Horace McCoy, évasion et réinsertion pour Ralph Cotter

Le quatrième roman de McCoy connaît, à l’instar des précédents, quelques difficultés à être publié. Il l’est finalement dix ans après le précédent, J’aurais dû rester chez nous, et s’intitule Kiss Tomorrow Good-Bye. Il ne met pas autant de temps à être traduit puisqu’il paraît l’année suivante dans la “série noire”, traduit par Max Roth et Marcel Duhamel, sous le titre Adieu la vie, adieu l’amour…, en étant une nouvelle fois épargné par le style des traductions de l’époque pour la collection. Pas d’argot, pas de coupes.

 

Dans une prison, un homme s’apprête à s’évader. Il a été choisi pour prêter main forte à un autre détenu, Toko, moins aguerri que lui. C’est alors qu’ils sont au champ, à ramasser des melons qu’elle doit avoir lieu. Cotter fait mine d’être malade pour aller récupérer les armes cachées pour eux. Ils se rapprochent ensuite d’un petit bois qui leur permettra de prendre de l’avance sur les gardes à cheval. Puis ils passent à l’action et, tandis qu’ils courent vers ceux qui les attendent un peu plus haut, Cotter tire une balle dans la tête de Toko. Il rejoint ensuite Holiday, la sœur de ce dernier, occupée à canarder ses poursuivants à l’aide d’une mitrailleuse, et le chauffeur engagé pour l’occasion. Ils sèment leurs poursuivants et regagnent la ville pour se cacher.

Cotter fait alors connaissance avec Mason, le garagiste qui a prêté la voiture. Après un petit temps de repos, il se rend dans une épicerie et une idée lui vient pour se remettre financièrement à flot. Il emménage ensuite avec Holiday qui ne lui ouvre pas que son appartement… Leurs relations sont rapidement passionnées pour ne pas dire violentes. Holiday est attirée par tous les hommes qui passent et Cotter ne parvient pas à la convaincre de l’écouter ou, tout simplement, à être convaincant. Le braquage qu’il a imaginé et qu’il réalise avec l’aide de Jinx, l’un des complices d’Holiday, est un succès mais des policiers véreux remontent jusqu’à eux. Cotter refuse de quitter la ville comme ils le lui demandent, sûr qu’il est qu’il rencontrera ce problème partout où il ira. Il veut rester et décide de tout mettre en œuvre pour se faire une place.

 

C’est un polar résolument ancré dans le banditisme qu’a commis McCoy, un roman qui nous offre comme personnage central un homme décidé à lutter pour s’intégrer dans la ville où il a atterrit. Un délinquant ayant de la bouteille et ne crachant pas dessus.

C’est une intrigue prenante et procurant parfois le malaise, notamment dans les relations entre Holiday et Cotter. Des relations dont la violence est excessive, poussée loin, comme si d’autres manières de communiquer n’existaient pas.

Ralph Cotter parvient à faire son trou mais c’est au prix de manœuvres qui l’enfoncent un peu plus à chaque fois. Sans foi ni loi, n’attirant pas la sympathie, c’est un personnage central auquel il est difficile de s’identifier. Un choix à rebours des précédents romans de l’écrivain.

 

Au travers de cette intrigue sombre, désespérée, McCoy nous décrit une société malade, à l’image de celle contre laquelle luttait Mike Dolan dans Un linceul n’a pas de poches. Cette fois, le personnage central décide de s’en accommoder et d’en tirer profit. Mais ça n’est pas simple et quand on accumule les ennemis, rien n’est évident.

Nous sommes résolument dans le roman noir des années 30 où un homme tente de survivre au milieu de la corruption et des collusions diverses. Cette fois le recours à la violence est la solution envisagée, dans une société qui en use abondamment. Le romancier ne nous la présentant pas comme un plaisir mais bien comme la source de bien des peurs.

