression explicitant son propos, nous donne à voir une jeunesse désenchantée, perdue et égoïste.

Un roman qui annonce de belle manière une œuvre qui vaut le détour, une œuvre en prise avec ses contemporains, laissant peu de place à la concession. Une œuvre à redécouvrir.

Huit ans plus tard, le temps d’une guerre et de quelques pulps ou autres pièces radiophoniques, paraît le deuxième roman de Goodis, Cauchemar (Dark Passage), qui lancera définitivement son auteur.

Dashiell Hammett, Ned Beaumont, Paul Madvig et Shad O’Rory

En 1931, un an après Le faucon Maltais, paraît le quatrième roman de Hammett, The Glass Key. Il ne lui faut qu’une année pour traverser l’Atlantique, publié par Gallimard et traduit par P.J. Herr, il devient La clé de verre. Il subira ensuite une révision pour l’adapter à la “série noire” avant d’être traduit de nouveau par Pierre Bondil et Nathalie Beunat, en 2009, de manière plus fidèle au texte original.

Ned Beaumont travaille pour Paul Madvig. Ce qu’il fait n’est pas clair. Il transmet les messages, conseille l’homme La clé de verre (Gallimard, 1932)d’influence, celui qui règne sur la ville et ses élus. Il est ce que l’on pourrait appeler son lieutenant, son conseiller stratégique. Mais dès le début du roman, Beaumont découvre un cadavre, celui de Taylor Henry, le fils du sénateur soutenu par Madvig. Le frère de celle sur laquelle Madvig a des vues. En cette période de campagne électorale, ce meurtre n’arrive pas au bon moment, si tant est qu’il y en ait un, de bon moment, pour ce genre de chose. Ned Beaumont ne voit pas l’événement d’un bon œil, d’autant moins que son bookmaker a justement déménagé précipitamment la nuit du meurtre, parti avec les gains de Beaumont, les premiers depuis un certain temps. Car Ned Beaumont comme il se définit finalement est “un joueur professionnel et un parasite accroché aux basques d’un homme politique.

La disparition de Taylor Henry perturbe Madvig, l’assassiné était l’amant de sa fille, Opal. L’imbroglio sert son adversaire, Shad O’Rory, celui qui veut prendre le pouvoir sur la ville. La lutte est serrée et devient âpre. Beaumont s’y implique beaucoup, avançant en première ligne, prenant les coups, parant les attaques qui pourraient déstabiliser son patron… A cela viennent s’ajouter des lettres anonymes, des doutes du côté des édiles, des règlements de compte qui embrouillent une histoire déjà pas simple.

Alors que l’intrigue avance, les questions se font pressantes. Quelles sont les réelles motivations de Ned Beaumont ? Pourquoi fait-il tout cela ? Un instinct auto-destructeur serait-il la seule explication ?

Les ellipses deviennent une marque de fabrique pour Hammett, il passe d’une scène à l’autre, d’un rebondissement à l’autre sans nous ménager de temps de repos, de temps de récupération. A nous et à son personnage principal qui, bien que vu de l’extérieur, est de toutes les pages. L’histoire n’est pas racontée à la première personne mais c’est tout comme. Ned Beaumont est un dur-à-cuire, un homme que rien n’effraie, ni les coups, ni les menaces, ni le mensonge et la manipulation. Un homme au final difficile à cerner, plutôt antipathique.

C’est sûrement l’un des aspects déstabilisant de l’intrigue, cette impossibilité à être en empathie avec l’un des personnages. Difficulté qui m’a poussé à me questionner sur ce qui faisait avancer Beaumont, ce qu’il avait dans la tête. Mais le propos d’Hammett est justement là, ne pas expliquer ses personnages, juste décrire ce qui leur arrive. Et c’est, pour la première fois, ce qui m’a empêché d’apprécier pleinement ce roman. En effet, Hammett y va à fond, Beaumont est antipathique, c’est celui que nous suivons et nous ne savons pas ce qui le motive. Ceux qu’il croise sont dans la même situation que nous, se demandant s’il est juste un type qui aime prendre des coups, qui les cherche…

C’est un roman de Dashiell Hammett qui m’aura finalement marqué. Mais pas pour les mêmes raisons que les précédents. Là où j’avais vu des bouquins particulièrement réussis dans les trois premiers, j’ai eu l’impression que l’on touchait aux limites de ce qu’Hammett apportait à la littérature. Aux limites d’un genre qu’il a fortement contribué à créer. La simple description, froide et sans affect, d’événements ne m’a pas suffi à entrer dans l’intrigue, à m’y laisser prendre, comme ce fut le cas auparavant…

Mais peut-être touche-t-on là à mes limites de lecteur.