C’est l’histoire d’un individualiste forcené, délinquant diplômé, qui tente de parvenir à ses fins, son confort personnel, coûte que coûte. Dans une ville, un pays, où l’individualisme est la valeur qui prime. Pour réussir dans son entreprise, son parcours va d’une police corrompue à une religion qui n’en a que le nom pour ensuite aller du côté d’une industrie toute puissante, en passant par une justice trop absente. Bref, tous les pouvoirs…

Mais malgré tous ses efforts, on sait que l’édifice est fragile. La peur habite Cotter en permanence, tout comme la folie, une folie violente, destructrice et particulièrement antipathique.

 

Après un roman désabusé mais moins amer, McCoy est revenu à ce qui a fait l’essence du roman noir, un constat sans concession sur une société gangrénée par cet individualisme qui va mener à un libéralisme décomplexé, détaché de tout humanisme, de toute humanité.

 

Le roman suivant de l’auteur revient lorgner du côté d’une littérature moins dérangeante. Ce sera Le scalpel. Une histoire qui aborde une nouvelle fois une société décrite à travers une ville et un homme qui tente d’y survivre.

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Horace McCoy, Ralph Carston et le rêve hollywoodien

En 1938, le troisième roman d’Horace McCoy est publié une année après le précédent, Un Linceul n’a pas de poches. Il s’agit de I Should Have Stayed Home. Il est traduit pour la “blanche” de Gallimard par Marcel Duhamel et Claude Simonnet en 1946 sous le titre J’aurai dû rester chez nous. C’est le deuxième roman, après On achève bien les chevaux, que le romancier consacre à Hollywood et à ce qu’il peut susciter comme rêve et comme déception. Ce côté obscure mis en lumière gène une nouvelle fois aux entournures ses contemporains, adeptes du rêve qu’on leur vendait, de cette réussite dont on oubliait de signaler qu’elle en laissait plus d’un sur le bas-côté.

 

Un homme erre dans les rues de Hollywood à la nuit tombée. C’est l’heure où elles ressemblent le plus à l’image qu’il s’en est fait, celle qui l’a fait venir là pour y trouver la célébrité. Pour le moment, il est seul, figurant quand la chance lui sourit, et loin de cette renommée qu’il jalouse tant chez les autres. Il est seul dans le bungalow de Mona qui vient d’être condamnée à une peine de prison pour avoir trop vertement réagi à la condamnation de Dorothy, l’une de leurs voisines, pour vol. Une victime de miroir aux alouettes qu’est Hollywood pour Mona, cette citée tant vantée dans les magazines de cinéma.

A son retour, Ralph Carston voit un homme assis sur les marches de son bungalow. C’est le juge Boggess, celui qui a condamné Mona et qui est prêt à revenir sur sa condamnation si elle fait amende honorable… Ralph accepte de signer à sa place une lettre d’excuse.

Ralph et Mona sont deux célibataires qui se soutiennent dans leur rêve. Ils tirent le diable par la queue. Mais la réaction de Mona lui permet de sortir de l’anonymat pour quelques heures. Ils sont invités chez une riche veuve parmi une foule de célébrités. Lors de la réception, au milieu des vedettes du moment, ceux qu’ils aspirent à rejoindre, Ralph tape dans l’œil de Mme Smithers, la riche veuve. Elle a déjà un protégé mais se laisse guider par ses envies. Elle en a les moyens.

Mona et Ralph n’éprouvent finalement pas de plaisir à côtoyer des personnes dont les mérites ne sont pas si évidents et qui vivent si loin de leur monde.

Je me promenais dans les rues du voisinage : Fountain, Linvingston et Cahuenga, parce qu’elles étaient sombres et solitaires, contemplant les petites maisons en me disant que Swanson, Pickford, Chaplin, Arbuckle et les autres habitaient là dans le bon vieux temps, quand faire des films était encore un plaisir et pas une affaire.

 

C’est une nouvelle charge contre Hollywood à laquelle s’adonne McCoy, décrivant la vie de ceux qui sont en marge, qui ne parviennent pas à franchir la barrière qui les mènerait à la gloire et à leur rêve. Pour cela, il nous décrit deux personnages principaux qui ne sont pas prêt à tout pour y arriver, gardant une certaine morale, ou ayant des idées bien arrêtées sur les compromissions et ce qu’elles ont de peu attirant.

C’est une nouvelle charge et dans le même temps une description des Etats-Unis du point de vue de ceux que l’on ne voit pas habituellement parce qu’ils ne font pas rêver, parce qu’ils rappellent à leur semblables qu’il n’y a pas que du succès et du glamour au cinéma ou dans les studios.

Je montrerai ce que sont les studios. Je ferai un film là-dessus, et il passera, bon Dieu, même si je dois le colporter sur mon dos à travers tout le pays. Ça ou bien un roman.

Ralph est venu à Hollywood, invité par un agent qui désormais l’évite, mais il comprend petit à petit qu’il a un sérieux handicap, son accent du sud. Il se met à douter, lui qui se croyait fait pour ça, qui voyait son avenir à Beverley Hills ou sur Sunset Boulevard.

Mona, quant à elle, ne supporte pas qu’il y ait une telle différence, un tel gouffre, entre ce que racontent les magazines consacrés au cinéma, ce monde de rêve, et une réalité beaucoup moins enviable.

 

Ce n’est peut-être pas le meilleur de ses trois premiers romans, peut-être est-il un peu en-dessous des deux précédents, restant dans un entre-deux, Ralph ne parvenant pas à être complètement dégoûté pas cet univers qui l’attire toujours. Mais ça reste un roman âpre et n’épargnant pas les vedettes, les tenants de ce rêve que l’on a tenté de vendre pendant des décennies, venu d’Amérique. Mona étant celle qui a la tête sur les épaules et qui voit la réalité telle qu’elle est.

 

Son roman suivant, Adieu la vie, adieu l’amour… paraît onze ans plus tard, connaissant de nouveau de nombreuses difficultés à être édité.

Horace McCoy, Mike Dolan contre les frilosités d’un journalisme corrompu

En 1937, Horace McCoy signe son deuxième roman, No Pockets in a Shroud. Son contenu gênant encore plus sérieusement aux entournures ses compatriotes que le premier, On achève bien les chevaux, il ne trouve d’abord un éditeur qu’en Angleterre. Il est traduit en 1946 par Sabine Berritz et Marcel Duhamel, devenant Un Linceul n’a pas de poches. Il ne paraîtra que dix ans après aux Etats-Unis, McCoy le réadaptant, se battant en vain pour qu’il ne s’agisse pas d’une version expurgée.

 

Dolan, journaliste au Times Gazette, est une nouvelle fois convoqué dans le bureau du directeur, Thomas. Son dernier article va encore être refusé et son patron en profite pour lui reprocher les dettes qu’il a un peu partout, mauvaise image pour le quotidien. Devant l’absence d’arguments pour lui expliquer cette nouvelle non publication d’un de ses papiers, Dolan décide de plaquer le journal. Une envie qui le chatouillait depuis longtemps. Il sait pertinemment que la seule raison de la mise au panier de ses articles est la collusion de son journal avec les édiles et autres détenteur des pouvoirs dans sa ville, Colton.

Je connais l’esprit de tous les journaux de la ville. Je connais l’esprit de tous les sacrés bon dieu de journaux du pays, rien dans le ventre, pas ça de cran ni les uns ni les autres.

A peine sorti, il réfléchit à un nouveau projet puis se rend au Petit Théâtre pour une répétition de la troupe amateur dont il fait partie. Il passe les heures suivantes avec l’une des actrices, sa maîtresse, sur le point de se marier avec un autre, sa famille n’estimant pas Mike comme un suffisamment bon parti.