Après La clé de verre, Hammett n’a plus écrit qu’un autre roman, L’introuvable, avant de se tourner vers d’autres moyens d’expression, le cinéma notamment.

Dashiell Hammett, Sam Spade et un oiseau célèbre

Le troisième roman d’Hammett paraît en 1930 et s’intitule The Maltese Falcon. Il nous parvient en France en 1936, traduit par Henri Robillot, d’abord sous le titre Le faucon de Malte puis Le faucon Maltais. C’est le dernier roman d’Hammett traduit en français alors qu’il est paru dans la continuité des deux précédents aux Etats-Unis, l’année suivant leur parution.

Le personnage principal a un nom, Sam Spade, détective dans sa propre agence, associé à Miles Archer, et l’histoire Le Faucon Maltais (Gallimard, 1930)nous est racontée à la troisième période, autant de changements par rapport aux deux premiers.

Une femme entre dans l’agence de Spade et son associé, elle veut que l’un des deux retrouve sa sœur, séduite par un homme, Thursby, avant que leurs parents ne s’aperçoivent de son absence. Mademoiselle Wonderly paie une avance qui achève de convaincre les deux hommes… Mais l’affaire va aller de rebondissement en rebondissement, le premier d’entre eux étant la mort d’Archer. Une histoire qui trouve ses origines au temps des croisades et des chevaliers de l’ordre de Malte est venue échouer à San Francisco et Sam Spade et sa secrétaire, Effie Perine, sont au beau milieu d’une lutte entre les différents protagonistes pour s’accaparer une mystérieuse statuette. Il y a Joe Cairo, le Levantin, Gutman, le Gros et Wilmer, le petit jeune. Mais il y a aussi une série de meurtres en cascade, une femme trop séductrice, un bateau et son capitaine, une police qu’il faut sans cesse berner… Et un privé particulièrement dur-à-cuire, violent, maître de ses nerfs quelle que soit la situation, efficace et sans scrupule. Sam Spade, dont le nom signifie bêche en anglais, remue la boue.

Dashiell Hammett exploite à fond cette nouvelle narration adoptée. La troisième personne lui permet de se détacher de son personnage principal, de moins nous confier ces pensées et d’évoluer encore.

Le début du deuxième chapitre est un exemple dans ce qu’Hammett a pu apporter au roman en général et au noir en particulier. L’action est décrite de manière clinique, ultra objective. Les objets commencent par être indéfinis pour devenir ceux de leur propriétaire. L’action est également indéfinie, une conversation au téléphone ne nous offre que les répliques de celui qui répond, ce qu’on lui annonce restant implicite… Et malgré tout, on comprend rapidement ce qu’il en est. On comprend ce qu’il en est tout en sentant le suspens monter. Un suspens que l’écrivain ne tend pas à son maximum, qu’il ne laisse pas prendre le dessus, son propos restant de nous offrir une intrigue sombre, où chacun lutte pour son salut, pour l’argent en même temps que sa survie.

Il joue également de l’ellipse, laissant son détective loin de nous quelques heures pour qu’il nous raconte ensuite, au travers de dialogues, ce qu’il a découvert. Le jeu sur le temps n’est pas une des caractéristiques principales d’Hammett, collant habituellement à une rigoureuse chronologie, mais il s’offre ainsi des retours en arrière après des avancées rapides, analepses et prolepses.

Le style est concis, sans fioriture, très descriptif, ponctué de dialogues, seuls aperçus des pensées de chacun des protagonistes. On est que ce que l’on montre, ou ce que l’on dit, le reste ne pouvant être perçu reste en périphérie, implicite.

Vous l’avez deviné, c’est un roman marquant d’Hammett. Il pousse un peu plus en avant ce que les deux premiers annonçaient. Plus proche de Moisson Rouge que de Sang maudit mais portant en son sein, laissant éclore, ce que les deux autres avaient semé.

Une confirmation.

Deux ans plus tard, paraît La clé de verre, roman déjà en cours de parution en épisodes dans le Black Mask, au moment où Knopf éditait Le faucon Maltais. Il en avait été de même pour les précédents.