Dolan décide de créer sa propre publication, ce sera le Cosmopolite. Après avoir trouvé un financeur, l’un des membres du Petit Théâtre, et un imprimeur, il peut se consacrer, avec l’aide d’une femme qui le trouble et qu’il vient à peine de rencontrer, Myra Barnowski, à son premier numéro qui traitera du sujet refusé par son ancien journal, la corruption dans le sport professionnel et la défaite de Colton, tenante du titre en base-ball lors de la finale du championnat. Il sait qu’elle ne s’explique que par des espèces sonnantes et trébuchantes. Son enquête publiée provoque la réaction de la ligue professionnelle et la sanction des joueurs payés pour perdre. Premier numéro, premier scoop et scandale à la clé. Mike Dolan veut écrire la vérité, raconter ce qui se passe vraiment pour faire réagir, et non se contenter d’un journalisme qui n’est plus digne d’en porter le nom, n’ayant comme seul souci que de ne pas froisser, abandonnant la morale à d’autres. Dolan croit en ce métier et veut lui redonner sa véritable dimension, son devoir d’investigation sur des sujets brûlants.

Les réactions aux premiers numéros commencent à peine qu’il pense au deuxième. Il doit nourrir l’hebdomadaire.

 

McCoy nous offre un personnage aux fortes convictions, Dolan ne vit que pour son métier, prêt à tout pour pouvoir l’exercer comme il l’entend, sacrifiant sa vie personnelle à cette quête de la vérité, ce devoir de la raconter. Il pense que le journalisme peut permettre à la ville d’être meilleure, qu’il peut améliorer la société en dénonçant ses travers. Mais il se heurte rapidement aux personnes de pouvoir.

La dénonciation d’un médecin pratiquant l’avortement de manière barbare met Dolan en danger, mais il l’accepte comme un des éléments inhérents à ce boulot, un des dommages collatéraux inévitables.

 

Dolan est un personnage convaincu par ce qu’il fait et en même temps plein de doute quant au reste de son existence. Il multiplie les conquêtes sans réellement s’attacher, vit dans une maison sans en payer le loyer et en subvenant aux besoins des autres colocataires, des artistes sans le sou dans lesquels il croit.

Il doit affronter une certaine réalité, celle du financement de son journal, et en accepte la difficulté. Ses conquêtes, issues de familles riches, lui permettent de trouver des ressources pour son journal. Cet aspect de sa vie lui important peu, il n’y fait pas preuve d’un grand amour-propre.

Mais on ne peut impunément défier les gens de pouvoir…

 

C’est un roman noir, violent, âpre et sans concession avec une société gangrénée par les collusions et la corruption, une société sans morale. Un roman qui passe en revue quelques unes des tares de ses contemporains, le pouvoir de l’argent, les liens entre politique et banditisme, le racisme et ce journalisme qui n’en est plus un…

 

Dans la liste de ses romans, celui qui vient ensuite, J’aurais dû rester chez nous, est publié l’année suivante.

Horace McCoy, Robert et Gloria dansent pour survivre

En 1935, après deux années de refus de nombreux éditeurs, le premier roman d’un scénariste hollywoodien de série B, Horace McCoy, est publié par la prestigieuse maison d’édition Simon & Schuster. Il s’intitule They Shoot Horses, Don’t They ? Il est traduit par Marcel Duhamel en 1946 pour Gallimard, dans la collection “Du monde entier”, sous le titre On achève bien les chevaux, traduction sans les caractéristiques ou les partis pris de la “série noire” puisque commise pour une collection moins sombre. McCoy marque son entrée en littérature, après quelques nouvelles publiées dans Black Mask notamment, il y décrit un pays bien loin de l’image qu’il voudrait donner.

 

Un homme est jugé. Il ne peut nier les faits, il a bien tué Gloria. Il revoit le moment fatidique dans un flash.

Alors que la sentence est prononcée après la délibération du jury, il se remémore leur rencontre et ce qui a mené à l’issue fatale.

A la sortie des studios Paramount où il a encore fait chou blanc, ne parvenant pas à se faire embaucher comme assistant, le narrateur est apostrophé par une femme. Du moins le croit-il jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle hélait juste le bus qui vient de le dépasser. Ils font connaissance et échangent sur leur sort commun, leur rêve de cinéma, le désespoir qui colle à la peau et à chaque pensée de la femme. Comme ils se revoient, Gloria réussit à convaincre Robert de s’inscrire à un marathon de danse qui va démarrer quelques jours plus tard. Le couple vainqueur se verra verser une récompense de mille dollars, une somme dans ces années post-dépression et pour des gens comme eux vivotant tant bien que mal.

Il faut tenir le plus longtemps possible, danser ou bouger sans s’arrêter. Leur seul temps de récupération consiste en une pause de dix minutes toutes les deux heures. Si l’un des deux partenaires est immobile, le couple est disqualifié. Pour donner du sel à l’épreuve et attirer les spectateurs, Socks le directeur et Rocky, son adjoint, ajoutent des épreuves au fur et à mesure, les petites périodes d’accélération ne suffisant pas. Ils imaginent le derby, une course entre les couples, l’homme marchant et la femme trottinant à son côté, accrochée à sa ceinture, les derniers arrivés sont irrémédiablement éliminés.

Les liens entre les couples se tissent. Avec les spectateurs également, certains pouvant obtenir l’appui de sponsors leur fournissant des tenues de rechange.

 

L’histoire est un long retour en arrière alors que la sentence que Robert connait déjà est prononcée. Elle vient s’intercaler entre chaque chapitre, soulignant l’inéluctable. Nous suivons les événements qui ont conduit cet homme à sa condamnation. Sans qu’il ait pu y faire grand-chose, victime d’une société qui est venue assister au procès comme elle était venue se repaitre du spectacle de ces couples luttant pour survivre.

Gloria et Robert ont bien sûr sympathisé avec une spectatrice mais la barrière est là entre eux, chacun d’un côté. Les idées noires de Gloria s’amplifiant au fur et à mesure, s’accentuant avec la fatigue. D’un côté ceux qui regardent, qui peuvent s’asseoir sur des fauteuils, observer les souffrances et la lutte de ceux qui ne veulent que survivre en se donnant quand même bonne conscience.

Regardez-moi ces gosses, mesdames et messieurs : au bout de 216 heures, ils sont frais comme des roses…, frais comme des roses les concurrents du marathon de la danse qui comptera pour les championnats du monde. Une épreuve d’endurance et de virtuosité. Ces gosses sont nourris sept fois par jour…, trois grands repas et quatre casse-croûte.

Horace McCoy dresse un portrait particulièrement noir, désespéré d’un monde dont les frontières sont celles de l’argent, du pouvoir. Les autres, les laissés-pour-compte, n’ayant d’autre choix que de se soumettre à la volonté de ceux-là, d’accepter des règles qui sont pour le moins faussées puisqu’elles n’ont rien de juste, ne servant qu’à transformer leur vie en spectacle. Un spectacle qui permet sûrement aux plus aisés de se rassurer sur leur propre existence, de la savourer d’autant plus qu’ils prennent conscience de leur chance tout en accentuant le calvaire des autres.

 

Avec ce premier roman, McCoy, à l’instar de Dashiell Hammett ou James M. Cain, s’inscrit dans une volonté de décrire une société malade. Il offre avec cette intrigue une matrice reprise par bien d’autres, souvent dans un cadre dystopique pour atténuer sans doute le malaise que pourrait susciter une trop grande proximité avec la réalité, de ces jeux où l’on en sacrifie quelques uns pour le plaisir des spectateurs. McCoy décrit la réalité, sans fard, et c’est sans doute ce qui crée un malaise, on ne peut se dire que c’est juste imaginaire, fictif. Il touche ses contemporains là où ça fait mal, loin des idéaux qu’ils se sont construits et auxquels ils veulent croire. C’est certainement ce qui explique pourquoi l’écrivain rencontrera bien des difficultés avec ses romans suivants, parvenant difficilement à les voir publiés par une société qui cherche avant tout à se voiler la face, à croire en un rêve tellement prégnant qu’il gomme, balaie sous le tapis, la réalité.

 

Le roman suivant d’Horace McCoy s’attaque à un monde qu’il a longtemps fréquenté, celui de la presse, ce sera Un Linceul n’a pas de poche et rencontrera toutes les difficultés à trouver un éditeur.

Marc Behm, Edmonde Kerrl au cœur du nazisme

En 1977, Marc Behm voit son premier roman publié, The Queen of the Night. Il est traduit par Nathalie Godard pour les éditions Sombres Crapules en 1989 sous le titre de La Reine de la nuit, huit ans après son deuxième roman, Mortelle randonnée.

Edmonde Kerrl est née le 13 janvier 1915 à Bad Tölz. Prénommée ainsi par la passion de son père pour Shakespeare, et son traitre préféré dans l’œuvre du dramaturge, Edmund, fils bâtard de Gloucester dans Le Roi Lear. Un père passionné par Shakespeare, une mère par Wagner. Edmonde a perdu sa mère tôt, à dix ans, et son père et elle se sont alors petit à petit débarrassés de leurs meubles. Elle les hait depuis.

A onze ans, elle s’est mise à fumer avec Lisa, des cigarettes données par Herr Dopmuller contre la vue de leur gorge. Elle a arrêté au départ de Lisa, sa meilleure amie, sa première amante, celle avec laquelle elle a découvert sa sexualité.

Erich Kerrl, le père d’Edmonde était dramaturge, comédien et acteur. A sa disparition, elle a dû accepter des travaux de secrétariat dans l’école qu’elle fréquentait, une école française où l’une des enseignantes était devenue sa maîtresse.

Sa vie a ensuite connu un tournant lorsqu’elle a rencontré Ernst Röhm, le chef de la Stormabteilung, les SA, les chemises brunes. Par ce biais, elle fait son chemin dans le parti nazi qui accède au pouvoir.

Pour son premier roman, Marc Behm s’attaque à un sujet pour le moins risqué, celui de la vie d’une femme évoluant dans les allées du pouvoir fasciste. Elle y évolue au gré des liens qu’elle noue, frayant avec tous les hommes au pouvoir, devenant la maîtresse d’une certaine Eva Braun. Nous la suivons au long de l’ascension du nazisme, de la guerre qu’il déclenche. Elle en parcourt bien des aspects.

Après s’être liée avec Ernst Röhm, homosexuel notoire, devenu dirigeant des SA et dont Berlin se méfie, elle se rapproche de Himmler, Hitler, Goebbels, échappe à la nuit des longs couteaux, exerce différents métiers dans les ministères, entre dans la SS, va de Paris à l’Ukraine.

Edmonde touche du doigt toutes les facettes de la guerre, devenant la maîtresse d’une résistante française, restant la maîtresse d’Eva Braun, obtenant l’estime d’Hitler et continuant, de loin en loin, à rencontrer Lisa, son premier amour. Elle s’intègre petit à petit à un système, évoluant au fur et à mesure, ses désillusions la poussant à en adopter également la façon d’agir, entre violences et trahisons. Elle en accepte tous les aspects, s’en approchant au gré de ses missions et du niveau de considération qui est le sien dans les hauts-lieux du pouvoir. Passant d’une affectation à Paris, en tant que traductrice, y découvrant les pratiques de la Gestapo, à une autre en Ukraine où l’armée s’enlise et qu’elle finit par fuir.

C’est un roman prenant, glaçant, raconté à la première personne. Les années passent et le seul souci d’Edmonde est de vivre, de masquer ses trahisons, de cacher ses aventures avec des femmes pas forcément en odeur de sainteté dans la nébuleuse nazie. Et d’échapper à ce chien qui la poursuit, la hante. Tout comme les souvenirs de son père.

C’est un roman qui fascine par la description de ce parcours qui s’embarrasse de moins en moins de morale, qui accepte la violence, la torture, et qui finit par s’en arranger. Une allemande férue de culture états-unienne s’accommodant fort bien au final de l’abjection dans laquelle elle évolue.

Marc Behm nous raconte tout ça de manière rythmée, iconoclaste, ne cherchant absolument pas à jouer sur une éventuelle séduction de l’époque, nous la décrivant dans tout ce qu’elle a pu avoir de délétère, de monstrueux.

C’est un roman qui marque, qui bouscule et où l’appétit sexuel semble gouverner une bonne partie des choix, où l’humain est surtout porté par son côté destructeur, égoïste, amoral.

Pour son roman suivant, Marc Behm reprend son observation d’une femme déroutante, qui fascine par son instinct de survie, son égoïsme, sa course ne avant perpétuelle, un instinct ne s’embarrassant pas de compassion. Ce sera Mortelle Randonnée.

Paul Cain et sept nouvelles noires

En 1955, six ans après la publication française de son unique roman, sont traduites sept nouvelles de Paul Cain issues d’un recueil paru aux Etats-Unis. Sous la traduction de Henri Robillot, le livre s’intitule Sept Tueurs. Il s’agit de sept histoires qu’il avait écrites pour Black Mask, le pulp souvent considéré comme à l’origine du genre noir.

Un homme débarque en ville et butte sur un homme agonisant qui prononce un nom, Mac Cary. Il se trouve alors au milieu d’une lutte de pouvoir entre un homme et son fils, les Mac Cary.

Shane apprend par Rigas qu’il a accepté de divorcer de Loraine puis ils se disputent concernant l’affaire de Rigas dans laquelle Shane a investi. Rigas est assassiné quelques minutes après leur altercation.

Un homme arrive dans l’appartement de Gus et Bella où un meurtre vient d’avoir lieu. Gus s’accuse d’être le coupable même s’il ne se souvient plus de rien, imbibé qu’il était.

Un homme s’intéresse à un dénommé Hearley qui vient de toucher un pactole. Il n’est pas le seul sur sa piste. Lorsqu’il le retrouve, Hearley tue celle qui prétend être sa femme et qui l’a poursuivi pour le faire chanter.

Coleman se fait descendre à la sortie d’une partie de billard, Mazie Decker est poignardée par le client qu’elle accompagné en sortant du club où elle travaille, Winfield est tué dans son bain. Doolin découvre que ces trois meurtres sont liés, les trois victimes ayant assisté à un règlement de compte quelques semaines plus tôt. Il décide de proposer ses services au dernier témoin survivant.

Une femme, au volant de sa voiture, est poursuivie. On lui tire dessus mais elle s’en sort presque par miracle. Son mari, le millionnaire Hanan, fait appel à Druse, un homme spécialiste des situations délicates, pour aider son épouse. Elle est aux prises avec un caïd pour des dettes de jeu.

Devant un salon de coiffure, un homme dépose une valise et s’en va. La bombe qui y était explose tuant tous ceux qui se trouvaient dans le salon. Un excentrique, Green, qui se trouvait justement dans le commissariat proche de la tuerie s’intéresse à l’affaire et mène son enquête en parallèle de la police.

Dans les sept nouvelles commises par Cain, un homme se trouve au milieu d’une situation délicate. Soit par hasard, soit parce qu’il connaissait les protagonistes, soit parce qu’il s’y intéresse ou a été engagé pour s’y intéresser. C’est en général un homme qui semble avoir un certain pouvoir même si l’on ne sait jamais vraiment d’où il le tient.

Les nouvelles sont rapides, avec une narration cherchant la simplicité même si certaines intrigues peuvent apparaître compliquées. Le style est direct, sans effet, dans la veine des premiers romans noirs, behavioristes.

On oscille entre le policier, quand la personne qui s’intéresse à l’affaire est étrangère au groupe dans lequel elle gravite, et le noir, quand le narrateur ou personnage principal est directement impliqué. Etranger ou pas au départ, de toute façon, il y a de l’action, des revolver et des femmes séduisantes, fatales. L’oscillation entre policier à l’ancienne, même si le style et la narration sont ceux des années 20 et 30 du Black Mask, et noir pur et dur, permet de ressentir peut-être à certains moment ce passage qui s’opère entre ces deux genres. Et leur filiation.

Un moment de lecture agréable, rapide.

Paul Cain, Gerry Kells et les trafics en tout genre

En 1933, Paul Cain voit son seul et unique roman publié, Fast One. Il faut attendre 1949 pour qu’il soit traduit par Jacques-Laurent Bost et Marcel Duhamel, devenant de ce côté-ci de l’Atlantique A tombeau ouvert. C’est en s’inspirant de plusieurs de ses nouvelles, parues dans le pulp Black Mask, que l’écrivain a imaginé cette intrigue.

Kells se rend dans l’arrière-boutique d’un débit de tabac. Rosen l’y attend pour lui proposer de paraître sur son nouveau bateau-salon-de-jeu. Cela pourra permettre de lancer sa réouverture en éloignant les éventuels concurrents. Le soutien de Kells, proche de Fay, le propriétaire d’un autre bateau ayant la même activité, pourrait laisser penser à une certaine entente. Kells décline l’offre, il ne souhaite pas se trouver au milieu de ceux qui se disputent le pouvoir à Los Angeles. Il se contente de vivre de ses paris et ça lui suffit. Mais il va constater qu’il est déjà trop tard.

Lorsqu’il rentre à son hôtel, on lui signale que Dave Perry a cherché à le contacter à plusieurs reprises. Alors qu’il entre chez Perry, il assiste au meurtre de Doc Haardt, le nouvel associé de Rosen, anciennement proche de Fay. Et les rebondissements vont se multiplier, entraînant Kells au beau milieu de la guerre que se livrent plusieurs hommes pour dominer la ville, tant au niveau politique que du trafic. Devant cette réalité, il décide de ne plus subir passivement et tente de tirer profit des événements. Il y a de l’argent à se faire, et c’est tout ce qu’il sait faire.

D’associations éphémères en trahisons, de chantages en affrontements, l’intrigue avance sous la violence des luttes. Les balles et les coups pleuvent.

Paul Cain mène son roman dans un pur style descriptif, pas de place pour les pensées des personnages, seules leurs actions les définissent. C’est bien le style behavioriste poussé loin, presqu’à son extrême, faisant la part belle aux dialogues. Contemporain de Hammett, issu du Black Mask comme lui, il s’inscrit pleinement dans les débuts du roman noir aux Etats-Unis. Ça se passe à Los Angeles, ça va d’un règlement de compte à l’autre, entre des politiciens cherchant à s’associer au crime organisé et des caïds voulant faire main basse sur le pouvoir politique. Rien de reluisant. La collusion est à tous les niveaux, même la police ressemble à une girouette.

Au milieu de tout cela, Kells tente de rentabiliser les tensions, les luttes, avançant d’un meurtre à un autre, en réchappant souvent de justesse. Mais est-il vraiment de taille ?

Toi avec ton orgueil ! Ton goût du risque. Tes petits règlements de comptes à grand spectacle ! […] Le malheur, avec toi, c’est que t’as vu trop de films de gangsters…

C’est un bon roman qu’a commis Cain. Un roman qui possède son pesant de seconds couteaux, de femmes fatales, de flics intègres ou ripoux. Les flingues et bagnoles définissent aussi l’action. Les billets passent d’une main à une autre aussi facilement que ça…

C’est un roman parfaitement dans la tendance du roman noir naissant.

Quelques années plus tard paraîtra un recueil de quelques unes de ses nouvelles. Second livre de Paul Cain traduit pour nous, il s’intitule Sept tueurs.